‹ Les catacombes de RomeChapitre 31 sur 36 · LE GRAND INQUISITEUR · texte numérisé non relu

LE GRAND INQUISITEUR

s'avança vers le grand inquisiteur qui s'était assis sûr le siège le plus élevé comme sur un tribunal, et qui étendit sa canne vers le peintre pour lui marquer une limite qu'il ne devait pas franchir.

— Ne faites point un pas de plus, dit Badolfo avec dédain, si vous voulez que notre entretien s'achève seul à seul...

— Je veux connaître Tauteur du misérable guet-apens dans lequel je suis tombé hier soir... C'est vous !

— C'est moi, repartit Badolfo avec un rire étoufie qui accusait un profond ressentiment satisfait.

— Je veux connaitre l'auteur du traitement indigne qu'on m'a fait subir contre le droit des gens... C'est vous!

— C'est moi, encore moi , toujours moi ! Vous êtes justiciable du saint-office, et je suis le grand inquisiteur de Rome.

— Soyez le diable, si cela vous platt ! mais je suis Français et je n'ai rien à démêler avec vous. Je vous somme de me mettre en liberté sur-le-champ, et je ne vous promets pas de vous épargner les représailles, après un si odieux attentat.

— M. Robert , ^ous souvient-il de ce qui s'est passé entre vous et moi à Toccasion d'une autre personne ? dit Badolfo avec une impudente ironie.

— Osez- vous, sans rougir, rappeler ce qui devrait vous faire mourir de honte et de repentir !

— Vous souvient-il , malheureux , d'avoir levé la main sur moi ; d'avoir frappé le chef de la congrégation du saint-office?...

— Je n'ai frappé, ou plutôt je n'ai chassé qu'un infâme qui voulait, par la menace, par la violence , par la séduction , abuser d'une pauvre fille que je respecte, que j'aime, que j'épouserai sans doute !

— Au pied de la potence, n'est-ce pas ? interrompit Badolfo avec son ricanement sauvage etsataniqne. Une juive!

— Ne me forcez donc pas à me souvenir, quand j'ai la pudeur d'oublier; laissez-moi croire plutôt que le lâche scélérat que j'ai châtié et dont la vie alors m'appartenait, quoique je n'aie pas daigné la prendre, était un autre que vous!.,.

— Croyez ce qu'il vous plaira, mais croyez aussi que vous êtes incriminé par le saint-

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office comme ayant enti^tenu des relations sacrilèges avec une femme juive...

— Tais -toi, monstre! n'insulte pas à la ▼ertu et à l'innocence! n'outrage pas celle qui sera ma femme !

— Incriminé comme provoquant à la débauche par des peintures obscènes, comme favorisant le judaïsme dans la ville sainte... Les témoins et les preuves ne nous manqueront pas : vous serez condamné à faire amende honorable en public et à faire pénitence dans les cellules de l'hôpital des hérétiques convertis. Quant à cette juive, h cette femme de mauvaises mœurs...

— Oii est-elle? s'écria Robertqui pressentit que Seïla partageait son sort : au nom du ciel, apprenez-moi si elle est ici?

— Elle est ici , dit Badoifo avec un air de triomphe. Mais n'espérez plus la revoir, sinon en enfer !

— Eh bien ! je consens à ne jamais publier votre abominable conduite, à ne pas vous perdre! je consens à ne porter aucune plainte contre vous ! à ne réclamer aucune satisfaction ! Oui, je vous pardonnerai, je vous devrai même de la reconnaissance, si vous me rendez

os LB8 CATACOMBES DB BOKB.

Seïla, si vous me (permettez de la voir un moment, un seul moment, par pitié !...

— Voyez-la donc une dernière fois, voyezla telle que vous l'avez vue pour votre malheur ! Levez ce voile noir^

£a bi0Ctt)ltne.

Robert se tourna du c6té que lui indiquait monsignore Badolfo , et il sentit un frisson courir par tout son corps quand son regard rencontra Tobjet couvert d'un crêpe qu'on lui désignait, et qu'il ne reconnut pas d'abord pour un tableau. Il pensa que c'était la tête ou le cadavre de Seïla, et, au lieu d'approcher, il resta immobile à la même place. Mais s'étant rassuré à l'inspection de cet objet voilé, il alla précipitamment le découvrir, et

il se trouva ea face de soa tableau de Suzanne entre les deux vieillards. Quelle fut sa surprise, et, après, son indignation, en remarquant que sa Suzanne qu'il avait laissée, la veille, absolument cachée sous un frottis de noir, en était ressortie nue avec la pose la moins modeste et les formes les plus accusées ! La première pensée qui lui vint à l'esprit fut le soupçon d'une nouvelle infamie de Badolfo pour le déshonorer aux yeux de Seïla ; mais il n'eut qu'à examiner la hardiesse et l'habileté du pinceau qui avait donné à Suzanne un corps presque palpable, et il demeura convaincu que ce beau travail n'avait pu être fait que par Fragonard. Il contemplait en silence le tableau, et il y retrouvait la main de son ami, sans s'expliquer l'intention de cette audacieuse peinture. Les suppositions les plus bizarres lui vinrent à l'esprit, mais aucune pourtant ne lui fut suggérée par un sentiment de défiance ou de malveillance à l'égard de Fragonard.

— Eh bien I que dites-vous de cette peinture? lui demanda malignement Badolfo, qui prenait pour de la confusion Tétonnement du peintre.

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— Qui a fait cela? pourquoi a-t-on fait cela? reprit vivement Robert, qui ue voyait dans le tableau que la nudité de Suzanne.

— Ce n*est pas moi, assurément, et je ne m'attendais pas à vous voir désavouer votre œuvre.

— Je ne désavoue pas ce tableau, mais c'est un ennemi seul qui a pu outrager ainsi la pudeur de Seïla... Si ce n'est point un ennemi, c'est un fou, un artiste inconsidéré, qui s'est livré sur ma toile à un de ces caprices que les grands peintres se permettaient autrefois les uns vis-à-vis des autres. Souvenez-vous de Michel-Ange visitant Tatelier de Raphaël, à la Famésine?... Je n'ai peint de Suzanne que la tète...

— Et le corps?... Vous aviez là un admirable modèle ! murmura Badolfo avec une jalousie contenue.

— Qu'on me rende mes pinceaux et ma palette, je vais effacer tout cela, quoique à regret, car c'est vraiment fort bien peint.

— Vous effacerez auparavant, ou du moins vous changerez la tète d'un de vos vieillards. . .

— Qui vous ressemble autant que l'autre ressemble au P. Alexandre? Oui, je l'efface-

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rai, je la changerai, cette tète, je vous abandonnerai même mon tableau, si vous cesses de. persécuter Seïla...

— Vous vous moquez! repartit le grand inquisiteur en riant plus fort. Le tableau ine convient tel qu'il est, pourvu toutefois que je n'y figure point : vous allez, s'il vous plait, m'6ter de là où je n'ai que faire...

— Je vais plutôt, pour vous contenter et pour me contenter également, mettre en pièces ce fatal tableau...

— Arrêtez ! s'écria le chef du saint>-office qui voulut s'élancer pour sauver le tableau que Robert venait de crever d'un coup de poing. Ah ! monsieur le peintre, il faut que je vous paye mon portrait.

En disant ces mots, Badolfo agitait avec vivacité une sonnette d'argent qui ût accourir les pénitents masqués que Robert avait laissés à la porte de la bibliothèque ; quatre autres qui n'avaient pas encore paru, entrèrent par une autre porte, et le pauvre peintre se vit à la merci de ces huit muets confrères de l'inquisition, qui le saisirent et l'entraînèrent devant l'inquisiteur. Celui-ci faisait entendre par intervalle son rire cruel, et sem-

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blait machiner quelque atroce vengeance que ses dociles agents était tout prêts à exécuter. Robert ne songeait qu'à Seila prisonnière, accusée, et pour comble de malheur, livrée peut-être sans défense à de nouveaux outrages.

— Je ne menace plus, je supplie, dît Robert avec humilité : je vous conjure de faire grâce à cette innocente et malheureuse fille !

— Frères, arrachez-lui ses habits, dit tranquillement Badolfo à ses mystérieux serviteurs, et donnez-lui cent coups de discipline.

Cet ordre inexorable reçut sur l'heure un commencement d'exécution : Robert, malgré sa résistance forcenée et ses cris désespérés, fut dépouillé, en un instant, de sa veste et de sa chemise; on lui attacha les mains en croix sur la poitrine; on lui lia les jambes et on retendit au milieu d'une grande table, où deux fortes cordes l'assujettirent, de manière qu'il ne pouvait faire un mouvement. Il essaya encore d'échapper au traitement barbare qu'on lui préparait, et il fit mille efforts pour présenter son visage indigné à ses bourreaux qui s'armaient, autour- de lui, de fouets à lanières de cuir, et qui se disposaient à frapper.

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— Frères, dit le chef du saint-office, ce déplorable pécheur s'est souillé par un commerce criminel avec une juive, ce qui équivaut à un inceste exécrable. Disons cent Pater et cent^tTO pour sa conversion, pendant que vous frapperez l'un après l'autre et que je compterai les coups, en l'honneur des cent douleurs de notre divin Rédempteur au Jardin des Olives.

Les cris de Robert redoublaient et remplissaient non-seulement la salle où la fustigation devait avoir lieu, mais encore tout le vaste palais du saint-office. Ces pénitents levaient déjà leurs disciplines, lorsque la porte s'ouvrit avec fracas.

C'était Fragonard; ses cris avaient, depuis quelques secondes, répondu aux cris de Robert, mais ils n'étaient point parvenus jusqu'à ce dernier, qui reconnut la voix de son ami, lorsque Fragonard apostropha avec un accent terrible les exécuteurs et surtout leur chef que son apparition imprévue avait interdits. Puis il se hâta, en versant des larmes de pitié et de colère, d'enlever les cordes qui garrottaient Robert. Badolfo eut ainsi le temps de se consulter et de prendre un parti, pen-

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dant que Fragonard dénouait avec ses ongles et avec ses dents les liens du patient, qui put enfin se tourner vers son libérateur et le remercier avec effusion d'un secours presque miraculeux. Leur émotion était si grande, qu'ils se regardaient en pleurant et qu'ils ne s'adressaient que des paroles confuses et entrecoupées. Ils ne songeaient plus au danger qui les entourait encore, car le grand inquisiteur avait ordonné à ses acolytes de s'emparer aussi du nouveau venu et de le conduire en chartre privée.

— C'est toi ! toujours toi, quand on a besoin de toi ! disait tendrement Robert qui n'avait pas repris ses forces épuisées dans la lutte et surtout par la joie de revoir son ami. On t'a donc remis le papier sur lequel je t'ai écrit quelques mots...

— La jolie fille du quartier de la Minerva, tu sais, disait Fragonard avec sa pétulance ordinaire, Nisida vient de me donner ce chiffon de papier : je l'ai questionnée et j'ai su qu'on le lui avait jeté dans la chapelle de l'hôpital des hérétiques convertis. Oh ! il n'en a pas fallu davantage pour que je devinasse le reste; je suis accouru, j'ai quasi forcé la

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porte... Mordieu ! s'écria-t-il en se sentant appréhendé au corps par quatre pénitents, tandis que les quatre autres ressaisissaient Robert à moitié délié.

— Fragonard, as-tu des armes ? demanda Robert en se débattant sur la table avec tant d*impétuosité qu'il acheva de se débarrasser de ses liens.

— Non, mais ces livres ! dit-il en montrant les volumes de la bibliothèque et en commençant à les jeter à la tête de ses adversaires.

Ce plan de défense lui réussit assez bien : il profita de ce que les pénitents encapuchonnés n'avaient pas le libre usage de leurs yeux, pour leur échapper et pour se retirer comme dans un fort à l'angle de la salle ou il se fit un rempart de chaises et de bancs. Robert était parvenu à le rejoindre et ils soutinrent ensemble un siège en règle contre leurs agresseurs qu'ils lapidaient avec des in-folio armés de clous et fermoirs. Badolfo, que les projectiles avaient seul épargné, secouait sa sonnette pour appeler du renfort. Les volumes tombaient autour de lui sans l'atteindre, et ainsi qu'un général d'armée, il excitait ses

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soldats à ne pas reculer devant TeDDemi. Les pénitents, chacun plus ou moins maltraité, n'attaquaient qu'avec mollesse et songeaient même à battre en retraite. 11 y avait dans toute la bibliothèque un nuage de poussière si épais qu'on distinguait à peine les combattants.

— Que se passe-t-il ici? dit une voix grave et îérme qui partait de la porte que Fragonard avait laissée ouverte.

— Ah ! vous venez enfin à notre aide, monsieur l'ambassadeur! reprit Fragonard qui cessa aussitôt de lancer son artillerie de bouquins en reconnaissant la voix de M. de Noriac.

— L'ambassadeur ! répéta Robert à qui la poussière ne permettait pas de voir la personne qui venait d'entrer.

— Vous arrivez après bataille gagnée, monsieur le comte , dit Fragonard en allant à sa rencontre. Pardonnez - moi de vous avoir quitté sans vous en demander la permission. J'avais bien reconnu les cris de Robert et je suis accouru à temps pour l'empêcher d'être battu de verges comme un voleur ou comme un chartreux .Voyez, voyez en quel état on Ta mis!

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— Ce n'est rien , monsieur le comte, dit Robert à demi-nu, dont les bras et les épaules offraient la marque de larges meurtrissures. Merci, oh ! merci, monsieur l'ambassadeur ; grâce à vous , je suis libre et à l'abri des plus lâches violences ; grâce à vous , Seïla...

— Ne parle pas d'elle, interrompit k voix basse Fragonard : son père a égorgé cette nuit le P. Alexandre.

— Mondaio a tué le P. Alexandre ! reprit Robert hors de lui à cette nouvelle. C'est impossible... Mais Seïla est innocente!

— M'apprendrez-vous quelle est cette scène étrange? dit sévèrement M. de Noriac au grand inquisiteur, qu'il connaissait à peine de vue.

— Qui ètes-vous pour m'interroger ainsi? répondit jQèrement Badolfo feignant de ne pas savoir à qui il parlait.

— Je suis l'ambassadeur de France, et je vous invite à m'expliquer l'incroyable con* duite que vous tenez à Tégard d'un Français.

— Je suis, moi, le chef de la congrégation du saint -office, et en cette qualité je ne

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réponds de mes actes qiie devant Dieu et le saint*j>ère«

En parlant de la sorte d'un ton bref et décidé, il ordonna du geste aux pénitents de se retirer, ce qu'ils firent avec une respec» tueuse soumission. r>a salle, jonchée de livres déchirés et de meubles brisés, offrait partout les traces d'une lutte acharnée ; mais les cor^ des et les fouets témoignaient aussi que la résistance avait été légitime, et que Robert s'était vu contraint de repousser la force par la force. Çàetlà, des gouttes de sang prouvaient que l'avantage n'avait pas été du côté du nombre. L'ambassadeur devinait les violences exercées sur Hubert Robert, et l'amitié qu'il avait pour ce jeune peintre ajoutait à son indignation, qu'avait soulevée cet attentat contre la personne d'un Français. Il jeta un regard de mépris à Badolfo et tendit la main à Robert qui la baisa en la mouillant de pleurs.

— J'aurai réparation de cet attentat, réparation éclatante ! dit avec énergie M. de Noriac. Je me rends de ce pas chez le pape.

— M. l'ambassadeur , répliqua Badolfo d'un accent presque respectueux, veuillez donc dire à notre saint-père les choses comme

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elles sont : j'ai été instruit, par des avis charitables, qu'un chrétien vivait en concubinage avec une juive du Ghetto...

— Infâme calomnie ! s'écria Robert avec emportement* Ne croyez pas, M. l'ambassadeur, sur mon honneur, ne croyez pas...

— Silence, Robert ! repartit doucement le comte de Noriac. Laissez M. le chef du saintoffice se justifier.

— J'ignorais que ce chrétien sacrilège fût un Français, continua Badolfo, et pour arrêter le scandale qu'il causait en cohabitant avec une juive, je l'ai fait arrêter par les frères de la congrégation du saint-office...

— Et sans plus ample information, sans jugement, repartit l'ambassadeur, vous alliez le faire battre de verges !

— C'est l'usage du saint-office, Excellence, car il faut mortifier la chair et préparer le pécheur à la pénitence.

— Une autre fois, monsieur, n'outre-passez pas les droits de votre charge, et avant de faire arrêter les gens, avant de les faire fouetter comme des voleurs ou des vagabonds, assurez- vous bien qu'ils ne sont pas sujets de S. M. le roi de France.

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— Monseigneur, dit Robert qui reprenait ses habits à la hâte, encore tremblant de colère et de honte, monseigneur, je vous adjure de ne pas m^abandonner : cet homme exécrable, qui prétend n'avoir obéi qu*à sa conscience et à TEglise...

— M. l'ambassadeur, souffrirez-vous qu'on m'injurie en votre présence? interrompit Badolfo pâlissant et rougissant tour à tour.

— Excusez l'émotion produite par un abus de pouvoir et par un déni de justice, dit M. de Noriac. Robert, songez à qui vous parlez!

— Je parle à un vil séducteur, qui a voulu, par la ruse et la violence, déshonorer une vertueuse fille que j'ai prise sous ma protection et que j'ai défendue contre des attaques insolentes I Voilà la vérité, monseigneur, et je suis victime d'une vengeance que j'ai bien méritée, je l'avoue, puisque c'est à moi que Seïla doit sans doute sa vie et son honneur. Je l'avais sauvée d'abord des atteintes d'un taureau furieux, ensuite je l'ai arrachée à des mains impures !...

— Peste ! tu ne m'avais pas conté cela ! s'écria Fragonard. Quoi! ce vieux satyre!...

76 LES GATACOMBIS D« BOKE.

— Vous avez entendu les calomnies de cet insensé, Excellence! dit Badolfo avec un calme parfaitement joué. Maintenant, veuillez vous retourner, et vous verrez les mêmes calomnies reproduites par la peinture; vous, verrez la même accusation de viol, d^attentat, dirigée contre moi et contre mon complice, le vénérable P. Alexandre ; vous verrez aussi, dans les nudités effrontées de ce tableau, la preuve évidente de la liaison criminelle d'un chrétien avec une juive...

— Je ne vois là qu'un sujet de la Bible, Suzanne entre les vieillards, dit le comte de Noriac, qui ne put s'empêcher de blâmer en secret Robert d'avoir mis en scène le père Alexandre et le grand inquisiteur.

— Les têtes seules sont d'après nature, dit Fragonard; c'est moi qui ai peint d'imagination, à i'insu de Robert, tout ce que les yeux chastes de M. le grand inquisiteur n'ont jamais vu et ne verront jamais, sous peine de damnation éternelle,

— Je l'avoue, dit Robert, je n'ai pas trouvé de plus douce vengeance contre le méprisable imitateur de ces deux vieillards de la Bible , accusés et démasqués par le prophète Daniel.

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— Allez en paix, je vous pardonne en considération de M, l'ambassadeur de France, reprit Badolfo avec la solennité d'un arrêt rendu. Je ne retiens que votre obscène et injurieux tableau qui sera brûlé, s'il se peut, sur le bûcher de votre juive !

— Qu'entends-je ? que voulez-vous dire?

murmura Robert consterne : quel bûcher ? ah ! monsignore, ayez pitié d'elle ï

Le directeur de l'Académie de France venait d'entrer dans la salle où ce débat tirait à sa fin : le désordre qui régnait dans cette salie, la contenance des quatre personnes qui s'y trouvaient, quelques mots qu'il entendit, lui apprirent qu'une scène très-vive venait d'avoir lieu, et il se félicita d'arriver dans un moment de trêve qui lui permettait de rester neutre ou de choisir le rôle de médiateur : un coup d'œil d'intelligence que lui adressa le chef du saint-office fut sa règle de conduite. 11 salua profondément Badolfo et l'ambassadeur; puis, il regarda dédaigneusement Robert et Fragonard, sans rendre au premier son salut et sans pouvoir faire baisser les yeux au second qui soutenait son regard

avec une noble et tranquille fierté. Natoire fit 2 7.

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la grimace en voyant le tableau de Suzanne.

— Monsignore, dit Natoîre au grand inquisiteur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ce matin, et je viens moi-même apporter ma sanction à ce que vous avez jugé à propos de faire dans l'intérêt de notre sainte Église.

— C'est toujours mon zèle pour la religion qui me guide, reprit Badolfo avec un air cafard et béat.

— Je vous approuve, et j'espère que M. l'ambassadeur vous approuvera aussi d'avoir puni les déportements d'un pensionnaire de l'Académie...

— Je désapprouve hautement la conduite qu'on a tenue à l'égard de M. Hubert Robert, interrompit M. de Noriac.

— Ah ! M. le comte ! un jeune homme qui donne l'exemple de tous les vices, qui est en commerce patent avec une juive, qui fait des peintures impudiques, qui s'attaque aux personnes les plus respectables de la cour de Rome !...

— Il faudrait, avant toute chose, que ces imputations fussent prouvées, et le moindre examen les démentirait...

Là DISCIPLINB. 70

— Voyez ce tableau, M. Fambassadeur !

Est*-ce ainsi que les pensionnaires de TAcademie doivent étudier les maîtres ?

— La juive est dans nos prisons, ajouta l'inquisiteur, et son procès, qui s'instruit, révélera d'étranges scandales.

— En conséquence, j'ai déjà écrit à M. l'intendant des bâtiments du roi pour demander l'exclusion des deux élèves de l'Académie...

— Vous vous êtes bien pressé d'écrire, monsieur! s'écria le comte de Noriac, qui n'hésita plus à se séparer entièrement de Natoire. J'écrirai, de mon côté, à M. de Marigny pour lui dire comment les choses se sont passées, et pour lui donner mon avis.

— J'avais à cœur de me justifier, M. l'ambassadeur. Est-ce que M. Fragonard ne se posait pas en accusateur contre moi ?

— Je ne crois point que M. Fragonard ait oublié à ce point le respect qu'il vous doit, M. le directeur. Il s'est ému seulement de l'absence insolite de M. Robert, des bruits sinistres qui circulaient dans la ville...

Et vous voyez ce que valent ces bruits

populaires ! M. Robert qu'on disait tué par les juifs dans le Ghetto...

— Ce n'est pas lui heureusement qui a péri, c'est un moine mendiant, fort estimé et fort aimé à Rome, le P, Alexandre, quia été assassiné cette nuit dans la maison d'un orfèvre juif nommé Mondaio.

— L'assassin étant juif, dit Badolfo, l'affaire ressort du tribunal de l'inquisition.

— Je déplore la mort du vénérable père Alexandre, repartit Natoire en recommandant à Dieu l'âme du défunt.

— Ce digne capucin que le sieur Robert a diffamé avec son pinceau ! ajouta l'inquisiteur montrant le tableau.

— Je confesse que le P. Alexandre n'était pas pensionnaire de l'Académie, dit Fragonard, et qu'on ne l'avait pas donné à garder à M. Natoire.

— Sa Sainteté décidera si j'ai tort de me plaindre et de demander une réparation au nom du roi et de la France, dit le comte de Noriac.

Robert, depuis quelques instants, prêtait une oreille attentive à des cris presque in* distincts que l'éebo lui apportait par intervalles. Il ne les avait pas entendus sans très* saillir, et il n'osait pas encore les reconnaître.

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Il courut se jeter au-devant de l'ambassadeur qui avait pris congé de monsignore Badolfo et du directeur de l'Académie avec une égale froideur. Robert fondait en larmes et pouvait à peine s'exprimer à travers les sanglots qui remplissaient sa voix.

— Je suis bien malheureux, dit-il enfin avec l'élan d'une prière, si vous ne venez pas à mon secours, monsieur l'ambassadeur...

— Vous avez raison, Robert, reprit le comte de Noriac. Vous êtes à présent sous ma sauvegarde, puisque M. le directeur de l'Académie ne veut pas vous protéger : suivez*nous; vous aussi, M. Fragonard, vous logerez à l'ambassade.

— Ce n'est pas pour moi que je vous supplie, monseigneur, s'écria Robert qui écoutait toujours ces cris qu'il n'entendait plus ; c'est pour elle, c'est pour Seïla, c'est pour celle qui doit être ma femme légitime !

— Que puis-je faire, mon ami ? répondit avec bonté l'ambassadeur, elle n'est pas Française, elle est juive...

— Elle est chrétienne ou elle va le devenir, puisque je lui ai promis de l'épouser !

— Juive ou chrétienne, il n'importe guère.

dît Badolfo : elle est complice de son père dans le meurtre du padre Alexandre.

— Elle, grand Dieu ! elle, complice d'un meurtre! Il faut être bien lâche ou bien aveugle pour lui imputer un pareil crime ! C'est le P. Alexandre qui l'a ramenée hier soir au Ghetto et qui sans doute lui en a fait ouvrir la porte...

— Et par reconnaissance, elle a conduit le pauvre padre dans un coupe-gorge oii l'attendait le martyre !

— Je proteste contre cette nouvelle infamie; je me rends caution de l'innocence de Seîla, je consens à être moi-même condamné comme son complice si on la trouve coupable !... Au nom du ciel, M. l'ambassadeur, ne la laissez pas à la discrétion de l'homme qui a tenté déjà de la séduire et de l'outrager !

Dans ce moment, des cris perçants éclatèrent hors de la salle, et Seila, les cheveux épars, les vêtements en désordre, pâle, effarée, apparut poursuivie par les pénitents masqués, qui la ressaisirent sous les yeux de Robert. Celui-ci voulut s'élancer vers elle, mais l'ambassadeur le retint par la main et lui ordonna de le suivre. Seïla tendait les

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bras à son amant et continuait à jeter des cris lamentables. On remit une lettre fermée du sceau de la congrégation de justice à Badolfo qui rompit le sceau et dit solennellement, après avoir lu :

— Mes frères, prions pour l'âme du révérend padre Alexandre, capucin indigne, gardien du couvent des capucins de Tivoli, assassiné cette nuit dans le quartier des juifs par Torfévre Mondaio et sa Glle Seïla, en haine de notre sainte religion. Rendons grâces à Dieu qui a fait découvrir le crime et qui nous livre les meurtriers pour que bonne et haute justice en soit faite !

— Mon père est innocent ! s'écriait la Glle de Mondaio en s'efforçant de rejoindre Robert : le j)adre Alexandre est sorti sain et sauf de notre maison, je le jure par la mémoire de ma mère, devant le Dieu des juifs, devant le Dieu des chrétiens !

!3ngote0ee«

La nouvelle de la mort du P. Alexandre avait produit une sorte de stupeur par toute la ville : il n'y eut pas d'autre sujet de conversation durant toute la journée du vendredi saint. La populace, qui connaissait le moine défunt pour avoir reçu souvent sa bénédiction lorsqu'il passait dans les rues de Rome, aurait souhaité le venger en mettant à feu et à sang le Ghetto. Mais le cardinalgouverneur envoya des carabiniers pour proâ 8

téger les juifs, ainsi que leur quartier, qu*on commençait à envahir, le fer et la flamme à la main. Quelques victimes, massacrées, foulées aux pieds, déchirées en lambeaux, jetées dans le feu et accrochées au gibet, avaient assouvi la première fureur de ce peuple que le fanastisme religieux pousse toujours aux plus grands excès, et qui devient féroce, sanguinaire par piété. Après ces horribles exécutions accompagnées d*épisodes bouffons et de paroles facétieuses, la foule abandonna la voie publique pour se répandre dans les églises, pour visiter les chapelles ardentes et les sépulcres, représentations plus ou moins édifiantes du tombeau du Christ, et pour pratiquer ses dévotions. Plus d'un Romain qui avait frappé de grand cœur sur le juif mort ou vivant, avec l'idée de gagner des indulgences, allait en gagner d'autres plus honnêtement, en montant à genoux la scaia santùy qu'on dit être l'escalier de la maison de Pilate, et en baisant la colonne sur laquelle était posé, dit la légende , le coq qui chanta quand saint Pierre eut renié trois fois son divin maître.

Robert passa le reste de ce jour-là en

proie il un désespoir qui fit craindre pour sa raison et pour sa vie. Fragonard ne le quitta pas et lui prodigua les plus tendres soins. Savoir Seïla à la merci de Badolfo et en même temps là savoir impliquée dans une accusation capitale, c'étaient là pour Robert deux sources de larmes et de terreurs. Il se demandait alternativement si sa maltresse lui serait rendue déshonorée, ou s*il devait la perdre sur un échafnud. A chaque instant, il se levait en bondissant; il demandait à grands cris qu'on lui donnât des armes ; il appelait Seïla , il menaçait Badolfo ; il maudissait l'ambassadeur de France, qui lui avait refusé de prêter assistance à' Seïla ; le directeur de l'Académie qui avait encouragé les rigueurs du saint-oflice ; Mondaio, qui avait attaché à son sort sa fille innocente ; Fragonard luimême, qui ne l'avait point aidé à sauver cette malheureuse victime. Mais il s'accusait aussi plus que tous : c'était lui qui avait causé la mort du P. Alexandre : en retenant Seïla chez lui après l'heure du couvre-feu, en exposant le moine à entrer avec elle au Ghetto, en excitant la vengeance d'un père irrité. Ces pensées achevaient de l'accabler, et il supplia son

ami de le délivrer de la rie qu*il avait prise en horreur. Il criait, il pleurait, il se tordait les mains, il s'arrachait les cheveux. Les pa* rôles consolantes de Fragonard étales soins de son active amitié calmèrent par degrés l'exaltation de ce cœur et de cet esprit malades. Robert, épuisé de fatigue, unit par s'engourdir dans une douleur silencieuse qui aboutit à un sommeil sans rêves. Fragonard veilla la nuit entière auprès de lui.

Le leodemain matin, quand il s'éveilla encore accablé de cette lassitude morale et physique qui ne se fait sentir qu'après un temps de repos, il avait recouvre la puis* sance du raisonnement et de la réflexion : il était calme, quoiqu'il comprit mieux que la veille toute l'amertume de sa position. Il ne doutait plus que l'innocence de Seïla et même celle de son père ne rejaillissent de l'enquête judiciaire à laquelle donnerait lieu le meurtre du P. Alexandre, et cette inno* cence ne lui laissa pas un doute , quand Fragonard lui eut dit que, suivant les apparences, le capucin avait été immolé comme un holocauste pour célébrer la Pàque judaïque; mais il fut toujours péniblement affecté.

àNGOISSES. 89

en se rappelant que'Seïia était pritonnière de Badolfo et que ce misérable pouvait avec impunité exercer sur elle les plus infâmes violences. Il voulut aller chez monsignore Nardi pour connaître les détails de Tenquéte et la marche des procédures : il apprit combien de preuves matérielles et presque irrécusables s'élevaient contre Mondaio et contre sa ûlle ; il apprit aussi en frémissant que Tinstruction de l'afifaire avait été déférée au saint-office, à cause de la qualité des accusés qui étaient tous deux juifs. Depuis la veille, les pièces du procès étaient dans les mains du grand inquisiteur ; Mondaio et Seïla, dans les prisons du saint-office! Il ouvrit son cœur au juge instructeur de la congrégation de justice et il lui avoua les motifs qu'il avait de craindre quelque lâche entreprise de Badolfo sur Seïla. Monsignore Nardi s'étonna de ces soupçons, les traita de visions ridicules, et annonça au jeune peintre que le chef du saintoffice venait d'être chargé par le pape de Relire VéUvation du corps de sainte Valère trouvé dans les catacombes. De là, longue digression archéologique du prélat sur les catacombes de Rome, sur leur origine, leur 2 8.

90 LEfl CATAC0HBI8 DK aOMI.

histoire, leârs sépultures. Robert n'écoutait ni ne répondait : il était atterré ; il ne voyait que deux issues à cet affreux procès : ou la condamnation et le supplice de Seïla, ou Toutrage et le déshonneur de cette infortunée.

Il était encore là , ne sachant à quelle détermination s*arréter, quand le barbier Baretti vint en courant faire la barbe de monsignore Nardi. Quoiqu'il se dit plus pressé qu'à l'ordinaire, il ne laissa pas que de parler beaucoup et de répéter les bruits du jour. Robert dressa l'oreille et ne perdit pas un mot de ce soliloque rempli de mensonges et de médisances, car il était question de l'assassinat du P. Alexandre. Les custodes de la porte San- Lorenzo disaient avoir vu passer le P. Alexandre deux heures avant minuit ; il sortait de la ville et paraissait seul. Une Glle d*oêieria ou d'auberge déclarait que, vers la même heure, en regardant par la fenêtre pour demander qui frappait en bas, elle reconnut le P. Alexandre qui marchait accompagné d'un homme ; elle l'avait dit à deux carabiniers qui s'arrêtèrent pour boire un pot de vin d'Orvieto^ en retournant coucher à Palestrioa.

Une autre femme, qui attendait son mari^ avait aperçu aussi dans la soirée le P. Alexandre avec un porteur de lanterne.

— Si le P. Alexandre, s'écria Robert, était dans les rues et s'il est sorti de la ville ce soir-là, il n'a donc pas été tué cette même nuit dans le Ghetto, dont les portes sont fermées au coucher du soleil? A-t- on interrogé le portier?

— Il est 'mort cette nuit-là, répondit le barbier, et nous l'avons brûlé le lendemain comme un pourceau de juif qu'il était. Quant à son fils, il a été touché de la grâce, et nous le baptisons aujourd'hui, samedi saint, à Saint-Jean in fonte.

Là-dessus, Baretti s'étendit sur la cérémonie de ce baptême qui a lieu chaque année en commémoration d'un miracle, dit-il, par lequel le législateur des Hébreux, Moïse, se leva de son tombeau pour venir à Rome se faire baptiser, deux mille ans après sa mort. Il raconta ensuite que monsignore Badolfo lui avait fermé sa porte le matin même, parce qu'il se préparait par des jeûnes et des macérations à descendre dans les catacombes pour y chercher un corps saint que le pape avait

nommé sainte Valère, quoique ce fût un martyr, et non une sainte, ajouta-t-il d'un air capable.

— Bon, vas-tu en apprendre à Sa Sainteté? dit gaiement le prélat. Où as-tu deviné le sexe de ce corps saint?

— Monsignore, les bons ouvriers de la confrérie des catacombes le savent bien, repartît gravement le barbier : tous les corps saints qu'on découvre les jours impairs sont des saintes , tandis que ceux des jours pairs. ••

— Mais qu'auraient-ils fait du cadavre du P. Alexandre, après l'avoir tué ? interrompit tout à coup Robert, que celte objection frappa d'une lumière soudaine et qui l'opposa comme un déû à toutes les preuves qu'on avait rassemblées.

— Excellence , dit le barbier qui ne restait jamais court, c'était la Pàque des juifs, et ils ont mangé le bon padre en guise d'agneau.

— En efiet, nous n'avons pas retrouvé le cadavre, répliqua l'auditeur de la Rote à qui cette objection avait semblé moins lumineuse qu'à Robert. On le retrouvera peut-être dans

une cave ou dans un égout ; mais si on l'a mangé. ••

— Mangé ! s'écria Robert en haussant les épaules : ce n'est pas un prélat instruit et éclairé comme vous Télés, monsignore Nardi, qui peut ajouter foi à ces contes de bonnes femmes! Les juifs de notre temps ne sont plus ceux du moyen âge et ils n'ont pas plus envie de manger un chrétien que vous et moi de manger un juif. Il est même, parmi les juifs, des esprits élevés , des cœurs sensibles. ••

— Gela n'empêche pas, reprit Baretti avec obstination, que nous avons retrouvé les os du padre Alexandre dans les cendres du foyer.

— Oui, dans la cuisine de la maison des accusés, ajouta monsignore Nardi, j'ai constaté que des chairs animales et des ossements avaient été brûlés ; quelques-uns même , à demi consumés, ont pu être recueillis... 11 y a des preuves presque certaines.

— J'admets que le juif Mondaio ait tué le P. Alexandre, répliqua Robert : nous ignorons encore ce qui s'est passé entre eux, une querelle, une rixe... Mais la fille de Mondaio ne saurait être complice ni responsable des

faits dé son père ; c'est impossible ! impossible !

— Elle en aura été seulement témoin, et, dans ce dernier cas, elle mérite d*étre punie comme non-révélatrice. Sa peine ne sera point aussi grave que celle du père qui doit être pendu ou bràlé. Elle a, d'ailleurs, quelques autres comptes à régler avec la congrégation du saint-o£Qce, qui l'avait fait arrêter avant que l'assassinat fût connu. Vous prenez donc bien intérêt à elle ?

— Intérêt à elle l murmura Robert avec émotion et les larmes aux yeux. Je donnerais mon sang pour la sauver !

— Prenez garde, monsieur Robert : vous oubliez trop qu'une juive doit rester étrangère à un chrétien, du moins à Rome, et que ce serait mal recommander l'accusée auprès du tribunal du saint-office que de vouloir la sauver, comme vous dites, au prix de votre sang.

— M. Robert est Français, objecta le barbier malicieusement, et la galanterie française ne demande pas à une jolie fille si elle est juive ou non.

— Juive, elle ne le sera pas longtemps, et

s*il faut la rendre chrétienne poar la tirer des mains de l'inquisiteur, je m'en charge.

— Vous avez donc un grand pouvoir sur elle! remarqua roonsignore Nardi. Mais je doute que l'on vous permette de communiquer ensemble...

— Quoi I vous pensez qu'on m'empêchera de la voir dans sa prison ? Vous • même ne m'accorderez-vous pas cette grâce?

— Oui, si elle dépendait de moi; mais elle ne dépend que du chef de la congrégation du saint-offîce, et, selon les usages de l'inquisition, personne, fût-ce un prince ou un cardinal, n'est admis à visiter un accusé sans l'autorisation expresse du grand inquisiteur, sinon en sa présence. Vous trouverez à cet égard des détails curieux dans le Manuel des inquisiteurs...

— Je ne suis ni prince ni cardinal, dit Baretti à l'oreille du peintre, mais je me fais fort, moi, de vous ouvrir la prison de votre belle.

— Toi ! tu pourrais ?. . . repartit vivement Robert à qui un geste du barbier ferma aussitôt la bouche.

— Excellences, je vous souhaite joie et santé. Voici l'heure du baptême du juif à

Saint-Jean, et cette fols ce n'est pas ud juif qu'on baptise, c'est plus qu'un païen, c'est Marco, le custode du Ghetto, le fils du vieux Gapricola, que nous avons si gaiement brûlé hier. Oh ! il y aura foule, à cause du catéchumène qui est bien le plus hardi coquin de toute la juiverie, et qui s'en ira faire amende honorable, pieds nus, aux sept basiliques. N'y viendrez-vous pas , Excellence, dit-il à Robert?

— Sans doute, répondit machinalement Robert, j'y vais... L'abbé de Saint-Non, qui était hier à la villa Adriana, m'a donné rendez-vous.

— Dites de ma part à l'abbé de Saint- Non, répliqua le prélat antiquaire, que je suis tout prêt maintenant à faire avec lui une promenade dans les catacombes. Vous serez des n^ très si vous voulez, M. Robert.

— Oui! comptez sur moi, dit-il machinalement en prenant congé de monsignore Nardi et en se hâtant de suivre le barbier.

— Excellence, je songe aux moyens de tenir ma promesse, lui dit Baretti qu'il avait rejoint ; mais vous ne me dénoncerez pas...

— Te dénoncer ! s'écria le jeune Français

en lui glissant dans la main le reste des pièces d'or que Fragonard avait empruntées à l'abbé de Saint-Non.

— Merci, Excellence ; je vois que je puis me fier à vous comme vous pouvez vous fier à moi ; je suis tranquille....

— Ce n'est là qu'une première preuve de ma reconnaissance, et si j'étais plus riche... ! Mais grâce à mon travail et grâce à mes amis, je trouverai de quoi te récompenser dignement. Dépéche-toi donc de me conduire au- }n*èsde cette jeune fille qu'on accuse si injustement...

— Ah ! patience, signore ! il n'y faut pas •songer aujourd'hui, ni demain, puisque c'est le jour de Pâques...

— Ni demain ! tu n'as donc point, comme tu t'en es vanté, un moyen sûr de m'ouvrir la prison de Seî'Ia?

— Baretti ne se vante jamais de ce qu'il ne peut faire, répliqua le barbier avec une fierté comique. Chaque chose en son temps, Excellence : les petits pois ne mûrissent pas en toute saison et l'on ne doit pas couper son blé en herbe. Aujourd'hui je combine mes plans et prépare les voies ; demain, jour de Pâques,

98 LES CàTàCOHBES DE BOME.

je ne m'occupe que de mes devoirs de bon chrétien et vais recevoir la bénédiction da saint-père.

— Mais Seïla, quand la verraî-je? hier je ne Tai pas vue ! aujourd'hui et demain, je n'aurai pas même de ses nouvelles!...

— Et après-demain , lundi de Pâques, quoique ce soit encore grande fête à Saint- Pierre, je vous prends par la main et je vous mène tout droit. . .

— Dans sa prison ? Parles-tu sérieusement? ne promets-tu pas plus que tu ne peux tenir? Et comment parviendras-tu...?

— C'est mon affaire!... Jurez-moi seulement que vous n'entreprendrez rien contre notre divine religion avec cette hérétique?

— Je te jure de t'apporter cent écus romains , ou plutôt de te les remettre au sortir de la prison... Mais s'il est si facile de pénétrer jusqu'à l'infortunée victime d'une erreur ou d'un complot, serait-il donc si difficile de la délivrer?...

— Que je prête les mains à la délivrance d'une juive? Jamais, Excellence, jamais, quand je devrais faire la barbe à dame Fortune !

— Elle n'est point coupable, je t*assure, et de plus, elle est aussi bonne chrétienne que toi ; du moins elle le deviendra.

— Ce serait là, je l'avoue, une considération, une exception... Mais non, je ne veux me brouiller avec personne et surtout avec le saint-office. Vous verrez votre juive et vous lui parlerez. Excellence ; ne m'en demandez pas davantage.

— Après demain ! que d'inquiétudes, que de tortures, en attendant ! A quelle heure la verrai-je? dois-je aller à ta boutique ?...

— Non. Trouvez- vous à la troisième heure du jour, sur la place de Saint- Pierre, vers la porte du Vatican... Coraggio, signore ! n'ayez pas la bourse vide surtout ; et pour mieux réussir dans vos desseins, portez votre offrande à quelque puissante madone, celle des Augustîns par exemple. C'est elle qui fait à Rome les plus beaux miracles... Adieu, Excellence, je cours voir baptiser mon juif !

£t baptême bu piif.

Le baptême du juif y qui est certainement une allégorie à la conversion générale des juifs prédite dans les évangiles, a lieu, de temps immémorial , au baptistère de Saint- Jean-de-Latran , nommé Saint-Jean in fonte. Ce baptistère, où Constantin fut baptisté luimême, suivant la tradition, n*a plus d'autre destination, depuis des siècles, que de servir à la cérémonie du samedi saint. C'est une magnifique église, attenant à l'église Saint- 2 9.

Jean-de-Latran, mais n'offrant que des proportions très-exiguês auprès de celle immense basilique. L'édiûce est de forme circulaire avec une coupole soutenue par deux rangs superposés de colonnes ; ces colonnes , au nombre de huit , sont de sculpture antique au premier rang , et de marbre blanc au second. Les entablements sculptés que supportent ces colonnes ont été pris dans quelque temple païen. Toutes les murailles sont couvertes de peintures de différentes époques et de différents styles, représentant la vie de saint Jean-Baptiste : les fresques les plus remarquables sont celles d'Andréa Sacchi. Il ne reste donc que bien peu de traces de l'ancien baptistère de Constantin, ruiné et dépouillé par les barbares, restauré et enrichi par les papes Grégoire Xlli et Urbain Vill. On voit encore les fonts baptismaux de l'église primitive : c'est une vasque antique de marbre vert, placée au milieu d'une espèce de bassin pavé de marbre de diverses couleurs et entouré d'une balustrade.

Une foule considérable de peuple s'était portée dès le matin aux alentours de Saint- Jean in fonte, quoique cette petite église ne

puisse pas contenir plus de quatre ou cinq cents personnes, et que les places soient réservées aux étrangers de distinction munis de billets. Mais le bruit s'était répandu que le néophyte, après avoirreçu le baptême, irait, tète et pieds nus, couvert d^une chemise de laine blanche, faire le grand pèlerinage des sept basiliques, c'est-à-dire visiter successivement les églises de Saint-Jean-de-Latran, de Saint-Paul hors des murs, de Saint-Sébastien, de Saint-Laurent, de Sainte-Marie Majeure, de Sainte-Croix en Jérusalem et de Saint- Pierre, qui sont éloignées de trois lieues les unes des autres.

La grande porte qui regarde la place du palais de Latran restait fermée; mais une autre porte était ouverte dans l'intérieur du couvent qui dépend de la basilique et donnait issue dans 1 église de Constantin. On s'écrasait à cette porte, avec des cris et des injures que la sainteté du lieu ne réprimait pas. Les étrangers, moins nombreux pourtant à cette époque, se montraient fort curieux de voir ce baptême, comme si c'eût été un spectacle profane ^ et le clergé romain, qui est accoutumé à cet empressement de curiosité

104 LIS GATAG0HBB8 DB KOMB.

dans left cérémonies du culte catholique, favorisait l'introduction des dames, et les faisait placer autour de la balustrade des fonts baptismaux. Le tumulte régnant dans l'assemblée ne ressemblait guère aCi prélude d'une cérémonie religieuse.

Parmi les assistants privilégiés, on remarquait Nisida, vêtue de ses plus riches habits et parée de tous ses bijoux : sa toilette seule avait un air de fête, car sa physionomie pâle et défaite exprimait un amer découragement, et des larmes luisaient au bord de ses paupières. A chaque instant elle levait les yeux du c6té de l'oratoire du pape Saint-Hilaire, par lequel le néophyte chrétien devait entrer environné des chanoines de Saint-Jean-de- Latran; puis, elle baissait la vue aussitôt et reprenait sa prière interrompue, en serrant les grains de son chapelet dans sa main tremblante. C'était la seule femme présente qui portât le costume romain, et elle avait obtenu la faveur d'assister au baptême de Marco, parce que Marco avait exigé qu'elle en fût témoin. Son costume aux couleurs éclatantes, sa beauté caractéristique, et plus que tout, son émotion et sa tristesse, attiraient les re-

t.1 BAPTÈHI SU juir. 105

gards et provoquaient bien des commentaires, sans qu'elle daignât y prendre garde. On ne tarda pas à savoir qu'elle représentait la fa* mille du juif qu'on allait baptiser, et Ton augura, de sa contenance pieuse et recueillie, qu'elle s'intéressait vivement à la conversion de cet hérétique.

Richard de Saint-Non, qui arrivait de la villa Adriana où il n'avait point appris la mort du P. Alexandre, envoya son domestique mettre leurs chevaux à l'écurie et se rendit sur-le-champ au baptistère, avant que la cérémonie fût commencée. Il ne put trouver place dans l'enceinte circulaire du rez-de-chaussée et il monta dans la galerie supérieure, grâce à l'entremise d'un chanoine de ses amis. Il y était à peu près seul, et il se mit en devoir de dessiner la scène qu'il avait sous les yeux. Un demi-silence s'était établi parmi les spectateurs pressés les uns contre les autres : quatre soldats suisses portant l'uniforme bariolé des lansquenets du seizième siècle, ouvraient avec peine, à travers la foule compacte, un étroit chemin à la procession du catéchumène, composée de douze chanoines en robes de lin blanc et de quatre enfants de chœur avec la

lOC LES C&TACOHBIS DE ROHB*

croix, le livre des Evangiles, la patène et Teneensoir. L'archidiacre de Saint-Jean, en habits pontificaux, la mitre épiscopale sur la tète et la crosse à la main, pour rappeler que le pape saint Sylvestre avait baptisé l'empereur Constantin dans cette même église quinze siècles auparavant, marchait à c6té du néophyte qu'il tenait par la main pour le présenter au baptême. Celui-ci n'avait pas d'autre vêtement qu'une tunique de laine blanche , à larges plis, tombant jusqu'aux talons et laissant à découvert la poitrine et les bras. Un voile épais, de lin blanc, jeté sur sa tête nue et rasée, lui enveloppait tout le corps et traînait à terre. Derrière lui, deux prêtres portaient les saintes huiles et les linges bénits. L'abbé de Saint-Non esquissait rapidement l'ensemble et les détails de cette touchante cérémonie.

Quand le clergé, qui formait la procession, fut descendu près des fonts baptismaux avec le catéchumène, ce dernier, toujours voilé, se mit à genoux devant Tarchidiacre que les chanoines débarrassaient de sa mitre et de sa chasuble d'or, pour lui ceindre la tête d'un linge et pour le revêtir d'une chape blanche

brodée d'argent. On fît avancer le parrain et la marraine , qui avaient été choisis par le pape lui-même dans les familles princières de Rome. Le juif était encore prosterné sur le pavé de marbre, et Ton n'avait pas vu son visage. Le silence régnait enfin dans l'assemblée, sans autre interruption que les sanglots étouffés de Nisida, qui priait avec ferveur à demi-voix, et qui se frappait la poitrine comme une pénitente.

— Mes très-chers frères en Jésus-Christ, dit l'archidiacre en s'adressant à l'assistance, nous vous conjurons de prier pour l'àme d'un saint martyr, pour le révérend padre Alexandre, gardien du couvent des capucins de Tivoli, cruellement assassiné par les juifs dans la nuit du jeudi saint. Nous allons dire un De profundis en mémoire du vénérable défunt.

Le catéchumène avait tressailli sous son voile : l'abbé de Saint-Non remarqua seul ce tremblement qu'il attribuait à une émotion bien naturelle dans un pareil moment. Les sanglots de Nistda redoublèrent pendant le De profundis qu'elle répétait à voix basse en même temps que l'archidiacre et son cierge.

108 LES CATàGOHBXS DX BOHX.

Baretti, qui venait seulement d'arriver et qui se trouvait en retard contre son habitude, ne voyant aucune place à prendre autour de la balustrade, aperçut en haut Richard de Saint- Non qui dessinait, et s'empressa d'aller le rejoindre.

Saint-Non ne pouvait en croire ses oreilles : il cherchait à se persuader qu'il avait mal entendu le nom du P. Alexandre, ou du moins que la victime des juifs n'était pas le digne capucin qui devait l'avant -veille au soir l'accompagner jusqu'à Tivoli. Le crayon restait immobile dans sa main, et il ne se sentait plus le courage de s'en servir.

— Est-il vrai? est -il possible? dit-il au barbier qui regardait le dessin commence et lui accordait un signe tacite d'approbation. Le P. Alexandre, notre P. Alexandre, est mort? Il a été assassiné par les juifs? par les juifs !

— Rien n'est plus vrai malheureusement.

Excellence, répondit Baretti, et l'on a craint d'abord que ce fût votre ami M. Robert...

— On a craint , dis-tu , que Robert fût assassiné aussi ? Hugues Robert, qui demeure avec moi au Pincio? le peintre?

lE BAPTÊME DD JDIF. 109

— Est-ce qu'il y en a deux ? Je parle du vôtre, un brave jeune homme à qui je vais rendre un joli service, et qui le payera bien.^..

— Mais que me racontes-tu là? qu'il a failli être assassiné avec le P. Alexandre? et par les juifs?

— Par les juifs. Oh ! les juifs sont trèsfriands du sang des chrétiens; ils le boivent comme si c'était de l'orviéto ou de l'aléatico.

— Quelles sottises me débites-tu ? Quand donc le P. Alexandre aurait-il été tué? Je l'ai vu hier; non, avant-hier...

— £h bien ! c'est pendant la nuit que les juifs l'ont tué, le bon padre, qui est allé tout droit en paradis.

— Pendant la nuit du jeudi au vendredi? Mais où ce crime a-t-il eu lieu ? Qui l'a commis? Pourquoi?

— Excellence, je n'y étais pas. Cependant, il parait que ces enragés ont fait rôtir le saint homme et Tout mangé...

— Oh ! quelle cnormité ! s'écria Saint-Non qui se remit à dessiner en haussant les épaules; je ne savais pas que les juifs fussent anthropophages ! on fera bien de les baptiser

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