SOUS-CHAPITRE
Fonctionnement des glandes digestives.
Variations dans la sécrétion des glandes gastriques et pancréatique.
Action des substances nutritives sur les glandes zymogènes et sur leurs diastases. — Dans les chapitres précédents nous avons appris à connaître la composition et les propriétés du suc gastrique et du suc pancréatique ; nous avons constaté que l’activité de ces sucs était due aux enzymes différents qu’ils contiennent. Des nombreuses expériences que nous avons citées en étudiant la pepsine et la trypsine, il résulte qu’il existe toute une foule de substances qui produisent des effets retardateurs considérables sur les enzymes des matières protéiques, tandis que nous n’avons pas réussi à connaître nettement les agents qui déterminent une action franchement favorable sur ces ferments. Nous avons vu aussi que les différentes matières albuminoïdes ne se comportent pas de la même façon vis-à-vis des enzymes protéolytiques : la fibrine, l’ovalbumine, la globuline, mises en présence de mêmes quantités de pepsine, ne s’hydrolysent pas pareillement ; certains de ces produits se peptonisent beaucoup plus facilement que d’autres On peut encore constater des différences frappantes dans l’attaque d’une même matière albuminoïde, suivant l’état qu’elle présente : c’est ainsi que l’albumine d’œuf crue est d’une résistance bien moins grande que l’albumine coagulée.
Toutes ces données nous ont fourni des indications intéressantes en ce qui concerne le phénomène de la digestion; mais on se ferait une grande illusion si l’on admettait que ces résultats, obtenus in vitro , peuvent refléter exactement toutes les
VARIATIONS DANS LA SÉCRÉTION
finesses du mécanisme compliqué qu’est la digestion normale. En réalité, les données que nous avons produites jusqu'ici n’éclairent qu’une partie du problème. L’expérience in vitro nous fait comprendre, mais seulement dans les grandes lignes, par quels moyens et par quelle série de transformations une substance nutritive peut être digérée dans le tube digestif ; mais nos connaissances chimiques ne nous permettent nullement d’expliquer les différences dans la digestibilité des divers aliments, pas plus que les troubles qu’on observe si fréquemment au cours de la digestion.
Pour approfondir vraiment le mécanisme de cette importante fonction physiologique, il faut étudier la digestion à un tout autre point de vue : il ne faut pas seulement se contenter d’établir l’influence des conditions physiques et chimiques sur les enzymes contenus dans les sucs digestifs, il faut aussi, et surtout, étudier la répercussion de ces influences sur la marche de la sécrétion elle-même, autrement dit, déterminer l'action exercée par les aliments sur la formation du suc, sa sécrétion et sa composition. L’importance de ce facteur résulte d’une foule de faits qui nous font voir que les substances soumises à l’action de la pepsine, de la trypsine et de la lipase peuvent agir au plus haut degré sur la marche de la sécrétion, et peutêtre aussi sur la formation même de ces enzymes. Elles peuvent les influencer favorablement ou défavorablement. Suivant la nourriture, on pourra obtenir plus ou moins de suc, et celui-ci ne sera pas toujours de même qualité. Mais il y a plus : des substances qui se montrent inactives sur le pouvoir fermentaire de la pepsine, de la trypsine ou d’autres enzymes, peuvent, au contraire, agir très fortement sur la sécrétion de ces diastases; en outre, des substances qu’on sait être paralysantes d’un enzyme peuvent contre-balancer cette action par l’accroissement de sécrétion qu’ elles provoquent, et, inversement, une substance favorisante, au point de vue diastasique, peut être ralentissante, quant à la quantité de suc élaboré. Les agents chimiques peuvent donc agir d’une manière très complexe et dans des voies très différentes, même opposées :
l’étude de l’influence des aliments sur la sécrétion est, en somme, d’une importance beaucoup plus grande encore que l’étude de celle qu’ils exercent sur les diastases elles-mêmes.
Travaux de l’Ecole de Pawlow. — C’est ce nouveau point de vue qui a été introduit en physiologie par Pawlow et ses élèves. Grâce aux grands perfectionnements apportés par ce savant russe dans la technique chirurgicale, notamment par l’emploi de fistules gastrique et pancréatique, il a pu suivre la marche de la digestion avec une grande netteté. Pour obtenir le suc gastrique à l’état de pureté, non souillé de matières alimentaires, il emploie la méthode de l’œsophagotomie (voir p. 266). Tandis que l’animal prend et mastique la nourriture qu’on lui donne, nourriture qui est ensuite rejetée par l’ouverture pratiquée dans l’œsophage, on recueille, grâce à une fistule stomacale, le suc gastrique, qui est sécrété simultanément. D’ailleurs l’animal est nourri, en dehors des expériences, par l’introduction directe d’aliments dans l’estomac au moyen d’une sonde. Le repas fictif fournit, dans les conditions que nous venons d’indiquer, un suc très actif. Les observations faites par ce dispositif constituent déjà des résultats très appréciables. Mais cette méthode ne peut pas encore donner une image vraie de ce qui se passe normalement.
Il est évident que la sécrétion diastasique doit se faire différemment dans la pseudo-nutrition et dans la nutrition réelle. C’est pour répondre à cette objection que Pawlow a eu recours à une deuxième méthode, qui consiste à partager l’estomac, grâce à des résections et des sutures conve* nables, en deux parties inégales ; l’une, environ 10 fois plus grande que l’autre, reçoit seule la nourriture, tandis que la seconde, excitée par réflexe, porte une fistule par où s’écoule le suc qu’elle sécrète. L’auteur a vérifié directement, en pratiquant une fistule dans chacune des sections, que la sécrétion s’y fait exactement de la même façon : les quantités de suc sont proportionnelles aux volumes des deux estomacs, mais leur activité est toujours la même et varie parallèlement. Cette opération délicate est néanmoins bien
VARIATIONS DANS LA SÉCRÉTION
supportée par les chiens, et ceux-ci, traités de cette façon, ont pu servir pendant des années pour les mêmes expériences. C’est en multipliant tous ces essais, de manières très diverses, qu’on est parvenu à tirer de cette question si complexe un certain nombre de conclusions très nettes.
Influence de l’alimentation sur la quantité et la composition du suc gastrique sécrété. — Tout d’abord il a été établi qu’il existe une relation très suivie entre les fonctions sécrétorielles et l’aliment absorbé. C’est ainsi que Chigin, en mesurant la quantité de suc gastrique qui s’écoule après l’ingestion d’aliments variés, a trouvé :
Pour 100 gr. viande absorbée, il s’écoule 26 cc. suc gastrique. 200 » » » 40 »
1 300 gr. lait
Apres un repas \ .
< -f- 50 gr. viande ? »
composé de : /
l 50 gr. pain
Après un repas \ composé de : )
600 gr. lait
+ 100 gr. viande ^ »
-(- 100 gr. pain
Le suc sécrété est donc en rapport avec les besoins réels, et la quantité augmente avec la dose d’aliments ingérés. La production du suc gastrique pendant le repas dépend avant tout de la nature de l’aliment. Pour des matières contenant la même teneur en azote, il se sécrète des quantités très différentes de suc. L’unité d’azote contenue dans le pain correspond au maximum de suc. Le lait, pour une même unité d’azote, détermine une sécrétion moins grande, et celle-ci est encore plus faible pour la viande. L’influence de l’aliment sur la sécrétion ne se manifeste pas seulement au point de vue de la quantité de suc élaboré, mais encore et surtout au point de vue de sa composition :
(Voir tableau comparatif, page 388.)
Influence de l’alimentation sur la sécrétion gastrique.
Quantités d’aliments absorbés
Suc gastrique sécrété
Pouvoir digestif (Mett)
Valeur digestive
250 gr. pain ....
42 cc.
100 » viande . . .
600 »> lait
Dans les trois cas mentionnés, on se trouve en présence de la même quantité d’azote; cependant les quantités de suc sécrété, et surtout leur teneur en pepsine, sont différentes : le pain, qui se digère plus difficilement que le lait, reçoit environ 5 fois plus de pepsine, et la viande, à peu près 1/4 de plus que le lait. Cette influence de la nature chimique de l’aliment sur la quantité et la richesse du suc gastrique se montre encore avec plus de rigueur quand on analyse heure par heure le suc sécrété :
Variation de la sécrétion gastrique avec la nature