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LA PA.QUE DES JUIFS

et transporté, les yeux bandés, dans une espèce de prison où je suis enfermé, comme un religieux dans sa cellule, avec un cruciGx et UD livre d'heures. J'ignore absolument quelle est cette prison et ce qu'on veut de moi. Ce ne sont pas des voleurs puisque je n'ai pas été volé ; ce ne sont pas des assassins, puisqu'ils ne m'ont fait aucun mal. Je vous conjure à genoux, monseigneur, de ne me pas abandonner aux auteurs de cet enlèvement inexplicable; délivrez -moi, tirez -moi des mains de mes ennemis. Je n'ai d'espoir qu'en vous et dans le P. Alexandre.

— M. Hubert Robert aurait donc été enlevé par les juifs? objecta Natoire qui achevait sa toilette à la hâte.

— Par les juifs? répéta Fragonard à qui le souvenir de Seïla revint tout à coup, comme pour accréditer ses soupçons. En effet, ajouta-t-il en se consultant lui-même sur la réalité de ces rapprochements, il se rendait au Ghetto, il avait dans sa poche cinquante louis d'or... Si c'était une vengeance !...

— Les jui£s ont souvent tué des chrétiens pendant la semaine sainte, dit Natoire.

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— Vous savez peut-être ce qu'il allait faire au Ghetto? demanda l'ambassadeur à Fragonard.

— Pas positivement... mais je m'en doute, et je vous instruirai, monseigneur... Mais non, plus j*y songe, plus je suis convaincu que les juifs sont tout à fait étrangers à cet événement. Ce ne sont pas eux, par exemple, qui ont pénétré hier soir dans la maison de Robert...

— Ce sont des malfaiteurs, interrompit M. de Noriacavec intérêt.

— Ce seraient plutôt des hommes de police. J'étais seul dans la maison et j'attendais le retour de mon ami, quand six ou huit hommes, de très-mauvaise mine, se sont introduits je ne sais comment, par les portes ou par les fenêtres : j'ai cru que leur visite me concernait plus particulièrement, et je les ai laissés maîtres du terrain...

— C'est incroyable ! Une semblable violation du domicile d'un Français exigerait une éclatante réparation... Mais ce sont certainement des voleurs: ils ont tout emporté...

— Non, monseigneur ; je suis retourné ce matin à la maison, en passant par*dessus les

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murs du jardin, et j*ai trouvé tout dans le même état. . . si ce n'est pourtant l'enlèvement de quelques correspondances, de quelques livres et d'un tableau...

— Un tableau ? interrompit dédaigneusement Natoire : les voleurs s'attaquent aux tableaux des pensionnaires de l'Académie !

— Je ne prétends pas, monsieur, que ce soit vous qu'il faille accuser d'avoir fait disparaître ce tableau.

— • Vous le voyez, monseigneur, ce sont des querelles et des rivalités d'atelier...

— Quels que soient les motifs de cette étrange aventure, dit l'ambassadeur, je veux découvrir et faire punir les auteurs de la violence exercée sur un Français, sur un digne jeune homme. . .

— Que Votre Excellence accepte l'expression de notre éternelle gratitude ! dit Fragonard.

— Ayez bon espoir, M. Fragonard, répondit le comte de Noriac, vous reverrez bientôt votre ami.

•— Je tremblerais moins sur son sort, reprit Natoire, si ce n'étaient pas des juifs...

— Juifs ou chrétiens, malheur à qui aurait

porté la main sur un sujet du roi de France! Allons, M. le directeur, ma voiture esta votre porte, rendons-nous ensemble chez M. le gouverneur de Rome , et ensuite, s'il le faut, chez le saint-père.

— Les juifs ont tué un Français ! criait-on dans tout le Corso. Mort, mort aux juifs !

Fragonard était, sans le savoir, l'auteur du bruit d'un assassinat commis sur un Français dans le quartier des juifs. Pendant la nuit il avait erré aux alentours du Ghetto à la recherche de Robert, et son costume, ses armes, son air inquiet, avaient inspiré autant de défiance que de terreur à quelques habitants avec lesquels il s'était rencontré, ou qui, de leur fenêtre, l'aperçurent assis sur une borne ou debout sous un auvent, comme un malfaiteur aux aguets. On l'avait vu à différents endroits, et toujours dans la position d'un homme qui guette ou qui attend : on supposa naturellement que ce n'était pas le même personnage, et que plusieurs brigands avaient exécuté un coup hardi à la faveur de l'orage, soit dans le Ghetto, soit dans les rues environnantes. Mais nul ne se plaignant d'avoir été volé dans sa maison, l'idée vînt de re-

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chercher si un crime n'aurait pas été commis sur la voie publique ; car on avait entendu plusieurs fois durant la nuit la porte de clôture du Ghetto s'ouvi^ir et se fermer, les chiens aboyer avec fureur ; on avait même entendu des cris humains. Ce fut alors que Fragonard, désolé de ne pas savoir ce que son ami était devenu depuis huit ou dix heures, demanda de porte en porte si l'on n'avait pas certains indices relativement à la disparition de Robert : on lui parla de brigands, il ne fit que rire de cette accusation qui tombait directement sur lui-même et sur son étrange accoutrement. Il se mit alors à l'abri de soupçons personnels, en invoquant sa qualité de pensionnaire de l'Académie de France, et en déclarant que la veille au soir un Français également pensionnaire de l'Académie, s'était rendu au Ghetto, et n'avait pas reparu. . •

Toutes les fois que les juifs à Rome étaient en butte à une fâcheuse imputation, aucune voix ne s'élevait, en. leur faveur, et l'opinion générale, au contraire, les condamnait sans appel, sur les plus frivoles apparences, tant les vieux préjugés du moyen âge avaient en- 1 21

core de pouvoir sur les masses, où subsiste toujours une haine aveugle contre les enfants de Moïse. Un Français avait pénétré le soir dans le Ghetto, et n'en était plus sorti : ce fait seul que garantissait l'enquête obstinée de Fragonard, fut aussitôt entouré de mille cir^ constances plus au moins vagues ou insignifiantes ; la porte du Ghetto ouverte et fermée plusieurs fois dans la nuit, les abois des chiens Jes cris plaintifs qu'on avait entendus eurent alors leur explication. A défaut de détails précis et réels, on en inventa d'imaginaires, et des témoins ne manquèrent pas qui racontèrent comme chose avérée ce qui n'était qu'une induction tirée des apparences et des probabilités. La nouvelle d'un meurtre commis par les juifs sur la personne d'un Français se répandit donc avec la rapidité d'un incendie , et provoqua une terrible indignation dans le peuple de Rome, exalté encore par l'effervescence religieuse que la semaine sainte communiquait à tous les esprits.

Une foule immense s'était portée dur le Ghetto, et l'environnait de tous les côtés, en se dirigeant vers l'une et l'autre entrée, celle de la place de la Juiverie et celle du pont

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Quattro-Capi; mais ces deux entrées n'avaient pas été ouvertes ce jour-là : les juifs fêtaient la Pàque dans leur synagogue et dans Tintérieur des maisons. Leur quartier paraissait inhabité : aucun retentissement de marteau ni de forge ; aucune voix parlant hébreu, aucun pas allant et venant dans les rues; bouti ques et fenêtres restaient closes ; nul ne songeait à vendre ou à acheter dans cet actif foyer du commerce de Rome. Avant d'attribuer à la fête pascale cette interruption de travail et de bruit, chacun y vit une preuve de la stupeur des juifs, convaincus d'avoir commis un assassinat. De différents groupes qui stationnaient vis-à-vis des portes, s'élevaient des malédictions menaçantes, des injures horribles et des clameurs féroces. Une haine implacable contre la race et la religion juives brillait dans tous les yeux, éclatait dans tous les discours des assistants, parmi lesquels les enfants et les femmes semblaient les plus acharnés.

Nisida, pâle, tremblante, contenant à peine ses larmes, se trouvait au milieu d'un conciliabule de facchini ou portefaix, de bateliers, de petits marchands et de marchandes de

poisson , appartenant à la même confrérie pieuse qui avait son siège dans la paroisse voisine du Ghetto , nommée Sant*Ange!o-in- Pescheria. Cette confrérie, en raison des préjugés et des jalousies nés du voisinage, était animée d*un zèle ardent contre les juifs et surtout contre leur industrie commerciale.

— Les Français, disait l'un des plus influents de la confrérie, ne sont point d'une dévotion édiGante; mais enGn, puisqu'ils ont reçu le baptême , ce ne sont pas des- païens , et il n'est permis à personne de les tuer comme des hérétiques.

— Les juifs n'ont pas même le droit, dit un autre, de tuer un chien enragé hors du Ghetto.

— Il parait que le meurtre fut commis dans la grande rue du Ghetto, reprit un troisième qui sortait du confessionnal : le meurtre est un péché mortel chez les chrétiens ; c'est un crime irrémissible chez les juifs quand la victime est catholique.

— Ce Français aura voulu violenter la femme ou la sœur de quelque juif? demanda une jolie poissonnière du Portique d'Octavie.

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— Dans ce cas, il une semble que le Français serait aussi coupable devant Dieu que les juifs devant les bommes, car un chrétien qui fait l'amQur avec une juive, et cela durant la semaine sainte, mérite d'être damné comme un juif...

— Et une chrétienne qui fait l'amour avec uo juif, Nisida? dit malignement quelque rival dédaigné ou éconduit.

— Comment convertir les juifs, si on les évitait toujours? repartit à demi- voix Nisida qui rougit de l'allusion et ne sut pas s'en défendre.

— La police est-elle avertie qu'on a tué un homme, un chrétien? Â-t-on déjà arrêté les meurtriers? Pendra-t-on enfin quelques juifs?

— On assure que ce matin, avant le jour, les estafiers du samtoffice ont envahi le Ghetto et en ont emmené une femme...

— Une femme? c'est sans doute celle qui a causé la mort du Français... Mais l'assassin?...

— On n'en sait pas davantage jusqu'à présent. Le corps de la victime est là, déposé dans la maison du custode.

— Vous Vavet vu ? répliqua-t-on avec une avide curiosité, en se rapprochant de la fenêtre basse que le dernier interlocuteur avait indiquée du doigt. Qui est-ce qui le garde ? Pourquoi ne l'a-t-on pas porté plutôt dans une église ?

— Je l'ai vu, dit mystérieusement ce personnage si bien informé qui ne croyait pas avancer un fait erroné. Quand les gens du saint -office ont pénétré dans le quartier, j'ai voulu les suivre pour être témoin de ce qui arriverait; mais je n'en ai pas demandé davantage en apercevant un mort couché dans sa bière, au milieu de la chambre...

— Un mort dans sa bière ! s'écria-t-on avec surprise et impatience : ce n'est donc pas un homme tué par les juifs?...

— C'est le custode Capricola qui est mort cette nuit et qu'on enterre ce soir, dit en hésitant Nistda qui crut justifier son amant Marco.

— Ecoutez, mes très-chers frères, dit le chef de la confrérie de Sant'Angelo qui se distinguait des autres par la supériorité de son fanatisme : il y a trente ans, les juifs de

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