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— A moi, rien ; mais le misérable a osé lever la main sur son vieux père.
~ Oh ! Ot le moine en se signant; ma (ille, ajouta-t-il avec tristesse, tous les péchés, tous les crimes peuvent être absous par la pénitence, et la miséricorde de Dieu est infinie !
Ils étaient arrivés à la principale porte qui se fermait à sept heures dii soir et ne se rouvrait qu'à sept heures du matin. Pendant la nuit, personne ne devait entrer dans le Ghetto ni en sortir; mais depuis qu'un portier chrétien, préposé à la police de ce quartier, avait été attaché à l'autre porte voisine du pont Quattro-Capi, la porte, dite de la iuiverie, était restée absolument confiée à un portier juif qui logeait en dedans et avait la garde des clefs* Les anciennes ordonnances papales, qui interdisaient, sous peine du fouet, l'entrée et la sortie du Ghetto durant les heures de cliSture, n'avaient plus d'autorité ni d'application : cependant on n'obtenait pas, la nuit, l'ouverture des portes sans payer une forte redevance au gardien juif, «pli avait ainsi trouvé moyen de spéculer sur sa posiUon et d'en tirer une lucre assez important. On tolérait ces enfreintes aux vieilles
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coutumes, pourvu qu'aucun chrétien ne passât la nuit dans le quartier des juifs, ce qui eût été un cas de galères.
Ce quartier, que les juifs avaient choisi eux-mêmes à une époque très-reculée, lorsque la construction d'une église dédiée à saint Pierre les chassa de Tendroit de la ville oii ils s'étaient fixés sous les empereurs romains, fut spécialement assigné à leur résidence par un décret de Paul IV, le plus hostile de tous les papes à leur égard. Le Ghetto, environné d'un mur d'enceinte avec quatre portes correspondant aux quatre points cardinaux du ciel (celles du Nord et du Midi furent murées depuis), était le séjour privilégié de la popu* lation juive et le centre de son commerce. Elle se soumit en silence à l'isolement qu'on lui imposait et à d'autres vexations de différentes espèces que le temps seul finit par rendre moins tyran niques : ainsi, on ne distinguait plus les juifs à leur chapeau jaune ; on les rencontrait le jour dans les rues de Rome ; ils n'étaient plus condamnés à faire seulement un misérable trafic de vieilles hardes ; ils n'avaient presque jamais de démêlés avec l'inquisition.
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Le Ghetto était au dernier siècle ce qu'il est encore aujourd'hui : un labyrinthe de ruelles tortueuses et d'impasses infectes ; un amas de maisons bâties en bois, en cailloux et en pouzzolane, basses, obscures, hideuses, non moins fétides que les rues oii elles surplombent ; une longue suite d'échoppes et de boutiques en plein air, un singulier contraste de riches marchandises et d'ignobles rogatons; une population toujours en mouvement, peu de femmes hors des maisons, beaucoup d'activité, de bruit et de paroles. Six mille juifs occupaient alors le même espace oii dix mille sont agglomérés maintenant, outre le pont Quattro-Capi , pont Fabricius dans l'ancienne Rome, la place de la Juiverîe, les églises Santa-Maria del Pianto, Sant*- Angeli in Pescheria et San-Bartolommeo in Regala. On dirait que ces églises et quelques autres qui existent autour du Ghetto, ont été mises là comme des barrières opposées au judaïsme, qui ne se pique pas d*étre envahisseur. A Rome , ainsi qu'ailleurs, le quartier des juifs est le plus fangeux, le plus puant, le plus sombre, le plus horrible des quartiers de la ville.
Le padre Alexandre tenait déjà le marteau de la porte et s'apprêtait à frapper, lorsqu'il s'arrêta pour écouter le bruit d'une vive altercation qui avait lieu dans l'intérieur de la maison du custode. Cette maison, adossée au mur d^enceinte du Ghetto qu'elle dépassait à peine, n'avait aucune issue du côté de la ville et ne se révélait au dehors que par une seule fenêtre basse garnie de doubles barreaux de fer et d'un grillage extérieur ; en ce moment, cette fenêtre était éclairée, mais la lumière n'avait point assez de force à travers un vitrage encrassé de poussière, pour qu'on pût distinguer les objets, à l'exception d'une ombre qui se mouvait çà et là dans le clair^obscur. On entendait alterner deux voix, l'une rauque et sourde, l'autre aigre et stridente, qui échangeaient de vives reparties en langue étrangère. Seïla écoutait aussi et saisissait quelques mots hébreux à l'aide desquels elle comprit ce qui se passait.
— Voilà encore ce monstre qui maltraite son père ! dit-elle avec indignation.
— C'est impossible! reprit le moine qui ne pouvait se faire illusion sur la violence de la dispute et qui répugnait cependant à croire
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aax sévices d'un mauvais fils à l'égard de son père. Marco se prépare au baptême f...
En se posant à lui-même cette puissante raison de doute, le P. Alexandre heurta bruyamment à la porte. Les chiens, auxquels était abandonnée la garde nocturne du Ghetto, se mirent à aboyer d'intelligence et formèrent un concert discordant que les coups de tonnerre faisaient taire par intervalles. Le marteau de la porte avait, en résonnant, suspendu la querelle bruyante qui paraissait engagée chez le portier. Il se fit un instant de silence et une voix sinistre demanda qui heurtait ainsi.
— Ouvre au père gardien des capucins de Tivoli ! dit le moine avec un ton d'autorité imposant et doux à la fois.
— Il est huit heures, répondit la voix, et le Ghetto est fermé jusqu'à demain, suivant les règlements de police.
— C'est moi, Marco; moi, le P. Alexandre. Ouvre et dépêche, car j'ai affaire là dedans.
On ne répliqua pas, mais on ouvrit aussitôt, sans que personne se présentât pour introduire Seïla et son guide. Ils entrèrent et refermèrent la porte derrière eux. F^a pluie
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tombait à flots. Le P. Alexandre attendit un instant que le custode vint à sa rencontre; ne le voyant pas, il s'avança jusqu'au seuil de la petite maison où logeaient Marco et son père : la salle était vide et le moine eut beau appeler, on ne lui répondit pas. 11 s'étonna de l'absence des gens qui se querellaient tout à l'heure avec tant de vivacité, et qui ne lui avaient pas refusé l'entrée du Ghetto; mais le temps, la pluie, et la jeune fîUe qu'il avait prise sous sa protection, lui conseillaient de se hâter; il se promit toutefois de ne pas sortir sans avoir vu Marco et sans l'avoir in terrogé sévèrement sur sa conduite. H passa outre et se dirigea vers la demeure du joaillier Mondaio.
Seïla, du moment oiî elle avait entendu la porte du Ghetto se fermer derrière elle, s'était sentie comme retranchée du nombre des vivants : elle ne voyait plus rien de tout ce qui l'entourait ; elle suivait machinalement le moine, qui pressait le pas pour que sa compagne pût trouver un abri avant que l'orage fût dans toute sa violence : elle ne s'apercevait pas que ses vêtements étaient trempés de pluie : du fond de sa pensée, elle disait adieu