UNE NUIT DANS LA CAMPAGNE OB ROME
(l'être demain à la villa Adriana, afin de compléter les dessins du théâtre... Samedi, je serai à Rome pour voir le baptême du juif à Saint- Jean-de-Latran... Mais qu'allons-nous faire de la mule du P. Alexandre !
Il n'était pas minuit quand on cogna doucement aux vitres de la fenêtre de Nisida, qui babiiait un rez-de-chaussée dans une rue assez mal famée du quartier de la Minerva. Elle s'était retirée chez elle au sortir du Ghetto, et après ses dévotions faites devant une image de la Vierge qu'elle avait soin de cacher avec un rideau toutes les fois qu'elle se préparait à loffenser, elle s'était couchée pour dormir en état d'absolution plénière. Elle devait communier la veille de Pâques. Le bruissement de la vitre interrompit aussitôt son sommeil, et elle s'élança hors du lit pour courir à la fenêtre qu'elle ouvrit sans avoir pris le temps de «e vêtir.
— IMarco, dit-elle avant de savoir à qui elle parlait, je rêvais de toi !
Et moi, je travaillais pour toi, reprît le juif
a "ne ^oix brève et sinistre: tiens, voici ta dot !
Qu'est-ce que cela? dit-elle partagée
316 LES G/kTAGOHBES DE BOXE.
entre l*étonnement et la joie, en recevant le sac de cuir du P. Alexandre.
— C'est la calèche qui te mènera le dimanche dans le Corso, c'est un collier de perles, ce sont des épingles d'or et d'argent, ce sont des chaînes de corail , enfin tout ce que tu voudras pour être contente, ma petite femme.
— Ah ! malheureux ! n'as-tu fait que voler? s'écria-t-elle avec un terrible pressentiment.
Marco se hâta de rentrer au Ghetto, et il se retrouva, seul avec ses remords, en face du cadavre de son vieux père.
£*2(aiimxt bc f rance.
Dès le point du jour, les offices du vendredi saint avaient commencé dans toutes les églises de Rome, quoiqu'ils ne fussent point annoncés par les sonneries des cloches, qui devaient se taire pendant ces jours de deuil, oîji rÉglise pleure sur la passion du Christ, jusqu'à l'aurore du jour de Pâques, où elle célèbre la résurrection du Gis de Dieu. Les habitants, hommes et femmes, de quelque condition qu'ils fussent, observaient ce jour-là
UQ jeûne rigoureux, ne s'occupaient ni d'affaires ni de plaisirs, allaient en pèlerinage aux sept basiliques, baisaient des reliques, visitaient les tombeaux ou chapelles ardentes disposées avec roagniGcence dans chaque paroisse, écoutaient des prédicateurs, se confessaient et se préparaient à la communion pascale. Les maisons, les fenêtres, les boutiques étaient fermées, les rues silencieuses, et Ton y voyait paraître et disparaître comme des ombres les fidèles , qui se hâtaient d'arriver aux cérémonies, au sermon, au confessionnal ; tous avaient l'air recueilli, préoccupé, solennel; nul ne souriait, nul ne parlait, et l'on eût dit que cette population, ordinairement si gaie, si bruyante, si curieuse et si bavarde, se soumettait tout à coup à la règle austère d'un couvent. Rome n'était pas comme aujourd'hui envahie pendant la semaine sainte par une foule d'étrangers , Anglais, Allemands, Russes, qui viennent y chercher un spectacle; mais, en revanche, les pèlerins, qui y affluaient de tous les coins de l'Italie, par pénitence ou par dévotion, se faisaient remarquer par l'originalité et les couleurs éclatantes de leurs costumes provio-
l'aCADÉHTE de FRANCE^ 319
ciaux. Plus de trois cent mille chrétiens se donnaient chaque année rendez-vous à Saint- Pierre pendant les fêtes de Pâques.
Le directeur de l'Académie de France, Charles Natoire, qui avait succédé à de Troy depuis cinq ans, attendait avec impatience son barbier pour achever sa toilette et se transporter à la chapelle Sixtine oiji le pape devait officier. Natoire, malgré ses antécédens de peintre galant à la cour de Versailles, tournait déjà à cette dévotion excessive qu'il eût plus tard le malheur de vouloir faire partager aux pensionnaires de l'Académie. Son séjour à Rome, la fréquentation du haut clergé italien, l'habitude des mœurs relâchées de la ville pontificale, avaient produit chez lui un effet tout contraire à l'espèce de scandale et de doute religieux que le meilleur catholique ne peut s'empêcher d'éprouver en approchant du siège de l'Église. Il était devenu Romain sous le rapport des croyances et des pratiques pieuses ; il ne peignait plus que des tableaux de sainteté, et il n'avait conservé de son talent qu'une froide correction de dessin, qu'une sage ordonnance de composition^ qu'une sobre entente de couleur.
Mais s'il n'osait encore s'arroger le droit de tyranniser la conscience des pensionnaires, il ne se faisait pas scrupule d'exercer un véritable despotisme sur leur goût en matière d'art. On comprend la résistance qu'il avait trouvée chez les élèves des Vanloo, de Boucher et de Walteau ! Cette lutte continuelle, que son caractère altier et orgueilleux avait rendue pénible pour la plupart de ces jeunes gens, n'était timide et retenue qu'à l'égard de Hubert Robert et de Fragonard. Le premier, comme pensionnaire libre, échappait presque au régime de l'Académie et aux influences cjlu directeur ; le second, artiste capricieux par excellence, ne reconnaissait ni maître, ni école, et se refusait en rebelle, disait-il, à renoncer au clinquant de Boucher pour se couvrir des haillons de Natoire.
Celui-ci, âgé alors de soixante ans, avait une de ces physionomies dures et hautaines qui peuvent commander le respect., mais plus souvent la crainte et cette aversion instinctive que justifie presque toujours une connaissance plus complète de la personne qui l'inspire à la première vue. 11 ne manquait pas de dignité dans sa tournure et dans ses
L'ACAOtaiIB DE FBAITGS. 931
manières, ni de distinction dans son langage ; mais il manquait entièrement de charme et de grâce ; son air froid et sévère repoussait au lieu d'attirer; sa voix rude et grave blessait l'oreille et n'arrivait jamais au cœur. Il était craint et respecté à l'Académie ; mais on ne l'aimait pas. C'était, aux yeux des élèves, un pédagogue orgueilleux et rigide qui ne souffrait pas la moindre contradiction. Au reste, il vivait tout à fait en dehors de ses pensionnaires, dans la société des cardinaux, des pères jésuites de la Propagande et des nobles romains.
— Baretti, Baretti ! dit-il d'un ton plus bienveillant que de coutume à son barbier qui venait d'entrer.
— Excellence, pardon! répondit le barbier en préparant à la hâte tout ce qui était nécessaire pour l'exercice de son métier. C'est aujourd'hui grande fête, et je suis k l'œuvre depuis le petit jour.
Ce Baretti était le barbier-perraquier le plus renommé de Rome. Son infatigable activité lui avait gagné encore plus de clients que son adresse à manier le rasoir et le peigne. 11 se transportait en un clin d'œil du
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Corso au Borgo, de la place del Popolo à la place Navone. II paraissait être en deux endroits à la fois, tant il était prompt à faire une barbe, à poudrer une perruque. Sa réputation venait aussi de son esprit vif et alègre, de ses reparties abondantes et surtout de son aptitude à colporter les nouvelles. Il était toujours le premier instruit de tout ce qui se passait dans la ville, et il ne gardait pas longtemps ce qu'il avait appris. Chaque matin, il arrivait chez ses pratiques avec une moisson toute neuve d'anecdotes et de bons mots ; il en laissait quelque chose dans toutes les maisons où il allait, et le reste du jour, dans sa boutique, il recueillait à droite et à gauche sa provision facétieuse du lendemain. Baretti, petit grisou à la physionomie éveillée et ouverte, était le type du barbier italien, qui diffère du Figaro espagnol en ce qu'il parle pour parler, cherche à savoir pour répéter ce qu'il sait, et ne se mêle des intrigues que pour en dire son avis h tort et à travers, gaiement, follement, sans calcul, sans méchanceté, sans artiûce, léger, spirituel, impudent comme cette statue de Pasquin qui dans la Rome du seizième siècle
l'académie ob phancb. 333
avait le privilège des indiscrétions et des épigrammes qu'on lui donnait à garder toutes les nuits.
— Je ne te pardonnerai pas, si j'arrive à Saint-Pierre lorsque les /bnc/ton^ seront commencées.
— Elles ne commencent qu'à neuf heures. Excellence; et dans trois minutes, vous aurez un œil de poudre qui vous donnera des airs d'Antinous... J'ai pourtant bien couru, continua-t-il en jouant de la houppe avec dextérité; je suis monté à la Trinité-du-Mont , après avoir accommodé monseigneur le grand inquisiteur au Borgo...
— Qu'avais-tu besoin à la Trinité-du-Mont? Est-ce que tu fais la barbe à nos minimes français ?
— f^on, Excellence, je ne fais pas la barbe aux moines. Je voulais seulement m'assurer de la vérité d'un bruit qui court.
— Et monseigneur Badoifo, comment se porte-t-il? interrompit Natoire.
— Bien, Excellence, mais triste, découragé, parce que l'inquisition ne brûle plus personne, pas même un pauvre juif.
— On ne brûle plus les juifs, mais on les
224 LES CATACOHBES DE «OXE.
baptise , cela vaut mieux. Que dit-on du baptême qui aura lieu demain ?
— Les chanoines de Saint-Jean-de-Latran sont très-embarrassés : on n*a pas encore de juif à baptiser ; du moins on n'en avait pas encore hier. Le padre Alexandre en a promis un ; mais s'il manque de parole, on sera forcé de rebaptiser le juif de l'an dernier, ce qui n'aurait pas de succès. . .
— On ne manque pourtant pas de juifs à Rome, et le saint-père devrait bien s'en faire livrer au moins un à baptiser tous les ans.
— Voilà ce que disait monsignore Badolfo... Le bruit qui court paraît véritable...
— Quoi donc ? le saint-père a-t-il nommé la sainte qu'on a trouvée dans les catacombes?
— La chose a été faite hier soir après ténèbres : le saint-père est entré dans son oratoire à six heures et il en est sorti à sept en nommant sainte Valère ; mais Vélévation de la sainte ne se fera qu'après Foctave... on s'occupe déjà des préparatifs de la cérémonie à la congrégation des reliques...
— Sainte Valère ! je demanderai des reli-
l'académie de FRANCE. 225
<iues de cette sainte pour une nouvelle église qu^on bâtit à Paris... Sait-on le prélat qui sera chargé de lever le corps saint? Monsignore Sacchi ? le cardinal Albani ?. . .
— C'est le chef de la congrégation du saint-office qui aura cet honneur, parce que cette sainte fut martyre... Mais vous savez peut-être, Excellence, vous devez savoir le bruit en question, Tenlèvement d'un de vos pensionnaires...
— Fragonard, qui s*est enfui de TAcadémie oùjeFavais mis aux arrêts...
— J'ignorais complètement cette nouvelle, reprit le barbier stupéfait de son ignorance. Ah ! vous l'aviez mis aux arrêts. Excellence? J'ai l'avantage de connaître M. Fragonard, un joyeux compagnon . . .
— Je vais écrire à M . l'intendant des bâtiinents du roi, pour demander l'expulsion de cetécervelé...
— Ah ! grâce pour lui. Excellence ! c'est un si aimable garçon : il rit toujours. Qu'a-t< il donc fait?
— 11 a presque tué un homme à Frosinone, après avoir mené la conduite la plus débauchée...
— C'est sans doute lui qu'on a enlevé cette nuit; mais pourtant je croirais plutôt que c'est M. Robert...
— Hubert Robert, enlevé, cette nuit?
Quelle plaisanterie !
— Je ne vous en dirai pas davantage... Cette nuit, sa maison a été cernée, envahie, et lui, on l'a emporté...
— Emporté? où? qui? Sont-ce des voleurs? des gens de police ?
— On ne sait rien de plus ; je suis allé à la maison qu'il habite au Pincio ; j'ai eu beau frapper, on ne m'a pas répondu... C'est une affaire très-mystérieuse, très-intéressante... Je vous tiendrai au courant...
— Cela n'est pas croyable; M. Robert est un jeune homme doux, honnête, rangé...
— Il y a de l'amour là dedans, Excellence ; oui, de l'amour, ou je ne m'y connais pas.
— De l'amour? Hubert Robert? II ne pense qu'à travailler, et même il travaille trop, trop pour sa réputation...
— C'est vrai, je l'ai remarqué. Excellence : ainsi, aujourd'hui sa toile est blanche, demain elle est couverte. Je suis sûr qu'il ne dort pas la nuit... A propos, avez-vous déjà
l'académie 1)1 PBAIfU£. 2^7
VU son tableau de monsignore Badolfo ?
— Je ne vois que les tableaux qui se font à rAcadémie. Mais quel est ce tableau ? un portrait?
— Oh! frappant! M. Robert a représenté le grand inquisiteur avec Suzanne au bain... Mais j*y pense...
— Suzanne au bain et lé grand inquisiteur! Tu n'y penses pas, Baretti?
— Au contraire , Excellence , j'y pense , reprit le barbier qui dressait aussitôt un nouvel échafaudage de suppositions.
— Cet enlèvement est un conte, je le parierais ; cependant je vais m'in former...
— Informez-vous aussi de la personne qui a été assassinée cette nuit?
— Robert a été assassiné ! s'écria Natoire, préoccupé de ses devoirs de directeur de l'Académie de France.
— Qui vous a dit cela. Excellence? repartit Baretti revenant sur ses pas avec empressement.
— Mais c'est toi qui le dis, bavard?... Je suis bon vraiment de me tourmenter de ces sornettes ! . . .
— Sornettes ! sornettes ? Le fait est qu'on
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raconte qu*uD homme a été assassiné dans le Ghetto.
— Quelque juif? tant mieux, c'est un de moins à convertir. Si j'étais à la place du saint-père, moi...
— Est-ce que par hasard M. Robert ne serait pas l'homme assassiné ?
— Dans le quartier des juifs! Dieu merci ! Mais qu'est-ce donc? M. Robert est un fort bon chrétien. . . On s'attroupe, et on crie dans le Corso...
— Ce sont des brigands de Frosinone qui vont se faire absoudre à Saint-Pierre, dit Baretti allant à la croisée. Op les a vus toute la nuit rôder aux environs du Ghetto. Si l'on a assassiné quelqu'un, il faut s'en prendre à eux. Excellence, à demain : je vous donnerai des nouvelles plus précises, après avoir vu monsignore Badolfo.
Baretti, qui sortait en courant, fut presque renversé par Fragonard que les domestiques n'avaient pu retenir au passage et qu'ils eurent le dépit de voir pénétrer dans la chambre du directeur, avec lequel il s'enferma sans demander audience. Fragonard portait encore le costume des Abruzzes qu'il avait
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pris la veille au soir chez son ami Hubert Robert pour circuler incogaito dans la ville ; mais il se trouvait dans un état à faire pitié plutôt que peur : la pluie, à laquelle il était resté exposé durant toute la nuit , avait changé la forme et la couleur de ses vêtements, qui collaient sur ses membres transis et pendaient en lambeaux mouillés comme les haillons d'un mendiant. Son chapeau de feulre, chargé d'eau ainsi qu'une éponge, humectait ses cheveux et s'affaissait honteusement au sommet de sa tète. La boue noire et liquide qu'il avait recueillie en battant les rues voisines du Ghetto, mouchetait ses habits jusqu'au-dessus de la ceinture, où il avait conservé par mégarde le poignard et les pistolets qui achevaient de le rendre méconnaissable.
— M . le directeur, s'écria Fragonard sans excuser cette brusque invasion dans l'appartement de Natoire , je viens vous chercher...
— Moi, monsieur ! répondit avec hauteur Natoire qui oubliait que son menton encore barbouillé de savon et la serviette qu'il avait au cou convenaient peu à ces airs de dicta-
leur. Je vous trouve ua peu bien hardi de pénétrer ainsi jusqu*à moi !
— Vite, au nom du ciel ! répliqua le jeune peintre, trop préoccupé de son idée fixe pour avoir égard aux reproches qu'on lui adressait. Veuillez m'accompagner chez l'ambassadeur de France; il n'y a pas un moment à perdre.
— Je vous prie de sortir de chez moi à l'instant même ! Vous attendrez , s'il vous platt, que je vous fasse mander...
— Que j'attende, quand on ne sait ce que Robert est devenu, quand je crains pour sa liberté, pour sa vie !
— Monsieur, dit impérieusement Natoire qui se plaça devant son bureau et prit une plume pour écrire, je vais mander à M. de Marigny tout ce qui s'est passé, le scandale affreux dont vous êtes cause, votre fuite hors de l'Académie, votre aventure de Frosinone, votre évasion, et enfin l'audace avec laquelle vous osez me tenir tête...
— Monsieur, vous écrirez ce que bon vous semblera , reprit vivement Fragonard. Il ne m'appartient pas de vous dicter la conduite que vous devez tenir ; mais je veux seulement vous rappeler votre devoir...
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— Me rappeler mon devoir, insolent ! s'écria Natoire, brisant sa plume sur le papier.
— Oui, votre devoir, lorsqu'on s'émeut du sort d'un de vos pensionnaires, lorsque je viens vous supplier de faire à cet égard les démarches nécessaires... Pensez donc, grand Dieu ! qu'il est peut-être mort !
— Mort, mort! murmura Natoire, qui ne pouvait s'empêcher de sentir la justesse des reproches de Fragonard.
— Plaise à Dieu que ce soit une vaine appréhension ! reprit le jeune homme en essuyant ses yeux et en contenant ses douloureux pressentiments. Mais enfin il faut savoir la vérité, il faut retrouver Robert !
— Je vous écoute, monsieur, dit froidement Natoire, qui regardait l'étrange costume de Fragonard et s'étonnait surtout de le voir armé; mais j'ai peine à croire que vos paroles aient quelque portée et méritent un examen sérieux ! Â vous voir ainsi vêtu, comme si vous sortiez d'une bande de voleurs ou d'une mascarade, à considérer aussi votre audacieuse irruption dans mon cabinet, je serais tenté de vous supposer en pleine démence, sinon pris devin...
— Monsieur ! repartit Fragonard , blesse d'une pareille supposition , sans doute, ce costume n'est pas celui qui me convient; sans doute, mon entrée chez vous à cette heure et sans votre permission est insolite ; mais la circonstance n'est-elle pas une excuse atout? Ne vous ai-je pas dit que Robert...
— Vous ne m'avez rien dit, et je ne veux rien entendre, du moins dans ce moment.
— Vous m'entendrez, monsieur le directeur ! s'écria le jeune peintre avec une noble et courageuse fermeté; il ne s'agit pas de moi : je suis plus ou moins coupable; ma punition sera plus ou moins forte; votre lettre à M. de Marigny sera plus ou moins -terrible, peu importe, je me soumets à tout. Mais il s'agit de mon meilleur ami, de Hubert Robert, pensionnaire libre de l'Académie de France, lequel aurait été violemment enlevé et séquestré... car je ne veux pas ajouter foi auï bruits qu'on répand...
— Et vous voulez que j'ajoute foi à ces bruits ridicules, moi?
— Selon ces bruits qui me mettent au désespoir, Robert aurait été assassiné cette nuit dans le Ghetto.
l'aCABÊMIB de FRANCE. 23S
— Assassiné?... celte nuit... dans le €hetto?... Eh bien ! si cela était...
— Si cela était! interrompit Fragonard doDt les yeux se remplirent de larmes et la voix de sanglots, oh ! si cela était, j'irais venger mon malheureux ami et brûler tous les juifs dans leur repaire !
— Cela n'est pas , cela ne peut être ; à moins... à moins que M. Robert n'ait eu l'imprudence de pénétrer la nuit dans le Ghetto; mais la nuit les portes du Ghetto sont fermées.. .
— C'est pour me rassurer, c'est pour détruire des bruits si affligeants que je vous emmène chez l'ambassadeur.
— Que vous m'emmenez!... répéta Natoire en haussant les épaules. Tenez, M. Fragonard, vous me semblez fou, et j'ai pitié de vos extravagances; je veux bien ne pas me plaindre à M, de Marigny...
— Nous parlerons de cela plus tard, ce soir, demain; mais d'abord, mais avant tout, monsieur, employez votre pouvoir, votre crédit, tous vos efforts enfin à découvrir ce que Robert est devenu cette nuit...
— 11 aura fait quelque orgie, et on le retrouvera endormi sous la table.
— Robert ! repartit Fragonard avec un généreux sentiment d'indignation; pour moi, passe encore, je ne suis pas un saint et je ne me pique pas de l'être; mais Robert, qui n'a pas à se reprocher une peccadille, qui vit comme un anachorète, et qui ne rêve qu'à sa peinture, Robert tombé sous la table, oh ! oh !
— J'ai trop de patience, dit Natoire avec emportement : je vais sonner et vous faire jeter dehors.
— Rendez grâce à vos soixante ans, monsieur Natoire ! s'écria Fragonard en lui barrant le passage; si vous aviez mon âge...
— Croyez-vous me faire peur avec votre poignard, vos pistolets et votre déguisement de théâtre?
— Je vous somme, monsieur le directeur, de venir avec moi chez l'ambassadeur de France.
— Je vous somme, monsieur, de sortir d'ici et de rester aux arrêts dans le palais de l'Académie, jusqu'à ce que M. l'intendant des bâtiments du roi ait répondu à la lettre que je lui écris !
Au même instant, les cris qui dominaient la rumeur du peuple dans la rue du Corso
l'aCADBBIE DK FR4IIC1. 235
s'élevèrent avec plus de violence, et Ton distingua le nom de juifs mêlé à des malédictîoos qui sortaient de toutes les bouches. Au milieu de ce tumulte, on entendit un carrosse s'arrêter devant l'hôtel de Nevers qu'occupait l'Académie de France.
— Écoutez ! dit d'un accent ému et solennel Fragonardj qui étendit la main vers le Corso; ces gens-là sont indignés comme moi des bruits qui circulent; ils crient vengeance contre la mort d'un Français assassiné par les juifs; et vous, monsieur, vous, le directeur de l'Académie; vous, à qui le roi et la France confient les pensionnaires de Rome...
— Assez, monsieur, encore une fois, répondit Natoire qui continuait à écrire d'une main tremblante : vous ne m'apprendrez pas ce que j'ai à faire. Ou vous serez expulsé de l'Académie, ou je donne ma démission !
— Au Ghetto ! au Ghetto ! criait-on dans la rue avec ces voix glapissantes qu'on n'entend qu'à Rome dans les foules. Mort aux juifs ! mort à ces chiens d'hérétiques ! Au feu ! à la roue ! à la potence ! à la claie !
Sa {pâqut b» futfd.
La porte dn cabinet de Natoîre s'ouvrit à deux battants, et un coureur en livrée, avec le chapeau à plumes, la veste et la culotte de satin bleu de ciel, les épaulettes à grains d'or, la fraise et les manchettes, les armes de France sur le dos, et la canne à pomme d'argent à la main, entra en bondissant, salua^ et annonça d'une voix de stentor : Son Excellence monseigneur l'ambassadeur de France y salua de nouveau, toujours en équilibre sur un pied, et disparut.
338 LES CATAC0HBK8 DE EOME.
Le comte de Noriac était entré avant que le directeur de l'Académie se fût leyé pour aller à sa rencontre. M. de Noriac, petit homme sec et chétif de tempérament, avait cependant dans toute sa personne une sorte de majesté et de grandeur qui saisissait au premier aspect. Sa figure pâle, aux traits indécis et fatigués, exprimait au plus haut degré la conscience de la charge qu'il remplissait avec une grande distinction. Un ambassadeur de France, à cette époque, se sentait véritablement le représentant de son pays, et chacune de ses paroles, comme chacun de ses actes, lui semblait un engagement contracté au nom du roi qui Tavait revêtu de pouvoirs extraordinaires. Hors de son rôle d'ambassadeur, M. de Noriac était un gentilhomme simple, bienveillant, poli, de mœurs douces et paisibles , passionné pour Fart et plein de symr pathie pour les artistes.
— M. le directeur, dit-il à Natoirequi le reçut avec embarras à cause du déshabillé peu cérémonieux dans lequel il se voyait surpris, avez -vous des nouvelles d'un de vos pensionaires, M. Hubert Robert?
— Je suis confus, monseigneur... reprit
LA PAQUK DBS JUIFS. 339
Natoire ; si j'avais été prévenu de ThooDeur que vous me faites...
— Je vous demande, monsieur, si vous savez ce qui est arrivé à M. Robert?
— J'en ai ouï dire quelque chose, monseigneur, et je refusais à le croire, car Rome est la ville du monde où se débitent le plus défausses nouvelles... Cependant je me préparais...
— A venir me trouver sans doute? Nous avons un impérieux devoir à accomplir, monsieur le directeur : un Français a disparu, un pensionnaire de l'Académie de France, un jeune homme que j'estime...
— Rien encore ne semble confirmer ces bruits... M. Robert s'est peut-être absenté de son plein gré...
— Hier, à sept heures du soir, dit Fragooard avec une douloureuse émotion, il est sorti de chez lui et n y est pas revenu...
— Où allait-il? demanda l'ambassadeur, qui leva les yeux vers le nouvel interlocuteur qu'il n'avait pas encore remarqué. Quoi ! c'est vous, M. Fragonard? En quel équipage, pourquoi ces armes?
— J'ai couru à la recherche de mon ami.
monseigneur, et je craignais d'avoir besoin de le défendre...
— Contre qui? M. Robert n'a pas d'ennemis ; en outre, iJ n'est pas riche. Je ne vois aucun motif à un guet-apens , à un assassinat... Car, on parle d'un assassinat, mais j'en doute, Dieu merci !
— 11 allait au Ghetto, quand il m'a quitté^ et c'est dans le quartier des juifs qu'on a tué un homme.
— Cette nuit ; mais ce matin même j'ai reçu cet écrit qui est bien de la main de M. Robert...
Fragonard s'élança sur ce papier que montrait l'ambassadeur, et il le lut à demi-voix, avant que le directeur de l'Académie s'en fût emparé. C'était un feuillet arraché d'un livre de prières en latin ; on avait tracé au crayon quelques mots à demi effacés entre les lignes de l'imprimé, et le papier froissé paraissait avoir été ramassé dans la poussière. Fragonard reconnut l'écriture de son ami.
u Monseigneur , je vous dénonce un horrible attentat dont je viens d'être victime. Des hommes apostés près du couvent de la Trinité se sont saisis de ma personne, m'ont bâillonné