‹ Les catacombes de RomeChapitre 18 sur 36 · LE PARRICIDE · texte numérisé non relu

LE PARRICIDE

fermoirs d'or, accompagné sans doute de quelques malachites ; mais ce joyau est fort endommagé...

— Il faudra le porter chez le joaillier pour le remettre en état, ou plutôt mieux voudrait le changer contre un collier de corail.

— Quel malheur que je ne puisse l'attacher ce soir même à mon cou ! dit-elle en soupirant. Je te remercie, Marco ; mais ce n'est pas là tout ce que je réclame en présent de noce : d'abord , ce que rien ne remplace , c'est l'alliance d'or du mariage...

— Cela ne doit pas être bien cher? ob-

jecta tristement le juif dont les joues rougissaient davantage à mesure que Nisida parlait.

— Il n'y a pas d'union possible sans cette alliance; et le plus pauvre, comme le plus riche, est tenu par l'Eglise de donner un anneau nuptial à sa femme. Cet anneau bénit est un talisman de bonheur pendant la vie entière d'une chrétienne.

— Je vendrai jusqu'à la dernière pièce de mon héritage pour acheter cet anneau ! répondit-il avec mélancolie.

— Une fois baptisé et chrétien, comptes-

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tu donc demeurer portier dec juifs? demandât-elle dédaigneusement.

— Je n*y ai pas songé, et je ferai ce qui vous conviendra... Mais une fois baptisé et chrétien, trouverai-je ailleurs de quoi gagner ma vie et la tienne ?

— Oui-da; est-ce que les juifs n'ont pas toujours quelque trésor caché ? Je gagerais que tu vas découvrir des pots remplis d*or et d'argent dans la cave de ton père. D'ailleurs, tu m'as déjà donné tous les bijoux que je possède...

— Je t'en donnerais bien encore, ajoutat-il avec une singulière expression de physionomie, mais...

— Je les aime tant, les bijoux ! interrompit-elle gaiement ; les bagues, les bracelets^, les épingles, les colliers, les colliers surtout...

— Je souhaiterais être le plus grand orfèvre de la rue Ripetta pour te rendre contente! dit-il douloureusement.

— Va, je me contenterai à moins de frais, mon petit Marco ; je veux seulement pour les noces une parure en perles.

— En perles, répéta-t-il à voix basse et devenant pensif. Cela peut se trouver. . .

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— Le collier à trois ou quatre rangs et les boucles d'oreilles à deux ou trois pendants, une centaine de piastres, voilà tout.

— Une centaine de piastres ! répéta>t-il encore d'un accent plus lugubre...

— Ce n'est point assez, n'est-ce pas? aussi, j'espère avoir un point de Venise pour garnir mon corset et ma chemisette...

— Soit, du point de Venise! répëta-t-il avec un désespoir calme et résigné. Je me lave les mains de ce qui arrivera.

— EnGn, ceci est le point principal, et certes, Marco, je ne t'épouserais pas si tu n'y consentais...

— Je consens à tout, vous dis-je, reprit-il gravement, et je ne fais d'objection à rien, pas même à votre intention de me faire pendre.

— J'entends me promener en calèche tous les dimanches après la messe, dans le Corso et à la villa Borghèse.

— En calèche ! répéta Marco atterré par cette dernière exigence. Où voulez-vous que je prenne des chevaux ?

— Je ne vous dis pas de les voler, mon ami, vous les louerez, comme font tous les maris qui aiment leurs femmes.

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— Je les louerai donc, ajouta-t-il avec un profond soupir. Qu'importe, pourvu que tu sois ma femme !

On frappa rudement à la porte du Ghetto; mais cette fois les chiens n*aboyèrent pas. L'orage les avait sans doute terri Gés et les retenait dans leur chenil. Marco fit signe à Mîsida de se cacher derrière la tapisserie de ralc6ve, et malgré la répugnance de celle-ci à se rapprocher d'un juif mort, elle obéit; mais aussitôt elle jeta un cri étouffé que n'entendit pas Marco, qui courait ouvrir à Mondaio. Après quelques paroles échangées entre eux, Marco laissa l'orfèvre rentrer chez lui et retourna de son c6té dans la loge du custode : il n'avait plus le front si soucieux ni le regard si sombre.

— Tiens, coquette, cria-t-il en faisant rouler cinq pièces d'or sur la table, voilà ta parure de noce !

Mais personne ne répondit, excepté le tonnerre qui tombait dans le Ghetto, en ébranlant à la fois l'atmosphère, le sol et les maisons, comme par l'effet d'un tremblement de terre et d'une éruption de volcan ; Marco n'y prit pas garde, et s'élança vers l'alcôve : un

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spectacle effrayant le glaça de stupeur; la tapisserie venait de s'écarter, soulevée par un bras maigre et livide : le custode Capricola, semblable à un spectre qui sort de la tombe, demi nu, la face cadavéreuse et immobile, les yeux fixes et ardents, ses longs cheveux blancs épars, s'était agenouillé sur le lit, et serrait avec tant de force le cou de la jeune fille évanouie, qu'il imprimait ses doigts osseux dans la chair, et qu'il avait presque étranglé sa malheureuse victime. Marco la lai arracha des mains, en le repoussant et en le faisant retomber étendu, la tête renversée sur le bord du lit ; puis il enleva dans ses bras la pauvre Nisida, qui ne donnait plus signe de vie, et il essaya de la ranimer à force de caresses et de baisers.

— Que la malédiction du ciel soit le seul héritage qui te vienne de moi! murmura le vieillard qui essayait en vain de redresser la tête , et qui sentait le sang y affluer, prêt à l'étouffer , et sifflant dans ses oreilles.

— Nisida 1 ma chère ! ma bien-aimée ! s'écriait Marco dont le désespoir balançait seul le ressentiment; reviens à toi! reconnais-

moi !... Oh ! le misérable vieux ! je rëtoufferai de mes propres mains !...

— Puissent les chrétiens me venger et te punir, fils ingrat, fils maudit ! répétait Capricola en se débattant.

— S'il l'avait tuée ! disait Marco qui s'effrayait du long évanouissement de Nisida : le meurtrier est là et je l'épargne encore !

— Va, chien, épouse ta chrétienne ! criait sourdement le moribond qui, loin de reprendre une position horizontale, rendait la sienne plus pénible à chaque mouvement et touchait déjà le plancher avec son crâne; épouse-la et mets au monde des fils chrétiens ! Maudit sois-tu ! maudite soit-elle ! maudits soient-ils l maudits ! maudits ! maudits !

Les cris de Capricola, mêlés d'un ràlement affreux, eurent plus de pouvoir que les tendres prières de Marco sur l'évanouissement de Nisida ; mais ce fut sous l'empire d'une terreur indéfinissable qu'elle reprit ses sens et qu'elle se retrouva toute tremblante, toute glacée de sueur, face à face avec son amant. Elle crut d'abord être en présence du cadavre qu'elle avait vu se ranimer et la saisir. La voix de Marco la rassura ; elle se jeta dans

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les bras da jeune homme et colla sa figure à la sieooe, sans oser se retourner pour savoir si le vieillard qu'elle entendait râler pouvait l'eolendre encore.

— Ne crains rien, chère Nisida, lui disait Afarco avec l'accent le plus amoureux ; je suis là pour te protéger.

— Ah ! Marco, j'ai pensé que le démon m'emportait dans l'enfer! reprit- elle tout éperdue : c'était le vieux juif!

— Hou ! hou ! à moi ! à l'aide ! murmurait d'une voix expirante Gapricola, qui, n'ayant pas réussi à reporter sa tète sur l'oreiller, comprenait que l'apoplexie allait le frapper dans cette position critique : de grâce, secourez-moi !

— Pauvre Nisida, je donnerais tout mon saug pour t'épargner une peine, un ennui, un regret ! disait le fils du mourant.

— Il me semble toujours le voir devant moi! disait la jeune Romaine dont l'effroi n'était pas apaisé : il me regardait avec des yeux pleins de courroux et de malice ! il montrait en riant ses longues dents jaunes, comme pour me dévorer !

— Allons, n'y songe plus, dit Marco affec-

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tant une gaieté qu'il n'avait pas : c'est un mauvais rêve; les morts n'ont pas encore ap. pris à ressusciter... Tiens', vois ces belles pièces d'or qui te sont destinées î

— Âhan ! ahan ! ahan ! faisait Gapricola qui ne distinguait plus les objets qu'à travers un voile sanglant : je meurs ! aban ! je vais mourir, si l'on ne vient à moi ! aban ! . . . Mon fils ! Marco, pitié !

— Entends-tu ? reprit avec terreur Misida, qui avait écouté ces plaintes mêlées à des gémissements inarticulés : c'est le vieux qui revient et qui demande des prières ! C'est lui qui nous annonce sa damnation!

— Contes et fadaises ! reprit Marco en cbercbant à couvrir par ses éclats de rire le râle et la voix de Capricola. Je te promets des dentelles, puisque tu les aimes; tu auras aussi des bijoux, bagues, colliers, pendants d'oreilles...

— Pendants d'oreilles ! colliers ! bagues ! répétait Nisida, qui n'osait tourner la vue du c6té du lit où s'agitait le vieillard... C'est Dieu qui me châtie, parce que j'ai profané la semaine sainte en mettant le pied dans la maison d'un juif !

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