‹ Les catacombes de RomeChapitre 33 sur 36 · LB BAMÊHE DD JUIF · texte numérisé non relu

LB BAMÊHE DD JUIF

— Ne me trompé-je pas ? c'est une morsure qu'il a au bras gauche ? oui, une morsure à peine cicatrisée !

— Il se sera battu avec quelque chien enragé ! mais demain, grâce au baptême, sa plaie sera guérie radicalement...

Richard de Saint-Non n'écouta pas davantage les réflexions du barbier qui s'étonnait seulement que Marco fût allé faire faire son portrait dans la campagne de Rome au milieu de l'orage, deux jours avant son baptême. Saint-Non s'était empressé de descendre pour se rapprocher du juif et pour s'assurer encore de l'identité du personnage, lorsque son domestique, qui avait fini par pénétrer dans l'église, l'appela d'une voix tremblante et lui montra du doigt le catéchumène, sur la tète duquel on versait l'eau sainte.

— Monsieur , c'est lui , disait Pierre en sentant renaître ses terreurs de l'avant- veille. Le voleur, l'assassin, le brigand !

— Tais-toi! répondit Saint-Non, qui d'un geste impérieux lui imposa silence : nous avons devant nous le meurtrier du P. Alexandre.

— J'en étais sûr ! ce scélérat venait de

114 LES calTâcombes de boue.

commettre un crime! il avait du sang aux mains, je l'ai bien vu ?

— Pourquoi ne me Fas-tu pas dit? Je Taurais arrêté.

— Arrêté? Il nous eût tués tous deux, monsieur. Voilà ce que nous y aurions gagné. Vous pensez donc que c'est lui...

— Qui a tué le malheureux capucin, pour le voler. Te souviens-tu de ce sac d'argent qu'il avait sur l'épaule?

— Si je m'en souviens ! je crois le voir encore... Oui, mais n'en parlez pas surtout, monsieur, on nous tuerait aussi ! Ces gens-là ont toujours des complices, et d'ailleurs celuici jest juif : or, les juifs se soutiennent tous entre eux.

Le baptême était achevé, et Nisida, pénétrée de reconnaissance et de bonheur, pressa les mains de Marco dans les siennes, en pleurant. Le juif, que ce long et pénible cérémonial avait irrité, voulait s'y soustraire et s'en aller tout de suite avec sa maîtresse; mais celle-ci lui rappela ses promesses, aGn de le décider à commencer sur-le-champ le pèlerinage des sept basiliques, et elle eut assez d'empire sur ce caractère indomptable

pour obtenir ce qu'elle désirait. Ce nouveau succès accrut son amour, et elle oublia enfin un instant que Marco était coupable d'un crime qu'elle ignorait et qu'elle se réjouissait d'ignorer: elle se persuadait dans sa dévotion mal éclairée que ce crime venait d'être lavé dans les eaux du baptême.

— Cher Marco, lui dit-elle avec exaltation, quand tu seras fatigué, tu t'appuieras sur moi ! \b ! maintenant que te voilà baptisé et chrétien, je suis prête à t'épouser ! . . . Mais hélas ! le bon padre Alexandre ne nous mariera pas ! La grande porte du baptistère roule sur ses gonds, et le peuple qui stationne depuis le matin autour de Saint -Jean- de -Latran pousse une immense acclamation h l'aspect du juif converti qu'on voit sortir de l'église environné de saintes femmes en prière, portant des cordiaux pour lui donner des forces dans son pèlerinage. Nisida l'accompagne d'un air triomphant qui semble dire : << C'est moi, moi seule qui ai fait ce chrétien ! » Tout à coup l'abbé de Saint-Non écarte la foule qui se presse et se heurte en tous sens pour voir le nouveau baptisé et pour toucher ses vêtements sanctifiés.

116 LES GATAC0HBE8 Dl EOMK.

— Avant-hier soir, dit-il d'un ton ferme à Marco qu'il arrête au passage et qu'il scrute du regard, avant-hier soir, vous avez vu le P. Alexandre.

Marco ne répond pas et baisse les yeux ; Nisida tressaille et attend ; la foule s'agite et s'indigne.

— Nous étions dans la campagne de Rome, sous la voûte d'un aqueduc, continue Saint- Non épiant les émotions' du juif sur son visage. Vous m'avez déclaré que vous veniez de là part du P. Alexandre, et cette nuit le P. Alexandre a été assassiné.

— Ce n'est pas moi [... reprit sourdement Marco, qui juge aux murmures des assistants que l'opinion générale lui est favorable.

— Ce n'est pas vous ! réplique Saint-Non, ouvrant son album et montrant le portrait sur lequel Nisida jette un regard effaré.

— C'est toi, Marco ! dit-elle avec défiance et colère ; toi, la nuit, dans la campagne de Rome! tu avais vu \epadre Alexandre!

— Je ne m'en souviens pas, grommelle-t-il entre ses dents, en essayant de poursuivre sa route.

— Et ces cris plaintifs que j'ai entendus?

U BAPTftlE DU JUIF. 117

ajouta Saint-Non, n*étaient-ce pas ceux du P, Alexandre?

— Laissez-le, cessez de l'injurier! répétait-on autour d'eux ; c'est un saint converti ! Vous vous trompez, ce n'est pas lui !.. . Vous le prenez pour un autre!... Vous devriez plutôt vous mettre à genoux et remercier Dieu de cette grande conversion!... Allez, vous êtes un Français : on le voit bien à votre impiété!... Retirez-vous, ou sinon!... Vous ne croyez donc pas en Dieu, monsieur le Français?...

— Et cette blessure ? insista courageusement Saint-Non en lui saisissant le bras, n'est-ce pas votre victime qui vous a mordu, malheureux, en essayant de se défendre pendant que vous la frappiez? Et ce sac de cuir rempli d'argent, qui sonnait sur votre épaule, n'est-ce pas celui dans lequel le P. Alexandre avait ramassé une quête pour son couvent?

— Jésus Maria ! ayez pitié de, nous ! s'écria Nisida en s'éloignant avec horreur, c'est l'assassin du padre Alexandre !

Elle disparut avec des cris et des gestes de désespoir. Marco tourna la tète pour la voir encore, pour la rappeler p^jutrétre; et ses

yeux se mouillèrent de larmes. Mais les spectateurs de cette scène ne l'avaient pas comprise et ce qu'ils avaient ouï des accusations de Tabbé de Saint-Mon leur paraissait de ridicules et méprisables calomnies. Le calme du juif acheva de les convaincre de son innocence, et ils s'élevèrent alors avec un zèle fanatique contre le scandale causé par un Français. Cette disposition des esprits ne fit que se propager dans les masses, et peu s'en fallut que Saint-Non ne courût le danger d'être poursuivi à coups de pierres. Ce fut Marco qui le sauva en se hâtant de s'éloigner de lui sons prétexte de continuer le pèlerinage qu'un grand nombre de fidèles accompagnèrent en récitant des prières et en chantant des cantiques.

Le cortège du juif baptisé, grossi de toutes parts, débouchait sur la place de Sainte-Marie- Majeure, 011 Marco allait faire la première station de son pèlerinage : l'amant de Nisida n'était préoccupé que de la disparition de sa maîtresse, et il maudissait tout bas la contrainte qu'il subissait en accomplissant cet éternel pèlerinage. Ses pieds nus étaient déjà en sang, et il ne s'en apercevait pas plus que

des soins attentifs de certaines femmes pieuses qui à chaque pas se baissaient pour répandre du vin et de Thuile sur ses écorchures. S'il avait cru pouvoir s'ouvrir un passage dans la foule, il se serait précipité en courant pour rejoindre Nîsida qu'il espérait encore voir revenir et qu'il cherchait toujours autour de lui avec des regards sombres et inquiets. Il ne pouvait oublier l'adieu fatal que Nisida lui avait laissé, et il Tentendait retentir à ses oreilles chaque fois qu'il se reprochait de n'avoir pas retenu dans ses bras sa bien-aimée.

Robert et Fragonard se trouvaient par hasard sur la place de Sainte-Marie-Majeure, lorsque Marco y arriva. Fragonard avait entraîné son ami pour le distraire de la morne tristesse oiî Robert était plongé. Fragonard cherchait à exciter en lui l'admiration et l'enthousiasme pour ces monuments qu'ils avaient si souvent admirés et peints ensemble : mais Robert le suivait en silence, la tète basse, les yeux en pleurs; il ne voyait rien, il ne prenait goût à rien : il ressemblait à un automate qui n'a que le mouvement. Mais le bruit, le tumulte qui se font autour de lui le

tirent de sa léthargie ; il regarde cette foule en rumeur, il écoute ces voix confuses : il ne comprend pas encore. Il demande à Fragonard si c'est l'enterrement du P. Alexandre. Fragonard lui raconte la cause de cette affluence de peuple.

Robert manifeste un sentiment de curiosité que les plus beaux ouvrages d'art n'avaient pu réveiller en lui. Il se mêle à la foule, il s'approche du roi de la fête. Fragonard s'inquiète de cet empressement et n'ose pourtant l'arrêter; il le suit avec sollicitude, il lui parle avec affection. Robert ne répond pas; il va droit à un objet qui l'a frappé: il se trouve à la Gn en face de Marco.

— Coquin ! lui crie-t-il d'un air de menace, c'est toi qui as vole les malachites de Seïla I c'est toi qui as failli ra'assassiner sur le bord du Tibre !

Un concert de malédictions s'élève aussitôt contre Robert, qu'on accuse d'athéisme et de sacrilège ; car on a reconnu un Français, et ce titre le dénonce comme un impie à l'indignation, à la fureur des Romains. On le sépare de Marco, on l'entoure, on le saisit, on l'insulte, on va le frapper. Fragonard s'inter*

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pose dans cette vive altercation ; il crie plus haut que tous, il frappe plus fort aussi. Néanmoins, par prudence, il emmène son ami, qui se débat et résiste ; il parvient à s*élotgner en faisant bonne contenance, grâce surtout à un flot de peuple qui l'emporte avec Robert loin de leurs fanatiques adversaires.

— C'est lui, j'en suis certain, dit Robert à Fragonard , c'est mon voleur ; peu s'en est fallu que ce fût mon assassin !

— Assassin ! il en a la mine, reprit Fragonard, et en vérité, je parierais que c'est luimême que j'ai rencontré avec le P. Alexandre. . .

— Avec le P. Alexandre ? le pauvre moine ne soupçonnait pas la belle conversion qu'il faisait là !

— Oui, je l'ai reconnu malgré son déguisement de converti. Gomme je te cherchais aux alentours du Ghetto, vers dix heures du soir, j'ai aperçu notre homme qui escortait le P. Alexandre avec une lanterne allumée...

— Le soir du jeudi saint ? s'écria Robert frappé de cette circonstance. Sortait-il du Ghetto ou y allait-il ?

— A coup siJiril n'y allait pas, car il venait 2 n

de la place de la Juiverie. £a voyant cette figure patibulaire, j'ai eu comme un pressentiment de ce qui arriverait, et j*ai failli aller joindre le P. Alexandre, qui fut tué cette nuit-là.

— Par ce malheureux ! Le pressentiment que tu avais alors et que tu n*écoutas point, je Fai maintenant !

— Maisc*est dans le Ghetto que le P. Alexandre... c*est dans la maison même du juif Mondaio...

— Non, il y a une voix qui me dit que Mondaio est innocent, puisque Seïla est sa fille.

— Innocent, je le souhaite, reprit Fragonard en hochant la tète ; mais j'ai vu, j'ai va le sang, l'empreinte des mains ensanglantées sur la porte, le bréviaire aussi tâché de sang, les ossements à demi brûlés...

— Le P. Alexandre a été assassiné, c'est un fait trop certain, hélas! Mais Mondaio, mais sa fille, ne sont pas coupables !

Fragonard et Robert furent presque séparés l'un de l'autre par un mouvement de la foule qui s'ouvrit pour laisser passer Misida. Cette jeune Romaine avait quitté ses habits

de soie, ses dentelles et ses bijoux, pour prendre un costume de deuil : ses cheveux pendaient sur ses épaules et flottaient au vent ; son visage pâle, qu'elle avait déchiré ellemême avec ses ongles, offrait l'expression de la douleur la plus solennelle : on aurait dit une de ces pleureuses à gages que l'ancienne Rome convoquait aux funérailles des patriciens. Elle portait d'une main un grand sac de cuir, dont le son argentin annonçait le contenu. Dans l'autre main, elle avait une corbeille d'osier remplie de longues épingles d'or et d'argent à grosses tètes, de colliers, de bagues et de joyaux en pierres précieuses. Elle s'approcha de Marco, qui s'était arrêté stupéfait en la reconnaissant à peine sous ses lugubres vêtements.

— Tiens ! lui dit-elle avec mépris en jetant le sac d'argent et les bijoux aux pieds de Marco : voici la dépouille des gens que tu as volés ! voici la besace du bon padre Alexandre que tu as tué ! Je n'épouserai jamais le meurtrier de mon confesseur! Va, méchant, quoique baptisé, tu ne seras qu'un juif en ce monde et dans l'autre !

En disant ces paroles à haute voix, elle lui

tourna le dos et rentra dans la foule. Marco restait foudroyé ; il n^avait plus la force de faire un pas et il se serait livré lui-même en ce moment à ses juges et au bourreau. Deux fois il ouvrit la bouche pour appeler Nisida, et deux fois sa langue ne put articuler aucun son. Cependant on s'agitait, on discutait autour de lui : à chaque instant le nombre de ses partisans diminuait ; les pins ardents s'étaient tout à fait refroidis. Personne n'avait osé ramasser le sac et les joyaux gisants sur le pavé devant lui ; le nom du P. Alexandre était dans toutes les bouches ; mais on n'eût point inquiété la retraite de Marco si Fragonard ne lui eût barré le passage.

— Tu es un voleur, sinon un assassin, lui dit-il avec fermeté ; je t'arrête donc comme auteur ou complice de la mort du P. Alexandre.

Marco fut arrêté avec l'aide de ceux-là mêmes qui se montraient un moment auparavant les plus zélés à le suivre et à l'honorer ; Fragonard et Robert le conduisirent au château Saint-Ange et firent une déclaration circonstanciée de tous les faits qui s'élevaient contre lui, sans que ce dernier essayât de se

défendre et sortît de son mutisme obstiné. Cette déclaration se trouva bientôt corroborée par celle de Richard de Saint-Non, qui vint révéler la rencontre qu'il avait faite de Marco, le soir du jeudi saint, dans la campagne de Rome ; il déposa dans les mains de monsignore Mardi, à Tappui de son dire, Talbum où il avait dessiné le portrait de Marco d'après nature, lors de cette rencontre mystérieuse. Son domestique, Pierre, fut appelé en témoignage, et de toutes ces circonstances constatées dans une première et rapide instruction, résulta une apparence de culpabilité qui accablait l'accusé. Les trois amis étaient d'intelligence pour faire triompher la vérité, et ils semblaient intéressés également à mettre en évidence l'innocence de Seïla et de son père. Le juge instructeur de la congrégation de justice les secondait avec un dévouement que la solennité du jour ne ralentit pas. Monsignore Nardi consacra le reste de ce jour à entendre des témoins et à interroger Marco. Mais on ne put découvrir ce que Nisida était devenue, et en l'absence de ce témoin important, l'affaire demeura suspendue; car cette femme, qui avait accusé hautement Marco de l'assassinat 2 11.

l'2G LES CATACOMBES DE ROME.

du capucin et qui s'était dessaisie du sac d*argent volé à la victime, devait connaître les détails de cet assassinat. Elle ne rentra pas le soir à son domicile, et le bruit courut qu'elle s'était jetée dans le Tibre.

La procédure contre Marco avait établi bien des faits qui formaient autant de preuves terribles au profit de l'accusation soutenue par Robert et ses amis. C'était Marcoquî avait arracbé les malachites des mains de Robert en le maltraitant avec brutalité, et qui avait remis ces malachites à sa maltresse : c'était encore lui qui avait donné à cette femme qu'il aimait follement la besace contenant le produit de la quéle du capucin. Le soir de l'assassinat, Fragonard l'avait aperçu dans le voisinage du Ghetto, avec le P. Alexandre qu'il paraissait conduire; le même soir, l'abbé de Saint-Non l'avait vu seul dans la campagne de Rome, où il semblait fuir devant deux carabiniers qui se rendaient à Palestrina. Le dessin crayonné ce soir-là à la clarté du feu, représentait Marco , debout, les mains cachéesderrière lui, dans la posture d'un homme qui écoute et qui épie ; bien plus, Saint-Non et son domestique déclaraient avair entendu

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des cris et des gémissemeots à quelque distance des aqueducs, et ils se souvenaient du sac d'argent que Tinconnu avait fait sonner sur son épaule en disparaissant. Ce sac, n'était-ce pas celui que Saint-Non et Fragonard avaient vu dans les mains du P. Alexandre, et que Nisida avait restitué comme appartenant au capucin? Ces cris, n'étaient-ce pas ceux du P. Alexandre frappé parle scélérat qui raccompagnait? Mais dans ce système, appuyé des suppositions les plus probables et des faits les plus lumineux, il manquait tou< jours cette preuve matérielle qui dominait toutes les autres, le cadavre du P. Alexandre.

Cette procédure avait commencé sous les auspices de la congrégation de justice ; mais une autre procédure, diamétralement opposée, se poursuivait en môme temps sur le même crime, au tribunal de la congrégation du saintoffice; ici, la preuve matérielle ne manquait pas ; on avait trouvé dans la maison de Mondaio les traces de sang , le bréviaire et les fragments ducbapeletclu P. Alexandre, quelques ossements et quelques débris informes calcinés et carbonisés, qui pouvaient prove-

138 LES CATAC0HBE8 DE ROVE.

nir d'un corps humain : tel était du inoin$ i*ayis des médecins consultés à ce sujet. It était d'ailleurs parfaitement prouvé que le P. Alexandre avait pénétré dans le Ghetto après la fermeture des portes, qu'il avait eu avec Mondaio une vive altercation relative à la fille de ce juif, et que la querelle avait fini par prendre un caractère religieux. Mondaio avouait avoir menacé le moine, mais il soutenait aussi avec énergie qu'il n'avait fait que le chasser rudement. Quant à Seïla, elle racontait ce qui s'était passé ce soir-là, en évitant de rien dire qui pût être une charge contre son père, et elle jurait par la mémoire de sa mère que le P. Alexandre avait quitté sain et sauf la maison et sans doute le Ghetto. De nombreux témoins furent cités dans le quartier des juifs, tous se contentèrent de dire quUls avaient entendu aboyer les chiens du Ghetto, et la porte de clôture s'ouvrir et se fermer plusieurs fois. Lorsqu'on les interrogea sur cette prétendue superstition qui les poussait à immoler un chrétien la veille de la Pâque, ils s'indignèrent de cette atroce et ridicule calomnie. Quelques-uns eurent l'imprudence de rire de pitié : ils furent retenus

ea prison, et Ton parla de les présenter à la torture pour les contraindre à faire des aveux.

Les choses en étaient à ce point le jour de Pâques, pendant lequel fut interrompue toute action judiciaire : il y avait deux coupables du même crime, et ce crime aurait été commis sur la même personne en deux endroits différents, dans le Ghetto et hors des murs de Rome. La congrégation du saint-office instrumentait contre un juif ; la congrégation de justice, contre un hérétique converti et baptisé. Chaque tribunal tenait à ses prérogatives et par conséquent à son accusé ; chacun était disposé à rendre un arrêt qui serait contradictoire de l'autre : les deux causes ne pouvaient se confondre en une seule, et pourtant elles étaient essentiellement complexes. Le jugement, d'ailleurs, devait être promptement prononcé pour satisfaire à Tindignation et aux regrets que la mort tragique du P. Alexandre avait excités parmi la population. Le pape n'était pas resté indifférent à un meurtre entouré de circonstances si extra* ordinaires; il avait ordonné qu'une procession expiatoire eût lieu dans la ville durant l'octave

de Pâques, etqu'à la suite de cette procession, l'assassin ou les assassins du P. Alexandre fussent exécutés sur la place d'Espagne. Or, le procès n'était pas destiné à traîner en longueur, comme la plupart des procès qui s'éternisent à Rome.

Robert, que ce procès intéressait autant que s'il eût été mis en cause, fut instruit par Baretti de la situation des accusés au tribunal du saint-office : le grand inquisiteur s'était si bien acbarné à la perte de Mondaio et de sa fille, qu'il n'aurait plus même été maître de les sauver. Seïla avait d'abord manifesté l'in-* tention d'embrasser le christianisme, mais le cruel traitement qu'on faisait subir à son père l'avait rattachée à sa religion et elle était déterminée à mourir juive. Mondaio niait toujours le crime qu'on lui imputait : on espérait que la torture viendrait à bout de ses fières dénégations. Ces nouvelles faillirent décourager Robert : il voyait déjà la malheureuse Seïla vaincue par les tourments de la question et avouant un crime auquel assurément elle n'avait eu aucune part : bien plus, il savait que Seïla se trouvait, comme femme et comme accusée, à la discrétion de Badolfo !

Combien de jours, combien d'beures s'écouleraient encore avant la condamnation, avant le supplice !.. Il n'avait pas même la consolation de pouvoir douter de l'événement : Topinion publique , soulevée tout entière contre les juifs, les dénonçaient à grands cris et leur demandait compte du sang du P. Alexandre. Les hommes les plus éclairés ne doutaient pas que le capucin n'eût péri pour servir d'holocauste humain à la Pâque israélite, et le peuple enchérissait sur ce conte digne du moyen âge, en croyant, en disant que les juifs avaient bu le sang du chrétien et mangé sa chair. Tout ce qui était juif participait à l'horreur qu'inspiraient les meurtriers du P. Alexandre, et si la garde papale n'avait pas protégé le Ghetto et ceux qui l'habitaient, ce quartier eût été saccagé comme une ville prise d'assaut.

{irofete*

Pendant que la population, en habits de fête, se portait à la basilique de Saint-Pierre pour assister à la messe et à la bénédiction du pape, Robert sortait de Rome avec Fabbé de Saint-Non : il allait parcourir la plaine depuis San-Lorenzo jusqu'aux aqueducs, et interroger pas à pas le chemin que le P. Alexandre aurait suivi pour rejoindre Saint-Non, qui l'attendit en vain le soir du jeudi saint. Il s'arrêta quelques instants aux fouilles que 2 U

son ami avait fait entreprendre près de la porte de la ville et qui se trouvaient fort compromises par suite d'un éboulement dans les catacombes. Il apprit, de la bouche du gardien de ces fouilles, que le P. Alexandre n'avait point paru pendant Forage, et que personne n'avait passé par là, excepté deux carabiniers pontificaux. Cet homme avait néanmoins entendu les mêmes cris que l'abbé de Saint-Non et à la même heure. Il ajouta que ces cris, faibles et inarticulés, semblaient s'échapper de dessous terre. Saint- Non conduisit Robert à l'endroit oit avait été dessiné Marco : on voyait encore les cendres du feu qu'il avait allumé sous la voûte qui les abritait, lui, son domestique et les chevaux. Robert écoutait avec attention, observait tout en silence et. réfléchissait. Saint-Non, après lui avoir redit ce que Robert s'était fait redire vingt fois, se lança dans une digression d'an tiquaire et parla de la construction gigantesque des aqueducs qui traversent la campagne de Rome.

— Reste là, pendant que je m'éloignerai en jetant des cris à dilOférentes distances !{dit brusquement Robert. Je jugerai ainsi la por-

PROJETS. lôo

tée de la voix et j'arriverai peut-être à l'endroit oii le crime a été commis.

Robert s'éloigna en effet, et chaque fois qu'il poussait un cri, Saint-Non lui répondait ; il recula ainsi, à deux mille pas de la voûte où son ami était resté pour cette expérience d'acoustique ; alors il fit signe à Saint-Non de venir à lui et il lui montra çà et là, dans la plaine, des trous qui paraissaient profonds et dont quelques-uns ressemblaient à des soupiraux de cave : il avait failli, en marchant à reculons, se jeter dans un de ces trous, au bord duquel il se pencha sans en apercevoir le fond .

— Ce sont les catacombes, dit Saint-Non. Cette partie de la campagne de Rome est remplie de ces trous-là, et le sol ne doit pas être très-solide, puisque les bouviers n'y mènent jamais leurs vaches. Ces trous se forment à la suite d'éboulements souterrains après de grands orages...

— Comme celui du jeudi saint l reprit Robert qui était toujours agenouillé au bord de l'ouverture qu'il sondait du regard. Si l'assassin du P. Alexandre avait jeté le corps dans les catacombes ! si le P. Alexandre avait été précipité vivant dans cet abîme !

136 LES CATAGOHBES DE BOHE.

— Cela pourrait bien être ! dit Saint-Non, à qui cette supposition parut fort plausible ; mais on ne le saura jamais.

— Jamais? Il est aisé de rechercher la vérité, et si j'avais des cordes, je te prierais de m'aider à descendre...

— Malheureux ! crois-tu que je me prêterais à une pareille imprudence? Tu serais perdu , perdu sans ressource. N'ai-je point abandonné, ou à peu près, mes fouilles de la porte San-Lorenzo, parce qu'elles exposaient les ouvriers à être engloutis? N'as-tu pas vu Fcboulement survenu dans les travaux, à la suite des dernières pluies? Cette partie des catacombes qui s'étend sous la campagne' de Rome, entre la porte Maggiore et la porte Pia, est maintenant impraticable, et personne n'y a pénétré depuis plus d'un demi-siècle. C'est ce que monsignore Nardi me disait encore hier, en me proposant de faire uoe excursion dans les catacombes de Saint-Sébastien et de Sainte-Agnès, où il n'y a presque aucun danger.

— Mon Dieu ! il y a partout du danger, comme il n'y en a nulle part ! Je ne vois pas le grand risque qu'on courrait à se laisser

glisser dans ce trou et à parcourir avec précaution les routes souterraines qui s'offriraient les premières...

— D'abord, on courrait le risque de s'égarer et tout le monde se souvient encore à Rome d'un régent de classe au Collège romain, qui, ayant voulu visiter les catacombes, avec six de ses élèves, n'a plus reparu...

— Bon ! les contes ne manquent pas au sujet des catacombes, et l'on ne parle que de gens perdus, égarés, morts de faim...

— Le fait que je cite est avéré, et une inscription a été gravée dans l'église de Saint- Sébastien pour en perpétuer le souvenir. Mais je veux bien qu'à l'aide d'un fil on parvienne à se guider dans ce labyrinthe ; les éboulements...

— Qu'importe, quand il faut remplir un devoir, sauver des innocents, faire punir un coupable, venger un ami assassiné !

— Songe, Hubert, à ce qu'est un éboulement dans les catacombes! On n'est pas écrasé, car l'éboulement se fait après qu'on a passé, mais le retour devient impossible, le chemin est fermé, et l'on ne le rouvrirait qu'à force de bras et de temps. Demande à

138 LES CATAGOnBES DE ROME.

monsignore Nardi, qui a été témoio de plusieurs de ces cboulements qui surviennent tout à coup ! L'ébranlement produit par les pas, le déplacement de la colonne d'air, la chute d'une pierre, la moindre cause enGn détermine un accident...

— Il n'y aurait donc qu'à explorer les uns après les autres les trous qui existent dans la plaine depuis la porte San-Lorenzo.

— Regarde, ces trous sont innombrables, ceux-ci nouvellement formés, ceux-là plus anciens, tous profonds et d'un abord difficile; ce serait, je t'assure, l'œuvre de Pénélope, que de tenter l'exploration de ces espèces de puits, sans faire sonder, sans soutenir les terres...

— N'en parlons plus, interrompit Robert avec impatience. Je pensais que mon projet serait compris et agréé... Tu as sans doute raison et c'est moi qui ai tort... En effet, je sens le sol trembler sous mes pieds et le terrain se mouvoir... Ah !

Hubert Robert se hâta de quitter la place qu'il occupait et de sauter en arrière avec Richard de Saint-Mon qu'il avait saisi par la main : l'éboulement intérieur qui s'opérait

eu cet endroit ne Ot qu*âgrandir rorifice de Texcavation voisine et affaisser le terrain qui l'environnait. Saint-Non continua d*ënumérer à son ami les périls que présentait une des* cente dans les catacombes, tandis que celui-ci, écoutant à peine et ne répondant pas, dessinait un plan topographique de la campagne de Rome et indiquait avec soin les routes, les ruines et les principales issues des catacombes. Saint-Non ne resta pas longtemps à le regarder faire; il Timita et il se mit à esquisser le pano rama de la ville entourée de murailles crénelées et de tours du moyen âge que dominent des milliers de clochers, de dômes, de colonnes, d'édifices, de ruines, et par-dessus tout, comme un géant parmi des pygmées, l'immense coupole de la basilique de Saint- Pierre.

Robert, toujours pensif et silencieux^ prétexta le besoin de repos et une légère indisposition pour ne pas suivre Saint-Non à la chapelle Sixtine, oii Ton devait exécuter en musique le salut de Pergoleze. Il rentra seul chez lui, et au lieu de se coucher, il s'établit dans sa chambre pour y passer toute la nuit au travail. Fragonard était allé, avec quel-

ques pensionnaires de TAcadémie de France, voir le peuple se divertir, boire et danser dans les tavernes du Monte-Testaccio, ce monticule qui n'est qu'un amas de tessons de pote> ries accumulés durant des siècles, et qui sert de caves aux marchands de vin des États romains. Fragonard avait obtenu, par l'intervention du comte de Noriac, que Tafiaire de Frosinone n'aurait pas de suite à condition qu'il ne sortirait plus de Rome, et qu'il y resterait à la disposition du chef de la congrégation de justice. Il s'était donc empressé, pour jouir de sa liberté, d'aller hors de la ville chercher le spectacle pittoresque des joies populaires auxquelles il s'associait volontiers, malgré la distinction de son esprit et de ses goûts. Quant à Robert, il aurait cru commettre un crime que de prendre sa part d'un plaisir, pendant que Seïla était en prison, sous le coup d'un procès capital et à la merci de l'odieux Badolfo.

Avant de s'enfermer dans sa chambre, il avait pris dans la bibliothèque de l'abbé de Saint-Mon les ouvrages relatifs aux catacombes, composés par Antonio Bosio et par ses savants continuateurs Severano, Boldelii et

Rottari. Accoudé devant ses immenses recueils d'observations, de descriptions et de planches, il les passa en revue avec une attention infatigable ; il fit une étude approfondie, quoique précipitée, de cette Rome souterraine que les premiers chrétiens habitèrent aux époques de persécution et qu'ils remplirent de leurs sépultures. Il ne s'inquiéta pas de savoir si ces catacombes, appelées cimetières en italien moderne comme dans les Pères de l'Église, furent seulement destinées à recevoir les corps saints des martyrs et des confesseurs, ou bien si la plupart des morts quipeuplentces innombrables caveaux étaient les esclaves païens de l'ancienne Rome, les suppliciés et les suicidés, ou bien si le culte des catacombes n'était qu'une invention pieuse des septième et huitième siècles pour avoir des reliques à vendre et à donner, ou bien encore si les sculptures et les peintures qu'on a trouvées dans les catacombes ne sont que des monuments votifs consacrés par les papes du moyen âge? Robert laissa de côté ces graves questions de la liturgie et de l'archéologie chrétienne; il ne daigna pas m<^me jeter un coup d'oeil sur les gravures qui re-

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présentent les tombeaux, les inscriptions et les objets d'art découverts depuis le dixseptième siècle et conservés la plupart dans la bibliothèque Vaticane. Il s'attacha seulement à se rendre compte de la situation exacte des catacombes, des nombreux cimetières qui les composent, des différentes entrées ou foramina qui y mènent, des dan gers contre lesquels il faut se prémunir.

La nuit était venue; il avait allumé la lampe qui éclairait souvent ses veilles. Lorsque Saint-Non revint, il cacha la clarté de cette lampe, et feignit de dormir. Saint-Non évita de le troubler dans son sommeil et se retira doucement. Robert était en train d'étudier le plan figuré dressé par Bosio, vers 1620, et complété depuis par ses continuateurs; il examina plus minutieusement les cimetières de Sainte-Priscille, de Saint-Damase, deSaint'NicomèdeetdeSaint-Marcellin, situés entre la porte Latine et la porte Salaria; il suivait de l'œil et du doigt les détours des voies qui s'entre-croisent et s'entremêlent ; il mesurait au compas les distances; il cherchait la route la plus sûre et la plus courte pour pénétrer dans la partie des catacombes qu'il

voulait explorer ; il gravait dans sa mémoire toutes les particularités qui devaient Taider à s'y conduire. En comparant le plan de Roma sotterranea avec celui de la campagne de Rome qu'il avait levé lui-même , il circonscrivit l'espace qu'il avait à parcourir pour y trouver le cadavre du P. Alexandre. Les heures s'écoulèrent sans que ses yeux appesantis se fussent fermés sur les livres ; il s'aperçut du temps qu'il avait donné à cette exploration méditative des catacombes, lorsqu'un rayon de soleil fît pâlir la lueur de sa lampe.

En ce moment, on sonnait à la porte de la rue; Saint-Non dormait encore et ne s'éveilla qu'au bruit de la sonnette. Robert, qui était tout habillé, sortit de sa chambre et alla ouvrir à un domestique, dont la livrée rouge, bigarrée de taches multicolores, tombait en lambeaux.

— Excellence, lui dit ce valet qui le saluait jusqu'à terre, je viens de la part de monsignore Badolfo et de sa famille...

— Sa famille? interrompit Robert qui relevait celte expression usitée à Rome pour désigner toutes les personnes d'une grande maison.

— Oui, Excellence, et je vous apporte dans cette bourse six cents écus romains pour prix d'un tableau...

Robert avait pris machinalement une grande bourse de velours qui contenait la somme, et il s's^pprétait à la jeter au visage de Tenvoyé de Badolfo, en Taccablant d'injures; mais une pensée le retint et lui fit garder l'argent : il devait cinquante louis à Fragonard, qui les devait à Saint-Non. En outre, il avait besoin de récompenser le service signalé que Baretti avait promis de lui rendre le matin même. D'ailleurs, cet envoyé n'eut pas plutôt accompli sa commission, qu'il s'enfuit à belles jambes, comme s'il eût craint de recevoir sa buona tnancia en coups et en invectives. En même temps, Saint-Non arrivait, à moitié vêtu.

— Tiens, lui dit Robert avec un soupir, j'ai vendu six cents écus romains mon tableau de Suzanne au bain,..

— Six cents écus ! s'écria Saint-Non , M . Boucher ne vend pas si cher ses tableaux! . . . Quel est le Mécène qui encourage ainsi les arts?

— Je prendrai seulement cent écus pour un usage pressant, reprit Robert qui n'ac-

ceptait cet argent qu'avec une extrême répugnance. Et le reste... tu te rembourseras des cinquante louis prêtés à Fragonard... Non, le reste, nous le distribuerons aux pauvres. Le coureur de l'ambassade de France parut sur ces entrefaites, et remit à Robert une lettre du comte de Noriac, qui lui annonçait que, pour réparation des violences exercées contre un Français par le saint-office, le pape offrait au roi Louis XV les reliques de sainte Valère et obligeait le grand inquisiteur à payer de ses deniers le tableau qu'il avait détruit. Cette lettre était conçue dans les termes les plus honorables pour Robert, à qui l'ambassadeur promettait un brillant avenir.

— J'ai bien peur de contredire la flatteuse prophétie de M. de Noriac ! murmura Robert : je suis poursuivi d'idées de mort !

— De mort? répéta Saint -Non. Ah ! mon pauvre ami, quel malheur d'être amoureux ! c'est l'amour, ce maudit amour, qui te met en tète ces tristes pressentiments ! Mourir, quand tu as devant toi une longue carrière de gloire, quand tu es appelé à surpasser Joseph Vernet !

2 LRS CATACOMBES DE ROWB. 13

146 LKS CATACOHBES DE ROHE.

— Si je meurs, repartit Robert avec mélancolie, si je meurs aujourd'hui, je vous charge, Fragonard et toi, de veiller sur Seïla.

— Seïla! la juive? dit Saint-Non étonné de cette l*ecommandation. Hélas ! je crains bien que tous nos efforts ne réussissent pas à la sauver !

Robert se détourna et rentra dans sa chambre : les sanglots l'oppressaient et les larmes ruisselaient sur ses joues. Il était impatient de se trouver au rendez-vous de Baretti et il tremblait d'arriver trop tard. 11 fît disparaître les traces de son travail nocturne, éteignit la lampe, rangea les livres et cacha dans son portefeuille le plan des catacombes qu'il avait annoté. Puis il sortit précipitamment. Saint- Non l'arrêta au passage et le regarda fixement d'un air de soupçon en hochant la tête.

— Oii vas-tu? lui dit-il avec défiance. Si matin ! Veux-tu que je t'accompagne? veuxtu que...

— Je veux que tu ne me retiennes pas une minute, Saint-Non ! Je vais... oui, je vais voir monsignore Nardi, je vais voir d'autres personnes... Ne m'attends pas, je rentrerai peut-

être tard, ne t'iaquiète pas surtout. Ah! j'oubliais l'argent... Cent écus me suffisent. J'ai faijli refuser cette somme, et c'eût été une folie... Adieu, mon ami, embrasse-moi ; embrasse aussi de ma part Fragonard... J'aurais voulu lui dire adieu!... Souhaite-moi bonne chance, et embrassons-nous encore ! Robert s'arracha malgré lui à cet embrassement que l'abbé de Saint-Non prolongeait avec une émotion croissante : il s'élança hors de la maison, et se retourna plusieurs fois pour échanger des signes d'amitié et d'adieu avec son ami, qui, du seuil de la porte, le suivait des yeux et le rappelait encore.

Sa tùTtnxt.

La distance est longue du mont Pincio au bourg de Saint>Pierre; mais Robert l'abrégea en courant toujours, non sans heurter quelques passants qui se montraient déjà dans les rues. Il se trouva sur la place du Borgo une heure plus tôt qu'il ne fallait ; et il attendit l'arrivée de Baretti, l'œil fixé sur le cadran de l'horloge de la basilique : il était absorbé dans la contemplation de la marche des aiguilles^ quand il tressaillit au contact d'une 2 13.

150 LES GàTàCOHBES DE BOXE.

main qui Lui frappait sur Tépaule avec familiarité.

— Sainte Vierge ! lui dit gaiement Baretti, ètes-yous ici à m'attendre depuis hier, mon compère? Il semblerait que vous faites les yeux doux à l'horloge, qui n'en va pas plus vite pour cela?... Mauvaises nouvelles, tnio caroy très-mauvaises !

— Quelles nouvelles ? s'écria d'un ton suppliant Robert qui se représentait déjà les plus grands malheurs.

— Vous aurez bien de la peine à parvenir jusqu'à votre juive, et vous feriez sagement d'y renoncer... Oui, cariasimo; monsignore Badolfo dort encore, c'est vrai; mais les confrères de la congrégation sont là... il est prudent de remettre la partie.

— Barettî, ta promesse! dit d'une voix sourde et solennelle Robert en donnant au barbier les cent écus romains noués dans un mouchoir.

— Diable! qu'est-ce que c'est? repartit Baretti soupesant le paquet dans sa main : ça pèse plus que toutes les indulgences du jubilé.

— Je te conjure de ne pas me faire languir

LA TOBTORE. 151

davantage et de m*introduîre, comme tu Tas promis, auprès de ma maîtresse !...

— Bon Dieu ! que ne fait-on pas pour les amants! Mais, Excellence, ajouta-t-il en calculant toujours la somme par son poids, ce ne sont pas desbaïoques?

— Ce sont cent écus que tu vas gagner en me fournissant le moyen de voir Seïla dans sa prison !

— Cent écus romains! Je suis tout dévoué aux seigneurs français , Excellence.

Un mot en passant: Avez-vous fait vos Pâques?...

— 11 s'agit bien de cela ! interrompit vivement Robert : m'aurais-tu trompé? as-tu l'intention de te jouer de moi ?

— Je vous demande si vous avez confessé vos péchés et si vous êtes en état de grâce, car vous pourriez. . •

— Faire le sacriûce de ma vie ? Je suis prêt à m'exposer aux plus grands périls pour voir Seïla, ne fût-ce qu'un moment.

— Venez donc ! mais, sur votre honneur de Français, quoi qu'il arrive, ne me nommez jamais ! Je vous recommande d'exécuter tout ce que je vous dirai de faire, et cela sans

prononcer une parole. Vous verrez votre jiiiye pendant un quart d'heure.

Robert serra la main de Baretti et ie suivît plein d'espoir. Le barbier se dirigea ver& la petite porte de l'hôpital des hérétiqaes< coo^ vertis ; il sonna, et entrant le premier sans refermer cette porte, il poussa un cri de douleur, et se mit à sautera cloche-pied, ctomme s'il s'était blessé.

— Haïe ! une entorse ! disait-il avee toutes sortes de grimaces ; j'ai peut-^étre la jambe cassée l Vite , frère Nicolas , allez quérir le chirurgien !

Frère Nicolas, qui était un bonhomme de portier, fut la dupe de ces simagrées et courut après le chirurgien, en oubliant la garde de la porte. Dès qu'il fut éloigné, Baretti fit entrer Robert, et lui dit de s'enfoncer sous une voûte sombre qu'il trouverait à gauche, avant le retour du portier. Le barbier ne tarda pas à rejoindre le jeune homme, qu'il introduisit dans le palais du saint-office par une porte de communication qui n'était jamais fermée. Il marchait le premier, d'un pas leste et hardi, l'œil et l'oreille aux aguets, en réglant avec la main les mouvements de Ro-

LA TORTUBB. 155

faert qu*il tenait plus ou moins rapproché de lui. Deux fois il rebroussa chemin pour ne pas se rencontrer avec des personnes qu'on entendait venir et qui passaient sans avoir aperçu Baretti. Celui-ci traversa plusieurs corridors obscurs et froids, plusieurs galeries ouvertes sur des cours intérieures, plusieurs grandes salles tristes et nues; partout des inscriptions menaçantes, des glaives et des flammes symboliques; partout les instruments de la Passion du Christ, peints ou sculptés sur les murs. Robert frissonnait en songeant à Seïla. Il vint à passer devant la chambre de la question : à travers la porte entre-bàiliée, il aperçut des roues, des chevalets, des tenailles, des cordes; un grand feu était allumé dans un fourneau où rougissaient des ferrements; une table, noire de sang caillé, était couverte de pots d'étain, de coins de fer et de marteaux. Robert se sentit défaillir: Pourquoi ces horribles apprêts? se demandait-ii; et il pensait à Seïla. Raretti lui fit signe de se hâter, et Temmena dans le vestiaire où il Taida en silence à se couvrir d'une robe noire de pénitent par-dessus ses habits. Le camail, que Robert rabattit sur sa tête, avait des

154 IBS CàTàCOMBES DE ROME.

trous à la place des yeux et lui permettait ainsi de voir sans être vu.

— Le tour est fait, dit Baretti en se frottant les mains. A présent, mon mattre, n'allez pas me compromettre? Vous aurez au moins un quart d'heure pour causer avec votre juive. Pas d'imprudence, pas de folie! vous nous perdriez tous ! 11 est bien convenu que vous ne parlerez à personne, excepté à la prisonnière et à moi. Si quelque autre vous interrogeait, ne répondez que par des signes de croix.

Baretti, en donnant ces instructions à Robert, le fit entrer dans une chambre attenant aux appartements de Badolfo et lui montra une ouverture circulaire, pratiquée au milieu du plancher ; le peintre n'eut qu'à jeter un coup d'œil par cette ouverture, pour reconnaître une cellule semblable à celle qu'il avait occupée pendant la nuit de son enlèvement : des flammes rouges sur les murs noirs, une madone peinte à fresque, un crucifix de bois grossièrement colorié, tels étaient les ornements de cette cellule oii il ne voyait personne. Il entendit un profond soupir s'exhaler du grabat qui d'abord lui avait paru vide.

— Elle est là, dit le barbier. Parlez-lui le

LA TORTDBB. 155

plus bas que vous pourrez et mettez les paroles doubles, car vous n'ayez plus même un quart d'heure.

— Seïla ! dit à demi-voix Robert, qui appela ainsi plusieurs fois, avant de voir s'agiter les draps du lit qui enveloppaient la personne couchée. Seïla ! au nom du ciel, répondez! C'est moi , moi , Robert , votre ami , votre amant, votre époux !

— Mon époux ! répéta tristement la voix qui était bien celle de Seïla. C'en est fait, ma vie est brisée, notre bonheur est anéanti !

— Reprenez courage, chère Seïla! Vous sortirez de cette épreuve, vous vous retrouverez bientôt dans mes bras ! Je veille sur vous, je vous défendrai jusqu'à la dernière goutte de mon sang ! Mais levez vos beaux yeux vers moi... dites que vous m'aimez toujours !

— Toujours, toujours! reprit-elle d'une voix sourde sans découvrir son visage qu'elle semblait cacher dans ses mains.

— Que se passe-t-il? que faut-il faire? comment vous défendre? comment prouver votre innocence? car, je le sais, vous êtes au pouvoir d'un infâme qui se venge, sur vous, sur

votre père, de votre vertu et de notre amour.

— Robert, Robert, notre amour ! . . . Mais je ne dois penser qu'à mon malheureux père... déjà condamné, sans doute !

— Il est un moyen certain de vous sauver, d'échapper à vos juges, c'est-à-dire à vos bourreaux : faites-vous chrétienne...

— Chrétienne ! oui , j'ai voulu me faire chrétienne; j'étais chrétienne au fond du cœur pour me rapprocher de vous...

— Eh bien ! si vous êtes chrétienne, si vous déclarez vouloir l'être, on ne peut vous retenir, vous voilà libre !

— Hélas ! il est trop tard ? je ne serai pas chrétienne, je ne renoncerai point à la religion de mon père, je ne donnerai pas cet irréparable chagrin à mon infortuné père lorsqu'il va mourir! Oh! je mourrai avant lui! Dieu fasse que je meure !

— Vous vivrez, Seïla, ma bien-aimée Seïla, vous vivrez pour mon bonheur, vous vivrez pour être épouse et mère !

— Mère ! murmura-t-elle avec horreur , mère ! . . . Non, ajouta-t-elle avec plus de calme et de fermeté, je ne puis embrasser la religion des chrétiens qui vont m'enlever mon père,

LA TOBTURE. 157

qai l'accusent avec iniquité, qui le torturent, qui seront tout à l'heure, peut-être, teints de son sang!... Je suis juive et resterai juive comme mon père; il ne me maudira pas du moins !

— Vos paroles ont un sens caché qui me fait frémir!... Seïla, vous ne m'avez pas encore regardé !

— Rohert, oubliez-moi, disait-elle en sanglotant; laissez-moi mourir, puisque je n'ai plus rien à espérer ici-bas !

— Chère Seïla, je vous en conjure, reprenez courage, répondait Robert en pleurant aussi; ce ne sera qu'un temps d'épreuve; nous triompherons de ces odieuses machinations : je ferai découvrir le véritable assassin, et l'innocence de votre malheureux père sera reconnue.

— Mon père ! sans lui, je serais déjà morte : je me serais brisé la tête contre ces murailles. Oh ! vous ne savez pas...

— Je sais tout, je sais qu'on vous accuse, vous et votre père, d'un crime absurde; je sais qu'il y a des apparences terribles contre vous par le fait d'un étrange hasard ; je sais que Badolfo veut se venger...

— Ne le nommez pas, ce monstre ! murmura-t-elle en redoublant de sanglots et en s'agitant convulsivement; ne le nommez pas, Robert! C'est lui... lui!... Écoutez, repritelle tout à coup en paraissant se calmer : ce n'est plus mon sort qui m'inquiète, c'est le sort de mon pauvre père, qui est innocent, et qui va périr à cause de moi !...

En ce moment, des cris déchirants, arrachés par la plus atroce souffrance et entremêlés de paroles indistinctes, se firent entendre à peu de distance, et Seîla répondit par des cris de désespoir et de pitié : elle avait reconnu la voix de son père ! Elle s'élança, deminue, hors du grabat oii elle était blottie : ses longs cheveux noirs, qui flottaient épars sur ses épaules et sur son seiti, cachaient en partie son visage sillonné de larmes, effrayant de pâleur et empreint d'une indicible expression de tristesse, de démence et d'horreur. Elle se mit à courir autour de la prison, comme une folle, heurtant et grattant les murs, cherchant une issue et continuant à crier de toute la force de ses poumons, sans prendre garde aux prières de Robert qui l'invitait à la prudence et qui trem-

hk TORTUBE. 159

blait de voir s'ouvrir la porte derrière lui.

— Seïla, Seïla, lui disait-il d'un ton suppliant, vous vous perdez, vous me perdez aussi ! Seïla, on vient, on va venir!

— Mon père, mon père ! criait-elle en se tordant les mains et en se meurtrissant le visage. Mon malheureux père ! entendezvous? il est dans la chambre de la question ! Ah f on le torture pour lui faire avouer un crime qu'il n'a pas commis*!

— Si j'avais des armes ! disait Robert partageant l'émotion de Seïla. Que faire? Où trouver des secours?

— Allez, ! Robert, allez le défendre ! Sauvez-le, protégez-le contre ses bourreaux !... Infâme ! infâme ! il m'avait promis la vie de mon père !... Mais non, c'est une atroce ironie... Je n'ai pas accepté ses promesses, je n'ai pas voulu racheter à ce prix... Robert, vengez-moi !* le sang de ce scélérat qui m'empêche d'être à vous, qui a détruit mon avenir!...

Le jeune homme, à qui l'exaltation et la douleur de Seïla communiquèrent une sorte de vertige, courut à la porte avec l'intention de voler au secours de Mondaio; mais Baretti

avait eu la précaulion d'enfermer Robert, qui ébranla inutilement la porte et qui appela en vain. Les cris du malheureux qu'on appliquait à la question s'étaient affaiblis par degrés et ne s'exhalaient plus que comme un râle accompagné de grincements de dents; ils finirent par s'éteindre tout à fait.

— Seïla ! dit Robert d'un air sombre , en se présentant de nouveau à Touverture de la' prison inférieure :'je suis prisonnier comme vous!

— Il est mort ! ils l'ont tué ! disait Seïla qui se frappait la tête contre la muraille. Et c'est moi seule qui suis cause de sa mort !

— Non, votre père ne mourra pas, je vous l'ai juré, je vous le jure encore ; mais répondez-moi seulement : vous êtes sûre de son innocence? vous me l'avez attestée et j'y croyais, avant devons avoir entendue. Ditesmoi vers quelle heure le P. Alexandre est sorti de votre maison?

— Vers la troisième heure de nuit environ, pendant le plus fort de l'orage. Je l'ai vu s'éloigner en compagnie du custode...

— De Marco ! c'est lui qui a assassiné le

LA TORTUK£. ICI

P. Alexandre ! toutes les preuves servent à Taccabler.

— Hélas ! il y a des yeux qui ne veulent pas voir, des oreilles qui ne veulent pas entendre ! Ce misérable Marco se renferme dans une dénégation absolue, et nos juges disent à mon infortuné père : Voici le sang, voici les ossements de votre victime !

— Et Badoifo vous accuse, Badolfo vous poursuit, Badolfo va vous condamner, ce làcbe et déloyal ennemi !

— Je vous l'ai dit, Robert, reprit-elle avec une tristesse solennelle, je me serais déjà fait justice, je ne vivrais plus à cette heure, si je n'avais un suprême devoir à remplir en protestant de l'innocence de mon père et en m'efforçant de le sauver.

— Et pour le sauver, il faut prouver que le meurtre a été commis hors de sa maison, par une autre main que la sienne; il faut représenter à ses juges le cadavre du père Alexandre, •• Priez le ciel de seconder mon dessein !

— Vous êtes un noble cceur, Robert ! murmurait-«lle en cachant sa figure inondée de larmes; comment pourrai-je vivre, après vous avoir perdu ?

La porte se rouvrit, et le barbier rentra : il prit le bras de Robert qu*il essaya d!eiitratner, en lui faisant signe de ne faire aucune résistance, et de ne proférer aucune parole. Mais Robert, penché sur la cellule où gémissait Seïla, refusait de s'en arracher.

— Silence! lui dit Baretti à yoix basse. Suivez-moi ! car il y va de notre liberté, et peut-être de notre vie !

— Un moment ! un moment encore ! Seïla, adieu ! Seïla, ma bien-aimée Seïla !••• Quoi ! dois-je l'abandonner?... Non, oh! non...

— Vous êtes homme d'honneur. Excellence, et vous avez promis de ne point me compromettre... Venez, ii est temps ; monsignore Badolfo est éveillé, et tous les confrères de la congrégation du saint-office sont réunis dans la chambre de la question...

Hubert Robert envoya en adieu un baiser à Seïla qui baissa la tète sans y répondre, et il suivit avec résignation Baretti qui le précédait en éclairant leur marche. Ils passèrent devant la chambre de la question : la porte en était fermée, mais les plaintes qu'on entendait là dedans annonçaient que Mondaio était toujours entre les mains des exécuteurs.

LA. TOBTURE, 165

Robert, qui se souvîat alors des prières de Seïla, fut sur le point de se précipiter dans cette salle de tortures; mais il se rappela qu'il n'avait pas d'armes et qu'il devait d'ailleurs faire éclater l'innocence de Seïla et de son père, plutôt que d'offrir à celui-ci une commisération impuissante et dangereuse. 11 hâta le pas pour échapper à ces lamentations étouffées qui le navraient au fond de l'âme et qui lui arrachaient des larmes.

— Baretti, mon fils ! cria derrière lui une voix qu'il reconnut pour celle de Badoifo : où donc vas-tu si vite? Ne me fais-tu pas la barbe, ce matin?

— Ne vous arrêtez point , dit le barbier à Robert qui faisait mine de revenir sur ses pas ; allez en avant, jusqu'à ce que je vous rejoigne.

— Sans les cris enragés de ce damné juif, je dormirais encore ! ajouta le grand inquisiteur avec une sorte de gaieté sardonique. Ces hérétiques sont douillets et poltrons comme s'ils portaient le Messie dans leur peau ! On devrait bien leur couper la langue, avant de les étendre sur le chevalet !

— Vous avez des idées merveilleuses, mon-

signore ! Le fait esl que ces coquins de juifs ne sont pas enrhumés quand on les questionne.

— Enfin, nous en brûlerons un demain ! reprit d'un air satisfait le chef du saintr-office. Mais, ajouta-tril avec un soupir. Sa Sainteté veut qu'on le pende auparavant. Voilà ce que c'est que de faire des concessions aux athées et aux philosophes de la France !

Le barbier ne tarda pas à rejoindre en courant Robert toujours vêtu de son costume de pénitent. Ils passèrent ensemble dans l'hôpital des hérétiques convertis. Baretti quitta de nouveau son compagnon pour écarter le portier, et ouvrit bientôt la porte de la rue au jeune Français, qu'il débarrassa de la robe et du capuce empruntés au vestiaire du saintoffice.

— £tes-vous content de moi. Excellence ? dit Baretti en se félicitant lui-même d'avoir si bien réussi.

— Oui, et ma reconnaissance... Mais quand pourras -tu me procurer un second entretien avec Seïla ? Ce soir? demain?...

— Impossible, Excellence, impossible ! Ce soir et cette nuit, les docteurs vont travailler

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