‹ Les catacombes de RomeChapitre 24 sur 36 · LB COVPAGNON DE ROUTE · texte numérisé non relu

LB COVPAGNON DE ROUTE

saient pas à faire la police dans la ville, ils s'arrêtèrent devant une petite taverne qu'ils se firent ouvrir pour vider ensemble un pot de vin à^Orvieto afin de se réchauffer pendant la route qu'ils allaient faire. Marco doubla le pas et cacha le reflet de sa lanterne pour n'être ni vu ni rejoint par les buveurs qu'il laissait trop occupés h boire pour que ceux-ci écoutassent le buonasera que leur envoyait le capucin avec sa bénédiction.

— Cet homme était là, à coup sûr, avec le projet de vous attendre au passage ! dit Marco qui fut tenté de se jeter sur le moine, sans aller plus loin : avez-vous remarqué son costume? C'est un brigand des Abruzzes... Mais nous étions deux...

— Son costume m'a frappé, moins toutefois que sa fuite soudaine. As-tu vu s'il avait des armes ?

— Il devait en avoir!... Comme vous me serrez le bras, padre Alexandre? Avez- vous peur?

— Peur? De quoi? Ne t'ai-je pas dit que je suis toujours résigné à subir la volonté de Dieu?... Ta lanterne s'est éteinte?

— Il n'est pas possible de la tenir allumée

par le grand vent qu'il fait, et... En vérité, a jouta-t-il doucement, vous m'empêchez d'avancer.

— C'est que j'ai moi-même beaucoup de peine à me traîner... Ces chiens m'ont cruellement mordu... La porte San-Lorenzo est encore bien loin d'ici.

— Courage, miopadre ! reprit Marco, qui, par un revirement subit d'idées, jugea prudent de ne pas exécuter son criminel dessein, avant d'être sorti de la ville. Je vous aiderai, je vous soutiendrai... Appuyez-vous sur moi ! Je vous porterai même, si vous ne pouvez marcher.

— Merci, mon 6ls, merci, répondit le vieillard reconnaissant de ces soins empressés et de cette sollicitude qu'il attribuaità l'influence d'une conversion véritable. Le ciel a déjà fait de toi un nouvel homme, et tu as la charité du chrétien avant d'être entré par le baptême dans le giron de notre mère l'Eglise de Jésus- Christ.

Vne nuit iam la tampaitit it tlome.

Cependant l'abbé de Saint-Non ne s'était pas décidé à partir sans le père gardien du <H>uvent des capucins de Tivoli. Il avait passé plus d'une heure à l'attendre, en visitant et en examinant aux flambeaux les fouilles qu'il opérait à ses frais près de la porte San-Lorenzo ; mais la pluie ayant fait irruption dans les travaux, et menaçant de causer un éboulement , il ne resta pas davantage sous une voûte de terre qui pouvait l'engloutir avec 1 17.

ses ouvriers ; et , plutôt que de rentrer à Rome, il alla se mettre à Tabrî, avec son domestique, ses chevaux, et la mule du père Alexandre sous les aqueducs antiques qui traversent la campagne comme les arches d'un pont de géants. Il avait ordonné au gardien des fouilles d'accompagner le moine dès que celui-ci viendrait pour le rejoindre et continuer ensemble la route jusqu'à Tivoli. Deux heures, trois heures s'écoulèrent, le P. Alexandre ne parut pas.

Richard de Saint-Non pensa que l'orage avait retardé le capucin, et lorsque cet orage, qui devait durer toute la nuit, sembla diminuer de violence, il espéra voir arriver de minute en minute son compagnon de voyage : il prenait toutefois patience avec un jQegme admirable, car il ne s'ennuyait jamais ; et se trouvant forcé par la circonstance de rester comme emprisonné sous la large voûte en briques où il s'était réfugié, il fit allumer un grand feu avec des herbes, de la mousse et des genêts secs : à la clarté de ce feu, qui flamboyait en pétillant, il se mit tranquillement à dessiner sur son album, non-seulement des antiquités, vases, lampes et autres

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objets que lui fournissait abondamment sa mémoire, mais encore tout ce qui l'environnait, son domestique aux aguets, grelottant de froid et tremblant de peur, la mule du capucin, les deux chevaux immobiles, la tète basse et Tœil morne, inquiets de l'écurie ; la voûte massive lézardée contre laquelle se brisait la colonne de fumée blanchâtre en se déployant comme un dais, et de chaque c6té de cette voûte, le ciel ouvert, rayé par la pluie, avec des horizons lugubres et fantastiques qui apparaissaient par moments aux rayonnements des éclairs. C'était là un tableau imposant pour un poëte et pour un peintre. L'abbé de Saint-Non ne trouvait pas le temps long.

-~ Voilà quatre heures que nous attendons! dit en soupirant le domestique français qui avait été élevé dans une terreur instinctive des brigands italiens, et qui croyait en rencontrer un à chaque pas, depuis qu'il était en Italie avec son maître.

— Nous ne sommes pas mal ici, répondit Saint-Non, sans interrompre son crayonnage. h regrette seulement que Robert n'y soit pas avec nous.

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— Oh ! je le regrette aussi, monsieur ; car ce serait plus sûr. M. Robert est brave, et les brigand» y regarderaient à deux fois avant de s'y frotter...

— Quels brigands, Pierre? demanda-t-il distraitement, sans lever les yeux de son album.

— Ma foi ! monsieur, vous savez bien que les brigands sont partout en Italie ; c'est connu, et...

— En avons-nous aperçu un seul, excepté dans les prisons du château Saint-Ange et dans la forteresse de Civita-Vecchia? Je serais d'ailleurs enchanté d'en voir un en face... ne serait-ce que pour faire son portrait d'après nature.

— Je vous certifie, monsieur, que le père Alexandre ne viendra pas, et nous ferions bien de retourner...

— Qu'est-ce qui nous presse ? D'ailleurs je suis certain que le bon père viendra, puis* qu'il me Ta promis et qu'il m'a prié de garder sa mule. Veux-tu donc qu'il s'en aille à pied à Tivoli par le temps qu'il fait?

— Ah ! j'entends des pas au loin ! s'écria Pierre avec joie. Écoutez! on ne marche

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pas, on court... On vient de notre côté...

— Ce ne peut être le P. Alexandre : il ne courrait pas... On n'entend plus rien maintenant...

— Si, des pas de chevaux... mais ils sont bien éloignés... Quel diable de vent ! on dirait parfois que ce sont des cris...

— Des cris d'oiseaux de nuit, peut-être... Dans cet endroit, le terrain est tellement sonore, les échos tellement multipliés, à cause des aqueducs et des catacombes, que le moindre bruit prend des proportions et un caractère effrayants. . .

— Les catacombes ! répéta d'une voix sourde et frémissante Pierre terrifié. J'espère bien que vous n'y descendrez pas.

— J'espère bien que j'y descendrai plus d'une fois, mais l'occasion ne s'est pas encore présentée, et j'ai toujours remis la partie, parce que Robert veut en être, et que nous n'avons pas trouvé un bon guide.

— Ho la la ! ça fait frissonner, rien que d'y songer. On dit qu'il y a là dedans des morts, des morts...

— Au moins, ce ne sont pas des brigands! dit gaiement Richard de Saint-Non, qui, dans

toutes ses excursions, emmenant avec lui son domestique Pierre, avait l'habitude de se prêter à des conversations familières, où la simplicité de son interlocuteur le divertissait souvent .

— Sans doute, mais les catacombes, voyezvous, monsieur, on est perdu quand on y va : il y a des chemins par ci, des chemins par là, on monte, on descend, on s*embrouille, on n'en peut plus sortir, et Ton raconte...

— Je te dirai ce qu'il faut croire, lorsque j'aurai fait mon expédition des catacombes.

— Monsieur, vous n'irez pas, je m'y opposerai : j'écrirai à votre famille plutôt; je m'adresserai même au pape, car enfin vous n'avez pas le droit de vous exposer à être enterré vivant. Pour M. Robert, c'est différent, il n'a personne qui le surveille, qui le garde, et, je vous en avertis, il finira mal ; il est trop imprudent; il ne doute de rien; il se rompra le cou en escaladant une ruine; il se fera assassiner comme nous risquons de l'être ici...

Pierre s'arjrêta : il avait aperçu une forme humaine passer sous un reflet du feu où il venait d'apporter de nouveaux combustibles, et il se leva d'un bond, en désignant de sa

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maio étendue Tètre animé qui se glissait le long des aqueducs. L'abbé de Saint-Non, au brusque mouvement de son domestique, se leva en même temps, et vit en efifet, dans la direction que lui indiquait le geste de Pierre, un homme qui avait Tair d'épier. Sa première pensée ne fut inspirée ni par la crainte ni par la défiance; il crut que c'était un guide que le capucin avait pris aux fouilles de la porte San-Lorenzo, pour ne pas s'égarer dans la campagne de Rome.

— Est-ce vous, père Alexandre? demandat-il à cet bomme dont il ne distinguait pas le visage.

— Non, ce n'est pas lui? répondit Marco, saDS faire un pas en avant ni en arrière.

— Vous le connaissez donc? Vous l'avez donc vu? reprit Saint-Non, à l'esprit duquel ne se présenta aucun soupçon.

— Je l'ai vu, répliqua Marco avec une certaine bésitation, il ne reviendra pas !

— Comment, il ne reviendra pas!... Âpprochez-vous, je vous prie, et dites-moi ce que vous savez...

— Je ne sais rien ! repartit Marco qui se tenait toujours à la même place et semblait

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attendre quelqu'un qu'il voyait à distance ; mais... il ne viendra pas...

— Est'Ce lui qui vous envoie?

— C'est lui ! dit avec audace Marco qui s'avança sous la voûte; le mauvais temps Finvite à rester cette nuit à Rome...

En parlant ainsi, Marco n'hésitait pas comme s'il eût cherché à combiner un mensonge; sa voix rude et sinistre ne manquait pas même d'assurance; mais il était d'une extrême pâleur, et, par intervalles, le tremblement presque imperceptible qui parcourait son corps se communiquait aux muscles de la face en contractions nerveuses. Il tenait ses mains cachées derrière lui, ce qui n'échappa point aux inquiètes observations de Pierre, qui s'était retiré auprès de son mattre. Cependant ce jeune homme à la figure expressive, au costume pittoresque, à la tournure originale, était alors si heureusement éclairé par la lueur rougeâtre et mobile du feu, que l'abbé de Saint-Non eut aussitôt Fidée d'en faire un croquis. 11 le regarda fixement et commença sur-le-champ à dessiner, tandis que Marco, trop préoccupé d'ailleurs pour s'apercevoir qu*il servait de modèle à un des-

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sinateur, ayait les yeux et les oreilles attentifs à ce qui se passait dans la vaste plaine. 11 fît un mouvement comme pour passer outre et se remettre à courir, en entendant se rapprocher les voix d'hommes et les pas de chevaux qui s'étaient éloignes.

— Ali nom du ciel, ne bougez pas ! s'écria Saint-Non qui leva son crayon en l'air avec tant d'éloquence que Marco s'arrêta pour l'écouter; je vous tiens, mon ami, ajouta-t-il d'un air satisfait qui fit frémir le juif, oh ! je vous tiens ! Vous aurez une piastre pour votre peine.

Marco se tranquillisa sur le sens des paroles qui l'avaient frappé de stupeur, et il se prêta de bonne grâce, sans prononcer un mot, au rôle passif qu'on réclamait de lui; mais il oe cessait de tourner la tête du côté oii deux cavaliers s'avançaient en parlant entre eux, jusqu'à ce que ces cavaliers se fussent mis comme en observation h une portée dç fusil. Alors il resta la tête droite, le visage opposé au dessinateur, de manière qu'il n'était éclairé qu'en face, et que Ton ne voyait de la route qu'une silhouette se dessinant en noir sur un fond lumineux. Pierre n'avait pas la force 1 18

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d'ouvrir la bouche : il suivait d'un œil hagard toutes les phases de cette scène, à laquelle la nuit, Forage et le lieu donnaient une physionomie étrange.

— Mon ami, dit Saint-Non qui ne voyait que son dessin et son modèle, n'ètes-vous pas du Transtevere?

— Oui, répondit à voix basse Marco dont la pensée ne quittait pas ces deux cavaliers arrêtés derrière lui.

— Je l'aurais pensé, tant vous avez bien le caractère de tète des Transteverins... Un moment de complaisance encore; puis, je vous prierai de vous asseoir au coin du feu pour vous sécher un peu, et je vous ferai goûter certain cordial...

— Monsieur, nous sommes cernés ! dit à voix très-basse Pierre, qui avait rampé sur les genoux et sur les mains jusqu'à son mattre.

— Que dis -tu de la ressemblance? demanda Richard de Saint -Non à son domestique : Hein ! n'est-ce pas réussi?

— Qui vive? crièrent à la fois deux carabiniers pontiGcaux , qui s'étonnaient de la réunion de ces trois hommes à pareille heure et en pareil lieu.

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— Hclas ! mon Dieu , c'en est fait de nous ! murmura Pierre en se jetant à plat ventre : ils nous mettent enjoué, ils vont tirer !

— Amis, Français! répondit Saint-Non, sans interrompre son travail , et sans que Marco changeât de position.^.

Sur cette réponse pacifique, les carabiniers lâchèrent la bride à leurs chevaux, et vinrent assez près pour juger de Tapparence des trois personnes qui leur avaient paru suspectes : ils changèrent d'avis, en voyant trois hommes et trois montures, un peintre et deux espèces de domestiques ; ils ne remarquèrent même pas Thabit et la contenance du modèle : ils furent presque honteux d'avoir pris pour un malfaiteur une excellence flanquée de ses deux valets.

— Bonsoir, Excellence, dirent-ils : il fait un temps diabolique, et nous avons le loisir d'être mouillés jusqu'à Frosinone.

— Ah! vous allez jusqu'à Frosinone? répliqua Saint-Non, qui ne levait pas les yeux de dessus son album. Pas une seule antiquité, mais bon pays de brigands, dit-on.

— Il n'y a que de braves gens de ce côté-

là, Excellence, et nous avons amené à Rome, ce matin, un seigneur français...

— Qui s'est pris de querelle avec un habitant de Florentino, et qui Fa blessé ?

— Bagatelle ! Excellence, affaire d'amour ! Ce seigneur français est un peintre comme vous, un digne seigneur...

— C'est mon ami, c'est Fragonard. Tenez, quoiqu'il vous ait payé sans doute votre voyage, je veux vous donner une bonne main pour que vous vous souveniez-de lui et de moi... Pierre, va-t'en porter cette piastre à ces messieurs.

— Merci, Excellence, grand merci; nous la boirons à votre santé et à celle de tous les peintres français.

— Ne te dérange pas, morbleu! s'écria Saint-Non, qui craignit que son modèle ne changeât de pose, tu ferais tout manquer.

— Bonsoir, Excellence, nous allons coucher à Palestrina. Dites-nous seulement. Excellence. . .

— Si vous n'avez pas entendu des cris, des plaintes dans la plaine, vers San-Lorenzo? ajouta le second carabinier.

— Non, je n'ai rien entendu, absolument

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