LE GUET-APENS
tesson de poterie qui ne soit à recueillir et h dessiner...
— • Toi, mon cher Richard, tu ne seras jamais qu'un antiquaire ! interrompit Fragonard en lui pressant les mains. Je ne te renvoiepas, car s'il était possible je te retiendrais ici de toutes mes forces, mais puisque tu es décidé à partir, l'orage...
— Oh ! nous avons encore une bonne heure devant nous avant qu'il éclate, et il suffit que nous soyons à cheval quand il commencera. Tu n'as pas vu un orage dans la campagne de Rome? c'est là un spectacle grandiose, imposant, terrible...
— Bien du plaisir, mon ami; j'aime mieux ne pas être mouillé. Si c'était Robert, tu l'aurais bientôt entraîné avec la promesse d'un pareil spectacle, et il irait de grand cœur se faire mouiller jusqu'aux os, s'exposer à la foudre, aux loups et aux brigands.
— Je voudrais être sûr qu'il ne tardât pas, je l'attendrais, dit-il en examinant l'état du ciel à l'horizon.
— Attends-le ! reprit distraitement Fragonard qui s'était remis à peindre en dépit de la diminution progressive du jour, et qui tra-
vaillait à perfectionoer la nudité de sa Suzanne, ea soupirant après le modèle qu'on lui avait ravi.
— Robert peut tarder longtemps, dit Richard de Saint-Non qui sMtait promené de long en large en se consultant. Je ne Tattends pas.
— Ne l'attends pas ! reprit machinalement Fragonard, dont Timagination vagabonde s'égarait à la suite de Sejla.
— Tu diras à Robert que je reviendrai samedi pour le baptême du juif à Saint-Jeande-La tran.
— Ah ! je n'y songeais pas ! s'écria vivement le peintre en se levant pourcourir à son ami qui s*en allait après l'avoir embrassé. Je suis gueux comme Job et je n'ai pas un tableau à vendre : es-tu assez riche pour me prêter quelques louis ?
— En voici cinquante qui devaient servir à payer mes ouvriers; mais samedi prochain, j'irai reprendre de l'argent chez mon banquier; il est trop tard aujourd'hui, et je ne suis pas encore à la porte San-Lorenzo.
— J'accepte tes cinquante louis jusqu'à samedi; je peindrai demain toute la journée.
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et le soir j'aurai gagaé cette somme^ ou à peu près.
— Je t'avertis que je ne veux pas que tu me la rendes, si tu dois déshonorer tes pinceaux par quelque ébauche indigne de toi, par quelque peinture d*éventail ou d'écran, par quelque sujet erotique et malhonnête...
— Peste ! Tabbé, je ne savais pas que l'étude des antiques pût engendrer cet excès de pudeur farouche. Faut-il donc changer le costume historique des trois Grâces que je me permets de peindre quelquefois en déshabillé galant?
Cette plaisanterie fit sourire l'abbé de Saint-^Non, qui se reprocha d'avoir été si rigoriste à l'égard des charmantes compositions de Fragonard, et qui l'embrassa encore, en l'encourageant à imiter les anciens plutôt que Watteau et Boucher. Fragonard lui promit de n'imiter que la nature. Un premier coup de tonnerre, semblable à un bruit souterrain, annonça l'approche de l'orage et mit fin aux adieux des deux amis. Richard de Saint-Non partit à la hâte, et Fragonard se renferma dans la maison. Ce dernier voulut continuer de peindre; mais le jour était trop obscurci
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pour lui permettre de distiuguer les couleurs et de les nuancer sur sa palette : il jeta les pinceaux et alla chercher, dans la garde-robe de Robert, des vêtements avec lesquels il se proposait de sortir déguisé, sans savoir d'avance où il irait; la crainte de rester seul une soirée entière le déterminait à inventer quelque manière plus ou moins agréable et originale de tuer le temps; la belle juive, d'ailleurs, était encore présente à son esprit ; et quoiqu'il n'eût pas l'espérance de la retrouver le soir même, du moins rêvait-il déjà aux moyens de s'introduire dans le Ghetto ou quartier des juifs, et d'y découvrir la demeure, le nom et l'état de cette charmante inconnue. Il eût souhaité alors un de ces coquets déguisements en étoffe couleur de muraille, qu'il avait tant de fois prêtés aux amants dans ses tableaux de boudoir. Faute de mieux, il se contenta de la défroque d'un modèle qui avait posé en costume de bandit des Apennins, et il revêtit rapidement la culotte de peau, les grandes guêtres en cuir, la veste de drap bleu, à boutons argentés, enfin l'ampie manteau dans lequel il se drapa Oèrement, après s'être coiffé d'un chapeau de feutre gris