LB PÈSE ALEXANDRE
de France, et M. Natoîre obtint que je garderais les arrêts au palais de l'Acadéniie, jusqu'à ce que mon affaire fût éclaircie. Mais il refusa de me voir, et par une malice dont je lui saurai gré tôt ou tard, il m'enferma dans une chambre haute où j'avais un jour faux pour peindre, où je ne voyais en perspective que des toits couverts en tuiles, des terrasses et des cheminées.
— Une fois entré dans cette chambre, comment en es-tu sorti? demanda l'antiquaire dont le crayon s'arrêta un moment.
— Comment? par la fenêtre. Je me suis glissé le long des toits : on m'a pris pour un voleur, on a couru à ma poursuite; on m'aurait fait prisonnier, si je n'avais eu l'esprit de dire que j'étais un amant fugitif; on m'a ainsi laissé aller, et je me suis dirigé par les rues les plus désertes du côté de la Trinitédu-Mont. Il y avait devant la maison un groupe de gens qui semblaient en garder la porte; je ne jugeai pas prudent de me la faire ouvrir, et je me glissai le long des murs du jardin que j'ai escaladés très-lestement, sans être aperçu.
— Et tu n'as pas vu Robert? reprit Saint- 1 4.
Non eo s'approchant du tableau qu'il examina minutieusement.
— Non, il était absent ; mais, ajouta-t-il avec intention, les yeux tournés vers la porte qui s'était refermée sur Seïla, j'ai tout lieu de croire qu'il ne tardera pas à revenir, et je l'attendrai.
A ces mots, un léger bruit, comme celui du frôlement d'une robe de laine, se Gt entendre dans la pièce voisine, et fut suivi du léger craquement d'une chaussure qui annonçait un pas timide et lent.
£t mobèlf.
— Robert est là? dit l'abbé de Saint-Nou. qui Gt un pas vers ia chambre d'où était parti le bruit.
— Ce n'est pas lui, répliqua Fragonard qui s'empressa de devancer son ami et qui se repentit de ce mouvement.
— Eh! qui donc est-ce, si ce n*est pas Robert?
— Je ne sais, et si je le savais... Au fait, ce n'est personne, à moins que ce ne soient des gens qui me cherchent...
— Rassure-toi, j'ai découvert la cause de ce bruit : c'est la robe du P. Alexandre, c'est ce grand sac de cuir qu'il a posé devant lui de peur que nous n'y mettions la main pour voir s'il ne contient pas des médailles...
— Quelques- unes, des pauls et des écus romains avec une belle collection de baiocchî, dit le capucin avec un sourire aimable : c'est une journée de quête pour mon pauvre couvent de Tivoli.
— Ahiy povero ! s'écria Fragonard en prenant un air de commisération comique.
— Nous ne nous plaignons pas, dit le moine avec franchise : la charité ne nous fait jamais faute, et nous sommes assez riches pour acheter des tableaux d'église, outre ceux que l'on nous donne.
— Celui-ci, par exemple, révérend père?
répliqua Fragonard en désignant la figure nue qu'il avait ébauchée. C'est vous que Robert a représenté dans cet honnête vieillard qui rougit, qui baisse les yeux et qui cache ses mains.
— J'ai posé pour la tête, répondit le religieux rougissant plus encore que le personnage du tableau.
LE HODfeLS. 49
— Avez-vous VU poser cette belle personne, pour La tête également? reprit Fragonard qui jouissait de l'embarras qu'il causait au capucin par ces questions délicates.
— Je crois l'avoir entrevue... je ne la connais pas... Robert la dit très-estimable, et cependant elle fait un métier bien dangereux pour sa vertu, belle comme elle est. Tous les peintres n'ont pas la retenue de Robert.
— Dieu merci I... Mais enûn, père Alexandre, auriez-vous la cruauté de prétendre nous enlever nos modèles ?
— Oh ! non pas, puisque l'on prétend que la peinture ne peut s'en passer; mais je voudrais certaines précautions. . .
— Ron ! lesquelles ? dit plaisamment Fragonard avec un triomphant éclat de rire.
— Je voudrais que ces femmes fussent toujours surveillées ou gardées par quelqu'un dans les ateliers,
— Ce serait très-édiûant, mais ce n'est pas possible.
— Les malheureuses femmes qui prêtent ainsi leur corps et leur figure aux études des artistes sont exposées à de terribles dangers de séduction. Je fais appel à vos sentiments,
quîsont nobles et élevés, M. Fragonard, souffririez-vous que votre fille, votre sœur, votre mère, fût livrée à la merci du premier venu?. . .
— Le mot est dur, très-cher père : un peintre, un élève de TAcadémie de France n'est pas un premier venu.
— Répondez, vous êtes plus que personne en position d'apprécier ce que devient l'innocence d'un de vos modèles.
— Est-ce qu'un modèle a besoin d'innocence? Est-ce que l'on pose seulement pour gagner des indulgences ?. . .
— Trêve à ce libertinage, monsieur, ou je me retire ! dit sévèrement le moine qui se radoucit aussitôt et redevint souriant. Mon cher monsieur Fragonard, vous n'aurez pas toujours vingt-quatre ans.
— Malheureusement non , mon père , et alors je pourrai bien parler raison comme vous... Mais parlons de ce tableau puisque vous l'avez vu faire, puisqu'il est destiné à votre couvent.
— Je ne le crois pas, et si Robert avait la généreuse pensée de nous l'offrir, je le prierais d'y modifier quelque chose qui nous empêcherait de l'accepter.
— La pose de la femme est maladroite, si la tête est admirable, dit Saint-Non qui en était à sa troisième lampe ithyphallique et qui De songeait pas à la dérober aux yeux du P. Alexandre.
— Maladroite ! maladroite ! murmura Fragonard en reprenant le pinceau pour compléter et rectifier son ouvrage. Que faut-il donc changer là dedans? demanda- t-il au moine.
— Le costume de Suzanne d'abord, dit le capucin sans affectation et sans fausse pruderie : une draperie est bientôt taillée à coups de pinceau ; ensuite la tête du second vieillard, qui est trop ressemblante...
— A monsignore Badolfo, le grand inquisiteur ! s'écria Fragonard, que cette ressemblance n'avait pas encore frappé ; c'est d'une vérité étonnante, effroyable !
- Je ne sais pourquoi Robert, qui est doux comme un agneau, a pu prendre en haine le grand inquisiteur, dit Saint-Non qui constata aussi la ressemblance, qu'il était impossible d'attribuer au hasard.
— Monsignore Badolfo n'a pas d'autre défaut que son excès de zèle pour le saint-office.
52 LES GATACOIBKS DE BOflB.
reprit le P. Alexandre, ou plutôt son acharnement contre les juifs.
— Robert n'est pourtant pas juif, que je sache ! objecta Fragonard qui peignait avec ardeur, comme s*il eût travaillé à un de ses tableaux ; il est constant que monsignore et Robert ne s*aiment pas.
— J'en ai déjà fait des reproches à Robert, dit le capucin ; il m'a répondu que le grand inquisiteur l'avait accusé de judaïsme, parce qu'on l'avait vu plusieurs fois dans le Ghetto.
— Qu'allaît-il faire dans ce sale et hideux quartier? murmura Saint-Non : il n'y a pas là une pierre antique.
— Est-ce qu'il n'y a que des pierres au monde? dit vivement Fragonard. Je suis allé au Ghetto plus d'une fois , n'en déplaise à M. l'inquisiteur, et j'y ai vu de superbes juives.
— Ce diable de Fragonard ne songe qu'à la bagatelle, grommela entre ses dents l'abbé de Saint-Non. C'est bien la peine d'avoir tant de talent et d'être à Rome !
— Mon ami, c'est justement parce que je suis à Rome que j'aime les belles femmes.
— Il paraît que Robert ne rentrera pas, dit le P. Alexandre pour couper court à cet en-
tretien qui le contrariait ; le jour commeOGe à baisser, monsieur l'abbé, nous ferons bien de partir.
— Partir ! répéta Fragonard qui ne dissimula pas sa joie de se retrouver seul : où allez-vous de la sorte ?
— Nous retournons à Tivoli , répondit Saint-Non qui s'était levé à l'invitation du capucin ; moi, je vais continuer mes travaux à la villa Adriana ; le P. Alexandre est attendu à son couvent pour les préparatifs de la fête de Pâques.
— Je reviendrai le samedi saint , pour le bapléme des juifs à Saint-Jean-de-Latran , ajouta le moine.
— Si vous êtes à Rome samedi, padre, on vous verra sans doute, et je vous offrirai peutêtre quelque peinture pour le réfectoire de votre couvent. Adieu, Richard; découvrenous un Laocoon du un Apollon du Belvédère,
— Tu restes, ici, toi? reprit l'abbé en lui serrant la main. Viens donc plutôt à la villa Adriana?
— Tu m'en feras les honneurs, n'est-ce pas? Bonsoir, mon père, et ara pro nohis.
En parlant ainsi, il se hâtait de congédier 1 5
son ami et le capucin, quand des sanglots étouffés éclatèrent dans la salle voisine : ils se retournèrent de ce côté à la fois, Fragonard avec un geste de dépit, les deux autres avec un geste de surprise ; ils prêtèrent l'o* reille pour s'assurer qu'ils ne se trompaient pas : les sanglots devinrent plus distincts et plus fréquents.
— Robert ! crièrent en même temps l'abbé et le P. Alexandre. Ce n'est pas lui qui pleure par là ?
— Ne vous scandalisez pas trop, messieurs, dit Fragonard en baissant la voix, c'est une femme !
La porte de la cbambre oii Seîla était renfermée ne se fâft pas ouverte sans violence, si l'abbé de Saint-Non n'eût pénétré dans cette chambre par une autre porte dont il avait la clef : il introduisit aussitôt Fragonard et le P. Alexandre qui trouvèrent la jeune fille assise dans un coin , et pleurant , le visage caché dans ses mains. Quand elle se hasarda enfin à lever les yeux sur ces trois homtnes qui la regardaient avec étonnement, elle espérait encore voir Robert au milieu d'eux, et ses larmes redoublèrent au lieu de s'arrêter. La
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vue du moine avait pourtant calmé Teffroi dont elle était saisie , depuis que Fragonard avait fait mine de la poursuivre, mais son désespoir n'était que plus vif et plus com« plet.
Sa remarquable beauté inspira toutd*abord au père gardien cet intérêt , cette bienveillance, cette sympathie qu'une femme jeune et belle qui pleure est toujours sûre d'inspirer. L'abbé de Saint-Non avait reconnu du premier coup d'œil le modèle de la Suzanne du tableau . Quanta Fragonard, il ne se lassait pas de l'admirer en roulant mille projets dans sa tête qui tous avaient le même but, celui d'une con< quête amoureuse. Seïla était de petite taille ; mais cette taille, ornée d'un embonpoint naissant qui en harmoniait les formes gracieuses, avait toute la perfection et tout le charme que l'art peut donner à ses créations les plus idéales; sa tête, que couronnait un diadème de cheveux noirs arrangés en tresses lisses et brillantes, prenait tantôt un noble port de reine, tantôt un voluptueux abandon de courtisane. Ses traits, aussi purs et aussi corrects que ceux d'un camée antique, étaient ordinairement couverts d'un voile de mélancolie
56 LES CATACOMBES Dl BONI.
qui passait par intervalles dans ses grands yeux au regard lumineux et dans son sourire h Texpression passionnée, comnie ces nuages qui courent sous le ciel bleu et incandescent de ritalie, et qui projettent leurs ombres sur la terre éblouissante de soleil. Son teint n'était pas plus brun, ses dents n'étaient pas moins blanches, que les dents et le teint des Romaines, et pourtant il y avait dans sa physionomie fière et douce à la fois le caractère indéfinissable d'un sang étranger.
— Eh bien ! père Alexandre? dit Fragonard d*un air de triomphe et d'ironie : Robert est un vaurien comme moi.
— Ma fille, qu'avez-vous à pleurer? demandait avec bonté le religieux qui s'était approché de Seïla.
— C'est ainsi que Robert aurait dû représenter Suzanne, observa Saint-Non que le sentiment de l'art n'abandonnait pas dans les situations les plus étrangères à l'art, et qui contemplait la pose pittoresque de la jeune fille.
— Mon enfant, répondez-moi, reprit le bon. moine qui n'avait pas obtenu de réponse à sa question bienveillante, si ce n'est un re-
LE MOOfeLB. 57
gard de déGance et presque de terreur. Quel est le sujet de vos larmes ?
— 0 mon Dieu ! messieurs, je vous en conjure, laissez-moi sortir! dit-elle d*une voix suppliante.
— Personne de nous ne songe à vous empêcher de partir, répliqua le P. Alexandre en s'ëloignant du passage de S^'la, qui s'était levée en chancelant et en répandant de nouveaux torrents de larmes.
— Sans doute personne n'a le droit de s'opposer à votre départ , dit galamment Fragonard qui l'avait prise par le bras et qui la retenait malgré elle, mais nous vous conjurons tous de demeurer.
— Il faut que je parte à l'instant même ! répondit-elle avec agitation en se dégageant des mains qui l'arrêtaient. Je n'ai déjà que trop demeuré ici ! Plut à Dieu que je n'y fusse pas venue... aujourd'hui!
— Monsieur Fragonard, je vous somme de ne pas vous opposer à la sortie de cette pauvre fille ! s'écria le P. Alexandre qui jugea convenable de mettre un terme aux obsessions égrillardes du peintre.
— Je ne vous retiens plus, mademoiselle, 1 5.
58 LES CATACOKBES 0£ ROKB.
dit Fràgonard ; je vous demande seulement la permission de vous offrir mon bras et de vous remettre en sûreté chez vous. Voici la nuit qui vient, et avec la nuit Torage.
— L'orage? répéta Saint-Non qui courut à la fenêtre pour apprécier la vérité de ce pronostic. Oui, vraiment, un orage magnifique, épouvantable... Nous ferons bien de ne pas l'attendre , père Alexandre , et de monter à cheval.
— Oui, je vous conseille de vous en aller au plus vite, reprit Fràgonard qui se réjouissait encore une fois de les voir s'éloigner : avant une heure d'ici, l'orage éclatera et du« rera toute la nuit. Dépèchez-vous !
— Je n'aurai jamais le courage de reparaître devant mon père ! murmurait Seïla qui retomba sur une chaise auprès de la porte de la rue, en versant d'abondantes larmes.
— Devant votre père, mon enfant? dit le capucin qui avait entendu cette exclamation lamentable. Vous êtes donc coupable ? Vous craignez donc les reproches paternels?... Qu'avez-vous fait ?
— Moi, monsieur ! répliqua-t-elle, comprenant les soupçons auxquels devaient donner
LE HODÈLK. 59
lieu sa présence chez Robert à cette heure iadue, ses larmes, son embarras et la crainte qu'elle manifestait de rentrer chez son père. M. Hubert Robert m'a priée de poser pour un tableau de Suzanne, qu'il avait commencé avant de m'a voir rencontrée ; j'ai consenti a lui servir de modèle... Et j'ai perdu la botte de malachites que mon père m'avait confiée...
— Quel est votre père? lui demanda le capucin qui ne devinait pas le rôle que cette boite de malachites pouvait jouer dans la circonstance présente et qui attribua l'incohérence de cette réponse au trouble de la jeune inconnue.
— Mon père... vous ne le connaissez pas... répondit en hésitant Seïla qui baissa le front pour dissimuler sa rougeur.
— Tenez, padre Alexandre, avec vos questions dictées par votre bon cœur, interrompit brusquement Fragonard, vous lui mettez l'esprit à l'envers. 11 serait plus chrétien de ne pas l'embarrasser ainsi.
— Je vous remercie de l'intérêt que vous voulez bien me témoigner, répliqua Seïla qui craignait surtout de rester seule avec Fra-
gonard, ou d'être suivie par lui dans la me. Je me sens mieux, et je vais faire un effort pour retourner chez moi. Quelle heure peut-il être maintenant, s'il vous plaît?
— C'est l'approche de l'orage qui obscurcit le ciel, répondit le capucin. Sept heures n'ont pas encore sonné.
— Sept heures ! Est-il possible ! dit avec une profonde douleur la pauvre Seïla qui n'avait plus la force de se rdever, ni de rien résoudre. C'en est fait, je ne puis rentrer cher mon père !... Et Robert, Robert, qui ne revient pas !
— Vite^ partons, partons, s'écria l'abbé qui tirait le capucin par sa robe : si nous perdons une minute, nous serons surpris par l'orage qui se concentra sur Rome, et qui va éclater entre les sept collines.
— Mio padrey avez-vous donc des yeux pour ne point voir? dit Fragonard en prenant à part le capucin qui ne voulait pas se retirer avant d'avoir mis en lieu de sûreté la jeune fille que menaçait la galanterie entreprenante du peintre : ne voyez-vous pas que cette fille est une juive? horrendum!
— r Une juive! Vous croyez? A quel indice
LE MODÈLE. Cl
devinez -VOU& cela?... Et quand cela serait, qu'importe f
— Il suffit d'avoir vu des juives, pour ne pas se trom,per toutes les fois qu'on en trouve une... Vous ferez sagement, P. Alexandre, de partir; l'orage sera terrible, et si le grand inquisiteur passait par là...
— Mon enfant , suivez-moi , dit le moine en élevant la voix avec une expression sérieuse et persuasive qui eut tant d'empire sur Seïla, qu'elle obéit machinalement et accepta la protection que lui offrait le vieillard.
— Un moment, mon père ! dit à demi-voix Fragonard étonné, déconcerté de la résolutien subite du capucin, je ne souffrirai pas que vous vous exposiez à la censure de l'in* quisiteur général... Parbleu! vous ne m'enlèverez pas cette bonne fortune. .; Cette charmante fille, vous le savez, ne veut pas, ne peut pas retourner chez son père...
— M. Fragonard, dit le P. Alexandre avec cet accent d'autorité calme et ferme qui résulte de la conscience d'un droit, j'ai assez d'estime de votre caractère, si léger qu'il soit, pour espérer que cette plaisanterie va cesser.
Oâ LES CATACOMBES DE ROME.
— Je ne plaisante pas, je m'oppose à une imprudence de votre part. Si l'on vous ren> contrait dans les rues avec...
— Venei, ma fille ! interrompit sévèrement le moine en la prenant par la main pour la faire sortir avant lui^ malgré la résistance contrainte et impatiente du peintre, M. Fragonard, vous voudrez bien dire à notre ami que j'ai fait ce qu'il aurait fait lui-même, et qu'il n'ait pas d'inquiétude sur la personne qu'il avait laissée chez lut.
— Ah ! mon père, vous n'êtes pas généreux, reprit Fragonard avec amertume : vous abusez de ce que je suis prisonnier; vous mettez à une rude épreuve le respect que j'ai pour votre robe, l'attachement que j'ai pour vous. . . Diable de moine ! ajouta-t-il en colère dès que la porte en se refermant eut interrompu sa péroraison , je ne te souhaite pas de mal parce que tu es vraiment une bonne pâte de capucin, mais je te garde la plus féroce rancune... Puisses-tu, pour ta punition, éprouver toutes les tentations de saint Antoine! . . . puisses-tu passer une nuit blanche au milieu de juives et de Suzannes impalpables et insensibles !... Et moi qui ne sais pas seu-
leoient le nom de cette adorable fille de Af Oise !
On sonna deux fois coup sur coup à la porte de la maison.
Ce çatUùJptm.
Fragonard s'empressa d'ouvrir, espérant qae l'orage ou tout autre heureux hasard ramenait la belle inconDue, peut-être seule et délivrée de son surveillant; mais il fut trompé dans son attente en voyant reparaître Tabbé de Saint-Non, qui venait de quitter le capucin pour échanger sans témoin quelques paroles d'adieu avec son ami. Au moment où Saint-Non rentra dans la maison, un éclair passait comme un reflet d'incendie lointain 1 6
sur les collines qui ferment de toutes parts l'horizon de Rome, et colorait le dôme de Saint-Pierre ; l'air était lourd et silencieux, le tonnerre ne grondait pas encore.
— As-tu oublié tes lampes et tes médailles, l'abbé? lui demanda Fragonard qui l'accusait tout bas de ne s'être pas employé à congédier le moine et à faire rester la juive; me rapportes-tu, en galant coureur, un amoureux message de ma belle?
— Non, répondit naïvement Saint-Non, je viens encore te proposer de me suivre à la villa Adriana : tu es, à ce qu'il parait, fourré dans une méchante affaire, et tu as quitté l'Académie sans permission ; bien plus, en ne tenant aucun compte des ordres de M. Natoire...
— Un mauvais barbouilleur qui se permet de me faire enfermer dans un donjon, ainsi qu'un prisonnier de l'inquisition !
— Puisque tu es libre, je comprends bien que tu ne sois pas pressé de rentrer en charte privée, voilà pourquoi je te conseille de m'accompagner, et de te cacher à la villa Adriana, pendant que Robert et moi arrangerons l'affaire, deconcertavecl'ambassadeurde France.