LA CONVERSION
là pour vous soutenir, pour plaider votre cause, qui est celle de tous les chrétiens.
— Mais il m'accablera de sa colère.;. J'ai eu le malheur d'égarer un collier précieux qu'il m'avait remis.
— Pourquoi ne me l'avoir dit plus t6t? Je vous aurais aidée peut-être à le retrouver... Nous le chercherons demain... Ce soir, avisos au plus urgent, préparons votre père à vous voir chrétienne !
— Ne serait-il pas plus sage d'attendre!... Attendez, je vous en prie, une occasion favorable...
— Attendre, quand d'une minute à l'autre la mort peut venir, la mort avec la damnation, pensez-y !
— Vous avez plus d'expérience, plus de sagesse que moi ; c'est donc à vous de décider ce qu'il faut faire.
— Ce qu'il faut faire, je le ferai : avertir Moodaio de vos intentions formelles, de votre conversion miraculeuse ; juger de ses intentions à votre égard... Il est votre père, sans doute ; mais Jésus-Christ est aussi votre père, et je parlerai au nom de Jésus-Christ.
— Et moi, je le sens, je n'aurai pas la force
de prononcer une parole... Je tremble, et me résigne à tout.
Mondaio ne sonna pas ; il ouvrit avec une clef qu'il avait sur lui et il entra précipitamment dans la salie, sans s*étre arrêté au seuil de la maison pour écouter s'il reconnaîtrait la voix de sa fille dans l'une des deux voix qu'il avait entendues à travers les fentes de la porte et des volets, où filtraient quelques rayons lumineux. Il se débarrassa du chapeau à grands bords et de l'ample manteau qui l'avaient à peu près protégé contre l'orage; il 6ta les bouzeaux de cuir dans lesquels ses jambes n'avaient pas été mouillées, et il parut alors entièrement vêtu de noir sans une tache de boue, sans une goutte de pluie, comme s'il n'avait pas quitté sa boutique. Quand il eut achevé en silence de faire disparaître les traces de son excursion dans la ville à une heure indue, il regarda sa fille pour la première fois, avec un œil dur, froid et scrutateur ; puis il alla droit à elle, tandis que le capucin qu'il avait fait semblant de ne pas voir allait à lui pour donner le change à sa colère.
— Vous êtes sortie à la huitième heure^ dit Mondaio d'un ton sec et impérieux : voici
LA GONVEHSIOIV. 157
la vingtième heure qui sonoe : vous avez donc passé douze heures hors de la maison. Qu'avez-vous fait ? d'où venez-vous ?
Seîla n'osa pas répondre : elle baissa la tête, se cacha la Ggure dans ses mains et fondit en larmes.
^ht et juif.
Mondaio aimait sa Glle, mais il aurait cru dimiouer son autorité eu laissant paraître cette affection, qui ne pouvait être mise en balance que par son avarice et son fanatisme religieux : ces deux passions étaient si puissantes chez lui, qu'il leur eût sacrifié tout le reste, et s'il avait dû opter entre elles deux, il eût Gni, après bien des luttes douloureuses, par préférer sa religion à son or. Il ne s'était pas encore d'ailleurs rendu compte à lui-
même du parti qu'il prendrait, dans le cas oii il serait forcé par les circontanpes de faire un choix et deux sacrifices. C'était là une conséquence naturelle de sa naissance et de son éducation. Avant d'être père et d'avoir amassé une grande fortune dans le commerce, il avait été destiné h. être rabbin et ,il s'était adonné avec ardeur à l'étude du judaïsme. Ce fut donc dans les immenses et mystiques commentaires delà Bible, connus sous le nom du Talmud et de la Cabale, qu'il puisa son zèle fanatique pour la religion de Moïse. Les événements ne permirent pas qu'il se vouât exclusivement au ministère de cette religion. Il n'était pas né dans le temple, suivant l'expression juive qui a survécu à la tribu de Lévi dans laquelle le peuple d'Israël voyait se multiplier ses lévites.
Il se maria ; il eut une fille de cette femme qu'il adorait et qu'il maltraita pourtant avec une odieuse brutalité, en apprenant qu'elle s'était faite chrétienne. L'infortunée mourut de chagrin, peut-être des mauvais traitements qu'elle avait reçus, et Mondaio reporta sur la tête de Seïla la tendresse qu'il avait eue pour la mère. C'est à partir de cette époque néan-
moins que son avarice prit le dessus ; il gagnait beaucoup d'argent en gravant sur pierres dures et il forma un atelier oij s'exécutaient les plus précieux travaux en ce genre qu'on fît à Rome. De là l'origine de sa fortune, qui s'accrut tous les jours et qui ne changea rien à sa manière de vivre, modeste et silencieuse. Il n'avait pas d'autres plaisirs que la lecture du Talmud, la vue de son or et l'entretien de sa fille. Cette existence austère et uniforme convenait à ses goûts, et il n'avait pas encore pensé au mariage de Seïla, parce que ce mariage devait faire une large brèche à ses richesses et impatroniser un nouveau venu dans son intérieur de famille. La tristesse de cet intérieur avait sans doute prédisposé la jeune juive à chercher hors de la maison paternelle une affection plus expansive sinon pins réelle, et moins rigide*sînon moins exigeante. Le cœur ainsi s'élabore >n silence pour l'amour.
Mondaio avait une de ces têtes étroites, mais élevées au sommet du crâne, qui appartiennent essentiellement aux organisations fanatiques ; son front bas et fuyant ne dénotait pas un esprit intelligent ; mais toutes les 1 14
162 LES CATAC0HBK8 DE ROME.
qualités des artistes se révélaient aux proémi* nences de ses sourcils. Ses yeux aux orbites enfoncées brillaient du feu sombre que couve l'avarice, et la lèvre inférieure, qui débordait et couvrait souvent la supérieure, semblait indiquer le travail de la réflexion ainsi qu'une perpétuelle défiance. Sa physionomie était froide, dure et immobile ; les sentiments qu'il éprouvait ne venaient jamais s'y refléter, à moins que l'espoir du gain n'allumât davantage sa prunelle et que la colère à laquelle il était fort sujet ne contractât tous ses traits de manière à augmenter leur caractère d'inflexible dureté. Ses coreligionnaires l'estimaient et l'honoraient comme un saint homme , mais' on ne recherchait pas sa société et l'on plaignait même, dans le Ghetto, le sort de sa fille qui vivait retirée auprès de lui en tremblant sous sa main de fer. Personne encore ne s'était hasardé à demander Seïla en mariage, parce qu'on savait que le père ne se dessaisirait pas volontiers de la dot que celleci était en droit d'espérer.
— M'entendez-vous? reprit-il plus rudement, voyant que Seïla baissait la tête sans répondre. Pendant cette journée qu'avez-
PÈRE ET JDIF. 163
TOUS fait? A cette heure indue, d*où venezvous?
— Mon père!... dit-elle en balbutiant. Il y a déjà quelque temps que je suis rentrée...
— Encore une fois, qu'avez-vous fait?
répliqua-t-il d*une voix tonnante. Je suis allé par la ville pour vous chercher, et cette démarche qui pouvait m*envoyer dans les prisons m'a coûté cinq pièces d'or, oui cinq pièces, pour me faire ouvrir la porte du quartier!... Mais ce n'est rien que cette dépense s'il ne vous est arrivé aucun accident... Je craignais qu'on ne vous eût arrêtée sous quelque prétexte. . .
— Arrêtée! s'écria Seïla, qui osa pour la première fois regarder son père. Moi, arrêtée !
— - J'imagine, pour notre honneur, que vous ne l'eussiez pas mérité; mais il est venu deux fois aujourd'hui des gens de police, je les ai bien reconnus pour tels, qui s'informaient de vous et des motifs de votre absence... J'ai fait alors fermer la boutique, mais ces gens-là ont continué de rôder autour de la maison... Eh bien ! vous ne répondez pas ? Qa'avez-vous fait? D'où venez-vous?
164 LES CATAGOMBES DB BOHE.
La jeune juive, qui avait espéré un moment éluder une question aussi nettement posée, n*eut pas la force de chercher une excuse évasive, ni de se réfugier dans un mensonge : elle se tut et cacha entre ses mains son visage inondé de larmes. Alors le P. Alexandre crut devoir lui venir en aide et s'approcha.
— Oh ! Seïla ! murmura Mondaio en faisant craquer ses doigts qu'il serrait dans sa main fermée.
— Permettez-moi, mon fils, de parler pour elle ?. . . dit le capucin à qui un regard sinistre et menaçant ferma la bouche.
— J'ai respecté les devoirs de l'hospitalké en ne vous congédiant pas avant que l'orage fût passé ! répliqua poliment, mais avec une sévérité glaciale, Mondaio qui évita de rencontrer les yeux du moine. Vous n'avez rien à voir dans mes affaires domestiques et j'aurais mieux fait de me contenir devant vous... Restez ici, puisque l'on vous y a reçu. . . Seïla, montez dans votre chambre et attendez-moi.
— Non, qu'elle demeure plutôt; car ce que j'ai à vous dire l'intéresse particulièrement...
— Je ne sais ce que vous pouvez avoir h
PiKB ET JUIF. 165
me dire, mais je ne veux pas que ma fille soit témoin de cet entretien.
— Obéissez à votre père , mon enfant : laissez-moi m'occuper devous et comptez que Dieu m*inspirera.
Seïla jeta au moine un coup d'oeil suppliant et reconnaissant à la fois : elle le remerciait d'affronter seul la colère de Mondaio; elle le conjurait de ne rien épargner pour réussir; mais comme elle comptait peu sur cette réussite, elle se recommandait tout bas au Dieu des chrétiens. Elle avait comniencé à monter les degrés de l'escalier de bois et elle était parvenue à la moitié, quand le juif, qui se préparait avec anxiété à la conférence qu'il allait avoir avec le capucin, changea brusquement le cours de ses idées et courut au pied de l'escalier en appelant Seïla d'une voix im* patiente et troublée :
— Je sors de chez Rocconi, Savi, Malaco et les autres joailliers de la rue Ripetta, dit* il : aucun d'eux ne vous a vue; vous aurez à me rendre compte de tous les instants de cette journée... Remettez -moi donc la boite de malachites !
— Hélas ! mon père, je ne l'ai plus ! répon- 1 14.
dit douloureusement la jeune fille qui se repentit aussitôt de cet aveu.
— Vous ne Favez plus ! s'écria Mondaio consterné et irrité de cette nouvelle inattendue. Où donc, où donc est-elle?
— Je l'ai perdue... Voilà pourquoi je rentre si tard et... Pardonnez, pardonnez-moi, mon père !
— Quoi ! malheureuse, tu as perdu ces bijoux qui valent plus de 300 piastres ! disait le graveur en pierres fines, à qui cette perte avait fait oublier tout le reste, Tabsence et le retour de sa fille, ses inquiétudes de père, et surtout le moine qui n'osait parler de résignation chrétienne à ce juif avare en courroux.
— Je les ai cherchés... tout le jour ! murmura Se'ila qui ne se sentait plus la force de monter ni de descendre.
— Tu les as retrouvés, sans doute? Sont-ils endommagés ? une des malachites est peutêtre brisée ?
— On les retrouvera peut-être... On ma promis... Demain, je saurai s*il faut espérer ou non...
— Va, tu ne seras jamais qu'une fille im-
prudente et prodigue ! Cette parure commandée par l'ambassadeur de France... Mon ouvrage le plus parfait... Rocconî la payait 230 piastres!... Perdue! perdue!... mais cest impossible... on la lui aura volée !... Si ce n'était pas la veille du saint jour de Pâques, je ne m'apaiserais pas de la sorte... Dis, négligente Glle, as-tu du moins observé le jeûne aujourd'hui?
— Je ne me suis nourrie que de mes larines, reprit tristement Seïla en étouffant à peine ses sanglots.
-- Retirez-vous dans votre chambre, et là songez aux moyens de retrouver mes malachites... Je suis curieux d'apprendre oiî et comment vous avez perdu cette boite... Songez aussi à la Pâque qu'il faut célébrer cette ■^oit... Mardochée! cria-t-il en s'approchant ^e l'entrée de la cave, il est neuf heures, et les portes ne sont pas teintes du sang de ^agneau pascal.
Une voix enrouée répondit à cet appel, et l'on vit sortir de la cave le vieux serviteur, portant avec précaution une jatte pleine de ^^ng où trempait une plume d'oie : ses mains tremblantes de vieillesse ne conservèrent pas
assez réquilibre du vase, et il en tomba du sang qui éclaboussa encore ses vêtements et fit une traînée sur le plancher. Du reste, Mardochée avait travaillé avec tant de conscience aux préparatifs de la Pàque israéiite, qu'il s'était ensanglanté des pieds à la tète et qu'il semblait avoir voulu se teindre lui-même à la place des portes et des serrures. Il alla en silence frotter de sang celles de la salle, pendant que Mondaio s'associait par une prière mentale à cette cérémonie instituée chez les juifs en souvenir de la délivrance des Hébreux et de leur sortie d'Égyple.
— Mondaio, vous ne m'avez pas fait rester pour être témoin de votre idolâtrie ? dit le capucin d'un ton de reproche.
— Idolâtrie ! répéta fièrement le juif : je vous ai toujours regardé comme un homme sage, padre Alexandre!... 11 est plus de neuf heures, et je ne pouvais remettre cette pratique de nos pères sans manquer h, la loi...
— Vous avez raison, mon fils; je me suia exposé à ce que je subis, en venant à cette heure et en ce jour dans votre demeure... Achevez donc vos rites juifs, tandis que je
prierai Jésus -Christ de vous éclairer d'ua rayon de sa grâce.
— Âs-tu fait cuire Tagoeau? demanda Moodaio à Mardochée qui avait fini de barbouiller de sang les gonds et les serrures des portes : le pain azyme est-il sous la cendre chaude ? Âpprétes-tu les laitues amères ?
— Oui, maître, vous pouvez ceindre vos reios et prendre le bâton de voyage, répondit le hideux vieillard; à minuit sonnant, le repas de la Pâque sera servi, et en attendant, le feu consume toutes les parties de Tagneau qui ne paraîtront pas sur la table. Que le puissant Dieu d'Israël soit clément pour votre maison !
Une exécrable odeur d'os et de chairs brûlés s'exhalait de la cave en ce moment et prouvait que Mardochée exécutait à la lettre les commandements de Moïse. Il se retira très-satisfait de lui-même, non sans regarder d'an œil inquiet le capucin qui n'avait pas repris son bréviaire, mais qui faisait glisser entre ses doigts les grains de son chapelet chargé de médailles de cuivre et de reliquaires d'argent.
— Je suis maintenant fort attentif à vous
170 LES CATACOnBES DE ROME.
écouter, dit Mondaio en faisant asseoir le moine à ses c6tés. Votre visite se rattache sans doute à des faits que j'ignore et qui sont relatifs à ma fille ?". . .
— Je ne savais pas que vous eussiez une fille, ou du moins qu'elle eût survécu à sa mère.
— Ne parlons pas de sa mère, je vous prie; ce serait raviver des blessures cruelles que le temps n'a pu fermer et qui sont bien profondes... Enfin, que les chrétiens soient contents de m'avoir ravi ma femme !...
— Je ne viens pas renouveler vos remords et vous répéter les paroles que votre malheureuse femme m'a dites en confession, lorsque je l'assistai à sa dernière heure... Je vous pardonne comme elle vous a pardonné...
— Pourquoi êtes- vous venu, padre Alexandre? interrompit Mondaio en proie à une violente agitation intérieure. Vous m'aviez promis de ne jamais reparaître dans une maison oÎji vous avez mis le trouble et le désespoir.
— Croyez-vous qu'il ne m'en coûte pas pour rentrer ici oii j'ai vu votre victime à l'agonie?
— Silence! interrompit Mondain dont la main nerveuse s'abattit sur l'épaule du père Alexandre et s'y cramponna. Ma bourse, je vous le rappelle, vous est toujours ouverte. Je suis encore prêt à contribuer aux aumônes qui passent par vos mains, mais, au nom du ciel, éloignez-vous d'une famille oiî votre présence n'a été que trop fatale, laissez-nous vivre et mourir dans la foi de nos pères : il n'y a plus de cbrétien ici !
— Faites des vœux pour que la grâce d'en baut vous atteigne au moins dans votre enfant!
— Que voulez-vous dire? répliqua d'un accent terrible Mondaio qui se leva et parcourut à grands pas la salle, pendant que le' P. Alexandre parlait. Dieu d'Israël ! dieu de Moïse ! le permettrais-tu ?
— Ecoutez, Mondaio, n'ayez plus les yeux et les oreilles fermés aux volontés du vrai Weu : inclinez-vous devant la Providence. C'est elle seule qui agit aujourd'hui, et nous n'avons pas même l'honneur de lui servir d'instrument. Il y a quinze ans, votre femme s*était faite chrétienne, et quand elle vint à Dioi pour me prier de diriger sa conscience...
— Taisez- VOUS, padre Alexandre! dit à demi-voix le juif qui crut entendre se rouvrir la porte de la chambre de Seïla. Ces souvenirs me font mal... Il importe, d'ailleurs, que ma fille ne soupçonne jamais l'erreur et la malheureuse fin de sa mère.
— Quoi! l'avez-vous élevée dans l'ignorance absolue de ce qui s'est passé en son enfance? Ne sait-elle pas que sa mère, sa vertueuse mère qui vécut comme une sainte et mourut comme une martyre, était chrétienne?
— A quoi bon lui apprendre à mépriser la mémoire de sa mère, qui renia les préceptes de la loi?
— Sa mère ? c'est sa mère qui a intercédé pour elle la miséricorde de Dieu ! c'est sa mère qui l'inspire en ce moment !
— Il y a quinze ans, interrompit Mondaio saisissant le bras du religieux et le secouant avec un emportement contenu, il y a quinze ans qu'à cette même place je vous fis jurer de ne pas reparaître dans cette maison.
— J'ai tenu ma promesse, dit gravement le capucin; je n'avais plus rien à faire ici, puisque ma pénitente était morte des suites de votre brutalité, de votre fanatisme, en
PiBE ET JUIF. 173
TOUS excusant, en vous défendant même.
— Faut-il encore me défendre moi-même contre cette atroce calomnie? répliqua le juif doDt l'agitation devenait de plus en plus anxieuse, quoiqu'il comprimât sa voix et ses mouvements. Faut-il vous redire encore que ma femme, se voyant surprise dans l'exercice de la religion qu'elle pratiquait à mon insu, fut épouvantée de mon juste courroux, s'enfuit avant que je songeasse à la poursuivre, et tomba sur les derniers degrés de l'escalier? Si elle se blessa dans cette chute, si elle succomba peu de jours après, j'en gémis alors, j'en gémirai toute ma vie; mais je n'ai rieq, rien à me reprocher. . .
— Rien ! quand vous la menaciez sans cesse de la tuer de votre propre main, si elle abjurait le judaïsme?
— Je l'aimais profondément, reprit-il avec réflexion, j'eusse préféré la voir morte plutôt que chrétienne !
— Il y a quinze ans que vous pensiez ainsi ! dit en soupirant le prêtre, attristé par ce souhait cruel et inflexible.
— Je pense toujours de même, repartit Mondaio qui fixa ses yeux ardents sur
son interlocuteur et le força de baisser les siens.
— Je vous plains d'avoir le cœur si endurci, mon fils, et je prierai Dieu pour vous.
— Comptez-vous rester davantage ? dit le juif en se levant et en allant à la porte de la rue pour juger de l'état du ciel et du temps. Si vous attendez que la pluie cesse, vous attendrez jusqu'au jour... Eh ! vous ne me forcerez pas à célébrer la Pàque en votre présence, je suppose?
— Voici que je pars, dit le capucin se levant à son tour : je vous reverrai demain, s'il vous plaît, pour l'afiairequi m'amenait...
— Quelle affaire? Ah! vous m'instruirez peut-être de ce que veulent des gens de police qui ont erré toute cette journée autour de ma maison, et qui s'y sont même présentés sous prétexte de parler à ma fille...
— Êtes-vous sûr que c'étaient des gens de police? objecta le bon moine qui, connaissant l'amour de Hubert Robert pour Seïla, eut l'idée qu'il pouvait bien l'avoir guettée et s'être fait accompagner de son ami Fragonard. Parlaient-ils français?
PÈHB ET juir. 175
— Français? des hommes de la police pontificale ! Vous n'êtes pas bien éveillé, padre Alexandre : allez dormir en paix !
— Cette question vous paraîtra toute naturelle, quand vous saurez qu'un jeune Français...
— Eh bien? interrompit vivement Mondaio qui comprit, au nom de Français, que sa fille était en butte à quelque poursuite galante.
— Un peintre de l'Académie de France. . .
— Il a vu ma fille, il la trouve belle? Diteslui qu'elle est juive, s'il veut l'épouser; diteslui qu'elle aura un million de dot et que je suis son père, s'il voulait nous traiter avec la légèreté française.
— Ce jeune homme, et je réponds de lui comme s'il était mon fils, n'a que des vues honorables et dignes de vous...
— Est-il israélite comme nous ?
— Il est chrétien comme moi, comme...
Tétait cette femme angélique...
— Encore ! interrompit Mondaio dont l'impatience s'irritait à chaque instant. Quand je vous fis promettre de ne pas rentrer dans celte maison, j'achetai, ce me semble, votre
17d LK9 CATACOKBBS OE BOMB.
retraite et donnai une bonne somme à votre couvent.
— Vous remplissiez la volonté dernière de la défunte et cet argent a racheté quelquesuns de vos péchés.
— Quelle somme demandez-vous maintenant pour exécuter la promesse que vous me fîtes il y a quinze ans?
— Dieu m'a relevé de cette promesse et je reviens au nom de la sainte femme que vous avez perdue...
— Ah ! quel esprit de l'abtme vous a ramené ici la veille de la Pàque! murmura Mondaio frémissant de colère.
— Je reviens vous dire, comme le prophète, que le divin pasteur rappelle à lui sa brebis égarée...
— Sortez ! s'écria le juif que ses pressentiments exaltaient encore plus que les paroles énigmatiques du capucin.
— Mondaio, croyez-moi, ne vous opposez pas au bonheur de votre fille dans ce monde et dans l'autre...
— Ma fille, malheureux ! Veux-tu m'enlever ma fille comme tu m'as enlevé ma femme ?
PkRE ET JUIF, 177
— Je veiiK, au contraire, vous la conserver; votre fille espère que vous consentirez...
— Consentir à quoi ? dit avec force Mondaio qui ne pouvait plus douter de la mission du P. Alei^andre; consentir à ce que de» libertins osent lever les yeux sur Seïla!... CoD^entir h ce qu'un prêtre chrétien, fourbe et intrigant, vienne semer la zizanie et le scandale dans ma famille ! ...
— C'est votre fille qui vous parle et vous supplie par ma bouche...
— Va-t'en, artisan de désordres et d'intrigues I s'écria le juif hors de lui; va-t'en et sois maudit !.. »
— Cédez de bonne grâce aux projets de la Providence ; ne contraignez pas votre fille à la rébellion...
— Et c'est toi, infâme, qui oserais la pousser à se révolter contre son père !
— Le nom et l'autorité de père s'évanouissent devant l'autorité et le nom de Dieu !
— Ah ! ce n'est point assez d'avoir perverti la mère : tu prétends de même pervertir la fille !
— Insensé, qui voulez tenir tête à la Providence! Votre fille est chrétienne...
— Chrétienne! ma fille! chrétienne ! criait Mondaio en arrachant ses cheveux et en dé^ chirant ses vêtements.
— Oui, chrétienne d'intention, puisqu'elle réclame le sacrement du baptême.
— Le baptême ! horreur ! abomination de la désolation ! Dieu d'Israël et de Jacob, viens à mon secours !
— Le baptême, elle le recevra de ma main!
— Et de la mienne, tu recevras le prix de tes exécrables complots !
— Ta fille trouvera une autre famille dans la communion des chrétiens ; elle prendra un époux que l'Eglise catholique avouera ; elle aura des enfants qui seront élevés dans la foi de Jésus-Christ...
— Cesse tes défis et tes outrages ! cesse de blasphémer contre la loi de Moïse.
— Demain, je mettrai votre fille sous la protection du pape !
— Demain ! tes moines pourront psalmodier à tes funérailles !
En disant ces mots avec une sombre ironie, Mondaio courut à sa forge, saisit un lourd marteau et le leva sur la tête du vieillard qui
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attendit le coup en offrant à Dieu le sacrifice de sa vie ; mais un cri d'effroi et de prière arrêta ce coup prêt à tomber et fit diversion à la pensée de meurtre qui avait armé le bras de Mondaio : c'était sa fille elle-même qui avait entendu une partie de cette pénible altercation et qui se hâtait de descendre pour se précipiter entre son père et le P. Alexandre. Sa vue ne fit qu'enflammer davantage la fureur du juif qui se voyait en présence de deux adversaires , également redoutables , par leur solidarité : il jeta le marteau qu'il avait failli ensanglanter et il hésita un moment.
— 0 mon père, grâce ! répétait Seïla toute tremblante et tout en larmes. Grâce! murmu ra-t-elle en tombant aux genoux de Mondaio.
— Veux-tu. déshonorer mon nom et mes cheveux blancs? lui demanda celui-ci; veuxtu me faire mourir de honte et de chagrin?
— Ma fille, confessez que vous êtes chrétienne! dit avec noblesse le vieux moine qui se sentait comme inspiré du Saint-Esprit.
— Tu l'entends, Seïla! reprit avec un sur* crottde rage le juif qui, laissant sa fille, s'é* lança sur le P. Alexandre. Puisque la terre ne s'ouvre pas pour l'engloutir comme Coré, Dathan et Âbiron...
— Padre Alexandre, plus un mot, je vous conjure ! disait Seïla. Mon père, c'est un pré> tre, c'est un vieillard !...
— Ne souille plus ma maison de ta présence et de tes injures ! disait Mondaio en le poussant avec violence vers la porte.
— Courage, ma fille ! criait le moine ; espérance en Dieu et en son Église ! je vous bénis comme chrétienne !
— Puisses-tu être dévoré par les chiens et traîné dans la fange, ainsi que l'impie Jezabel !
En prononçant ce vœu sanguinaire, Nondaio entendait aboyer les chiens de garde que le bruit d'une lutte et d'une querelle faisait accourir de tous les coins du Ghetto : il enleva dans ses bras le pauvre moine, qui n'avait ni la force ni la pensée de faire résistance, et il l'envoya rouler à six pas dans la rue, où les chiens semblaient attendre une proie. Puis il referma la porte, serrures et
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verrous, tandis que les cris lamentables de la Tictîme se mêlaient aux féroces hurlements des chiens.
St tovMfaqnon it route.
Marco (it bien de se hâter : quelques minutes plus tard, le malheureux P. Alexandre n'aurait pas eu besoin de secours. Sa robe de bure épaisse Pavait garanti d'abord contre les premières morsures qui n'étaient encore que timides et indécises ; mais les chiens s'acharnant et s'animant l'un l'autre, leurs dents avaient imprimé des traces profondes dans ses chairs, et le sang coulait par tout son corps. Le digne capucin avait pu se faire une idée
exacte de ce que souffraient les martyrs chrétiens qu'on livrait aux bétes pendant les persécutions, et il dut se dire aussi tout bas, en interrogeant son caractère doux et placide, ses habitudes calmes et béates, qu'il ne se sentait pas la vocation du martyre.
Il avait presque perdu connaissance, lorsque Marco, écartant à coups de pied les dogues qui le mordaient lui-même sans reconnaître sa voix , releva le vieillard et le protégea contre les nouvelles attaques des chiens qui l'entouraient : Marco soutenait d'une main le P. Alexandre , et de l'autre , armée des clefs du Ghetto, il recevait l'un après l'autre ou à la fois ces animaux furieux qu'un si rude accueil ne décourageait pas et qui revenaient sans cesse à la charge en hurlant. Enfin, à force de les battre, de leur parler, de les menacer, il réussit à se débarrasser d'eux ou du moins à les tenir à distance pendant qu'il aidait le capucin à marcher d'un pas lent et pénible. Mais en présence du danger qu'il courait aussi bien que le moine, ce n'étaient ni les assauts ni les morsures des chiens qui faisaient sa préoccupation principale : il paraissait même n'être pas intéressé
LB COMPAGNON BE ROrTB. 185
pour son compte dans cette espèce de combat avec ces bétes sauvages et affamées qui l'eussent dévoré sans plus de remords qu'un moine chrétien.
Lorsque le P. Alexandre était tombé dans la rue, comme une masse lancée de loin qui s'écrase par son propre poids, la besace pleine de monnaie de cuivre et d'argent qu'il avait attachée sous sa robe heurta le pavé et rendit un son métallique qui arriva aux oreilles de Marco parmi les aboiements et les cris. Marco se rappela que le même son , moins fort et plus douteux, l'avait déjà frappé à l'entrée du capucin dans le Ghetto : il avait dès lors supposé que ce moine mendiant portait sur lui une bonne somme en numéraire ; il y repensa plusieurs fois malgré lui, avant que Nisida fût venue et eût absorbé exclusivement toutes ses pensées dans une seule. Mais tandis qu'il relevait le pauvre capucin étendu dans la boue, le même son argentin qui s'était fait entendre deux ou trois fois vaguement, se renouvela de si près qu'il ne pouvait plus douter que le père gardien des capucins de Tivoli fût chargé d'une bonne provision d'espèces sonnantes. Il rencontra même sous sa
main, qui tressaillit au contact, la forme rebondie du sac où l'argent était renferme, et il le toucha par-dessus la bure à plusieurs reprises pour mieux en juger la grosseur et le contenu. Ce sac lui sembla suffisamment lourd, et il ne songea plus qu'à s'en emparer, fût-ce le produit d'une quête de couvent.
— Le ciel vous récompense, mon fils ! dit le bon religieux qui, tout meurtri et contusionné, souriait à son libérateur. C'est à vous que je dois la vie!... Est-ce bien toi, Marco, qui m'as si bravement défendu? N'es-tu plus juif, que tu te dévoues de la sorte pour ton prochain? Un chrétien, le meilleur, le plus charitable n'eût pas mieux fait.
Marco ne répondait pas, et faisait semblant de n'avoir pas d'autre idée en tète que de veiller sur le vieillard qu'il venait de sauver ; mais à chaque instant il se rapprochait de lui, comme pour le garantir de quelque péril en le couvrant de son corps, et il soupesait avec précaution la besace tentatrice que son imagination grossissait encore : par malheur, cette besace, qu'il sentait pendre le long de la cuisse droite du moine , semblait y être fixée assez solidement pour défier les larrons.
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H aurait fallu d'ailleurs soulever le froc et dénouer les chausses du P. Alexandre avant d'atteindre sa bourse. Marco avait Tesprit exercé à trouver des expédients de ruse et d'adresse ; mais cette fois les difficultés se présentaient insurmontables, quelque envie qu'il eût de s'approprier cette somme et de l'offrir tout entière aux dépenses folles et capricieuses de sa maîtresse. Il se repentit d'abord de n'avoir pas laissé les chiens jouer leur rôle, les chiens qui, à coup sûr, eussent respecté l'argent : il fut sur le point de les rappeler et de leur rendre leur victime.
Le bruit d'une fenêtre haute qu'on ouvrait empêcha peut-être ce scélérat de commettre un crime : c'était Seïla , qui après avoir échappé elle-même au courroux fanatique de son père en se réfugiant à l'étage supérieur delà maison, s'informait avec effroi du sort de l'infortuné qu'elle avait cru mis en pièces par les chiens : elle remercia Dieu de l'avoir préservé d'une mort certaine et affreuse ; elle s'encouragea tout haut à persévérer dans sa conversion.
— Padre Alexandre, cria-t-elle d'une voix
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gémissante, dites à Robert que je serai à lui, que je suis chrétienne !
La fenêtre se referma si violemment que les vitres volèrent en éclats, et des plaintes étouffées se confondirent avec les mugissements du vent. Le moine écouta encore et se persuada que ses oreilles l'avaient trompé. Il serait retourné en arrière , sll avait pu supposer que Mondaio fût assez aveuglé par son fanatisme pour maltraiter sa fille. Mais à peine lui restait-il la force de se traîner, appuyé sur le bras de Marco; ses jambes se dérobaient sous lui, et il s'arrêtait à chaque pas pour reprendre haleine. Son moral se trouvait fort abattu d'ailleurs par l'horrible angoisse qu'il avait ressentie, et l'unique pensée qui se présentât à son esprit en ce moment, c'était celle d'une immense gratitude envers le ciel, qui venait de faire en sa faveur un miracle manifeste.
— O mon Dieu ! mon Dieu ! murmurait-il en joignant les mains, tu m'as montré la mort face à face pour m'apprendre à ne pas la craindre ! . . .
Et pourtant, tandis qu'il parlait ainsi, le souvenir de cette mort effrayante qu'il avait
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vue de si près le poursuivait d'une invincible terreur; ses dents claquaient, son sang se figeait dans ses veines, son cœur bondissait par intervalles et des sueurs de glace passaient sur son visage livide de pâleur, oii les crocs d'un chien avaient imprimé une large morsure.
— Pardonnez-moi ma faiblesse, 6 mon Dieu ! disait-il, honteux des larmes qui ruisselaient le long de ses joues; j'ai eu peur de mourir !
— Vous ne mourrez pas encore cette fois ! reprit Marco, le faisant asseoir dans la chambre où Gapricola était mort peu d'instants auparavant. Allons , padre Alexandre, il faut vous coucher sur mon Ut et y rester jusqu'à demain.
En achevant ces mots imprudents , il se souvint de son père dont le corps encore chaud gisait sur ce lit qu'il offrait au moine, et il tourna discrètement les yeux vers l'alcôve pour voir quel aspect avait ce théâtre d'une longue et douloureuse agonie. La tapisserie, en se déployant au gré du hasard et peut-être au souffle du vent, avait recouvert entièrement le mort et voilé sa tète pendante, à l'exception de quelques mèches de cheveux 1 16.
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blancs qui brillaient sur le carreau dans une marre de sang. Marco regardait à tout moment la besace convoitée, ou du moins la place qu'elle occupait sous la robe du capucin, et selon les formes accusées par la hure qui la cachait, il se représentait la somme d'argent qu'elle pouvait contenir. Il se fascinait, il s'exaltait à ces idées d'or et de sang : plusieurs fois il porta la main au manche du grand couteau de son père qu'il avait mis à sa ceinture, et il alla remplir deux verres de vin qu'il vida coup sur coup.
Le capucin ne faisait aucune attention à ce qui se passait autour de lui : il priait tout bas; il rendait grâce à Dieu de l'avoir arraché à une mort inévitable; il suppliait la Providence de poursuivre son œuvre, en achevant la conversion de cette jeune fille, à laquelle il s'intéressait d'autant plus qu'il avait conservé pour la femme de Mondaio, morte chrétienne, un pieux souvenir de respect et d'attachement. La prière lui redonna des forces et calma l'émotion qui lui était restée de sa terrible chute sous les dents des chiens. Marco le regardait d'un œil fixe et sanguinaire, comme un hibou qui guette une proie.
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— El ton père, le vieux Capricola? demanda tout à coup le religieux en portant sa vue du côté de l'alcôve. Il dort ?
— Mon père ! reprit Marco, qui tressaillit à cette question imprévue. Oui, il dort !... Il ne s'éveillera pas!...
— Je l'ai vu dernièrement pour essayer de le toucher. . . car il est proche de sa fln, et j'aurais voulu le réconcilier avec Dieu... l'C cardinal gouverneur ne l'avait nommé custode du Ghetto que dans l'espoir d'en faire un chrétien...
— Lui, un chrétien ! s'écria Marco avec un rire nerveux et satanique ; vous en ferez plutôt un Turc !
— Je ne renonce pas encore à lui faire Abjurer le judaïsme , et si tu lui donnais Texemple, Marco!...
— Oh ! qu'à cela ne tienne ! . . . Mais je crois <)ne le bonhomme mourra aussi juif qu'il est né, et tant pis pour lui.
— 11 se plaint beaucoup de toi, mon cher fils, il t'accuse avec amertume de mille torts graves.
— Allez , allez , padre Alexandre ! il ne "3 accusera plus, je vous assure.
— Je sais bien que son principal grief contre toi est rintention que tu montres de te faire baptiser, intention qu'on ne peut trop encourager, et qui te vient de la grâce divine. Quand donc te décideras^tu, mon fils ?
' — Ma foi ! c'est peut-être chose décidée, repartit Marco en ricanant. Il faut voir d'abord ce que j'y gagnerai.
— Hâte -toi d'obéir aux inspirations du ciel, car la mort est toujours là qui peut prévenir nos desseins.
— Est-ce qu'il faut pensera la mort, padre Alexandre ? dit-il avec une étrange expression de visage.
— 11 faut y penser sans cesse, à toute heure du jour et de la nuit, pour n'être pas surpris par elle... Dès que tu seras chrétien, mon fils, nous aurons plus à cœur de nous occuper de toi, de ta fortune, de ton bonheur... Nous te marierons...
— Avec elle ! dit vivement Marco que l'amour ne ramena pas à des sentiments plus humains ; elle est bonne chrétienne, elle ! Si je me fais baptiser, c'est pour elle, pour elle seule... et pour vous, padre Alexandre, qui offrez de nous marier. Aussi, je n'ai pas le
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courage de marchander avec vous, et je me laisserai baptiser quand on voudra.
— Est-il possible que j'aie remporté une telle victoire sur le démon ! s'écria le moine émerveillé et joyeux.
— Vous m'avez dit que ce baptême -là me vaudrait quelque argent et quelques autres avantages.
— Sans doute l'Eglise de Jésus-Christ doit venir en aide à ses enfants, et dès que tu consens à devenir un des siens...
— Je deviendrai ce que bon vous semblera et je m'en rapporte à vous pour le prix du baptême.
— Tu as besoin auparavant d'être instruit et catéchisé, dit sévèrement le P. Alexandre. Demain et la nuit prochaine suffiront pour te préparer à recevoir le premier des sacrements, et après-demain jour du samedi saint , tu serjis baptisé en pompe à Saint-Jean-de-Latran.
— Ah ! quelle fête ce sera pour Nisida ! repartit gaiement Marco, qui songeait toujours à la besacefdu moine. On nous mariera ensuite?
Le capucin se leva : il se sentait assez réconforté pour se mettre en route, et quoiqu'il
fût persuadé que labbé de Saint-Non ne l'avait pas attendu en visitant les fouilles qu'il faisait faire près de la porte San-Lorenzo, il ne jugea pas moins urgent de retourner la nuit même à son couvent. Mais Marco, qui, sans avoir encore un plan arrêté à l'égard de sa victime, était bien déterminé à ne pas la quitter avant de s'être emparé de l'argent, objecta mille raisons plus ou moins valables pour retenir le P. Alexandre, l'orage qui avait repris avec une nouvelle violence, la foudre qui tombe si souvent dans la campagne de Rome, les loups et les voleurs, qui n'étaient pas bons à rencontrer en pleine nuit sur le chemin de Tivoli. Rien ne fit, et la résolution du moine fut inébranlable. Ses frères, disait-il, comptaient sur lui pour les dispositions à prendre aux fêtes de Pâques ; il devait leur apporter le produit d'une quête qu'il avait faite pour réparer les bâtiments de leur couvent. Cette confidence excita davantage la cupidité de Marco, qui se promit bien de ne pas laisser cette quête abondante arriver à sa destination.
— Eh bien ! padre Alexandre, dit-il d'un air obligeant et cordial en allumant une lan-