‹ Les catacombes de RomeChapitre 3 sur 36 · SUZANNE AU BAIN. S · texte numérisé non relu

SUZANNE AU BAIN. S

pas, c^est qu'oD l'aura emportée... Mon Dieu ! si on ne la trouvait plus !

— Et Richard qui est absent î ... A qui emprunter deux cents piastres?... Fragonard n'est pas même là pour me donner un avis ! . . . Seïla , ne vous tourmentez pas surtout , et fiez-vous à moi !

La jeune fille, à qui ces paroles consolantes et amicales ne rendaient ni Tespoir ni la confiance, était trop troublée pour réfléchir à la longueur du chemin que le peintre entreprenait de faire, et pour calculer le temps qui s'écoulerait avant qu'il fût de retour. Elle Y songea seulement, lorsqu'il l'eût quittée, et qu'elle se vit seule et prisonnière. Le fracas de la porte que Robert avait fermée en dehors retentit comme une plainte dans l'àme de Seïla, et y imprima une sorte de terreur. Elle attendit un quart d'heure à la même place, sans faire un mouvement, écoutant les rumeurs lointaines de la ville, et interrogeant avec anxiété le moindre bruit qui semblait se rapprocher. Son impatience l'empêchait d'apprécier le temps et la distance : à chaque minute elle croyait que la porte allait s'ouvrir et que Robert lui rapportait en

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triomphe la boite qu'elle avait si malheureusement perdue. Une heure, une heure éternelle se passa ainsi dans ces angoisses redoublées, et quand elle s'avança machinalement à petits pas, vers une croisée qui avait vue sur rimmense panorama de Rome, elle remarqua que le soleil descendait derrière le dôme de Saint-Pierre, et elle entendit sonner vêpres aux trois cents églises de la ville pontificale.

— Je devrais être rentrée depuis plusieurs heures, se dit-elle avec un profond découragement, en se laissant tomber sur un siège vis-à-vis du paysage représentant le Tibre aux environs de Ponte-Molle, largement esquissé et chaudement coloré le matin même sous ses yeux. Gomme je payerai cher ces trop courts instants de bonheur! iMon père ! oserai-je reparaître devant lui ?... Ah ! si Hubert pouvait retrouver ces fatales malachites ! s*il revenait du moins me délivrer ! . . . J'entends. • . C'est lui !...

Mais le bruit qu'elle entendait ne se faisait pas du côté de la rue : il arrivait à elle du fond du jardin : c'étaient des feuilles qu'on remuait, des branches d'arbre qu'on brisait;

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pois, la chute d'un corps pesant qui ébranla le sol en tombant, puis un éclat de rire. Scïla, effrayée, se leva pour s'enfuir. Des pas hâtés se dirigeaient vers la maison : elle entrevit un homme à travers le feuillage d'une treille, un homme qui accourait, qui paraissait venir à elle. Ce n'était pas Hubert Robert ! Elle passa rapidement dans une chambre voisine et se blottit toute tremblante dans l'angle le plus obscur d'un arrière-cabinet.

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— Robert ! Robert ! criait rhomme qui s'était élancé d'un bond au milieu de l'atelier, O la bonne bistoire!... Où es-tu donc, Robert?... Diable ! qui est-ce qui a peint cela?... Parfait! excellent! admirable! Ce coquin de Robert a plus de talent que nous tous : c'est un peintre, un grand peintre !

Le personnage, qui, par son arrivée imprévue et bruyante, venait de causer tant d'effroi à Seîla, n'avait pourtant rien d'effrayant ni

d'équivoque dans son extérieur. C'était un jeune homme débonnaire, de noble figure et de grande taille : de beaux cheveux châtains, flottant en boucles naturelles, couronnaient comme d'une auréole son front large et élevé; ses yeux bleus, où se reflétait une gaieté malicieuse et ironique , prenaient parfois une charmante expression de douceur, de caresse et de volupté; son sourire participait du caractère spirituel et sentimental de son regard. Ce charme, cette séduction de sa physionomie avait un puissant auxiliaire dans sa voix sonore et harmonieuse ; il unissait d'ailleurs, à cette souplesse de corps et à cette beauté de formes qui sont Tapanage des Italiens, l'aisance de manières et la désinvolture élégante qui ont été de tous temps le privilège des Français. Mais son costume était peu d'accord avec la distinction de ses qualités physiques, et Ton aurait dit, au premier aspect, un grand seigneur déguisé en jardinier : à l'exception des manchettes et du jabot de dentelles, qui contrastaient avec la veste de nankin, tout était simple sinon trivial, désordonné sinon malpropre, dans son habillement; sa chaussure Gne et bien prise, ses bas

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bien tirés, témoignaient néanmoins de quelque recherche de coquetterie pour mettre en relief un joli pied et une belle jambe : la main effilée, délicate et blanche, se faisait aussi remarquer, et Ton jugeait, à la voir, qu'elle n*était pas faite pour des travaux rudes et grossiers.

Ce jeune homme restait en contemplation devant le tableau qui avait d'abord attiré son attention : il s'en approchait ou s*en reculait tour à tour enfin de mieux apprécier l'œuvre du peintre ; il continuait à exprimer son approbation par des gestes et par des éloges à haute voix, comme si Robert eût été là pour les entendre.

— La délicieuse Suzanne ! s'écriait-il avec enthousiasme. Quelle tête angélique ! où diantre Robert a-t-il trouvé cela ? dans son imagination, plutôt que dans ses souvenirs, innocent qu'il est. Mais non , cette figure-là est peinte d'après nature. Comment a-t-il su dénicher un si adorable modèle? à Tivoli, à Frascati, à Albano? Voilà des vieillards qui n'ont pas mauvais goût. .. Mais, Dieu me pardonne, cette divine créature n'a-t-elle que la tète ?,Robert n^a pas même ébauché le corps, 1 3

OU bien il l'a couvert... oui, vraiment il a effacé ce qu'il avait fait. Etait-il mëcontent de son ouvrage? pourquoi ne Fa-t-il pas recommencé?... 0 le charmant modèle! Si je parviens à le rencontrer jamais, quelle pépinière de Vénus et de déesses ! C'est un trésor pour un peintre qu'un pareil modèle, et je comprends qu'on fasse exprès le voyage de Rome pour le trouver... Plus je la regarde, cette déesse, plus je me sens affriandé, ravi, amoureux. Robert est assez égoïste pour me la cacher? Au fait, il aura raison, car je la lui enlèverais de gré ou de force... Quand on voit la tête, on devine le reste, et je gage que je n'oublierais rien de cette belle... Robert en sera quitte pour effacer de nouveau, et je n'aurai pas du moins l'ennui d'avoir sous mes yeux un barbouillage noir au lieu d'une femme nue...

En se parlant ainsi à lui-même, le jeune homme avait saisi la palette et les pinceaux : il se mit à peindre avec une étonnante rapidité, et les couleurs, qu'il appliquait d'une main légère et sûre, sans être guidé par les linéaments d'un dessin étudié, étaient combinées avec tant d'art, que l'ensemble de la

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figure se trouva fait avant que le détail en fut ébauché. Cette peinture vive et capricieuse, dans laquelle l'artiste n'avait cherché que l'effet, représentait Suzanne dans un état complet de nudité, bien capable d'exalter l'incontinence des deux vieillards : la posture voluptueuse, qu'il avait attribuée à cette héroïne de la chasteté juive, ne convenait pas du tout à la touchante expression de pudeur et d'indignation que Robert avait mise sur le visage de sa baigneuse : Susanne alors paraissait fort insouciante de montrer tout ce qu'elle s'efforce de cacher dans la Bible, et ses deux maiifs, croisées sur sa poitrine, semblaient complices des coupables desseins des vieillards. Ceux-ci, ou plutôt leurs tètes privées de corps, n'avaient pas frappé l'attention du peintre, absorbée par cette œuvre qu'il parait de toutes les grâces libertines de la Vénus mythologique.

Seïla, immobile dans sa cachette, n'entendait plus de bruit; cai* l'artiste travaillait jeu silence, sans bouger du siège où il s'était Installé en face de Suzanne, qu'il regardait sans cçsse au visage pour s'inspirer à lui prêter un corps digne d'elle. Seïla, espérant

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que rhomme qu'elle avait entrevu et^dont la voix Tavait glacée de terreur s'était retiré enGn, se hasarda lentement h. sortir de sa retraite et s'avança sur la pointe du pied jus- <|u*à l'entrée de l'atelier où l'ineonnu était occupé à peindre. Celui-ci se retourna brusquement et aperçut la jeune fille qui s'enfuyait. Il reconnut le modèle de la Susanne qu'il s'était permis d'achever, et, jetant palette et pinceaux, il courut à la poursuite de cette belle effrayée ; mais elle, malgré cette frayeur qui lui arracha un cri, avait eu la présence d'esprit de pousser derrière elle et de fermer au verrou la porte de la chambre. Le jeune homme fut donc arrêté par cette porte qu'il essaya inutilement d'ouvrir ou de rompre.

— Vous feriez mieux d'ouvrir de bonne volonté, disait-il en continuant à ébranler la porte qui ne cédait pas : il faut que je vous voie, que je vous admire, il faut que vous m'écoutiez !... Je vous répéterai que vous êtes la plus belle fille que j'ai vue de ma vie.. . Je vous aime déjà comme un fou!... De grâce^ par charité, montrez-vous un peu l je vous jure de ne faire que ce^que vous vou-

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drez, je vous obéirai, je vous servirai en esclave... Répondez-moi, du moins, que j'entende votre voix!... Prenez garde de me réduire au désespoir!... Hein?... vous parlez? que m'ordonnez -vous?... Vous aurez beau faire, vous ne m'échapperez pas!... Maudite femme, va !

Ce monologue, pendant lequel le jeune artiste ne cessait de heurter à la porte, de la secouer et de la pousser en tous sens, fut interrompu par deux coups de sonnette à la porte de la maison. Seïta, que Tinsistance de son persécuteur inconnu faisait trembler, et qui n'avait d'espoir que dans la solidité de la porte de son asile et dans le retour prochain de Robert, se crut sauvée et rendit grâce à la Providence. L'homme qu'elle redoutait répondit à la sonnette par des exclamations de colère, et fit mine d'abord de laisser dehors les gens qui sonnaient si mal à propos ; mais le carillon de là sonnette redoublait de telle sorte, qu'il se résigna tristement à y faire droit. l\ alla donc ouvrir, et il introduisit un moine suivi d'un jeune homme qu'il reçut dans ses bras.

— Fragonard ! à Rome ! s'écriait avec sur- 1 5.

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prise le nouveau venu à demi étouffé dans les embrassements de son ami.

— Je suis arrivé cette nuit, mon cher Richard, reprit le peintre qui était redevenu serein et joyeux en revoyant son camarade d'atelier ; si j'en avais eu la liberté, je serais allé t'embrasser à la villa Adriana.

— Tu ne m'y aurais pas trouvé : depuis quatre jours je fais faire une fouiUe près de la porte San-Lorenzo.

— Une fouille ! Et tu as découvert ?

— Rien ; c'est-à-dire presque rien : les restes d'un colombaire avec quelques urnes remplies de cendres et de charbons, deux ou trois vases lacrymatoires et une inscription remarquable par des fautes d'orthographe...

— Et tu appelles cela rien ! Tu es bien difficile : chaque faute d'orthographe fera tressaillir d'envie tous les antiquaires.

— J'ai fait cesser les travaux , par prudence^ quand je me suis assuré que nous touchions aux Catacombes.

— Respect aux Catacombes, mon cher; on a raison de n'y point aller, parce qu'on n'en reviendrait guère.

Le moine qui accompagnait Richard, abbé

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4e SaintrNon, s^était tenu à distance pour ne pas gêner les premiers épanche ments de la rencontre des deux amis : il avait traversé l'atelier jusqu'au tableau qu'il examina en

' face, sans s'effaroucher du costume historique de Suzanne, parce qu'il ne l'avait certainement pas remarqué; mais quand, à force de regarder, il Gnit par soupçonner que c'était une femme nue qu'il voyait sur la toile, il baissa les yeux, fit un signe de croix, et se rapprocha, sans affectation, de l'abbé qui l'avait introduit.

Ce bon religieux ressemblait si complètement à l'un des vieillards du tableau, qu'on ne pouvait douter que le peintre l'eût fait servir de modèle à son insu, sinon de son consentement. Il avait, comme son portrait, un air de candeur et de naïveté joviale, une physionomie ouverte et probe, un sourire avenant et affable : c'était une excellente nature d'homme que la vie monastique n'avait pas atrophiée. Le P. Alexandre conservait, à travers les austérités et les épreuves du clottre,.le caractère indulgent, doux, facile et honnête qu'il aurait eu dans le monde et qui l'eût fait aimer et estimer dans toute

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aulre condition que celle qu'il devait au hasard plutôt qua une véritable vocation. Il n'était pas né capucin, mais il Tétait devenu, sans rien changer à sa belle âme, toujours possédée de l'amour du bien, toujours pleine de généreux sentiments et de nobles instincts, toujours pure et irréprochable. Il pouvait passer pour un philosophe chrétien, quoiqu'il ne sût pas même ce que c'était que la philosophie; car il avait autant d'ignorance qu'un vrai capucin est capable d*en avoir. Mais s'il n'était pas plus lettré qu'il ne fallait pour lire son bréviaire et quelques ouvrages de piété, il connaissait le cœur humain, il aimait ses semblables, il se consacrait avec une complète abnégation à les servir, à les aider, à les soulager, à les rendre meilleurs et plus heureux.

Cette charité inépuisable et infatigable avait fait de lui un saint, aux yeux du peuple qui le voyait sans cesse distribuer des aumônes, consoler les affligés, soigner les malades et visiter les pauvres. Quand il passait dans la rue, on s'inclinait avec respect, on prononçait son nom avec reconnaissance, on s'approchait pour toucher sa robe de bure et

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pour recevoir sa bénédiction. Il était gardien da couvent des capucins de Tivoli ; mais on ne le trouvait presque jamais dans son couvent, qui prospérait et s'enrichissait pourtant à cause de lui ; le nom du padre ou père Alexandre attirait sans cesse des dons et des legs sur la communauté qu'il gouvernait patriarcalement, sans vivre au milieu d'elle. Il habitait d'ordinaire Rome, pour être au centre de ses bonnes œuvres et pour travailler plus activement à ce qu'il nommait la <c vigne du prochain : n il logeait au couvent de la Conception, situé à l'extrémité de la place Barberini, et il n'y passait guère que la nuit, ses journées entières étant absorbées par des courses pieuses dans la ville et par des occupations multiples de charité. Il s'oubliait tellement lui-même, pour ne penser qu'aux autres : il s'était fait tant de devoirs édîGants à remplir, qu'il jeûnait quelquefois jusqu'au soir, et qu'il remettait même au lendemain le frugal repas dont son corps exténué avait besoin.

Il ne tirait aucune vanité de ces privations qu'il ne s'imposait pas comme des pénitences; il ne se piquait pas d'être plus rigide obser-

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yateur déjeunes que ses confrères, et si cette existence pénible et laborieuse lui eût laissé quelque loisir, il n'aurait pas cru pécher en se montrant moins rigoureux à l'égard de son estomac. Il avait vingt fois par jour occasion de s'asseoir à la table des pauvres gens qu'il venait assister, et il n'acceptait que rarement l'hospitalité qu'on lui offrait de grand cœur. Sa figure épanouie, son teint coloré et son embonpoint raisonnable, n'annonçaient pas d'ailleurs qu'il souffrit de ces abstinences journalières, et quand il se permettait de boire un verre de vin qu'on le forçait de prendre, il ne rougissait pas comme s'il eût eu à se reprocher de faire acte de sensualité : sa conscience était toujours tranquille, sans remords du passé et sans crainte de l'avenir : cette mansuétude d'esprit, que des soucis personnels n'altéraient pas, s'alliait à une sorte de gaieté égale, tempérée et communicative.

Claude Richard, abbé de Saint-Non, qui se trouvait par hasard marchant de compagnie avec le P. Alexandre, n'avait avec celui-ci aucune analogie d'habitudes, d'idées ni de caractère : il portait cependant le petit collet,

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