‹ Les cathédrales de FranceChapitre 7 sur 18 · ENVIRONS DE MAGNY · texte numérisé non relu

ENVIRONS DE MAGNY

Eglise de Monja^ouLl.

Le portail de cette église est un peu Tare de triomphe romain, plus simple, carrément en relief adossé à Téglise.

Quelle élégance ! La Vierge est dans le tympan, au milieu. L'homme a adoré le germe dans le chêne; Tincarnation et la maternité, la jeunesse et la fécondité se réunissent en Marie, et nous adorons en elle la Mère et la Vierge en même temps.

Devant cette voussure de Tare de Montjavoult, je comprends Téloquence profonde de Tare.

Dans ces cercles retombés sur ces consoles enroulées, il m' apparaît le satellite d'un astre. Les colonnes sur lesquelles il repose se présentent toujours si noblement! Tout cela est contourné par une moulure fine comme des tracés grecs. Une frise plus à effet, une danse de plantes, de guirlandes échangées, est audessus.

Des corbeaux noirs sont fichés dans la moulure.

Ce n'est pas le Parthénon, c'est la gloire de la beauté française.

On distingue, en approchant, des détails délicieux. La divine Renaissance, qui n'avait pas l'idolâtrie de la

métropole, faisait aussi beau pour les paysans que pour les Rois.

Je suis l'heureux témoin de ces merveilles. Elles me sont familières; elles accompagnent mes pensées, mes admirations, mes journées.

Et quel effet aussi produisent ces chants qui viennent de Tintérieur pendant que je travaille au dehors! Doux comme la belle nature de ce matin, comme une expression de paisible lenteur!

Harmonies toujours pareilles, concertées par les siècles et grandes comme un style qui ne change pas, qui organisa la vie d'un peuple et la prolonge. Grand peuple français, admirable encore par ses hommes de pensée, par ses artistes véritables qui brillent des mêmes lueurs que celles de ce soleil couchant!

O mon pays, je t'aime, parce que j'aime ta flore, ta faune, tes siècles glorieux. Périras -tu?... Non.

Le monde périra-t-il comme ont péri ces grands artistes qui ne nous parlent maintenant que par le langage des pierres?

Au moins tant que leur vie dure, ne nous rendons pas étrangers aux merveilles qui ont fleuri l'Occident; elles ont toutes les délicates nuances du mystère et l'énergie du réel.

Le tempérament français a réalisé la perfection et il l'a recouverte d'un voile de modestie. L'historien n'a rien vu : il faut que l'artiste témoigne.

La modestie du tempérament français, c'est la modestie de la nature française elle-même. L'ami de l'art peut se réfugier partout en France.

Matinée de première communion : gelée froide, brouillard lumineux.

Pas de bruit: pas de son, on n'entend que soi-même.

La route, le ciel, ces grandes bandes de terrain semblables à des tapis usés, à des chemins. L'air impalpable réunit tout dans cette absence de soleil. Dans cette plaine le vent cingle et gémit. Sa fonction est de purifier tout passant. Vent terrible pour les malheureux.

Cet arbre a reçu tant de coups de vent qu'il porte des profils de misère. La douceur du jour s'entrevoit dans ces trous.

Les remous, les répétitions, les ondulations douces rappellent la mer Atlantique. La terre est comme le vent, résignée.

Au delà, on dirait la mer : de petits arbres font penser à des voiliers.

La Nature travaille dans ce silence infini.

Dans l'après-midi nous montons le sentier.

La cloche se balance : ce sont les vêpres.

Q^uelle douceur dans ce rappel d'enfance et d'autrefois!

La route monte, et c'est le ciel partout. En haut, une voiture est en apothéose. Brouillard de lumière, immense éblouissement! Petite agitation des feuilles.

Le soleil froid vient aussi : nous sommes aujourd'hui avec ce grand médecin, la Nature.

Splendeur du Mont qui surgit devant nous. C'est une Acropole entre les milliers d'Acropoles de France. Art de cœur et d'esprit, qui retourne à Minerve.

Au seuil d'une maison, c'est toujours l'arc de triomphe qui accueille. Qu'importe que cette belle demeure soit si mal habitée !

Les églises sont les bornes kilométriques des routes romaines de la chrétienté : les stations romaines.

Elles sont belles partout. On ne voyait pas de différence entre Paris et la province; et Dieu, pour les grands artistes, était le même dans la capitale et dans le village. Ces grands artistes ouvraient à tous un asile. Aujourd'hui nous visitons ces asiles et nous ne sentons plus qu'ils sont à nous. Personne pourtant ne nous ferme les portes. Personne ne nous dit : « Sortez donc] » Mais le hasard ou le caprice nous décident, nous sortons, et nous ne connaissons pas le bonheur des corbeaife qui nichent dans le clocher. L'homme ne comprend plus l'Angélus : c'est le repos. Le cheval et le bœuf comprennent.

EgiiJ'e de Cérans.

L'église de Cérans a l'air d'une poule énorme qui couve ses poussins.

Ces clochetons bouclés : mélange de ronde-bosse et de bas-relief.

Celui-ci paraît se détacher de Tensemble. Il surplombe la porte, et il fait saiUie sur le vitrail en arrière et plus loin. Il modèle tout cet ensemble, qui apparaît comme une belle matinée. Tout le fond de l'édifice se recule pour le laisser en valeur, accompagné à droite, et à gauche, par deux contreforts simples. Il est ainsi comme le Christ au Thabor, entre Moïse et Elie. Il n'a pas de forme définie, mais il a le volume, ce qui est tout. On voit ici combien les masses sont expressives de loin, par leur plan et leur emplacement. Les belles dispositions n'expriment rien de précis, mais suggèrent mille choses. Il en est ainsi d'une belle sculpture : on ne la voit point encore distinctement, qu'elle émeut déjà.

Les nervures au plafond sont comme les ramures des arbres.

Ces feuilles se rattrapent comme les oiseaux qui se raccrochent au nid.

Cette feuille qui surgit... C'est la même pensée, qui fit des héros et des martyrs, qui fit aussi cette feuille.

Comme ces profils sont portés 1 Comme de ma place, en dessous d'eux, ils me semblent orgueilleux! Ils plafonnent sur le ciel. Comme les noirs sont riches dans ce plein air du jour! Ils sont alternés ainsi que des surfaces. On sent ici le parentage romain.

La mesure de l'ornement gothique reste sensible jusqu'au Louis XVI, inclusivement.

LA NATURE FRANÇAISE. Zj

Dans la campagne, rouge sur fond uni, le soleil couchant d'hiver brille sur le moisi des arbres dénudés.

O don divin 1 S'intéresser en quelque mesura à ce grand drame, le comprendre, et intervenir ! . . .

Beaugency,

... Accoudé à la fenêtre de ma chambre d'hôtel, je regarde, de haut et de loin, le monde, comme Dieu le Père, et je le juge.

Je vois passer une carriole tramée par un âne. Dans la carriole, toute une petite famille, la mère, jeune encore, les filles et les garçons, et le père, vieillissant, — saint Joseph... Tous ont leurs plus beaux habits, et j'admire leur élégance. Car tous ces beaux habits, de la petite famille et des gens qui vont et viennent autour de la carriole, me paraissent élégants. Ce sont, pour la plupart, des blouses, dont les plis racontent le corps et le métier de ceux qui les portent.

Q^uelle douce grisaille répandue sur tout ce petit pays, sur les arbres et les maisons, sur les vêtements, sur les mouvements harmonieux des hommes, des animaux! — Des jeunes filles passent, triomphantes, orgueil de la terre et de la race...

J'exerce avec bienveillance mes fonctions de juge; je fais passer tout le monde à droite : autant de sauvés. Voilà des gens qui ne se doutent pas de leur bonheur... Mais, sans que je m'en mêle, ne sont-ils pas heureux, en

effet? Ils sont paisibles, et leur vie s'écoule dans un demi-silence. Ils sont comme ce printemps, si pâle, encore tout voisin de Thiver, avec du soleil et de la cKaleur en dedans.

Ce peuple est très doux, tout à fait étranger à la sévère époque où naquit sa Cathédrale romane. Pourtant, cette foule, anathématisée par les pharmaciens et les savants, a gardé asâez généralement le goût de la prière. C'est à Téglise que va la petite famille, dans la carriole : en entrant, elle considérera avec respect la perspective formidable et devinera le ciel au bout.

Cela n'empêche pas la femme de voir en son mari un maître, un Dieu. Pour les enfants, parmi lesquels il y aura de petits artisans, ils regardent de tous leurs yeux, de toute leur intelligence : ils comprennent] Ils s'assimilent sans peine, parce qu'ils sont simples, ce qui dans ce mystère leur est destiné. Car l'église est une œuvre d'art dérivée de la nature, accessible par là aux esprits simples et vrais... Toutefois, le vieux saint Joseph, le père, est parti pour le cabaret. Il pérore • — je n'entends que lui — • il dit des bêtises, il trône, fier de ses grandes filles... Bientôt, ses enfants et sa femme le rejoignent. On sent que la famille rassemblée est toute vibrante de naïf orgueil et de joie.

C'est Pâques.

Une petite Française vue à l'église...

Un petit muguet fleuri, dans une robe neuve... La volupté est encore étrangère à ces lignes adolescentes. Q^uelle grâce modeste I Si cette jeune fille savait regar-

der et voir, elle reconnaîtrait son portrait dans tous les portails de nos églises gothiques, car elle est l'incarnation de notre style, de notre art, de notre France.

Placé derrière elle, je ne voyais que le chiffre général de sa personne et le rose velouté de sa joue d'enfantfemme. Mais elle lève la tète, se détourne un instant de son petit livre, et un profil de jeune ange apparaît. C'est, dans tout son charme, la jeune fille de la province française : simplicité, honnêteté, tendresse, intelligence, et ce calme souriant de l'innocence vraie, qui se propage comme une douce contagion et verse la paix dans les cœurs les plus troublés.

La Modestie et la Mesure sont les grandes qualités des Françaises. Nos jeunes filles (loin de Paris) portent ces deux mots clairement inscrits sur leur front, et l'esprit moderne, par miracle, n'est pa^s encore parvenu à les y effacer. Sur les bords de la Loire, notamment, on reconnaît souvent la fraîcheur originelle de la race en d'admirables exemplaires féminins. — - Ne changeons donc rien à l'éducat-ion de nos femmes; elles sont bien ainsi, et la plus belle des Vénus antiques était moins belle. Ne déplaçons rien. Le chef-d'œuvre est encore dans son vrai jour... Mais, hélas! le changement s'accomplira malgré nous, et il est déjà commencé.

L'architecture de nos Cathédrales était nécessaire à la beauté de ces femmes, comme un cadre grandiose et proportionné. On ne s'en doute plus, et c'est pourtant certain. A l'ombre de l'église une atmosphère recueillie, où l'on sent palpiter la pensée sérieuse des hommes d'étude, où la musique rythme les belles heures du jour

4o LES CATHEDRALES DE FRANCE.

et les grands jours de l'année, où la poésie ne manque ni de héros ni de fidèles, où la femme se sent respectée de tous dans son âme et dans sa chair : voilà où peut naître et se former celle qui doit être notre Victoire vivante.

Q^ue restera-t-il demain, de tout cela? Déjà qu'en reste-t-il? C'est un miracle qu'il puisse exister encore des jeunes filles comme celle que j'admirais dans l'église de Beaugency. Elles nous viennent du passé ; on en rencontrera quelques-unes encore, quelque temps encore, dans les régions les moins « civilisées » de la province...

Mais il me semble qu'elles ont dès aujourd'hui le sort de ces Cathédrales, auxquelles leurs aïeules ont servi de modèles : elles ne sont plus à la mode.

Q^uel dommage que la plupart de nos jeunes filles de province aillent à Paris ! Quel effroyable gaspillage de beauté fait ce monstre! C'est la gloire de la France, c'est le fleuve de notre vie, de notre énergie qui s'épuise!

Il y a encore la province, me suis-je dit bien souvent pour me consoler...

Les jeunes filles apportent du même geste toute la grâce et la toute-puissance. Leur passage illumine la vie. Et leur modestie est proportionnée à leur force. Ce sont les bénédictions de la ville et du monde, les jeunes filles. Porteuses de vie, formes sensibles de l'espérance et de la joie, matière de tous les chefs-d'œuvre! Elles sont si près de la Nature ! Jamais leurs mouvements ne pèchent contre la géométrie divine. Elles refont une âme à ceux qui les comprennent. V^ierge : quel mot prestigieux! '/Hère : douceur qui équivaut à la beauté! — -

Pour moi, potier heureux de tourner, à Timage de leurs gracieuses formes, d'illusionnants beaux vases, je leur envoie maintes fois par jour ma pensée. - — Elles n'ont pas le charme seulement, elles ont aussi la bonté; et elles sont parfois calomniées; — comme le génie.

Q^uelle école, la rue! Les gestes sont naturels, les draperies tombent bien... La démarche de ces jeunes femmes qui vont à Téglise, sans modestie affectée, le buste droit, le pas ferme, dans la rue paisible de la petite ville... Ce ne sont pas de ces femmes du monde, de ces chairs diaphanes, traitées aux plus précieux parfums, où la vie craindrait de se laisser voir, où Tâme se cache. Je parle d'êtres simples, vrais et sains, bien vivants, de ces femmes prédestinées à la joie et au sacrifice, que nous aimons et que nous faisons souffrir.

Dans l'heure de la colère, quand nous avons abusé de leur patience, des éclairs jaillissent d'elles, et des voix prophétiques dont l'accent nous étonne et se grave dans notre mémoire et en ressurgira soudain, quand ce sera nécessaire, pour nous rappeler au devoir.

. . . Cette enfant de la race, assise sur les marches de la porte, figure paysanne et fine, donnera, à la deuxième génération, des fruits d'une très grande beauté. — Quelle page blanche encore! Quelle paix!

La femme, c'est le Graal véritable. Elle n'est jamais plus belle que dans l'agenouillement; les Gothiques y ont pensé. L'église extérieure est une femme agenouillée.

La province est pleine encore d'admirables réserves de richesses morales. On y rencontre sans cesse cette profondeur du sentiment qui est dans notre sang, tel

que nous l'avaient transmis nos ancêtres. C'est là que se recrute inépuisablement l'admirable abnégation du marin, du soldat, de l'aviateur. Ce merveilleux courage qui fait douter du mal ! Il y a là des éléments encore pour une humanité vraie.

Le temps des raisonneurs est revenu. Comme toujours, ils bavardent, ils pérorent savamment; ils ne veulent admettre que ce qu'ils peuvent comprendre. Ils dissertent sur l'art du Moyen Age et posent mille questions, qu'ils laissent presque toutes sans les résoudre; pour chacune des autres, ils proposent plusieurs systèmes...

Mais, raisonneurs, un simple compagnon de jadis n'y mettait pas tant de façons et trouvait tout de suite, en lui-même et dans la nature, la vérité que vous cherchez dans les bibliothèques! Et cette vérité, c'était Reims, c'était Soissons, c'était Chartres, c'étaient ces Rocs sublimes de toutes nos grandes villes : c'était, cette vérité, le génie même de la France.

C'est qu'ils avaient une âme, les compagnons de jadis, cette âme que l'architecture a besoin de sentir derrière elle pour amener ses principes à l'expression suprême des nuances.

Auprès de vous, docteurs, je veux bien qu'ils soient des enfants, ces artisans, ces ouvriers : seulement, c'étaient des enfants à l'École de Vérité, ■ — et vous?...

O ces ouvriers! Ne pouvoir connaître leurs noms pour les prononcer, ces humbles noms sublimes d'hommes qui savaient quelque chose!...

Je rêve souvent que je les vois, que je les suis de ville en ville, ces pèlerins de l'Œuvre, en mal ardent de création. Je m'arrête avec eux, chez la Mère, qui réunit les Compagnons du Tour de France. On s'attable pour déjeuner; on est jeune et vigoureux; on raconte ce qu'on sait... Les appréciations de ces voyants, leurs disputes entre eux sur les belles choses, leur science et leur pensée où se reflète le colosse en train de s'accomplir... Ils travaillent à Reims... Ils ont vu Saint-Denis, Chartres, Noyon, Amiens... et plusieurs d'entre eux ont travaillé aussi là et là, ils ont dans le regard et dans l'âme toute cette gloire. Titans!

Pourtant, ce sont des hommes très simples, les frères et les semblables de ces provinciaux que nous regardions vivre tout à l'heure, et de ces jeunes filles. Mais la grande pensée du temps est en eux et, pour la réaliser, ils sont en relation constante avec la nature; et ils sont forts et sains. Ils ont la sobriété, la vertu, l'énergie des grands animaux nobles qui se maintiennent aptes à leurs fonctions naturelles. Sur ces organismes puissants, l'âme voltigeait, s'y retrempant sans cesse pour ne pas se perdre dans les régions de l'orgueil et des chimères. — • Ainsi pouvaient-ils concevoir, ces petits enfants, et réaliser, ces robustes compagnons.

J'aimerais m'asseoir à la table de ces tailleurs de pierre.

Pourquoi ont-ils élevé ces colossales armatures, les Cathédrales?

Pour y déposer - — en sûreté, croyaient-ils — Tœuf imperceptible, ce germe qui demande tant de patience, tant de soins : le goÛt, cet atome de sang pur que les siècles nous ont transmis, que nous devions transmettre à notre four.

Tous ces orgueilleux équilibres, toutes ces accumulations de pierres glorifiées par le génie et qui s'élèvent à r extrême limite où T orgueil humain perdrait contact avec la vie, avec Tespèce, et trébucherait dans le vide, ■ — tout cela, ce n'est que le reliquaire, ■ — ou plutôt, car ce reliquaire est vivant! — c'est le Sphinx gardien du Secret...

Le secret est perdu, autant dire, puisque quelquesuns seulement aujourd'hui peuvent répondre au Sphinx de toutes parts accroupi dans nos villes de France.

Nous saurions répondre au sphinx gothique, si la nature elle-même n'était devenue pour nous un sphinx incompréhensible .

Il y a dans la Cathédrale toute la simple beauté du menhir, qui l'annonce.

Licontestablement, les blocs romans et gothiques rappellent beaucoup, en grand, les pierres druidiques.

Mais le grand arbre a sa part dans la création du monument. Autant que les vieilles pierres dont Tamoncellement constitue les Cathédrales, j'aime les arbres puissants; entre celles-ci et ceux-là je perçois une parenté. • — Les bûches énormes qui soutenaient les huttes gauloises ne sont-elles pas les types des contreforts? Les contreforts eux-mêmes?

A coup sûr, il y a là, d'autre part, un souvenir barbare et charmant de la maison romaine. .

L'art romain et le contrefort barbare sont dans la Cathédrale.

Et ces mains qui supportent les voûtes, ces tendons extenseurs I

Murs cyclopéens égayés par les végétations, toujours décoratives. Ainsi le Gothique assemble et régulièrement entasse des pierres, des soubassements, et tout en haut ajuste des fleurons, des crochets, des épines, à l'imitation des végétations grimpantes.

Toutes les lignes sont des lignes de victoire. Elles plafonnent superbement, portées par le développement logique de tout l'édifice.

C'est l'effet toujours tenté dans les écoles, sans succès, parce que l'école invente des règles qui ne sont pas ratifiées par la nature. La nature refuse de se greffer sur nos rêves. Elle reste fidèle à ses propres lois, qui ne la trompent jamais : comme la mer a ses limites, les mouvements ont leur justesse. — Les Gothiques n'inventent rien. Les inventions sont des blasphèmes.

f Economie des effets. Voici des colonnes et des

colonnettes qui montent jusqu'en haut sur un seul plan

droit. Elles ne demandent un effet qu'aux chapiteaux

forts et saillants. Nous retrouvons ce principe au mur

du Théâtre d'Orange. C'est un mur : aux deux tiers de

sa hauteur, de grosses pierres profondément saillantes

donnent à cette large surface sa force de beauté.

Au sommet des hautes nefs, dans le fond, filtre un rayon qui se répand dans tout le vaisseau, se jouant à différentes hauteurs; on croit voir au-dessus de lui, dans ce ciel de pierre, un nuage orageux.

Les reflets violacés des vitraux colorent l'abside des tons d'une palette impressionniste.

La femme, dans le récit de la Genèse, est créée après l'homme; la grâce suit la force.

Le Gothique est toujours plus noir, d'effets plus rapprochés que la Renaissance. Celle-ci étale les effets et les dissout dans la grâce incomparable qui est sa marque propre, dans la douceur qui est son expression. Elle conserve des sillons noirs, à grands intervalles : c'est l'attique français. Sa générale teinte blonde trouve dans ces noirs, très rares, le rehaut, le ressort qui la met en valeur. Je ne sais rien d'aussi ravissant. — Aux xiii'^, XIV* et XV"* siècles, la force, plus fervente, s'exprimait avec plus d'énergie. La Renaissance a nuancé la ferveur de l'amour.

Déclinaison du Gothique dans la Renaissance du xvi% tu m'as forcé à l'étude de la lumière, j'ai essayé

de comprendre tes motifs, tes mille nervures et de mettre quelques-unes de tes richesses dans mes œuvres.,.

C'est bien le Goût, le sens des convenances, des rapports, qui fait Tunité de la Cathédrale. C'est le Goût qui préside à la disposition des clochers, des portes, de tous les membres du grand Vivant ; et tous ces membres procèdent de la ronde-bosse, qui seule peut nourrir et soutenir les lignes, s'harmoniser avec les images, s'exprimer en dépit des distances et par les distances.

Les écrivains d'art aussi défendent le goût, recommandent la mesure et la clarté. Je ne suis pas bien sûr que, sous les mêmes mots, nous entendions les mêmes choses. C'est de la clarté et du goût des effets que je parle. Le Goût, c'est l'adaptation de la volonté et des forces humaines à la volonté et aux forces de la nature.

Les photographies des monuments sont muettes pour moi ; elles ne m'émeuvent pas, elles ne me laissent rien voir. Ne reproduisant pas convenablement les plans, les photographies sont toujours, pour mes yeux, sécheresses et duretés insupportables. L'objectif voit bas-relief, comme l'œil. Mais devant les pierres, je les sens 1 Je les touche partout du regard en me déplaçant, je les vois plafonner en tous sens sous le ciel, et, de tous les côtés, je cherche leur secret.

La force répugne aux faibles. Ne la comprenant pas, ils ne la désirent pas.

La Cathédrale s'est accomplie lentement et passionnément. Les Romains y ont apporté leur force, leur logique, leur sérénité. Les Barbares y ont apporté leur grâce naïve, leur amour de la vie, leur imagination rêveuse. De cette collaboration, qui n'était pas combinée par un dessein prémédité, a germé Toeuvre, modelée par les temps et les lieux.

C'est le génie français et son image. Il n'a pas procédé par à-coups; il n'a pas obéi à l'orgueil. Il s'est élevé avec la succession des siècles à l'expression.

Et cette expression, une dans tout le pays, varie avec chaque province, avec chaque fraction de province, juste assez pour historier la chaîne qui relie toutes les perles de ce monumental collier de la France.

Notre atmosphère, l'air à la fois si vif et si enveloppé de notre pays, a guidé les artistes gothiques et renaissants. Leur art est aussi doux que la lumière du jour !

Les Grecs ne s'y sont pas pris autrement pour faire leurs chefs-d'œuvre.

Par la netteté de son parti pris, par sa science des déclinaisons de la lumière, le Gothique-Renaissance rejoint la Grèce et n'a rien à lui envier.

Ah 1 Renan, vous êtes parti de Bretagne pour aller vous prosterner devant le Parthénon 1 Le sculpteur, élevé par les Grecs, vient du Parthénon et va à Chartres adorer la Cathédrale.

Nous avons perdu à la fois le sens de notre race et

de notre religion. L'art gothique, c'est Tâme sensible, tangible de la France; c'est la religion de l'atmosphère française ! • — • On n'est pas incrédule, on n'est qu'infidèle.

Dans la majesté dont s'enveloppe la Cathédrale, comme d'un immense manteau, les bruits de la vie — les pas, le roulement d'une voiture, une porte qui se ferme — retentissent. La solitude les règle selon un sens hiirmonieux des proportions.

Les lignes s'enflent, décoratives, dans cet éloignement. Ce sont les contreforts qui donnent ce galbe. La traîne majestueuse de l'abside, manteau royal...

Et les arc s -boutants, en profil : des hirondelles qui s'envolent; aussi, parfois, des envolées d'encensoirs.

Ces graves artistes du xii^ siècle, du xiil^ et de la Renaissance jusqu'à la fin du xviii^, travaillaient avec une allégresse partout sensible dans leur œuvre. Grands poètes, ils nous ont donné leur pensée, c'est-à-dire leur chair et leur sang.

L'art était, pour eux, l'une des ailes de l'amour; la religion était l'autre. L'art et la religion donnent à l'humanité toutes les certitudes dont clic a besoin pour vivre et qu'ignorent les époques embuées d'indifférence, ce brouillard moral.

Et comme ils aimaient la vie 1 Ils y recherchaient leur art, ses principes et ses conséquences, avec cette unité de pensée qui fait l'unité des grandes destinées. —

5o LES CATHEDRALES DE FRANCE.

N'habillaient-ils pas leurs femmes selon le goût de leurs œuvres ? Et T élégance féminine ne trouvait-elle pas sa part dans les dentelles des clochetons et dans les plis des colonnettes ?

Ces colonnes blanches, leurs nervures, les fenêtres, les meneaux, ces trèfles suggèrent la lumière naturelle, le soleil qui traverse les feuilles.

Les moulures gothiques sont quelquefois inspirées de la tempête. Elles sont, comme la mer, en ressauts.

La moulure, ce fil qui court dans le sens horizontal ou en hauteur, est aussi dans la nature : c'est la trace de la sève. Les feuilles et les fleurs ont été réservées pour les ornements.

La console, si accentuée par la Renaissance, est gothique par sa forme générale, par sa ligne. En regardant ce portail, avec ses rangées de saints, aux têtes inclinées et les pieds posés sur un accessoire, je vois la console. Et c'est la ligne génératrice de tout l'édifice.

Elle régnera jusqu'à Louis XVI .

Le tympan a d'abord été l'histoire sainte, la Bible et l'Évangile : la création, les prophètes, le Christ juge, le couronnement de la Vierge, etc.

Puis, il est devenu une pure décoration; non pas une décoration simple. Il se complaît en lui-même, se déroule et revient en rinceaux. C'est la Renaissance, un autre mouvement, la déclinaison de la même pensée.

LA NATURE FRANÇAISE. Si

Pourtant, cette décoration est admirable encore de mesure. Les proportions sont respectées. La vie est exprimée à Tétat statique.

Le corps humain est dramatique par lui-même. C'est aussi un étalon d'harmonie. Comment peut-il se rencontrer des sculpteurs pour nous donner un Crucifié inexpressif, indifférent? Seulement humain, il serait singulièrement émouvant. Sous le ciseau d'un artiste, le Christ dans la mort devient plus vivant qu'un homme vivant.

Quelquefois, le génie de certaines races accentue l'effet jusqu'à produire le frisson de l'épouvante. Je me souviens d'un Christ, dans une église de la Rue Haute, à Bruxelles : ce n'est plus l'hostie de l'amour, il n'y a plus que de la souffrance. Ce Christ est espagnol.

Qu'importent les cassures I • — Dessinez d'après les dégradés : il restera les plans. (L'artiste me comprend.) Si les plans sont justes, la cassure le prouve. Je le répéterai inlassablement : le plan est tout. Un œil fait avec un clou est divin de nuances et de pensées si le plan qui le soutient est juste ; un œil ciselé avec les outils les plus perfectionnés, et^même amoureusement, est inexpressif si le plan est faux. Que serviraient à la Joconde les commissures délicieuses de sa bouche et son œil profond, si les plans de cette figure n'étaient pas tous à leur place ?

Les réparations sèchent et noircissent très vite.

Vieillissement artificiel. Croient-elles nous tromper ? Elles ont beau noircir, elles restent datées : dures et molles à la fois.

Gris moelleux et doux; la douceur est une chose d'autrefois, une chose de style.

Un art qui a la <^le ne restaure pas les œuvres du passée Il les continue.

Voilà un palais, auquel un artiste véritable, un artiste d'autrefois, a fait une petite adjonction : motif charmant, qui ne dérange pas les colonnes reliées les unes aux autres. Entre deux, le petit motif Renaissance, modeste, se fait pardonner par sa grâce Taudace de s'être mis là. Avec quelle souplesse, quelle richesse d'invention il a « tourné » pour produire le style suivant , sans rien déranger dans la lumière du st^de précédent I Voilà ce qui s'appelle suivre l'idée première en la dirigeant sur un autre plan, qui ne trouble pas Tordre général, essentiel : voilà le Goût.

L'originalité, si ce mot peut être pris dans un sens affirmatif, ne consiste pas à forger des mots nouveaux, privés des beaux caractères de l'expérience, mais à se bien servir des mots anciens. Ils peuvent suffire à tout. Ils suffisent au génie.

Sentis : pureté de la foi, pureté du goût.

Les fleurs qui montent aux voûtes! L'arc qui s'élance du chapiteau sans rompre avec lui ] Quel art ijuprêmc dans un seul trait ! Pour réaliser cela sans

maigreur, il fallait tout le génie de ces incomparables artistes.

Les voussures doublant les ogives engendrent des plates-bandes pareilles à des rubans. Le noir est derrière. Entre ces rubans, la nervure se dessine dans une manière de modelé plus bas-relief, comme il était nécessaire. Style Renaissance qui atténue un peu la rondebosse du Gothique. Effet grec et charmant.

Spectacle réconfortant d'une petite ville de province, avant six heures du matin : Blols, Grande hâte vers le travail, les usines; les maisons propres et modestes, aux persiennes fermées, et le beau pont, solide, en dos d'âne. Et ce pont, grâce à Teffet du dos d'âne, est comme une route en plein ciel.

Derrière un rideau de maisons apparaît le clocher, roman, massif, puissant, admirable. Les jolis minois du temps de Louis XV - — auxquels il faut que je pense, ici — Tont vu, ce beau clocher de pierre, qui s'élève comme une fleur dans un jardin. Mais déjà ils le trouvaient affreux...

Je me retourne vers ce pont, dont les voitures font l'ascension, régulièrement, vaillamment, en dessinant sur le ciel leur profil, et je vois, dans cette montée et cette descente, une image de la vie.

La netteté dans la modestie : Blois.

Elle a été frappée dans son château, dans son église, de notre temps. Ah! les marchands sont entrés dans le temple 1

Harmonies perdues. Les vitraux nouveaux sont étrangers aux paroles qu'on chante dans cette église. Les rapports entre ceci et cela étaient pourtant intimes à Torigine. L'âme des choses est trahie par la caricature .

Il y a, à Blois, une rue si gracieuse, à la voir en raccourci, qu'on a, de ce point de vue, la sensation d'un monument. Grâce discrète, qui caresse les yeux et le cœur de l'artiste et que j'ai goûtée dans tant de villes de province. On retrouve dans ces perspectives le charme du monument même qui fait la gloire de la petite ville.

Sorti de l'église, je m'arrête à regarder encore les façades. Des chants entrecoupés me parviennent, par intervalles, comme des bouffées d'air du ciel. Cependant, j'étudie les pierres, le bois de la porte : Adam, et toutes ses filles, déesses de la génération, séduisantes par la modestie de leur geste.

L'utilité du « sujet » est de concentrer l'esprit, de lui épargner la dispersion. Mais l'intérêt véritable est au delà. Notre public contemporain ne soupçonne guère cet « au delà ». Il prétend qu'il veut comprendre, — Quoi donc? — Ce que l'artiste a voulu dire. — Mais le sujet ne nous renseigne pas sur l'intention de l'artiste. IL faut la chercher dans i exécution. Voyez un basrelief; par l'opposition des plans, l'artiste a déterminé de belles ombres, d'où surgissent une iç^io^y le col d'une nymphe, ses genoux : tout cela est d'une grâce infinie.

et c'est cette grâce qu'il importe de comprendre. Quant à savoir si ces figures sont Tété, l'automne, etc., c'est bien secondaire. Il y a même des compositions dont le sujet se dérobe : cette figure cachée, qui tient un livre, que signifie-t-elle? Mystère. Et l'ornement? N'est-il pas l'emploi de l'ombre et de la lumière sans sujet? Il y a un mystère plus précieux à pénétrer, c'est celui de l'art, celui de la beauté. Notre public s'en soucie peu. Il préfère des lignes sèches au modelé le plus savant, pourvu qu'il puisse se rendre compte de l'anecdote... — N'en est-il pas de même en religion?

J'aperçois une forme : c'est une figurine. Je ne distingue rien nettement ; mais à l'ombre, à la lumière qui détache l'ombre du jour, à ce que je ne vois pas, à la masse balancée que pèse mon œil, je pressens et je vois un chef-d'œuvre. Ni la lumière ni la masse d'ombre ne sont égales ; c'est le modelé, c'est l'équilibre qui se sent. — Quand une figure est juste dans ses oppositions, on sent l'équilibre, et si l'équilibre est bon, on sent le mouvement possible, la vie. — Et mon esprit éprouve le sentiment de la plénitude : c'est un antique I J'en reconnais la divine harmonie. — C'est ce qu'il fallait comprendre.

Comme la beauté, la conscience se pressent de loin. Voilà une figure magistrale. Elle domine les visiteurs qui passent, elle arrête ceux qui la comprennent. Quelle expression sur cette face ! Comme dans beaucoup de bustes romains, c'est la période critique de la vie que l'artiste a rendue dans toute son émouvante vérité.

Les années ont passé, cette figure a été belle, elle est altière encore, tout à genoux que la voilà, et chez Dieu. Quelle atmosphère autour d'elle] Comme elle est en repos, dans cet agenouillement, depuis trois siècles I Et comme elle vit dans son repos, grâce à la perfection du modelé I

Le modelé, selon le plan, est toute la vie de l'architecture et de la sculpture, l'âme des pierres touchées par l'artiste. C'est aussi le rapport des petites proportions, surtout en profondeur. Le détail, mal ou pas modelé, est d'une bêtise insolente. Tout est plat dans nos pierres sculptées d'aujourd'hui; elles sont sans vie.

A Saiiit-Cioud, c'est la beauté des fleurs, cjuoique mal arrangées, qui nous console des anciennes splendeurs architecturales disparues.

Avenue magnifique d'un château qui n'est plus.

Je l'ai vu, étant jeune. Il me semble que cqHq, destruction creuse le temps, lui inflige un recul incommensurable.

Le palais était admirable d'ordre et d'harmonie.

Dans les jardins, j'admire VApotloii, Quelle majesté ! Les découpements, pareils à des anses de vase, donnent au torse des légèretés précieuses. Quelle grâce dans la masse! De trois quarts et de dos, cette figure est tout à fait dans le goût de Michel- Ange.

L'architecte de Saint-Cloud a eu l'heureuse idée de mettre là de beaux moulages. Je craignais tant d'y trouver — comme ailleurs ■ — d'affreuses copies !

C'est vues d'en bas que les figures antiques ont toute leur beauté. Voyez la Samothrace. Elle plafonne, et des ailes morales, quand elles ne sont pas réelles, T accompagnent toujours, Tenveloppent.

Quelle grâce dans ce Génie du Repos éternel ! — Dire que Tantique mal compris a suscité toute une innombrable école, TÉcole de la caricature de T Antique ! Ses « maîtres » ont regardé tout ce qu'ils ont cru voir, et l'antique, et le gothique, et la nature, avec des yeux meurtriers. ■ — Ce Génie y à distance, est plus grand que Y Apollon, — plus grand que Michel- Ange.

Il est remarquable avec quelle aisance l'art grec se passe de la lumière grecque. Mais, où qu'on l'exile, il veut cette douce lumière du jour dont parle Homère...

Dans la contrée où est Chanibord, cette petite église ^ qui n'a pas été réparée, pas toute, du moins. Pour le chœur, qui était roman, on a consulté un ingénieur, quelque notable du service d'assainissement; il a fait sa besogne...

Mais la nef, ces merveilleux modelés, ces piliers doux, ces grandes nervures si fraîches, divisées en plusieurs nervures plus fines...

... Ainsi, chaque promenade est comme une surprise d'admiration. Parfois, il semble que la beauté < — ose-

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