‹ Les catacombes de RomeChapitre 29 sur 36 · PAUL L. JACOB · texte numérisé non relu

PAUL L. JACOB

BIBUOPHIbB.

TOXE SECOND.

i^tn^tUtB.

HELIIfE, CANS ET COMPAGNIE.

tlllAIIIB, IHI'IIIMVRIB, VOHItlBIE.

ITHncenbîe.

Eo un moment, un amas de paille, de bois résineux et de mousse sèche fut formé devant l'entrée du Ghetto. C'était un élan général pour apporter de nouveaux combustibles à ce bûcher, qui s'enflamma en pétillant et en jetant une fumée épaisse comme celle d'un vaste incendie. A la vue des flammes qui s'attachaient à la porte et qui s'élevaient à la hauteur des maisons qu'elles menaçaient d'atteindre, la populace poussa des hurlements de

joie, et les plus fanatiques, se prenant par la main, dansèrent autour du brasier auquel ils promettaient des victimes humaines. Cependant le quartier des juifs restait calme et muet ; pas un cri de terreur, pas une plainte, pas un appel aux armes. On entendait seulement dans les intervalles de silence que faisait la foule, une psalmodie lugubre et monotone alterner sur deux tons différents , qui paraissaient s'éloigner et se rapprocher tour à tour. Plusieurs fois, d*un commun accord, les assiégeants se turent pour écouter le chant étrange que les rumeurs de la multitude couvraient sans l'interrompre, et qui continuait malgré les progrès du feu prêt à gagner la demeure du custode, d'oii sortait ce concert funèbre. On eût dit, à ouïr ces deux voix traînantes accompagnées du pétillement des flammes, que c'étaient deux sorcières qui s'interrogeaient et se répondaient pendant les mystères du sabbat.

Enfîn la porte, consumée et réduite en charbon, s'écroula en débris et tomba au milieu des matières embrasées en faisant jaillir des milliers d'étincelles et de flammèches. Avant que le passage fût tenté par personne,

L*lNCENDie.

OD aperçut à travers un rideau de fumée qui fermait le Ghetto, un homme assis sur le seuil de la maison du custode, immobile, la tête cachée dans ses mains. Nisida reconnut IVfarco avec un battement de cœur, et Tappela par son nom ; il releva la tète, lança au peuple un regard morne et dédaigneux, haussa les épaules, et rentra dans sa rêverie. La psalmodie retentissait plus distincte et plus solennelle dans l'intérieur du logement de Gapricola.

— Un juif ! un juif ! cria-t-on avec fureur. Il faut que le premier qui se présente paye pour tous les autres ! Il faut le brûler vif !

— Arrêtez ! qu'allez-vous faire ? reprit Nisida exaltée par l'amour et l'effroi : il est chrétien ! il va l'être !

— Ghrétien ? lui ! le custode du Ghetto l repartirent ceux que la jeune Romaine s'efforçait de retenir : c'est un juif, un juif maudit!

— Un juif qui sera chrétien demain, ditelle avec l'éloquence qu'elle puisait dans son cœur et dans sa dévotion. Le jMicire Alexandre, que vous connaissez tous, ce vénérable padre, a converti Marco, qu'on doit baptiser demain à Saint-Jean-de-Latran.

H LES CàTACOHBES DE ROME.

Marco., eo proie à ses pensées, ne prenait pas garde à ce qui se passait, et n'avait pas fait un mouvement lorsque Misida traversa d*un bond la barrière de feu qui la séparait de son amant et vint lui faire un rempart de son corps. La figure de Marco, où la colère et le remords étaient en lutte, sUUumina d'un sourire triomphant. Il regardait amoureusement Nisida, qui n*avait pas craint de se déclarer en faveur d'un juif et d'assumer sur elle-même une si grave responsabilité.

— £h bien ! très-chers fils de notre saintpère, cria le barbier Baretti qui accourait tout essoufflé, vous ne m'avez pas attendu pour commencer le feu de joie ?

— Nous allions d'abord brûler ce pourceau de juif, dit un des meneurs en montrant Marco ; mais il parait que c'est lui qu'on doit baptiser demain.

— Boa l il n'est pas encore baptisé, il est toujours juif, ajouta un autre qui excitait ses voisins à se saisir de Marco.

— N'y touchez pas, si vous êtes bon chrétiens ! répliqua Baretti, dont l'avis avait partout autorité. Ces diables de juifs soot cette année jplus coriaces qu'à l'ordinaire, et, faute

L'iIfCEIfDIK. 9

de celui-ci qu*on attend au chapitre de Saintiean-de-Latran pour le préparer au baptême, la cérémonie du samedi saint manquerait absolument...

— Marco, ne tiendrez- vous pas votre parole? lui demandait Nisîda toute tremblante d'émotion ; ne voulez-vous pas m'épouser?

— Oh ! murmura-t-il en serrant le bras de la jeune Romaine qu'il suivait sans résistance, sais-tu combien je t'aime?

— Mon digne confesseur, le révérend jMie^re Alexandre, dit-elle en protégeant Marco au milieu de la foule menaçante, m'a prescrit de veiller sur ce nouveau converti, et je le mène moi-même à Saint-Jean-de-Latran oij , demain, aura lieu son baptême. Je vous invite à j assister pour avoir de belles indulgences et la bénédiction du saint padre Alexandre.

Nisida était parvenue à sauver ainsi Marco qu'elle conduisait par la main et qu'elle recommandait à haute voix comme un catéchumène plein de foi et de repentir : le nom du P. Alexandre qu'elle répétait à tout propos fut la plus puissante sauvegarde du juif, qui marchait, la tête basse et l'air contrit. La présence et la voix de sa maîtresse le forçaient

à subir cette situation humiliante, mêlée d*angoisses et de terreurs qu'il avait peine à dissimuler.

Cependant l'entrée du quartier des juifs était ouverte, et cette foule, tout à l'heure impatiente de s'y précipiter, hésitait, attendait devant les débris enflammés qui ne lui fermaient pourtant point le passage : on ne voyait personne dans la grande rue du Ghetto; aucun habitant ne se montrait encore pour défendre ce quartier qu'on voulait mettre à feu et à sang; mais du logement de Capricola, envahi par la fumée, s'exhalaient toujours ces chants tristes et lents qui se succédaient en fredons rauques et en gémissements nasillards.

— Est-ce qu'on fait là dedans la cuisine des sorciers? s'écria Baretti décidé enfin à savoir la cause de cette musique.

Il s'élança dans la chambre oii d'abord la fumée l'empêcha de distinguer les objets; mais il recula aussitôt qu'il vit une bière, posée sur la table, entre quatre lampes allumées : de chaque cêté du cercueil, un rabbin juif, la tète embéguinée d'un linge et le corps enveloppé d'une espèce de suaire, allait et

L'iIfCENDIE. 1 1

venait lentemenl et toujours du même pas, en psalmodiant des prières hébraïques sur un ton plaintif et lamentable. Quant au défunt, qui était l'objet de cette cérémonie, il avait le visage découvert, et ce visage, de la pâleur livide de la mort, offrait un masque bleuâtre, oij restaient empreintes les dernières convulsions de l'agonie. Les rabbins ne se dérangèrent pas dans Fexercice de leur funèbre ministère.

— Entre qui voudra ! dit le barbier dont la retraite effarée avait fait reculer le gros de la foule qu'il entraînait après lui : ils sont là trois morts, dont deux chantent et se promènent! Si l'on avait du moins de l'eau bénite ! . . .

— L'eau bénite chasse les diables , mais non les juifs! reprit un des confrères de Sant'Angelo. Jetons-leur des pierres !

— Jetons-leur du feu ! repartit un autre qui saisit aussitôt un brandon enflammé et le lança dans la loge du custode.

— Oui ! oui ! brôlons-les, grillons les, ces pourceaux de juifs ! répétèrent les spectateurs imitant l'exemple qu'on leur avait donné et faisant pleuvoir les tisons sur la bière et sur les rabbins, qui se réfugièrent alors dans le

fond de FalcAve, sans cesser leur chant mortuaire, pendant que la bière, le linceul et la table prenaient feu.

De barbares éclats de rire, des bravos frénétiques se mêlèrent aux cris de mort qu'on proférait contre les juifs, lorsque la flamme s'étendit par toute la chambre et gagna FalcAve 011 les deux rabbins continuaient de prier. Quelqu'un eut alors l'affreuse idée de fermer la porte pour les empêcher de s'enfuir, ce qu'ils n'essayèrent pas, dans la crainte d'une mort plus horrible que celle dont ils ressentaient déjà les atteintes. Toute la salle était en feu; les vitres de la fenêtre volèrent en éclats, et une fumée rousse infecte sortit par toutes les issues : c'était le mort qui brûlait ; on entendait encore par intervalles, comme un râle d'agonisant, les voix psalmodiantes des rabbins qui allaient périr étouffés.

— Place à nosseigneurs de la Rote ! criat-on sur la place de la Juiverie. Enfin, voici la justice ! place ! place !

— Pourquoi pas plutôt l'inquisition, puisqu'il s'agit de juifs? dit d'un air d'importance Baretti, qui recueillait çà et là des nouvelles.

l/lNCENDTE. 15

C'était mieux le fait du snint-ofiîce, et monsignore Badoifo ne serait pas de trop ici.

Fragonard, qui avait changé de costume et qui s'était vêtu de deuil sous l'impression des plus lugubres pressentiments, accompagnait un auditeur de la Rôle, juge instructeur de la congrégation de la justice, avec lequel il venait faire dans le Ghetto une enquête sur la disparition de Robert. Plusieurs élèves de FAcadémie de France avaient proGté de l'absence du directeur que le comte de Norîac ne quittait pas, pour s'associer à la démarche de Fragonard, qui provoqua le premier l'intervention du tribunal criminel dépendant de la cour suprême de la Bota, composée de douze cardinaux. Les lenteurs interminables qui paralysent toujours et partout l'action immédiate de l'autorité judiciaire à Rome avaient été sauvées en cette circonstance par le bon vouloir de monsignore Nardi, auditeur de la Rote. Ce prélat, lié avec Robert et la plupart des pensionnaires de Rome, était un aimable mondain, beau jouer d'échecs et de longue paume, fin connaisseur en matière d'art, et surtout archéologue consommé. Il n'avait pas de plus chère occupation que l'é-

tude des monuments anciens, les ruines, les statues, les médailles, et depuis peu de temps il s'était créé une nouvelle source de travaux et de jouissances, en faisant des recherches dans les catacombes qui n'avaient plus été explorées depuis les longues et curieuses investigations de Rosio et de Rottari.

— Il y a un incendie ! ditmonsignore Nardi en voyant la flamme déborder par la fenêtre du logement de Capricola.

— On croirait que le peuple nous attendait, reprit Fragonard : il a brûlé la porte du Ghetto pour nous faire un passage.

— Peu s'en faut qu'il n'ait brûlé le Ghetto tout entier, qui est construit en bois, et qui flamberait bien vite avec le vent de cette nuit.

— Ce commencement d'incendie aura terrifié les juifs, et nous en obtiendrons plus de renseignements sur notre pauvre Robert.

— Pourquoi voulez-vous qu'ils l'aient assassiné? Les juifs, soit dit entre nous, sont moins capables d'un crime que les chrétiens.

— D'un crime hardi et énergique, mais non d'un crime lâche et secret. D'ailleurs, je vous ai confié mes soupçons : Robert aimait

l'incbndib. 15

cette juive, qui est vraimeot fort belle, et que je lui enviais, d'honneur ! Mais il l'aimait romanesquement, il pensait au mariage, et il était assez naïf, assez honnête pour se rendre chez le père et lui demander la main de sa fille.

— Ce n'est pas là un motif pour tuer un homme, surtout quand on est juif et que l'homme que l'on voudrait tuer est un Français.

— Bon ! qui est-ce qui tue avec réflexion et méthode? Avant de donner un coup de couteau ou de lâcher la détente d'un pistolet, demande-t-on à son adversaire : u Monsieur, qui ètes-vou s? Français ou Anglais? Avez-vous des amis qui vengeront votre mort ? »

— Cependant, il ne faut rien épargner pour savoir ce que ce pauvre Robert est devenu. On le trouverait plutôt enfermé et garrotté dans quelque cave... Mais vous ne connaissez pas même le nom du juif que vous soupçonnez ?

— Ce nom, Robert ne me l'a jamais dit. Ce n'est pourtant pas si difficile à découvrir, puisque je sais le nom de la fille... Ensuite, le P. Alexandre nous fournirait bien là-dessus

tous les détails nécessaires; mais îl est aujourd'hui à Tivoli avec Saint- Non... Mais, parbleu ! quand je devrais visiter toutes les maisons du Ghetto, je retrouverai ma belle juive...

— Dieu nous fasse grâce! ces forcenés auront brûlé quelque juif pour se divertir!... Holà ! vous tous, éteignez le feu ! Portez secours à cette maison et à ceux qui Tbabitent ! Allons, mes enfants, apportez de l'eau et arrêtez Tincendie !

— Ce n'est rien, monsignore ! dit gracieusement Baretti, qui se présenta devant une barbe qu'il avait faite le matin même.

— Comment, ce n'est rien, maître fou, une maison qui brûle et qui menace de communiquer l'incendie à toute la ville!

— Dites au Ghetto, monsignore, et, par ma foi ! ce serait une bonne grillade. Mais il n'y a pas de mal : deux ou trois juifs rôtis, voilà tout.

— Baretti, Baretti, repartit l'auditeur de la Rote avec un geste de pitié et d'horreur, tu les pleurerais, si tu comptais leur barbe dans ta clientèle.

Monsignore Nardi donna des ordres rapides

qui furent exécutés docilement par le peuple : on cerna la maison du custode, et on isola l'incendie qui s'y était déclaré avec promptitude; mais personne n'eut la pensée généreuse de retirer des flammes les deux victimes qu'on n'entendait plus crier. L'auditeur de la Rote et Fragonard n'imaginèrent pas qu'il y eût quelqu'un à sauver dans la maison. Quand on leur dit que le feu avait pris d'abord au cercueil du vieux portier, mort pendant la nuit, ils se hâtèrent d'échapper à l'horrible odeur de chair et d'os brûlés, que la fumée répandait, et ils ne permirent à aucun des assistants de pénétrer avec eux dans le Ghetto, excepté au barbier, qui pouvait leur être utile en pareille occurrence. Quelques soldats suisses, en habits jaunes et la canne à la main, furent laissés en sentinelle vis-à-vis de la maison incendiée, pour empêcher le peuple de faire irruption dans le quartier des juifs ; mais la foule, satisfaite de ses prouesses, et flairant avec délices le parfum de la carbonadCf attendait patiemment la fin de cette tragédie mêlée de comique : de petits enfants s'étaient mis à sauter par-dessus ce qui restait

de débris embrasés sur le pavé, et d'autres, 2 2.

18 LKS CATAGOMBBS DB BOMB.

plus audacieux, cherchaient à s'introduire dans la maison qui brûlait encore, pour s'emparer du cadavre de Gapricola et le tratner dans l'égout.

£t dûng be Tagneau.

— Baretti, nous avons besoin de tes avis , dit Fragonard qui avait conseillé à monsignore Nardi d'emmener ce barbier à leur suite.

— Mes avis, Excellence I reprit le barbier en se rengorgeant : ils sont à votre commandement, comme mon peigne et mon rasoir.

— Ne sais-tu pas comment s*appelle un juif, orfèvre ou graveur en pierres fines , dont la fille...

âO LBS CATACOMBES DE ROUE.

— A servi de modèle à ud tableau que fait M. Robert, et qui est maintenaDt chez moDsignore Badolfo ?

— Le tableau de Suzanne au bain, auquel je travaillais encore hier soir; ce tableau est, dis- tu, chez le chef de la congrégation du saint-office?

— Oui, Excellence, monsignore Badolfo ne me l'a pas montré, mais je n'ai eu qu'à lever un coin de la tapisserie qui le couvre...

— Oh! s'écria Fragonard, frappé d'un trait de lumière et d'une espérance subite, s'il était vrai!... mais c'est impossible...

— 11 faut bien que cela soit possible, Excellence, puisque cela est; ce matin même j'ai reconnu votre Suzanne chez monsignore Badolfo.

— Tu as vu Seïla, la Glle de Torfévre juif, chez ce satyre de Badolfo ?

— Ah ! M. Fragonard, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit ! vous m'attireriez de méchantes affaires avec l'inquisition. J'ai vu ce matin le tableau qui représente la chaste Suzanne entre les vieillards, mais je n'ai pas vu la fille de Mondaio...

— Mondaio, voilà le nom de l'homme!...

LE 8ANG DE l\g1IEAU. 31

Le tabieau de Robert est chez le Badolfo, répétait Fragonard en branlant la téie.

— n suffît de le savoir, interrompit Tauditeur de la Rote qui adressa un signe d'intelligence au peintre pour lui fermer la bouche. Ce n'est pas ce qui nous occupe en ce moment. 11 faut à présent trouver la demeure de ce Mondaio et l'interroger sur les faits qu'il peut connaître.

— Vous ne chercherez pas bien loin sa demeure, monsignore, dit Raretti en leur montrant le chemin : la voici, et j'aperçois à une lucarne le museau de maître Mardochée... Ohé ! Mardochée de mon cœur, mio caro cth ris9tmoy viens ouvrir à ces illustrissimes excellences !

Fragonard avait couru à la porte dès qu'on la lui avait désignée, et il agitait à grand bruit la sonnette. Avant que monsignore Nardi, son huissier porte-masse et son grefûer fussent arrivés sur le seuil, la porte était ouverte par Mondaio lui-même qui se présenta le visage bouleversé, le front chargé de deuil et les yeux pleins de larmes. Il tressaillit en apercevant un étranger qu'il n'attendait pas et qu'il ne se souciait pas de recevoir;

29 LBS CATACOMBES J>E ROMK.

il voulut se retirer et refermer la porte; mais Fragonard prévint TexécutioD de ce dessein en poussant avec force cette porte entr'ouverte et en s'élançant au milieu de la boutique. Mondaio ne put Farrèter, et voyant paraître à l'entrée de sa maison des figures inconnues de gens de justice ( il avait appris à les connaître le matin même), il s'approcha de sa forge, et y saisit, pour s'en faire une arme au besoin, le marteau qu'il avait déjà levé sur la tête du P. Alexandre. Cette violation de son domicile avait fait diversion aux idées douloureuses qui lui tenaillaient le cœur, et il se sentait animé d'une colère vague qui n'avait pas encore pris de parti violent, car il ignorait les motifs d'une semblable visite; il fixa un œil ardent sur Fragonard, qui lui parut être l'instigateur des nouveaux venus, et, d'un geste impérieux, en fronçant lesourcil, il lui ordonna de sortir de la maison.

— G*est vous que l'on nomme Mondaio?

demanda vivement le peintre qui n'avait pas eu égard à ce geste muet.

— C'est moi, repartit d'une voix émue Forfévre qui se consultait tout bas. Que me voulez-vous?

LB SANG DJS l'aGNEAU. 23

— Vous avez une fille appelée Seïla? continua Fragonard en suivant du regard le changement qui s'opérait dans la physionomie de Mondaio.

— J'avais une fille ! murmura-t-il avec des soupirs étouffés et des larmes contenues : on me Ta enlevée !

— On a enlevé votre fille ? s'écria le peintre avec pétulance. Rohert, Robert a enlevé sa maîtresse? Robert? Robert?

— Eh ! qui vous parle?... interrompit vî* vement le père, partagé entre le dépit, Téton- Dément et le doute. QuV a-t-il de commun entre la maîtresse d'un certain Robert et ma fille? Quel est ce Robert? ajouta-t-il vivement en se rapprochant de Fragonard et en fixant sur lui un œil pénétrant. Ce n'est pas un des bourreaux du saint-ofiice ? Serait-ce lui l'accusateur de ma malheureuse fille?

— Vous êtes fou, reprit brusquement Fragonard, ou bien vous simulez la folie pour éviter de répondre. Vous prétendez qu'on a enlevé votre fille? Quand? Comment?... Ce ne peut être Robert, le plus candide, le plus vertueux des pensionnaires de l'Académie...

— Un peintre de l'Académie de France !

24 LES CàTACOVBBS DE HOME.

s*écria Mondaio, qui, saisit de fureur à ce nom, leva contre Fragonard le marteau qu'il tenait à la main.

— Santa Maria! monsieur le juif f Gt Baretti s'élançant courageusement au -devant du coup et arrêtant le bras de Torfévre.

— Une nouvelle tentative de meurtre, dit Tauditeur de la Rote en s'asseyant. Greffier, commencez votre procès -verbal.

— Je le disais bien que cet homme était fou, reprit Fragonard essayant d'atténuer les torts du père de Seïla. Il a la tète perdue par quelque chagrin, qu'il va nous faire connaître sans doute; il nous apprendra ce qu'il sait de l'enlèvement de sa fille; il nous donnera des nouvelles de Robert.

— Encore une fois, ne me parlez plus de ce peintre français !... interrompit le juif que le barbier avait désarmé, mais dont l'irritation ne faisait que s'accroître. C'est une conspiration odieuse du P. Alexandre contre ma fille, contre moi , contre la religion de Moïse! J'aimerais mieux voir ma fille coupée par morceaux, que de consentir à son union avec un chrétien.

— Vous voyez bien qu'il extravague, dit

LB SANG DB L*AGIfSàU. 95

Fragonard en se tournant vers monsîgnore Nardi. Cependant il faut savoir quand il a vu Robert.

— Je ne l'ai pas vu. Dieu soit loué ! repartit Mondaio frémissant de colère. Si je l'avais vu, je l'aurais tué !

—' Tué ! répéta l'auditeur Nardi. Greffier, tenez note exacte de tout ce qui se dira ici avant l'interrogatoire en forme.

— Vous l'auriez tué, malheureux ! s'écria Fragonard que cette parole de ressentiment et de vengeance avait fait frissonner. Et que vous a-t-il fait?

— Ce qu'il m'a fait? répondit Mondaio avec im geste d'indignation, il a voulu séduire ma fille ! il a intéressé dans sa trahison un misérable capucin, qui osa pénétrer dans ma maison et m'insulter en face, en m'annoncant que j'avais une fille chrétienne...

— Alors, vous avez vu le P. Alexandre, si vous n'avez pas vu Robert? répliqua Fragonard dont l'anxiété croissait à chaque instant.

— Oui, je l'ai vu, cet infâme, et sans un

reste de pitié que je me reproche, je l'aurais

mis à mort en offrant son sang au dieu d'Isaac

et de Jacob.

96 LES CàTàCOMBES OS ROHB.

— C'est hier soir, dit Fragonard s*adressaDt au prélat, que le P. Alexandre a ramené luimême au Ghetto la fille de ce juif; mais j*ai tout lieu de penser que Robert, qui les suivait de près, les aura rejoints, ou du moins sera venu derrière eux; je parierais même...

— Vous persistez à soutenir que vous n*avez pas vu M. Hubert Robert? demanda monsignore Nardi à Mondaio qui haussa les épaules.

— En doutez-vous ? répliqua-t-il durement, puisque je ne Tai pas tué, cet audacieux Français !

— Et le P. Alexandre, que vous avouez avoir reçu hier soir , était-il seul ? n'avait-il pas auprès de lui ce même Robert que vous ne connaissez pas sans doute?

— Il est vrai, je ne le connais pas; mais le P. Alexandre était seul... Au fait, je ne puis dire s'il était seul ou accompagné; car, en réponse à ses insolentes provocations, je l'ai jeté hors de chez moi, et ne me suis pas inquiété de ce qu'il devenait ; mais si je le retrouve, et je le retrouverai, je veux lui cracher au visage, je veux lui donner les noms les plus injurieux, je veux le souffleter...

LE SANG DK l'aGITEAU. 97

— Mondaio, vous pariez d'un religieux catholique! iulerrompit sévèrement monsignore Nardi : je vous conseille de ne point aggraver votre position. Vous en avez dit assez pour être emprisonné, fouetté et condamné à Tamende, vous, juif, outrageant la religion de Jésus-Christ dans la personne d'un de ses ministres !

— Des taches de sang ! s'écria Baretti qui se pencha aussitôt vers le plancher pour mieux constater la nature des taches qu'il signalait.

— Du sang ! s'écria Fragonard se précipitant à genoux et touchant d'une main tremblante ces taches qui semblaient récentes et à peine sèches.

— Du sang! reprit monsignore Nardi, qui se leva lentement et qui vint examiner aussi un endroit oh l'on distinguait parfaitement des gouttes de sang coagulé. En effet, il n'y a pas de doute possible, c'est du sang.

— Et je m'y connais, ajouta le barbier. Tenez, on suit ce sang à la trace depuis la porte jusqu'à cette trappe.

— 0 mon Dieu ! murmura Fragonard avec

28 LIS CATAGOMBKS DE EOHE.

douleur : Robert, mon pauvre ami Robert a été assassiné.

— Assassiné! reprit Mondaio avec uoe fierté calme et dédaigneuse. Plût à Dieu que je me fusse vengé de ma propre main !

— Avant de procéder à une plus minutieuse enquête, dit l'auditeur de la Rote, je vous invite, Mondaio, à faire des aveux.

— Des aveux ! quels aveux ? J'ai répondu à toutes vos questions pour voir quelle en serait la fin et le but. Je n'ai rien de plus à vous dire. Ce que je vous dirais ensuite, vous ie savez mieux que moi; vous savez que cet exécrable moine est allé cette nuit même m'accuser, me dénoncer à l'inquisition ? vous savez que ce matin, au lever du soleil, lorsque j'étais chez le bargello du quartier Ripetta, pour réclamer une boite de bijoux perdus,* les sbires du saint- office sont venus arrêter ma fille... Si j'avais été là, ils m'auraient peutêtre arrêté avec elle, mais ils n'eussent emmené que deux corps morts...

— Eh ! que de paroles ! interrompit Fragonard qui ne pouvait plus se contenir. On te demande seulement si tu l'as tué f •••

— Ce sont des aveux que j'attends de vous.

LE SANG DE l'aGNBAU. 39

dit monsigDore Ndrdi, et non des digressions oiseuses , intempestives. Il n'est point question du P. Alexandre en ce moment; nous y reviendrons plus tard. Je vous interroge au sujet de ce Français, M. Hubert Robert, que vous regrettez de n'avoir pas tué, disiez- voua, et qui parait avoir été assassiné cette nuit.

— S'il était possible ! répondit Mondaio; je bénirais le bras qui m'aurait vengé ! Ce Français, je le vois bien maintenant, est cause de tout; il s'était fait aimer de Seïia; il offrait de l'épouser; il exigeait qu'elle abjurât sa religion.

— Avoue donc, misérable ! dit avec emportement Fragonard, les yeux remplis de larmes, la voix mêlée de sanglots. Avoue que tu l'as attiré dans un guet-apens, que tu Tas égorgé ! Avoue cela et meurs comme doit mourir un lâcbe assassin.

— Assassin ! moi ! répliqua le juif, comprenant enfin les charges qui pesaient sur lui, et voyant encore la main de ses ennemis dans cette fausse accusation. Je vous l'ai dit, j'ai été offensé dans ce que j'ai de plus cher, ma fille et ma religion, mais le Seigneur n'a pas permis que je me vengeasse moi-même, et je suis innocent. . .

— Barettî, garde la porte, et empêche qu'il ne s'échappe, dit l'auditeur de la Rote, convaincu de la culpabilité de Mondaio.

— Et ce sang ! et ce sang ! cria Fragonard, agenouillé devant les vestiges sanglants. C'est le sang de Robert !

— C'est le sang de l'agneau pascal, répondit froidement l'orfèvre, qui alla s'asseoir dans un coin, et qui, appuyant sa tète sur son coude, ne prit plus aucune part à ce qui se passait, à ce qui se disait 'autour de lui.

— Le sang de l'agneau pascal ! répéta Baretti avec un éclat de rire d'incrédulité. Voilà ce qu'ils disent tous, ces scélérats de juifs, lorsqu'on leur prouve, à de pareils indices, qu'ils ont assassiné un chrétien ! . . •

— Nous allons faire une visite minutieuse par toute la maison ? dit monsignore Nardi, qui n'obtint aucune réponse de Mondaio.

— J'en parlais encore ce matin à monsignore Badolfo, continua le barbier fort satisfait de sa perspicacité, et cela, au sujet de la Pâque des juifs qui tombe, cette année, presque en même temps que la nêtre. C'est justement aujourd'hui...

LE SANG DE l'aGREAU. 31

— J'avais toujours refusé d'ajouter foi à ces histoires de chrétiens immolés en holocauste par les juifs le jour de Pâques ! dit l'auditeur de la Rote en parlant à Fragonard avec le calme et la méthode d'un archéologue qui discute une opinion de son ressort. Les écrivains les plus dignes de foi du moyen âge entrent à cet égard dans les détails les plus circonstanciés ; ib racontent les apprêts et les cérémonies de ce meurtre, la forme des couteaux, l'usage que l'on fait du sang recueilli dans des vases. . .

— Ah ! monsignore Nardi, il n'y a donc plus d'espoir? s'écria Fragonard en gémissant : Robert est mort !

— C'est là un crime des plus bizarres, disait toujours l'antiquaire plein de son sujet : les juifs fanatiques s'imaginent que la mort d'un clirétien, dans certaines conditions de rite et de prière, est agréable au dieu d'Israël, et solennise la Passion de Jésus-Christ. C'est en quelque sorte un défi que la Pàque judaïque jette à la Pàque chrétienne...

— Comment l'ai-je laissé aller seul dans ce coupe-gorge ! disait Fragonard qui n'avait garde d'écouter la dissertation de monsi-

3i2 LES CATACOMBES DE ROME.

gnore Nardi, que le greffier couchait tout au long sur le procès-verbal.

— Monsignore Badolfo, objecta Barettî, m'assurait encore ce matin que tous les ans il y a plus d'un enfant chrétien qu'on égorge et qu'on mange ainsi dans le Ghetto.

— Monsignore Badoifo voulait rire ! reprît l'auditeur de la Rote : nous avons dans la légende deux saints enfants qui furent martyrisés par les juifs, mais on ne sait pas trop si c'était à Cologne, à Paris ou à Londres. «.

— Non, monsignore, c'était à Borne, reprit effrontément le barbier, et les vieilles gens s'en souviennent encore.

— Etes-vous seul dans cette maison ? demanda le prélat qui ne put tirer un mot de Mondaio absorbé dans un muet désespoir.

— Ce monstre ne cherche plus même à nier son crime, dit Fragonard avec amertume. Il faut interroger sa fille...

— N'a-t-ilpas dit qu'elle avait été arrêtée ce matin et menée dans les prisons du saiût4)ffice?

— Elle n'est donc pas complice du meurtre... Ohl non, elle aime Robert!... il le croyait du moins ! ... Il faudrait avertir le père Alexandre.

LB SANG DE l'aUNBAU. 3S

— Le p. Alexandre est à son couvent de Tivoli, s'empressa de dire Baretti : on ne l'attend que demain pour le baptême du juif à Saint- Jean-de-Latran.

~— Je sais qu'il est parti hier soir avec l'abbé de Saint-Non; mais ne pourrait-on envoyer un exprès à Tivoli?...

~ C'est inutile, puisqu'il revient demain sans qu'on le prévienne. Quelles lumières tirer d'ailleurs du P. Alexandre, qui n'était plus à Rome quand le meurtre s'est commis? Dans le cas où le crime serait avéré, je puis en donner les particularités, d'après les Pères de l'Église et les historiens ecclésiastiques : c'est dans la cave qu'on aura d'abord apporté la victime, pieds et mains liés, la bouche bâillonnée; on 1'^ dépouillée alors de ses vêtements, et on l'a étendue sur une table; un grand feu était allumé...

— Au nom du ciel, monsignore, ne me déchirez pas l'âme avec ces horribles peintures! N'est-ce point assez d'avoir à pleurer mon meilleur ami?

— Le crime a dû être exécuté en présence de plusieurs Israélites, continua l'impitoyable antiquaire : chacun tenait d'une main un

vase de terre cuite, et de Tautre main un couteau pointu trempé dans Thuile d*oUve. Le patient pouvait voir tous ces préparatifs...

— Oh ! de grâce ! interrompit Fragonard avec des signes de dégo4t et de profonde indignation. Il y a quelqu'un dans la maison.. . j'ai entendu craquer les marches d'un escalier de bois. Cette trappe !... J'amène devant vous les auteurs de ce forfait inouï !

Fragonard courut à la trappe, qu'il leva sans que Mondaio fit un mouvement au bruit des charnières rouillées qui grinçaient l'une contre l'autre : le peintre avait disparu un moment par cette étroite ouverture, qui conduisait dans une cuisine souterraine. On entendit sortir de cette cave deux voix, l'une menaçante et irritée, l'autre faible et suppliante. Fragonard remonta bientôt, traînant après lui Mardochée, qu'il avait pris à la gorge, iHardochée, couvert encore de taches de sang et de graisse qui témoignaient de son double rôle de boucher et de cuisinier pendant la nuit pascale. Il poussait des gémissements plaintifs, et il vint tomber, en joignant les mains, aux pieds de monsignore Nardi, que

LS SAIfG DE l'aGIIEAU. S5

l'aspect hideux de ce vieillard frappa d*une triste conviction : l'auditeur de la Rote ne douta plus que le meurtrier de Robert ne fât' devant lui. De la trappe ouverte s'exhalait une odeur nauséabonde de chair et de graisse brûlées.

— Voici un des égorgeurs ! s'écria Fragonard. Je l'ai trouvé dans un bouge infect où l'on voit les restes d'un repas. Il y a du sang partout.

— C'est le sang de l'agneau, dit Mardochée qui avait entendu une partie de Tinterrogatoire de son maître. Nous avons célébré la Pâque selon les coutumes hébraïques : j'ai tué l'agneau, je l'ai fait cuire sans sel, avec des laitues...

— Tu as tue un chrétien ! interrompit le peintre en lui montrant une tratnée de sang sur le plancher; tu as tué Robert !

— Voyez! dit Baretti : la porte et la serrure sont aussi souillées de sang, comme si la victime, frappée et poursuivie par les assassins, avait voulu s'enfuir ! . . .

— Suivant l'usage de nos pères, reprit Mardochée, j'ai marqué avec du sang les portes, les fenêtres, les serrures...

56 LES GATAC0HBI8 DB ROME.

— Avec du sang de Robert ! murmura Fragonard qui aperçut tout à coup le bréviaire du P. Alexandre, gisant à terre. Ce livre...

— G*est le livre du moine î dit Mardocbée qui, toujours prosterné, ne perdait pas un geste ni une parole de ses juges.

— Le bréviaire du P. Alexandre ! ici ! tacbé de sang !... Oh ! ce n*est donc pas Robert qu*on a tué dans ce repaire ?.«•

— Ils ont tué le padre Alexandre ! s'écria Raretti abondant aussitôt dans Tidée du peintre. Tenez, les grains et les médailles de son chapelet. épars çà et là...

— Il y a eu sans doute une lutte entre le bon moine et ses assassins... Quelle abominable odeur !

— J*ai fait consumer sur des charbons ardents ce qui restait de Fagneau pascal , os, chair, graisse et peau, dit vivement Mardocbée.

— C'est-à-dire -que vous vous êtes servi du feu pour faire disparaître le cadavre ! N'estce pas que c'est le moine qu'on a égorge?

— La vérité, la vérité. Excellence! s'écriait Mardocbée tremblant de tous ses membres. Le moine est venu après la fermeture

LB SAHG OE L*AGNEAn. 37

du quartier ; il accompagnait la sîgnora : il s'est assis là ; il a lu dans ce livre. Mon honoré maître, qui était absent, est rentré.,.

— Une querelle alors s'est engagée entre le P. Alexandre et lui? demanda Fragonard. Mais Robert, oii est-il ?

— Cette querelle a été terrible, Excellence. Je n'étais pas présent : je préparais le repas de la Pàque... Le moine avait injurié et menacé mon honoré maître... On Ta fait sortir de la maison, et les chiens du Ghetto...

— L'ont dévoré, peut-être! reprit avec mépris Fragonard. Vous ave^ tué le P. Alexandre, c'est avéré; mais Robert?...

— Je ne sais ce que vous voulez dire, Excellence; on n'a tué personne, excepté l'agneau, et nous avons fait la Pàque, à minuit, dans la forme prescrite par la loi de Moïse, debout, les reins ceints, le bâton à la main, la tète couverte...

• — Mais tu t'obstines, scélérat, à me cacher le sort de Robert!... Et Seïla, oii est-elle? Où était-elle, cette nuit?

— Elle était enfermée dans sa chambre.

Excellence; et ce matin, des gens de l'inquisition se sont emparés d'elle avant l'ouverture

3 I>BS CATACOMBES DB ROWB. 4

du quartier... Mon mattre et moi, nous sommes innocents, je vous le jure par le tabernacle et les tables de la loi !

— Toutes les preuves établissent qu*un meurtre a été commis, dit monsignore Nardi, et que le P. Alexandre est la victime.

— Est-ce la seule victime, monsignore?

repartit Fragonard avec insistance. Il n'est pas douteux que le P. Alexandre a été frappé, h la suite d'une querelle, relative sans doute à la religion : voilà son sang, Tempreinte de ses mains ensanglantées, son bréviaire sanglant. Mais Robert a dû également venir dans le Ghetto, à la même heure? Vous avez vu la haine de ce juif contre Robert ! Vous savez, en outre, que Robert aimait Seîla, qu'il se proposait de l'épouser... Ah! monsignore, n'avez-vous pas un moyen de faire parler cet homme, de le forcer d'avouer, de me rendre mon ami?

— Le plus sage est d'envoyer ces deux hommes au château Saint-Ange, dit l'auditeur de la Rote, de fermer cette maison, et de commencer l'instruction en forme de cette affaire criminelle. La congrégation de justice n'épargnera rien pour découvrir la vérité et

LE SAlfG OE l' AGNEAU. 59

pour punir les coupables. Monseigneur Tambassadeur de France et M. le directeur de FAcadéniie sont avertis...

— Hélas ! quel malheur ! criait d*un ton Jamentable Baretti qui avait rouvert la porte de la maison, et qui faisait signe à la foule d'approcher. Les juifs ont tué le padre Alexandre ! Notre bon padre Alexandre a été égorgé et mangé par les juifs !

— On a tué le padre Alexandre ! répondirent mille voix gémissantes et furieuses : les juifs ont mangé ce bon padre! Mort aux juifs ! à sac le Ghetto ! à feu et à sang toute la juiverie ! Le padre Alexandre est mort torturé et martyrisé par les juifs ! Vengeance, vengeance !

Ces cris sauvages, qui semblaient se multiplier et se renforcer à chaque instant, inspirèrent tant d'effroi à Mardochée qu'il perdit la raison et qu'il voulut par un effort désespéré échapper à la mort affreuse que le peuple en fureur promettait aux assassins du P. Alexandre. Il reprit une énergie déjeune homme, et s'clançant vers la porte, il renversa Baretti qui la gardait, passa sur le corps du barbier et se mit à courir au hasard jusqu'à ce qu'il

40 LES CATACOHBBS DE BOHB.

tomba an milieu de la populace. Sa fuite , sa figure de spectre décrépit, ses habits tachés de sang, sa terreur qui tenait d'une démence furieuse, le signalèrent sur-le-champ aux représailles de la foule. En un moment il fut à la merci de cent mains acharnées qui frappaient et qui déchiraient; ses vêtements s'en allèrent en pièces; puis, sa peau flasque et pendante, tiraillée et déchiquetée, tombait par lambeaux : sa face n'offrait plus qu'une plaie saignante; son corps était comme écorché vif. Il poussait des hurlements épouvantables auxquels répondaient des malédictions et des clameurs frénétiques. On lui attacha les pieds avec une corde à laquelle s'attachèrent des enfants et des femmes pour le traîner dans le ruisseau sur la place de la Juiverie, et on le suspendit la tète en bas à la croix de pierre qui se trouva là pour servir de gibet h un juif. Les auteurs de cette exécution populaire formèrent une ronde immense autour du pendu qui frémissait encore.

Peu s'en fallut que Mondaio ne subit le sort de son vieux domestique, lorsqu'il fut emmené par les soldats au milieu des huées, des cris et des crachats; mais la présence de

LB SANG IIB l'agneau. 41

monsigoore Nardi, ses bas rouges et son grand chapeau de prélat imposèrent à la multitude. Mondaio, dont la pâleur seule accusait le trouble et l'émotion, paraissait mépriser la mort cruelle qu'il pouvait rencontrer à chaque pas.

— Notre pcidre Alexandre est mort ! disaiton de toutes parts, avec des larmes et des signes de croix : bienheureux padre , priez pour nous !

Fragonard suivait machinalement l'auditeur de la Rote : il n'avait pas encore d'espoir; mais il avait du doute : lequel des deux, Robert ou le P. Alexandre, était mort assassiné? Cette unique pensée labsorbait tout entier, lorsqu'il se sentit doucement tirer par la manche.

ffr granb inquietteur.

Dans une cellule voûtée, qui ne recevait le jour que par une petite ouverture circulaire percée dans la voûte et fermée avec des barreaux de fer très-rapprochés, Hubert Robert comptait avec anxiété les secondes et les minutes, depuis le moment où il s'était vu enfermé en cette espèce de prison. 11 avait entendu à peu de distance sonner les heures par une grosse cloche qui dominait toutes les autres et qui lui rappela l'horloge de la basi-

44 LIS CATACOHBKS OB ROMB.

lique de Saint-Pierre. Ce fut la seule indication, encore vague et douteuse, qu'il pût recueillir sur le lieu de sa captivité. Il ne devait donc pas être éloigné de Saint-Pierre, et en effet il se souvenait d'avoir distingué le bouillonnement des grandes eaux du Tibre sous les arches du pont Saint-Ânge, pendant qu'on le portait à bras, les yeux bandés et la bouche bâillonnée. La longueur du chemin qu'avaient fait ses ravisseurs mystérieux lui prouvait d'ailleurs qu'ils avaient traversé toute la ville pour arriver à leur destination. Mais 01^ l'avait-on conduit? pourquoi Ta vait-on enlevé? quel sort lui réservait- on ? Voilà ce qu'il ignorait et ce qu'il ne pouvait deviner. Était-ce une vengeance? était-ce uoe méchante plaisanterie? était-ce plutôt une méprise? 11 avait passé la nuit tout entière à examiner ces trois suppositions et à chercher dans sa pensée le mot de l'énigme.

La chambre oii il se trouvait prisonnier ne ressemblait pas mal à un tombeau : les murs peints en noir étaient parsemés de flammes rouges, comme la mitre et la chape des malheureux qu'on brûlait dans les auto-da-fë. Pour faire diversion à cette lugubre décora-

Ll GBAlfD IHQUISITIDR. 45

tion, qui n'était certaînemeat pas de la main de Raphaël, on avait représenté dans une sorte de niche un Christ au Jardin des Olives, prosterné et priant pour les péchés des hommes. Cette image, dont le style un peu maniéré accusait Técole du cavalier d*Ârpino, avait reçu plus d'une mutilation systématique. D'autres dégradations anciennes dans les parois et un grand nombre d'inscriptions, faites avec un clou, une épingle ou quelque instrument pointu, attestaient que ce réduit avait été occupé par des gens qui n'y restèrent pas de leur plein gré. Tout le mobilier consistait en un grabat, un banc, une cruche d'eau et un livre de prières, à demi déchiré, aux pages crasseuses et roulées sous les doigts. Mais, par moments, à travers cette atmosphère nauséabonde d'un lieu privé d'air ,• circulaient des émanations d'encens qui semblaient venir d'une église : la seule issue par laquelle ce parfum arrivait dans cette prison était un étroit soupirail pratiqué à hauteur d'homme, mais garni de trois grilles de fer assez rapprochées l'une de l'autre pour intercepter la vue, sinon les odeurs et les sons. Derrière ces grilles, dont les deux premières

avaîeQtété descellées et remises en place trèsadroitement, on apercevait une vive clarté de bougies allumées et une statue d'argent de la Vierge avec un diadème, des colliers, des boucles d'oreilles et des bagues de diamants. . Robert, le front appuyé contre la muraille, écoutait avec impatience et inquiétude les rumeurs vagues qui montaient jusqu'à lui : à tout instant il regardait par celte meurtrière où il était certain d'avance de ne rien voir que les cierges et la madone ; mais il se disposait à détacber encore les grilles qui ne lui faisaient plus obstacle. La muraille était si épaisse en cet endroit, que son bras étendu n'avait pu atteindre la troisième grille, et l'ouverture avait été construite de manière qu on entendait du dedans sans pouvoir se faire entendre au debors. Robert avait jugé qu'il communiquait avec une chapelle très-richement ornée et très-splendidement éclairée ; mais il s'était aussi tristement convaincu que cette chapelle ne se trouvait pas fréquentée , du moins ce jour-là; car depuis trois heures qu'il faisait jour, une seule personne y était entrée, avec qui Robert avait réussi à se mettre en rapport.

LK ORARD HIQUISITSIin. 47

Tout è coup il y eut dans la chapelle un bruit de pas qui approchaient : Robert fut sur le point de crier, d*appe]er à son secours, de dénoncer le guet-apens dontil était victime; mais la crainte d*aggraver sa position et de rendre sa délivrance plus difficile Farréta : étaient-ce des amis ou des ennemis qu'il allait trouver dans les nouveaux venus? Il attendit en retenant son haleine et en prêtant Foreille ; il fit une épreuve bien consolante de l'étrange effet d'acoustique qui lui apportait fidèlement le son le plus léger ; mais en revanche il s'assura encore de Timpossibilitc où il était de transmettre le moindre indice de sa situation actuelle, à Taide de la voix. Le frôlement d'une robe de laine sur les dalles lui apprit que c'était une femme qui s'agenouillait devant la madone ; et, quand il l'entendit prier tout haut, il ne douta plus que ce ne fût la même qu'il avait chargée, le matin, de deux importants messages.

— Santa Maria ! dit une voix tendre et harmonieuse qui s'épanchait dans cette prière adressée à la madone avec élan et conviction, n'ai-je pas exécuté tes ordres divins, chère et honorée Vierge, qui m'es si indidgente et .si

48 LKS CATACOnfiES DK BOHE.

propice ! Pouvais-je mieux faire que je n'ai fait? j'ai porté moi-même au palais de l'ambassade de France le papier que tu envoyais à l'ambassadeur...

— £b bien ! qu'a répondu le comte de Norîac? s'écria Robert, oubliant que sa yq^ ne pouvait descendre dans la chapelle.

— Je suis sûre que ce papier a été remis sur l'heure, continua la femme en oraison, car un de ses valets de chambre que je connais m'a promis que la chose serait faite suivant mon désir. Es-tu contente, bonne Vierge Marie ? mais ne me reproche pas d'avoir mal rempli tes ordres, pour ce qui est de l'autre papier...

— Quoi ! murmura Robert, vais-je encore

rester dans l'anxiété douloureuse que je ressens au sujet de Seïla ? Le P. Alexandre l'a-t-il conduite lui-même au Ghetto? Son père l'a-t-il accueillie sans colère, sans mauvais traitement?...

— Le padre Alexandre n'est point à Rome, disait la voix : je me suis rappelé qu'il m'avait prévenue hier de son absence. Tu t'en souviens aussi, Vierge de miséricorde? Il ne doit revenir de Tivoli que demain. Cependant,

LE GRAIVO IHQUISITEUB. 40

de peur de desobéir, je suis allée au couvent de la Conception où il loge, comme tu sais. Mais on m'a dit qu*Ll devait être à Rome , peut-être chez les chanoines de Saint- Jean, puisque sa mule avait été ramenée au couvent, le matin même, par un homme de la porte San-Lorenzo. J*ai donc couru à Saint-Jean, où le padre Alexandre ne se trouve point davantage. Mais on l'attend demain pour le baptême du juif...

— Ainsi, disait Robert s'inquiétant et s'agttant, je ne sais rien de Seïla ! je ne puis même la mettre sous la sauvegarde du père Alexandre !

— Voici le papier que je te rapporte.

Sainte Vierge immaculée, puisque le padre ne reviendra que demain. Mais combien je te remercie d'avoir converti Marco qui va se laisser enûn baptiser ! Je ferai dire des messes à toutes tes chapelles, avec For que tu m'envoies par un miracle de ta bonté ! je ferai dire à Santa-Croce une messe de minuit pour tirer une âme du purgatoire !

— Il faut écrire à Fragonard, à Saint-Non f se disait le peintre qui avait tiré un crayon de sa poche et qui déchirait les feuillets du

livre de prières pour envelopper quelques pièces d'or qu'il fit tomber dans la chapelle.

— Encore, bonne sainte Vierge, encore?

Oh ! je ferai bon usage de ce don du ciel ! s'écriait la femme qui ramassait les louis roulant au pied de l'autel, comme s'ils descendaient de la madone. C'est ici surtout dans cette chapelle dédiée aux hérétiques convertis, que je veux te prier et t'honorer...

— Serait-ce la chapelle de l'hôpital des hérétiques convertis? se dit Robert : suis-je dans les prisons du saint-offîce?

— N'est-ce pas, Santa Maria, que Marco, une fois baptisé, deviendra bon chrétien et m'épousera devant l'Église? Si c'est lui qui a tué le peintre français, cette nuit, dans le Ghetto...

— Un peintre français, tué cette nuit dans le Ghetto ! s'écria Robert, tout ému, qui sentait trembler sa main en écrivant.

— Que le Seigneur Dieu pardonne au meurtrier, et que l'âme du mort arrive au paradis sans passer par le -purgatoire ! Mais, en expiation de ce meurtre, je te promets qu'il ira pieds nus et la corde au cou faire amende honorable devant ta sainte image

LE GRAND I!fQ0I8ITEUft. 51

dans l'octave de Pâques ; en outre, il faudra qu'il te consacre le couteau dont il s'est servi pour commettre son crime, et qu'il fasse peindre un beau tableau votif, représentant cette vilaine action que tu daigneras absoudre, bonne mère de Dieu ! Ce tableau, c'est moimême qui viendrai le suspendre ici !

— Oh ! que je voudrais avoir des nouvelles de Fragonard et de tous nos amis! disait Robert, dont le trouble et l'inquiétude étaient d'autant plus vifs, qu'il se souvint du projet d'enlèvement conçu par Fragonard, projet auquel il s'était opposé, lui, de toutes ses forces. Si Fragonard avait voulu servir mon amour, malgré ma volonté expresse, malgré mes prières, par le rapt de Seïla !

— Je suis plus tranquille, sainte Vierge Marie, depuis que je me sens sous ta sainte garde ! murmurait la voix à travers des sanglots étouffés; il me semble que Marco n'est pas coupable, ou du moins que son crime est expié !

Hubert Robert avait achevé d'écrire h. Fi;agonard, dont il mit le nom sur le billet avec l'adresse de la maison oii il demeurait luimême avec l'abbé de Saint-Non; mais, se

ravisant à l'idée que son ami n'était certainement pas resté depuis la veille renfermé dans cette maison solitaire, il ajouta une note en italien, pour supplier la personne qui recevrait ce papier de se transporter à l'Académie de France et de le remettre aux propres mains de M. Fragonard , pensionnaire de l'Académie. Ensuite, il enveloppa dix louis dans un second papier annexé au premier, et il les fit glisser adroitement l'un et l'autre par l'ouverture qui laissait parvenir la voix jusqu'à lui. Il entendit le rouleau d'or tomber entre les vases sacrés, rouler sur l'autel et résonner à terre, où le ramassa sur-le-champ la femme inconnue qui ne l'attendait pas, mais qui en avait déjà reçu un semblable par la même voie. Cette femme manifesta sa surprise et sa joie par une pieuse exclamation en l'honneur de la madone, à qui elle attribuait ce mystérieux message : on l'entendait murmurer des oraisons avec une sorte de tendresse, et baiser coup sur coup le marbre des degrés de l'autel.

La porte de la prison s'ouvre. Quatre pénitents noirs, la tête encapuchonnée et les reins serrés d'une corde à gros nœuds, paraissent,

LE GBAIffi INQUISITEUR. 55

entourent Robert et lui font signe de les suivre. Robert veut résister; il leur demande de ({uel droit on exerce sur lui ces violences, quel résultat on espère obtenir d'une si odieose machination; il réclame les noms de ses accusateurs, de ses geôliers, de ses juges; il les menace de sa vengeance» Mais tout est inutile ; il ne peut tirer un seul mot de ces muets et inexorables satellites d'un pouvoir inconnu : on le saisit, on le pousse, on l'entratne.

— Misérables ! criait-il avec désespoir, en regrettant sa prison où du moins il avait trouvé moyen de communiquer avec un être accessible à la pitié et à des sentiments humains, qui que vous soyez, j'aurai justice contre vous ! Comme Français, je puis compter sur la protection de la France et sur celle de son ambassadeur !

Robert, malgré ses menaces, ses injures et ses prières, ne put obtenir aucune parole de ses quatre conducteurs, qui ressemblaient aux pénitents que les confréries envoient aux eondamnés à mort, pour les assister dans leurs derniers moments. On lui fît traverser plusieurs longs corridors voûtés, plusieurs 2 5.

54 LKS CATACOMBES DE BOHE.

grandes salles nues et tristes, qui n*avaieDt pour tout ornement que des crucifix accrochés au mur, et des devises mystiques en latin, peintes dans des cartouches entourés de symboles ecclésiastiques; il jugea donc, à ces indices, qu*il devait être dans un couvent. Enfin on l'introduisit dans une espèce de bibliothèque garnie de poudreux in-folio et d'immenses registres couverts en parchemin; Fameublement de cette pièce consistait en pupitres massifs, en lourdes chaises à dossier sculpté, en tables et en escabeaux de forme antique, le tout fabriqué avec du bois de châtaignier auquel les années avaient donné une éclatante couleur noirâtre. 11 remarqua dans un coin, contre les rayons délivres, un objet voilé d'un crêpe, qu'il eût reconnu pour un tableau, s'il l'eût examiné avec plus d'attention. Mais ces gardiens l'avaient quitté à la porte; il se voyait seul; il courut aux fenêtres pour savoir où il était, pour appeler à son secours, pour s'échapper : des barreaux et des grillages extérieurs protégeaient ces fenêtres, qui d'ailleurs ne s'ouvraient pas. Un éclat de rire lui fit tourner la tête.

Le personnage qui riait ainsi était celui que

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