LE PARRICIDE
— Marco ! ahan ! ahan ! fit encore l'agonisaot qui s'effarait aux approches de la mort ; je te pardonnerai ! je changerai ma malédiction en bénédiction ! . . . Ahan ! han ! han ! . . . Viens, viens à moi ! je te pardonne !
— C'est à moi de te maudire à mon tour ! s'écria Marco d'une voix caverneuse ; laissemoi en paix, vieux, et dépèche-toi de mourir !
Capricola ne pariait plus, mais il râlait toujours. Nisida osa enfin porter les yeux derrière elle, et les ferma aussitôt en poussant UQ cri d'horreur, lorsqu'elle aperçut couché en travers le vieillard que ses mouvements avaient mis tout à fait nu : il avait la tète pendante, la face violette contractée par des efforts convulsifs, et les yeux hagards remplis de sang. Elle s'élança hors de la chambre avant que Marco pût prévoir et prévenir son dessein, et, courant à la porte du Ghetto, où la clef se trouvait encore dans la serrure, elle disparut. Son amant ne la suivit pas d'assez près pour espérer de la rejoindre. 11 l'appela , l'appela encore : la grande voix de l'orage , qui n'avait pas diminué, répondit seule à sa voix suppliante et désolée.
Tout à coup il se fit un tumulte inusité 1 12.
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dans le Ghetto : une maison s'ouvrit à peu de distance; des cris en sortirent, cris de menaces et cris d'effroi, parmi lesquels dominait une voix ferme et solennelle ; puis la chute d'un corps dans la rue fut, après un instant de silence, le signal de furieux aboiements, de la part des chiens qui accoururent de toutes parts à la curée qu'on leur offrait. De nouveaux cris plaintifs annoncèrent que ces animaux s'attaquaient à un être humain.
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Quand Seïla se retrouva chez son père qui était absent, elle regretta davantage de n'être plus dans la petite maison de Hubert Robert; mais elle se sentit peu à peu délivrée des terreurs qui l'avaient obsédée pendant la route : si le moine n*eût pas été là, sous ses yeux, lisant des prières à demi-voix, elle se serait complètement tranquillisée, et elle eût attendu le retour de son père avec l'espoir de n'être pas trop maltraitée; car l'absence de Mondain
Teffet de son imagination frappée, crut apercevoir des taches de sang entre les feuillets de son livre d'heures : il posa ce livre tout ouvert sur une table que le contact du tueur d'agneau avait tachée en effet. Quand il le reprit et qu'il remarqua des vestiges sanglants qui s'y étaient gravé, il éprouva une commotion générale, et il se persuada qu'il ne tarderait pas à paraître devant Dieu. Ce fut avec une résignation pieuse et conGante qu'il se prépara dès lors à mourir.
— Seigneur Dieu ! dit-il à demi- voix, quand tu daigneras m'appeler à toi , je suis prêt ! mais je te conjure de m'assister dans les angoisses de la mort, afin que je sois délivré de ces appréhensions indignes d'un chrétien et d'un prêtre.
— Croyez-vous, mon père, que vos prières au dieu des chrétiens puissent faire que nos désirs soient accomplis? lui demanda Seïla qui s'était tenue respectueusement à l'écart, et qui priait aussi d'intention.
— Mes prières n'ont peut-être pas au ciel un grand pouvoir, dit modestement le moine que le son d'une voix humaine tira de ses fatales préoccupations; car je suis un pé-
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cheur, et j'ai besoin que Dieu nie fasse miséricorde.
— Vous , padre , vous ! un saint homme qui n'avez jamais conçu, ni exécuté que le bien !
— Je n'ai point assez fait pour mon salut, et Tbomme le moins répréhensible vis-à-vis des hommes est souvent bien coupable visà-vis de Dieu. Mais le repentir et la pénitence sont la gloire du pécheur. Il me semble que je De tarderai pas à paraître devant mon juge, et je me trouve indigne de sa clémence, tout chargé d'iniquités et de souillures. 0 mon Dieu ! s'écria-t-il avec ferveur en pliant le genou, détourne de moi ta colère, et que l'heure de ma mort expie les péchés de ma vie !
— Si vous craignez le jugement de Dieu, dit Se'ila qui avait attendu avec respect que le moine se fût relevé, si vous vous accusez d'avoir mal vécu, vous qu'on vénère à si juste titre , comment ne dois-je pas trembler du sort qui m'attend dans l'autre vie?
— Vous, ma fille l reprit le capucin étonné de trouver chez une juive cette défiance de soi-même que l'Evangile enseigne. A votre ^ge, on n'a pas encore eu le temps de s'enra-
ciner dans le péché... Pardon, je vous parle comme à une chrétienne.
— Chrétienne ! je veux le devenir, et je vous supplie de m'y aider, dit-elle avec la fermeté d'une résolution prise de longue main.
— Vous voulez devenir chrétienne, vous faire baptiser, abjurer le judaïsme?
— Oui , je le veux, et rien au monde ne pourra m'empécher d'accomplir cette volonté.
— C'est la grâce divine qui vous a touchée, ma chère fille, dit le moine qui pleurait de joie en lui pressant les mains et en la regardant avec une tendresse paternelle. 11 faut remercier Jésus-Christ et sa divine mère d'avoir fait ce miracle pour votre salut.
Le religieux s'agenouilla de nouveau, et demeura comme en extase pendant quelques instants. On l'entendait murmurer une prière à demi-voix et des soupirs étouffés sortaient de sa poitrine contrite. Lorsqu'il eut remercié Dieu, la Vierge et tous les saints, il revint vers Seïla, le visage souriant et radieux, la fit asseoir à ses côtés et lui prit la main :
— Ma fille, lui demanda-t-il, racontez-moi comment ce miracle s'est opéré en vous ?