CHAPITRE PREMIER
TRYPSINE PANCRÉATIQUE.
Présence et préparation.
Présence. — La trypsine est l’enzyme protéolytique du suc pancréatique. Elle agit sur les matières albuminoïdes de la même façon que la pepsine, mais son action s’en distingue par les deux caractères fondamentaux suivants : 1) L’hydrolyse trypsique est beaucoup plus profonde, puisqu’elle conduit à la formation d’acides aminés. 2) Le maximum d’effet est obtenu dans un milieu à réaction neutre ou faiblement alcaline.
Les premières données sur les enzymes du suc pancréatique ont été fournies par Cl. Bernard en 1855 et Corvisart en 1858. C’est à ce dernier qu’on doit le nom de pancréatine, donné aux substances actives du suc pancréatique. Danilewsky, en 1862, a isolé d’une macération de pancréas, trois diastases, l’une amylolytique, l’autre protéolytique, enfin, une dernière, capable d’émulsionner et de saponifier les matières grasses. Kühne, en 1867, a le premier attiré l’attention sur la différence qui existe entre le travail chimique de la pepsine et celui produit par l’enzyme pancréatique; il a montré la présence, dans cette seconde action, de tyrosine et de leucine, et aussi de ces corps mal définis, résidus de l’hydrolyse des albuminoïdes, qu’il nomma antipeptones. Il a donc caractérisé ce ferment
TRYPSINE.
protéolytique comme ferment nouveau, distinct de la pepsine, et lui a donné le nom de trypsine.
La trypsine est très répandue, dans le monde animal aussi bien que végétal. En dehors du pancréas, on trouve de la trypsine ou des substances actives très analogues, dans la rate, les leucocytes, l’urine, etc. Sa présence a été constatée aussi chez les invertébrés, les crustacés, les insectes, etc. Enfin, des enzymes semblables se retrouvent dans la levure de bière, dans les moisissures et chez les microbes. Toutes ces diastases ne sont pas complètement identiques à la trypsine, mais elles s’en rapprochent cependant par un certain nombre de caractères communs qui les font classer dans la même famille.
Préparations : Méthode de Danilewsky. — Les pancréas frais, de préférence ceux de porc, sont broyés, avec du sable et de l’eau, dans un mortier. On laisse déposer et l’on filtre sur un tamis le liquide décanté. Ce qui passe est additionné de magnésie, qui détermine un précipité entraînant l’amylase et d’autres impuretés. Après filtration, le liquide, qui contient la trypsine débarrassée de diastase saccharifiante, est acidifié par de l’acide phosphorique, puis neutralisé par de la chaux. Le phosphate de chaux formé, qui entraîne en partie la lipase, est séparé, et la solution qu’on obtient, riche en trypsine, est évaporée dans le vide. La séparation de la trypsine et de l’amylase peut aussi se faire à l'aide de collodion dilué à moitié par un mélange d’alcool et d’éther. Après addition de collodion, on agite le liquide pancréatique ; le précipité formé entraîne avec lui la trypsine, tandis que l’amylase reste en solution.
Méthode de Kühne. — Les pancréas, divisés en petits morceaux, sont d’abord mis à macérer dans de l’alcool, puis traités par de l’éther. Le produit desséché est alors maintenu quatre heures dans de l’eau à 40°, additionnée de 0.1 % d’acide salicylique. On jette sur un tamis. Le résidu, débarrassé autant que possible du liquide qui l’imprègne, est délayé dans une solution de C03Na2 à 0.25 °/0. On laisse le magma douze heures à 40°et l'on tamise à nouveau. Le liquide obtenu, mélangé à celui provenant de la filtration précédente, est additionné de C03Na3,
PREPARATION
de façon à amener la teneur en ce sel à 0.5 %. On abandonne alors le liquide, auquel on a ajouté un antiseptique, à l’autodigestion, jusqu’à disparition complète des albumoses, ou tout au moins jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que très peu. La digestion terminée, on met le liquide pendant vingt-quatre heures dans la glace et l’on filtre. La solution obtenue est saturée de sulfate d’ammoniaque, qui précipite la trypsine. On voit que la digestion préalable a eu pour but de peptoniser les substances protéiques aussi complètement que possible, afin qu’elles ne précipitent plus en même temps par le sulfate d’ammoniaque.
Kühne a indiqué aussi une autre méthode plus expéditive. Pour se débarrasser autant que possible des matières albuminoïdes, il cherche à les rendre insolubles. Il fait tout d’abord macérer les pancréas avec de l’eau au voisinage de 0°. Dans la solution filtrée, la trypsine est précipitée par de l’alcool concentré. Le précipité obtenu est lavé pendant quelque temps avec de l’alcool absolu, puis repris avec de l’eau. La masse est acidifiée avec de l’acide acétique jusqu’à la teneur de 1 %, puis filtrée. La solution claire est portée à 40° et de nouveau filtrée. On alcalinise légèrement avec du C03Na2, on filtre encore une fois et l’on évapore à 40°. Pendant l’évaporation, il se sépare de la tyrosine qu’on élimine. Le liquide est alors dialysé, puis concentré définitivement.
Méthode de Wittich. — Les pancréas, préalablement lavés à l’eau, sont broyés avec de l’alcool absolu. Après des lavages répétés à l’alcool, on traite le produit sec par de la glycérine hydratée. La digestion dure deux à trois jours. On filtre et l’on additionne le liquide d’alcool. Le précipité obtenu est de nouveau déshydraté par de l’alcool, puis mis à digérer dans de la glycérine; enfin la solution est précipitée par l’alcool.
Voici enfin une méthode, due à Stutzer, qui permet de préparer une solution de trypsine pour les usages de laboratoire. On prend des pancréas de veau, dégraissés et passés au hache-viande. La bouillie, additionnée de sable, est broyée dans un mortier, où on l’abandonne pendant vingt-quatre heures, afin de permettre la transformation du zymogène en trypsine.
Puis on ajoute, pour une partie de bouillie (sans sable), trois parties d’eau alcalinisée par de l’eau de chaux et une partie de glycérine. Après trois ou quatre jours, on filtre sur flanelle, on presse; le jus écoulé est filtré et additionné de chloroforme. Ce liquide, qui est à réaction neutre, se conserve très bien. L’addition de chaux a pour but de saponifier les graisses restantes, et aussi de détruire la lipase, qui produit le trouble du liquide. Cette addition doit être très modérée, car un excès peut affaiblir considérablement la trypsine.
Pancréatine. — Les produits obtenus par les méthodes précédentes sont plus ou moins bien débarrassés des enzymes aulres que le ferment protéolytique, qui l’accompagnent dans le pancréas. Mais en dehors dé la trypsine, on emploie aussi en thérapeutique la pancréatine, qui contient tous les ferments de la glande. Pour préparer cette pancréatine, on procède de la manière suivante : des pancréas de veau, isolés vingtquatre heures après la mort de l’animai, sont débarrassés des graisses et des tissus environnants, puis hachés en petits morceaux et introduits dans de l’alcool à 90°. Après vingtquatre heures, on décante et on remplace le liquide par de l’alcool absolu, qu’on laisse encore vingt-quatre heures. Puis on enlève le liquide et on met de l’éther. Après quelque temps, le produit bien séché est réduit en poudre, puis tamisé, i gr. de cette poudre peut digérer en 24 heures, dans des conditions favorables, de 10 à 15 gr. de caséine de Hammarsten.
Voici, d’autre part, comment, d’après la pharmacopée française, on prépare la pancréatine officinale (Codex 1895) : On prend une partie de pancréas et deux parties d’eau ; les pancréas, débarrassés des parties étrangères qui les accompagnent, sont divisés et délayés dans l’eau, légèrement chloroformée pour empêcher l’altération. Après quelque temps de contact, on sépare le résidu insoluble, on l’exprime et on filtre le liquide obtenu. Celui-ci est reçu dans des vases à large surface et évaporé rapidement dans un courant d’air à une température qui ne doit pas dépasser 45°. On peut regretter le manque de précision du Codex. En fait, les pancréas qu’on
PRÉPARATION
emploie sont habituellement ceux de porc. Les organes doivent être recueillis chez les animaux en digestion, car c’est à ce moment qu’ils sont le plus actifs, et utilisés aussitôt que possible. La durée de la macération peut être fixée à six heures ; quant à l’évaporation, elle s’effectuerait, d’après Javillier, dans les meilleures conditions, dans le vide à 0°.
Essai de la pancréatine. — La pancréatine des pharmacies se présente sous la forme d’une poudre ou de paillettes jaunâtres ; elle est incomplètement soluble dans l’eau. Elle possède le triple pouvoir d’hydrolyser les matières amylacées, les matières grasses et les matières albuminoïdes. Voici l’essai de la pancréatine tel qu’il figure au Codex français de 1908 :
1) Pour s’assurer de sa puissance d’action sur les matières protéiques, prenez :
Pancréatine : 0.20 gr.
Eau distillée : 60 gr. ) ,. ( Eau distillée : 52.5 gr.
Fibrine desséchée : 2.50 gr. j ( Fibrine essorée : 10 gr.
Dans un bain-marie ou une étuve chauffée à 50°, placez un flacon contenant la fibrine desséchée et l’eau ; laissez digérer pendant une demi-heure; ajoutez la pancréatine et faites digérer pendant 6 heures, en ayant soin, au début, d’agiter assez fréquemment le mélange jusqu’à dissolution complète de la fibrine, et ensuite toutes les heures environ. Filtrez. 10 cc. de la liqueur ainsi obtenue ne doivent pas se troubler à la température ordinaire par l’addition de 20 gouttes d’acide azotique officinal (mélange d’env. 1 mol. N03H avec 2 mol. H20).
2) Pour s’assurer de la puissance d’action de la pancréatine sur les matières amylacées, préparez 100 gr. d’empois renfermant 5 gr. de fécule de pomme de terre. Ajoutez 0.05 gr. de pancréatine pure, chauffez à 55° au bain-marie ou à l’étuve, et maintenez cette température pendant une heure, en agitant de temps en temps. Vous devrez obtenir un liquide fluide, filtrant facilement et réduisant à l’ébullition quatre fois son volume de solution cupro-alcaline titrée.
Ces prescriptions du Codex appellent quelques remarques. Tout d’abord, on voit que la digestion trypsique se fait en
TRYPSINE.
milieu neutre ; elle conduit à des corps fortement biurétiques. Pour faire la réaction du biuret, on prend environ 2 cc. de liquide, on y ajoute environ 0.5 cc. de soude concentrée et quelques gouttes d’une solution de sulfate de cuivre à 2 %. On observe une belle coloration violet pourpre.
Le pouvoir amylolytique exigé par le Codex est assez élevé. Celui qui répondrait à l’essai suivant serait moins fort : A 100 cc. d'un empois d’amidon à 6 % on ajoute 0.1 gr. de pancréatine et on laisse pendant 6 heures à 50°. Le liquide filtré, qui ne se colore plus par l’iode, doit, à raison de 2.5 cc., pouvoir réduire 10 cc. de liqueur de Fehling titrée.
Enfin on constate que dans l’essai du Codex il n’est fait aucune allusion au pouvoir saponifiant de la pancréatine. Pour se renseigner à cet égard, on pourra faire agir la poudre examinée sur de la monobutyrine et déterminer l’acidité formée au bout d’un certain temps, selon les indications de Hanriot. On pourra aussi employer une émulsion de graisse.
Produits caractéristiques de la digestion trypsique.
La trypsine attaque très rapidement la fibrine et digère assez bien le sérum-albumine, mais elle agit beaucoup moins vite sur l’albumine d’œuf. Les digestions pepsique et trypsique se distinguent par la réaction de milieu et l’étendue de l’hydrolyse produite. Tandis que la pepsine n’agit qu’en réaction acide, la trypsine agit dans tous les milieux, mais surtout dans un milieu alcalin, correspondant à une teneur de 0.5 % de C03Na2. Dans le travail produit par la trypsine, il se détache, presque dès le début, de la molécule albuminoïde de la tyrosine, tandis que, dans la digestion pepsique, le noyau tyrosinique n’est pas libéré, mais reste combiné sous forme de polypeptides. De plus, parmi les produits trypsiques, on voit bientôt apparaître le tryptophane, la leucine et d’autres acides