‹ Les catacombes de RomeChapitre 17 sur 36 · LS GHETTO · texte numérisé non relu

LS GHETTO

chanvre plongeant dans l'huile de noix, ne se défendait pas de certaines préoccupations, en suivant de l'œil les mouvements de Mardochée et en s'étonnant de le voir ainsi couvert de sang.

— Excusez-moi, mon père, de vous avoir amené ici pendant les préparatifs de la Pàque, lui dit Seïla : on vient de tuer l'agneau pascal !

ITc parrtctbe.

Marco, qui s'était caché pour ne pas se trouver en face du P. Alexandre, attendit que le moine fàt entré dans la maison de Mondaio pour retourner chez lui, à pas lents, la tôte basse, roulant mille projets dans son esprit, et se rappelant qu'il avait entendu sonner de l'argent dans le grand sac que le capucin portait sur son bras.

Quand il revint dans la salle basse où le custode devait se tenir jour et nuit, il jeta

un coup d'œil sinistre sur une vieille tapisserie trouée qui fermait une espèce d'alcôve, et alla s'asseoir devant une table de chêne noirci sur laquelle l'attendaient un gobelet et un pot de vin. U remplit et vida trois fois de suite ce gobelet d'étain à large ventre ; puis, il appuya son front brûlant sur ses deux mains glacées. Un gémissement prolongé s'exhala du fond de la chambre ; Marco ne bougea pas : il avait l'air de dormir ; il réfléchissait; il était aux prises avec ses mauvaises passions.

La chambre oij il se trouvait offrait l'image d'une misère de longue date : la fumée avait complètement noirci le plafond et les murs nus, autour desquels étaient suspendus quelques ustensiles de ménage en fer battu et en étain, usés, rouilles; la table, un coffre de bois vermoulu et trois ou quatre escabeaux meublaient seuls ce bouge humide, infect, dont le sol inégal et fangeux en toute saison n'avait jamais été préservé des infiltrations d'un aqueduc voisin; un brasero en terre cuite, encore chargé de cendres tièdes, suppléait dans les plus grands froids aux cheminées et aux poêles qui étaient alors presque

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iDcoDDus à Rome. Derrière la tapisserie en lambeaux qui cachait l'alcôve, si l'on pouvait donner ce nom à un étroit enfoncement où Ton n'aurait pu se tenir debout, il existait un grabat misérable que le fils partageait avec son père, depuis la mort de sa mère.

La pluie tombait par torrents et retentis^ sait sur les terrasses dallées des maisons. C'étaient des avalanches d'eau qui se précipitaient à la fois et dont le clapotement continu couvrait presque le fracas du tonnerre et du vent. Dans les rues , le pavé en pointe de diamant ressemblait aux écluses d'un immense canal ouvertes de toutes parts, et du haut des toits en auvent les gouttières avancées lançaient d'énormes jets dont la chute imitait celle des cascades. Enfin on entendait, à travers ces bruits qui remplissaient l'atmosphère, le grondement sourd des eaux s'engoufirant et roulant dans les égouts souterrains que l'ancienne Rome a légués à la Rome moderne. L'obscurité aurait été pro- A)nde, si les éclairs n'eussent sans cesse illu- Qiiné le ciel de rayons éblouissants et de teintes rougeâtres. Dans le Ghetto, comme dans la ville, les maisons restaient sombres et

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silencieuses à Tintérieur; à peine si quelques lueurs aux fenêtres annonçaient que Theure du sommeil n*avait pas encore sonné pour tout le monde.

Marco ne dormait pas, quoiqu^il laissât reposer son verre. C'était un grand jeune homme, avec cette taille haute, souple et bien prise, ces formes élégantes et sveltes, ces poses pittoresques et ces mouvements harmonieux qui caractérisent la population du faubourg Transtevère, population généreuse et non abâtardie, fîère de son origine et jalouse de se préserver du mélange des Romains dégénérés. La figure de Marco n'annonçait nullement qu'il fût juif : ses traits, admirables de régularité et d'expression lorsqu'ils n'étaient pas dénaturés par quelque passion basse, auraient été dignes de ces statues antiques qui semblent faites d'après un type créé par l'art plutM que d'après un modèle vivant; mais souvent ses grands yeux ardents s'allumaient de clartés menaçantes et lançaient des regards farouches ; ses sourcils épais, en se fronçant et en se touchant presque, jetaient comme une ombre fatale sur sa belle physionomie; sa bouchr, aux

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lèvres minces , se contractait en un sourire triste et amer, pendant lequel ses dents restaient serrées les unes contre les autres. Itfarco portait le costume des Transte vérins, la culotte et la veste de velours, les longues goétres de cuir jaune, la ceinture de soie bariolée autour des reins, la cravate rouge à nœuds flottants, et le chapeau de feutre gris à forme conique. Ce costume était plus propre et plus soigné qu'on n'aurait dû l'attendre de l'état de pauvreté dans lequel il vivait.

Tout à coup deux petites pierres vinrent choquer la vitre de l'unique fenêtre qui avait vue sur la place de la Juiverie. A ce signal connu, qui se perdait dans le bruit de la tempête, Marco tressaillit, se leva d'un bond, écouta et courut ouvrir doucement la porte du Ghetto qu'il n'avait pas fermée à double tour ni aux verrous. Il introduisit une femme enveloppée d'une cape de drap brun qu'elle jeta en mettant le pied dans le logement du custode. C'était Nisida, qui souriait et paraissait toute joyeuse ; ses yeux brillaient avec une étrange vivacité de regard ; ses joues s'animaient des plus fraîches couleurs ; son sein palpitait sous la guimpe : elle avait couru 1 11

à travers la pluie, qui ne répouTantait pas tant que le tonnerre. Elle fit deux ou trois signes de croix.

— Je t'ai attendu plus d'une heure à la via Mala, dit-elle à voix basse en continuant de regarder au tour d'elle avec défiance. Enfin, je me suis décidée à venir jusqu'ici pour voir si tu n'étais pas mort comme un chien, c'està-dire comme un juif.

— Ce n'est pas moi qui suis mort, reprit Marco qui la contemplait avec amour, c'est le vieux.

— Quoi ! il s'en est allé, le bonhomme ! répliqua-t-elle en éclatant de rire : le diable aura fait là une bonne journée.

— Il était moribond depuis quelques jours et ses accès d'épilepsie devenaient plus violents et plus prolongés. Ce matin, le rabbin s'est présenté ici et ils ont conféré ensemble. Je ne sais qui a raconté que je voulais me faire chrétien et que je serais baptisé la veille de Pâques...

— Ah ! tu y consens donc , mon petit Marco! interrompit -elle en lui sautant au cou et en l'embrassant à trois reprises.

— Eh ! sans doute j'y consentirai, si cela

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peut te donner la moindre satisfaction. Que m'importe, à moi f

— Il m'importe beaucoup que tu sois chrétien et baptisé, parce que... Dia-oioi la mort du pauvre Gapricola ?

— Vas-tu le plaindre et le pleurer, ce méchant vieillard ! murmura Marco d'une voix sombre. Quand le rabbin lui a rapporté ce qu'on disait de moi et l'a supplié de s'opposer à mes projets d'abjuration, mon père, qui n'avait pas quitté son lit depuis un mois, en est sorti en criant qu'il allait me tuer, et il l'eût fait comme il le disait, si j'eusse attendu qu'il me frappât de ce grand couteau...

— C'était le démon qui le possédait ! ce vilain juif, dit ^jisida en courant prendre le couteau que Marco lui montrait, et en jouant avec ce couteau dont le manche garni de cuivre portait en hébreu le nom de son propriétaire.

— Je sortis de la maison et courus par la ville pour te chercher... Où étais-tu, traîtresse, infidèle, perfide ?

— Penses-tu que j'aie le loisir de te donner des rivaux en cette sainte semaine de prière et de pénitence ?

— Oui, oui, tu étais aux stations, tu visitais les églises, tu écoutais les sermons !... Je suis jaloux de tes prêtres, de tes moines, de tes confesseurs, de tes prédicateurs, de tous ces gens-là qui ont tant de pouvoir sur toi.

— Juif, taisez-vous ! interrompit-elle en lui fermant la bouche avec une main blanche et mutine qu'il couvrit de baisers. Ne blasphème pas, Marco ; autrement je cesse de t'aimer. Voyons la fin de ta journée !

— Eh bien ! après avoir erré çà et là sans t'avoir rencontrée, je suis rentré ici pour fermer les portes du quartier ; car le vieux ne pouvait bouger de son lit. D'ailleurs, je supposais qu'il devait être calmé. Point, il me reçut comme un maudit, il m'injuria, il me menaça : je tins bon, et ne répondis pas, de peur de l'exaspérer davantage. Je faisais semblant de dormir et de ne rien entendre ; mais quand il osa parler de toi...

— De moi ! repartit Nisida en éclatant de rire. J'eusse voulu être là pendant qu'il criait comme un possédé.

— Oh ! je ne pus souffrir qu'il t'outrageât en ma présence, et je lui imposai silence. Il redoubla de rage et d'emportement ; je lui

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réitérai Tordre de te respecter dans ses paroles : il n'ea fut que plus insolent... La colère m'avait mis hors de moi...

— Grand Dieu! auriez-vous... ? s'écriat-clle avec effroi, croyant que Marco s'était laissé aller à quelque violence parricide.

— Je fis ce geste, dit-il en levant le pot de vio et en le balançant au-dessus de sa tête comme pour le lancer. C'en fut assez pour que le vieux entrât dans le dernier paroxysme àe la fureur : il ne parlait plus, il hurlait ; il essaya de se lever et de venir vers moi, les yeux en feu, les poings serrés; mais les forces l'abandonnèrent et il retomba sur le lit avec quelques mouvements convulsîfs, à la suite desquels il resta immobile et roide. Il râlait encore faiblement. Dans l'instant, on frappait à la porte du Ghetto, je tirai cette tapisserie pour qu'on ne vit pas le vieux à l'agonie et j'allai ouvrir. Lorsque je suis rentré ici, le vieux ne râlait plus : il était bien mort.

— Mort et damné ! murmura la jeune Roniaine; mais la miséricorde de Dieu est grande!

En disant ces mots, elle s'approcha du lit et se mit à genoux sur le pavé humide et froid; elle pria en silence, avec recueil le- 1 11.

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ment. Marco la regardait, ému d'admiration et d*amour; il attendit qu'elle eût achevé sa prière, pour courir à elle, l'enlever dans ses bras et la faire asseoir sur ses genoux, comme un père qui caresse son enfant. Celle-ci, satisfaite d'avoir rempli les devoirs de la religion qui ordonne de prier pour les morts, oubliait déjà qu'un cadavre gisait dans la même chambre, et elle se livrait à Tinsouciance de son caractère léger et capricieux : passant la main sous le menton de Marco et lissant le collier de barbe noire qui l'encadrait, elle se penchait vers lui par intervalles et se reculait précipitamment après lui avoir baisé le front ou les cheveux. Le jeune homme, exalté par ces agaçantes coquetteries, la pressait amoureusement contre son cœur et ne la quittait pas du regard ; la tendresse et la joie qui gonflaient sa poitrine avaient comme ennobli son visage, oij n'apparaissait en ce moment aucune trace de sentiment bas, ni de passion malfaisante.

— Ecoute, Marco, lui dit-elle en répondant à son regard radieux ; tu vas donc te faire baptiser et abjurer le judaïsme.

— Je ferai tout ce que tu ordonneras, re-

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prit Marco qui n'avait rien à refuser aux séductions de l'enchanteresse.

— J'ordonne que ce soit chose faite ayant Pâques, et alors, dans l'Octave, nous pourrons nous marier.

— Nous marier ! répéta Marco en extase. Tiens, pour te plaire, je me ferais baptiser dix fois pour une.

— Dépèche-toi, car jusque-là je n'ai pas la permission de t'aimer sans péché. Mon confesseur l'a dit...

— Ton confesseur? De quoi se mêle ce Nazaréen? murmura Marco dont la figure s'assombrit par le froncement de ses sourcils.

— Garde-toi de blasphémer contre ce saint homme! Le padre Alexandre a daigné se souvenir de toi dans ses prières.

— Le padre Alexandre ! reprit le juif en branlant la tète et en grinçant des dents : tu l'aimes trop !

— Je te conseille d'être jaloux de mon confesseur! répliqua -t- elle gaiement : je l'aime, c'est vrai, je le vénère à l'égal de messeigneurs les cardinaux, et s'il me commandait de ne plus te voir, de ne plus t'aimer...

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— Je regorgerais sans remords ! s'écria-l-îl avec un air farouche : oui, je le couperais par morceaux !

— Tais-toi, malheureux, tais-toi, situ veux que je ne te prenne pas en haine. Songes-y, je te détesterais, je te chasserais comme un lépreux, si tu enlevais un cheveu de la tète de ce bon père...

— Ne le défends pas ainsi, je t'en conjure ! reprit d'une voix concentrée Marco, qui ôta des mains de Nisida le grand couteau avec lequel celle-ci jouait sur la table, et qui le plaça machinalement à sa ceinture.

— Çà ! tu acceptes mes conditions, M. le juif? demanda-t>elle en recommençant ses folies d'enfant gâté et mutin : baptisé et chrétien avant Pâques, marié deux ou trois jours après. Occupe -toi des présents de noce!

— J'y ai songé !... dit Marco tirant de sa veste un magnifique collier de malachites gravées en relief, qu'il offrit à Nisida.

— Oh ! les belles pierres ! dit avec enthou* siasme la jeune Romaine, saisissant et secouant ce collier dont plusieurs anneaux étaient tordus, et qui avait perdu un de ses

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