‹ Les cathédrales de FranceChapitre 8 sur 18 · Saint-Symphorien · texte numérisé non relu

Saint-Symphorien

rai-je le dire ? — ruse avec moi. Je viens d'éprouver ce sentiment, une fois de plus, à Melun.

J'avais admiré dans un coin d'église de petites merveilles de sculpture, amoureusement ajoutées après coup, fleurs d'un bouquet de la Renaissance. Empressé de les revoir, je retourne à l'église, ce matin; elles ont changé. La mémoire encore enchantée des splendeurs de la veille, j'ai aujourd'hui une déception. Mes « chefsd'œuvre » sont médiocres 1... Non I Quelques minutes d'attention, et voici d'autres beautés, qui valent celles d'hier. Des choses, noyées alors, se montrent, et ce sont des effets aussi charmants que les premiers. Privilège de la ronde-bosse, de cette forte saillie qui donne les douceurs de la demi-teinte, disons plutôt du clair-obscur... Cependant, si j'avais amené là quelque ami, en lui annonçant des prodiges, il me semble que j'aurais été confus, d'abord, pour mes chefs-d'œuvre; et puis, la déroute bientôt se serait changée en victoire : l'effet différerait de celui que j'aurais annoncé, mais il serait aussi beau. Œuvre nouvelle y et la inêine.

Il y a partout de beaux restes, il y en a pour consoler encore quelques générations d'artistes.

Étudiez ces magnifiques débris. Si vous voulez les comprendre, allez les voir à des heures différentes. Ces œuvres, accomplies en plein air, changent de beauté selon que le temps change, et ces beautés varient sur un thème constant. Le soir vous révélera ce que le matin ne vous a pas laissé voir.

Ces œuvres se transforment comme de beaux visages

féminins, où la même âme, qui ne peut pas tout dire la première fois, mais qui continue de parler aux différentes heures du jour, se manifeste avec tant de nuances I

Devant les Cathédrales je me sens soulevé, transporté par le sentiment de la Justice. Justesse plastique, image et correspondance de la justice morale.

Je pousse la porte : quelle ordonnance! La pensée de la perfection s'impose à mon esprit. Q^uelles assises éternelles! Et cette vertu de T architecture, cette épaisseur que j'aime tant, qui manque à notre époque! Solidité, profondeur qui survit aux siècles ! Je respire cette force avec passion. — C'est l'épaisseur du temple de Paestum, trapu dans le paysage comme le taureau dans la plaine, ou comme une phalange grecque; c'est l'épaisseur antique. Dans le Gothique, elle s'étire et

s'élance.

Au fond, le noir du Saint des Saints, la grande ligne de séparation qui monte au faîte, s'élève au point où la force retombe en s'appuyant sur l'autre chapiteau.

En bas, cette ligne sépare le chœur de la foule des assistants : rideau d'un théâtre auguste, où les gestes et les paroles sont antiques et se produisent dans des ténèbres antiques, où, seul, l'or d'une lampe suspendue reluit.

Mon esprit monte, suivant cette ligne, et retombe avec elle pour remonter. Les battements aussi de mon cœur la suivent, puis se rythment aux arcatures qui palpitent tout en haut et tout au loin.

6o LES CATHÉDRALES DE FRANCE.

Grand silence, où Ton sent que des sages délibèrent

en eux-mêmes.

Entre le prêtre; repos, puis les chants.

Les femmes parfument Téglise de leur beauté.

La foule, en voix confuses, exprime humblement Tamour, l'adoration de la Justice. — En haut sont les orgues, comme la foudre qui serpente. Et ce murmure humain qui borde le chant profond de Torgue...

Rembrandt, que vous admirerez au xvii^ siècle, dont vous ferez un classique, est intensément gothique. Le génie de Rembrandt, c'est également la vie dans r ombre.

Mais notez bien que Tombre en soi n'existe pas. C'est un vêtement qui s'attache à la forme. Si la forme est bonne, l'ombre, qui en est la manifestation, sera expressive. Donnez-moi de belles formes, j'aurai de belles ombres. Ce qui fait la variété des styles, c'est la déclinaison des mêmes ombres en détails différents. Aussi y a-t-il unité parfaite dans l'art français, depuis le Roman jusqu'à nous, • — jusqu'à nous exclusivement. Nous nous sommes reniés nous-mêmes en refusant notre amour aux merveilles de notre passé, et ce reniement est un suicide.

De bonne foi, comment pourrait-on excuser, expliquer le crime moderne, l'abandon des Cathédrales ? Pis encore : leur meurtre et leur travestissement!

Nous sommes les exécuteurs inconscients de notre propre condamnation. La destinée nous retire ces grands titres de gloire, parce que nous ne les méritons plus, et, pour comble de honte, c'est nous-mêmes qu'elle charge du châtiment.

Est-ce l'homme qui a diminué? Est-ce la Divinité? Comment se pourrait-il qu'elle exigeât de nous, maintenant, après de si splendides sacrifices, un tribut dérisoire!

Si nous sommes devenus infirmes, de quand date notre infirmité?

Sommes-nous, vraiment, réduits à tant de faiblesse que nous laissions, sans faire un effort pour le retenir, s'envoler le grand oiseau mystique?

Les Cathédrales devraient nous donner tant d'orgueil] Elles ont engendré la force dont les derniers restes nous animent encore. N'avez-vous plus le désir de la santé? Ne comprendriez-vous même plus ce que c'est?

Les Cathédrales, c'est la France. Tandis que je les contemple, je sens nos ascendants qui montent et qui descendent en moi, comme sur une autre échelle de Jacob.

Oh! quelle pitié de voir s'ériger à grands frais de vastes hôtels de confort et de luxe, qui sont hideusement somptueux, et périr les vrais motifs de gloire!

Peut-être est-il nécessaire que les soleils tombent? Nous vivons ^ut près de tant de belles choses, et

la plupart d'entre nous ne les voient pas! Et elles ne persuadent, elles ne préservent que si peu d'esprits parmi ceux qui les voient!

Notre ignorance des chefs-d'œuvre est l'oubli de notre vérité. En pénétrant les yeux, la beauté éveille le cœur à l'amour, et hors l'amour rien ne vaut.

Mais on n'enseigne plus l'amour.

Si la compréhension du beau était affaire d'éducation, d'instruction, comment pourrions-nous en être privés, nous, les modernes, qui sommes privilégiés parmi les privilégiés? N'avons-nous pas dans nos musées l'Egypte, l'Assyrie, l'Inde, la Perse, la Grèce, Rome? sur notre sol les vestiges sublimes du Gothique, du Roman, et ces charmantes merveilles, nos vieilles maisons, belles de proportions jusqu'au Premier Empire inclusivement, si sévèrement élégantes dans leur style d'autrefois, avec cette grâce éloquente jusque par sa réserve, et quelquefois inscrite dans un simple bandeau sans moulures?

Nous avons tout cela et nos architectes font les bâtisses que vous savez. Dans la statuaire, le moulage sur nature, cette plaie cancéreuse de l'art, prospère!

Ah! Proportion! synthèse des arts! perfection insaisissable! Le sentiment de ta vérité nous pénètre lentement d'une sorte de terreur salutaire, qui nous purifie et nous grandit. Mais ou es-tu maintenant? L'artiste semble avoir perdu jusqu'à la notion de ton existence, depuis qu'il a renoncé à bâtir le temple de Dieu, depuis qu'il se propose d'élever le temple de la vanité humaine. Et pour ce nouveau temple il veut des ma-

tières plus précieuses, prodiguées en plus d'ornements qu'on n'en vit jamais. Mais la vanité avoue la pauvreté spirituelle du vaniteux. Trop de moulures dans nos palais. La mesure convient à la demeure de l'homme comme à lui-même.

Est-ce que les Juifs ne sont pas fiers de leur Bible, les protestants de leur morale, les musulmans de leur mosquée? Ne défendent-ils pas, les uns et les autres, ces témoignages de leur foi, de leur histoire !

Nous n'avons pas cette fidélité, nous, qui ne défendons pas nos Cathédrales.

Et que défendrions-nous en elles? Notre ignorance ne nous permet pas de voir qu'elles sont admirables, et pourquoi, et comment. Et les prêtres demandent leurs églises nouvelles aux architectes de nos muAc-halUf et commandent leurs statues de saints à des marchands.

Qu'a-t-on fait du cœur sanglant de ces foules de jadis, qui nous léguèrent ces poignants témoignages de leur douleur et de leur génie? Voilà les vraies reliques. Qu'a-t-on fait du Parthénon chrétien? Plus jeune que l'autre, il est plus caduc.

Sommes-nous donc plus barbares que les Arabes? Ils respectent les monuments du passé. Ce qu'ils font par indifférence, ne pourriez-vous le faire par devoir, puisque les monuments gothiques vous ont été confiés? — On n'ose dire : Ne pourriez-vous le faire par amour et pour votre joie?

Je veux vous dire quels biens vous dédaignez.

Ils sont à tous, chaque Français en a sa part de nue

64 LES CATHEDRALES DE FRi^NCE.

propriété, comme il en a, au fond de l'âme, sa part de vie morale.

Mener le peuple à la Cathédrale, c'est le mener chez lui, dans sa maison, dans la citadelle de sa force. Le pays ne peut pas périr, tant que les Cathédrales seront là. Ce sont nos Muses. Ce sont nos Mères.

Venez voir ce qui est à vous, ce qu'on est en train de vous prendre. Il en reste encore de magnifiques débris.

Foi perdue, beauté oubliée.

L'Europe, comme le vieux Titan fatigué, change de position et, par conséquent, d'équilibre. Pourra-t-elle s'adapter à des conditions nouvelles, ou va-t-elle perdre l'équilibre au lieu d'en changer? On ne sait. Il est certain que l'homme moderne, s'il manque de goût, ne manque pas de grandeur et de courage. Témoin les aviateurs.

Le souvenir qu'on emporte des Cathédrales impose Je silence, un silence fécond où l'âme connaît le grand bien-être, la fête de la pensée. On médite le conseil que la Nature vient de nous donner par le moyen de l'art. On cherche la loi.

Elle ne peut se préciser. La mesure, un certain ordre, voilà la loi. Et c'est aussi le goût, la sagesse, la raison, la convenance. Et c'est aussi l'immortalité, le lien qui unit les siècles aux siècles, l'homme avec les

LA NATURE FRANÇAISE. bS

hommes de sa race, et des pays différents, et notre esprit avec la Nature.

Mais dans ce concert des siècles, le xix^, comme art, est une note discordante; dans leur marche, un temps d'arrêt. Comptera-t-il, au jugement de Tavenir? Plat jusque dans le caractère des individus, il a ignoré la profondeur, une des trois mesures. Il a méconnu Tune des trois parties de la géométrie.

Vous verrez quels beaux hôtels de ville on vous construira, dans les provinces, quand il n'y aura plus de châteaux Louis XVI où les municipalités puissent trouver à se loger...

Dans les grandes œuvres d'autrefois on ne comprend pas toujours tout de suite l'opposition des plans. Mais il faut parvenir à s'en rendre compte, car c'est de cette opposition que résultent l'équilibre et la « tournure ». Or, ce secret est ignoré des architectes qui ont entrepris de restaurer les Cathédrales en y ajoutant les vices de notre époque. Aussi sont-ils toujours amenés à charger l'édifice à faux, à le fatiguer. Ils manquent l'effet qu'ils cherchent, parce qu'ils ignorent les conditions de l'équilibre.

L'ombre bénie de la Cathédrale continue à s'étendre sur moi bien longtemps après que j'ai franchi son seuil; elle m'accompagne dans la vie. Je revois les grandes lignes de son architecture, tels détails de sa statuaire, telle figure qui fait, dans son isolement, un tout com-

plet, un monde à part, image du grand. Ainsi, le moindre insecte, parce qu'il est selon les lois générales, nous offre une représentation, abrégée, mais totale de Tunivers.

Les circonstances ne prévaudront pas contre TEsprit et contre la Loi.

Le sentiment de la beauté est nécessaire, impérissable. Je m'en persuade en sentant si vive en moi la faculté d'admirer. Cette faculté, tous les hommes l'ont en eux. Elle peut sommeiller, elle se réveillera.

Moi non plus, je n'ai pas toujours connu toute la vérité. Q^uelle reconnaissance je dois aux forces qui me l'ont révélée! — Aujourd'hui, par ce matin de printemps où l'atmosphère est en fleur, mes souvenirs m'escortent, je rejoins mon passé, je pense aux longues et délicieuses études qui m'ont donné le goût de la vie et enseigné son secret.

D'où me vient cette faveur?

D'abord de mes longues promenades à travers la forêt, qui m'ont fait découvrir le ciel : le ciel que je croyais, auparavant, voir tous les jours; mais, un jour, je l'ai vu.

Et puis du modèle aussi, du modèle vivant qui, sans me parler, a fait naître en moi l'enthousiasme, m'a permis la patience, m'a donné la joie de comprendre cette fleur des fleurs, la fleur humaine. Mon admiration s'est toujours élevée, élargie depuis. Ma faculté d'ob-

servation s'est aiguisée grâce à de rares et ardentes affections, et grâce encore à des printemps comme celuici, où la terre envoie son âme fleurie à sa surface pour nous éblouir et nous enchanter.

Quel bonheur, pour moi, de posséder un métier qui me permet de dire à la Nature mon amour! — ^ O ce modèle, ce temple de vie, dont la sculpture peut reproduire les plus tendres modelés, les lignes les plus délicates et qu'on croirait d'abord les plus décevantes, dont le moindre fragment est déjà le chef-d'œuvre tout entier] Et son visage, où l'âme divine, la force, la fraîcheur, la grâce se réunissent comme dans leur demeure de prédilection, comme dans le lieu de nos admirations !

Voilà le miel que j'ai amassé dans mon cœur. Je vis dans la gratitude perpétuelle, envers Dieu et envers ses admirables créatures, ses éloquentes envoyées.

D'autres voudront jouir du même bonheur. Et je sais bien que d'autres déjà, dans ce même moment comme dans tous les siècles, adorent avec moi la beauté.

Elle ne périra pas.

Me sera-t-il permis d'insister, un instant, sur les joies que me donnent les chefs-d'œuvre et mes propres travaux? ■ — ^ Il y a là, peut-être, un exemple...

Accoudé à ma fenêtre, dans mon ermitage de Meudon, je baigne mon front dans la vapeur du matin. Toutes les pensées sombres s'éloignent, je cède à la douceur de cette belle heure du printemps. - — Je sais

que mon peuple de statues m'attend, pour se laisser voir, et pour travailler avec moi.

Mais je m'arrêterai d'abord dans mon petit musée, où sont réunis de beaux morceaux de toutes les époques. Beaucoup de mes sculptures sont parmi; on les distingue, bien que, d'instinct, je me rapproche toujours de la Tradition. — - Orlgliiailté est un mot vide, un mot de bavard et d'ignorant qui a perdu bien des élèves et des artistes. Il nous est impossible, à nous, sculpteurs, d'avoir de l'originalité. Nous sommes des copistes. Les Gothiques n'ont eu tant de fécondité que parce qu'ils copiaient la nature. Nous sommes des hommes d'étude.

L'Etude est une sœur très douce, qui ne vous quitte jamais. Elle vous tient compagnie, même quand vous ne l'invitez pas au travail. Et qu'il faut peu de chose pour préciser son attention et la rendre utile!

Ce petit musée que j'abandonne si ingratement, à l'ordinaire — on m'assure tous les jours que des affaires de première importance m'appellent ailleurs... — me retient aujourd'hui. Il est dans une pénombre délicieuse ; la brume du beau temps y a pénétré. Mais mon regard s'arrête à des objets qui sont pour moi d'un enchantement familier. Ces plâtres, ces marbres me tiennent des petits discours, me rappellent mes pèlerinages à toutes les Cathédrales de France. Ravissement! J'entends des modulations vagues, puis des paroles plus distinctes, des strophes dominatrices. Les âmes des Maîtres enseignent, corrigent la mienne.

Malgré la diversité des époques, tout procède ici de la même loi d'harmonie. Il n'y a guère là que des chefs-

d'œuvre, c'est-à-dire que toutes ces sculptures sont nées complètes. C'est par là qu'elles me semblent et qu'elles sont pareilles les unes aux autres. — Non, aucune d'elles n'est originale... Mais le grandiose hommage de ces rinceaux répétés a la plénitude de ces hymnes puissants dont l'effet, aussi, procède de la répétition.

Cette nervure qui tend cette feuille |en rampant vigoureusement, c'est la sève qui porte la vie. Elle bouillonne, elle violente la feuille qui se modèle sous l'effort. Q^ui a fait ce chef-d'œuvre? Un Gothique sans nom. Ces beaux trous! Ces ombres portées ou prcjetéesl Comprend-on qu'il y ait tant de grandeur dans les bosses et les trous au moyen desquels on a fait le simple portrait d'une plante? Et il y a, en effet, tant de grandeur qu'avec ces trous et ces bosses les plus hautes pensées vont de pair. C'est que la Nature est là dans sa plénitude, la nature sensible, l'effet de toutes les forces qui travaillent en secret.

Oui, une seule loi, partout la même harmonie. Un esprit général relie d'unité toutes ces œuvres. Quelle modestie elles nous conseillent! Mais quelles lumières elles mettent dans nos pensées !

Je regarde, et je ne puis m'en aller. Je suis environné de ces lumières; les unes s'éteignent dans l'éloignement; d'autres vibrent tout près de moi...

Ces fragments sont anciens. Mais, le français ou le grec, c'est le même sentiment, le même sphinx de beauté. Ici et là, c'est toujours la nature transposée et ressuscitée. Et c'est cette transposition aussi qui fait la

splendeur suprême de TEgypte et de Tlnde. — - Je vois tout cela comme à travers des larmes de joie. Et quand je suis las d'admirer Thomme, je me tourne vers le paysage et je goûte profondément la convalescence de cette maladie, la Ville...

Rentrer dans la vérité, retourner à la nature, remonter aux principes : relier le présent au passé. L'instinct reconnaît Tinstinct par delà les intervalles.

Relier le présent au passé, c'est l'action nécessaire. Ce sera rendre aux vivants la sagesse et le bonheur. Ceux qui possèdent le bonheur, parce qu'ils se sont prosternés devant la vérité, ne veulent pas garder pour eux seuls ce trésor. L'humanité tout entière, inconsciemment, en a faim et soif. — Il y a un malentendu entre le passé et le présent.

L'artiste devrait être écouté.

Non pas imité I II n'imite pas, lui-même : il ne veut pas qu'on l'imite. Même pour s'approcher de l'antique, ce n'est pas à la copie qu'il recourt, mais au moyen même que les Anciens ont employé : à l'étude de la nature.

Non pas imité : mais écouté!

Docile confident de la nature, il vit parmi de bien autres merveilles que celles des Mille et une Nuits. Il peut enseigner à la foule l'art d'admirer, et ainsi lui procurer de magnifiques et innombrables occasions de développement et de bonheur.

A la condition, en effet, de nous soumettre joyeusement aux Lois — aux vraies, à celles que l'homme

n'édicte pas, maïs qui sont les textes éternels, éternellement offerts à ses yeux, à son esprit, à son cœur — nous jouissons d'une infinie richesse de vie. Q,uel paradis que cette terre ! Ne parlons pas du mal, nous ne le comprenons pas... Essayons seulement d'épuiser le lot de bien, le bonheur qui nous est dévolu : nous n'y parviendrons pas, car il est infini. Et il nous est, proprement, donné.

La beauté, comme Tair, ne coûte rien. La terre, calme ou troublée, fleurie ou montrant son squelette, les saisons, les bêtes et les fleurs, la foule dans la ville, les admirables portraits que tu vois dans l'omnibus, le bateau, le w^agon : partout, artiste, tu trouves un aliment pour ta faim de beauté. Q^u'importe si, de loin, tu ne vois pas le visage? Le mouvement général te l'indique ; et si tu ne vois que le visage, il t'indique le mouvement général; le visage et le mouvement racontent toute l'histoire d'une personne, c'est tout un roman écrit avec la chair. Et comme cette loi de beauté n'a rien de conventionnel, tu la vénéreras sur la face de ton ennemi lui-même — si tu peux en supporter la vue — et jusque dans les êtres dont la race est hostile à la tienne. Les animaux méritent notre hommage, et c'est justement que le cheval devient l'égal du cavalier dans une figure équestre. Il n'y a pas jusqu'au brin d'herbe qui ne soit « articulé en beauté ». Il n'y a qu'à regarder, en intervenant le moins possible, pour ne pas gêner les acteurs du drame et les dénaturer. Autrefois, je choisissais mes modèles et je leur indiquais des poses. J'ai dépassé cette erreur, il y a longtemps. Tous les mo-

dèles sont infiniment beaux, et leurs gestes spontanés sont ceux qui se ressentent le plus du divin. Et tandis que la beauté se révèle à moi, se multipliant de seconde en seconde à mesure que je la comprends mieux, je commence à travailler — dès que mon crayon est taillé ou que ma terre est molle — étudiant ce que je vois, ce qui m'est donné, bien certain qu'il serait superflu de choisir.

Dans cet état d'esprit, où Ton sent qu'on participe à la nature, comment ne serait-on pas heureux?

C'est dans ce bonheur que l'artiste, aujourd'hui, voudrait communier avec tous, comme il l'a fait autrefois dans la Cathédrale, car il y a place et part pour tous : ce bonheur est immense et pourtant appartient tout entier à qui veut bien faire l'effort de le prendre. ■ — C'est une des lois naturelles, que tout soit à tous. Chacun de nous ne remplit-il pas le ciel? Je n'exagère pas. Une femme qui se peigne remplit de son geste le ciel. Et il nous est impossible de faire quelque njouvement que ce soit sans beauté. Il nous est également impossible de sectionner, de limiter nos pensées et leurs nuances, lesquelles se traduisent par des gestes sans bornes en nombre et en ampleur. Nous avons donc, tous, l'immensité pour propriété.

Cette conviction nous grandit en nous permettant de nous enorgueillir : quelle place la nature nous a faite dans son sein! Sa générosité doit éveiller notre reconnaissance. L'art est l'expression de cette reconnaissance, la louange de la nature par l'homme empli d'amour et d'admiration devant elle.

L'art est le rite harmonieux de cette grande religion de la nature.

Si Tartiste était écouté, tous les hommes se réconcilieraient dans cette religion, et la beauté créée par l'homme serait comprise, serait sacrée, au même titre que la beauté du ciel et de la mer.

Les cieux racontent la gloire de Dieu : les Cathédrales y ajoutent la gloire de Thomme. Elles offrent à tous les hommes un spectacle splendide, réconfortant, exaltant; elles nous offrent notre propre spectacle, Timage éternisée de notre âme, de notre patrie, de tout ce que nous avons appris à aimer en ouvrant les yeux.

Q^uand r artiste sera écouté, nous cesserons d'être aveugles aux magnificences familiales de ces monuments marqués du chiffre de France, sourds aux accents de ces cloches qui parlent notre langue.

Du haut des clochers de nos Cathédrales sonne l'espoir.

La bonté de la nature et le courage de l'artiste parviendront à tout rétablir dans l'ordre.

Ces vieux monuments recèlent tant d'ardeur! Ils sont réellement si jeunes! En les étudiant, j'ai retrouvé la jeunesse.

Pour mes contemporains, je suis un pont^ unissant les deux rives, le passé au présent. J'ai vu souvent la foule hésiter devant ces masses énormes de l'architecture gothique, se demandant si elles sont vraiment belles. Qu'elle daigne m'agréer comme garant, avec Ruskin et tant d'autres maîtres, quand nous affirmons

que cette architecture est d'une beauté sublime. Oh! que ne puis-je faire cesser le malentendu qui détourne d'elle ceux-là mêmes auxquels elle est dédiée 1...

Pourquoi admire-t-on^ ■ — universellement, je crois bien, ■ — les Grecs, les Égyptiens, les Persans? Est-ce que la rareté des œuvres grecques, égyptiennes, persanes, ne leur confère pas une valeur de plus? N'ontelles pas gagné, à chacune des blessures que leur a faites le temps, un mérite, une dignité de plus? — ■ Prenez-y donc garde : les violences des vandales de tous les temps et les coupes sombres qu'on y pratique de nos jours ont donné aux monuments martyrisés du Moyen Age le cachet de rareté que vous goûtez dans ceux de la Perse, de l'Egypte et de la Grèce.

J'ai déjà dit que les coups de la violence ne sont pas mortels. Il faut les condamner, bien entendu, il faudrait les prévenir, et je voudrais qu'on amenât devant nos vieilles églises les conseillers municipaux de France, qu'on tâchât de leur faire comprendre la valeur de ces mains, de ces visages, de ces plis de vêtements, de tout l'ensemble qu'ils détruisent...

Mais contre une œuvre absolument belle le vandale, s'il ne la réduit pas en poussière, ne peut rien : le plan subsiste, et grâce à lui je reconstitue l'œuvre tout entière, en ôtant de mon regard la blessure.

Non plus les coups du temps ne nous privent de la Beauté. Le temps est infiniment juste et sage. Son action sur nos œuvres les use, mais il rend presque autant qu'il prend. S'il atténue les détails, il ajoute

aux plans une grandeur nouvelle, un caractère vénérable.

Les vrais ennemis de Farchitecture et de la sculpture, ce sont les mauvais architectes et sculpteurs, — les grands chirurgiens à la mode, qui prétendent « refaire », artificiellement, au malade les membres qu'il a perdus. — - O ces artistes qui font de Tart « par délibération » ! et par imitation 1

Il faut étudier, étudier soi-même.

Ce que je fais, moi, est peu de chose et tient peu de place. Mais Tceuvre de nos Anciens! Elle couvre notre sol! C'est partout, chez nous, que vous pouvez la voir. Et j'ai ce mérite : je l'ai vue, afin de pouvoir vous en parler, afin de vous inspirer le désir de la voir à votre tour. Le peuple n'a pas le moyen d'entreprendre de telles études, il se rend utile autrement. Les « travailleurs » n'ont pas le loisir de fouiller ce nouvel Herculanum, la Cathédrale. Je l'ai fait pour eux. Par mes années de labeur, je me sens devenu le frère des autres travailleurs, le frère des grands laboureurs. Je serais heureux qu'ils voulussent bien accepter le fruit de mon travail, mon expérience.

Ainsi, je prends par la main chacune de nos provinces, nos villes et leur orgueil; à Paris, d'où elles pourront rayonner au delà des limites du pays, je réunis ces richesses. Elles sont à tous! Chacun peut se dire : Je suis riche.

Ce n'est pas que je prétende avoir tout compris, oh! non. J'ai avoué mes méprises; j'en pourrais noter

yG LES CATHEDRALES DE FRANCE.

beaucoup d'autres. Il y a tant de beautés dans cette beauté! L'impression ressentie, si forte qu'elle soit, n'est jamais définitive. Au premier regard, on est étonné, l'esprit fait des efforts, des bonds énormes pour s'assimiler la pensée de l'artiste. Mais la loi reste au delà et, comme les nuages qui montent à l'horizon, les observations continuent à s'entasser... Je regarde, je tâche de décomposer, de recomposer, comme un essayeur. Il y a vingt ans que je fais cela, que je vis, chaque fois, d'une petite découverte, d'un éclair de compréhension, et je ne compte plus sur la conquête de l'absolu.

La science ne se donne pas toute à un homme. Je me rends à cette pensée : je suis un chaînon. Puissé-je avoir contribué à ramener la lumière et la subordination dans l'art! Et puissé-je être écouté quand je prêche la simplicité comme la condition primordiale du bonheur et de la beauté ! Il est vrai, cette simplicité est difficile à atteindre; tout ce que nous sommes, tout ce que nous faisons est en rapport avec la nature entière. C'est donc à la nature entière qu'il faudrait toujours penser. Cela est-il possible? Mais la nature entière n'en est pas moins là, devant moi, dans le modèle : point juste, ou multitude de points justes. Regardons attentivement le modèle : il nous dira tout.

Malheureusement, nous sommes arrivés, dans les villes, à une si fébrile excitation que la nature a bien de la peine à nous calmer. Je suis encore, quant à moi, impatient des passions des hommes. Peut-être est-il bon d'avoir ainsi toujours le malheur en sautoir, pour ne pas s'engourdir...

Ma nouvelle amie, la vieillesse — que mes contemporains m'ont faite si belle 1 - — • met en moi des certitudes, que je voudrais, en retour, partager avec tous.

Le Gothique, c'est l'iiistoire de la France, c'est Tarbre de toutes nos généalogies. Il préside à notre formation, comme il vit de nos transformations. Il persiste dans les styles qui le suivent jusqu'à la fin du xviii^ siècle. Ces styles sont ses déclinaisons.

Parce qu'il vient des Catacombes, des premiers chrétiens qui vivaient dans des cryptes épaisses et cachées, le Roman est un style humble et sombre comme la naissance de la religion.

Le Roman est toujours plus ou moins la cave, la crypte lourde. L'art y est prisonnier, sans air. C'est la chrysalide du Gothique.

Comme l'exigeait l'ordre, cette chrysalide n'a que les formes essentielles qu'on verra s'historier dans l'être parfait. Elles sont d'une austère simplicité, avec un ourlet, une bordure de ceinture et des festons, ressautant autour d'une fenêtre pour repartir plus loin jusqu'à une autre fenêtre, et ainsi enguirlandant l'édifice. On

retrouverait cette belle simplicité décorative dans la passementerie copte.

Le Gothique, même au temps de sa plus excessive prodigalité d'ornements, n'a jamais méconnu le principe roman. Il est français. Il succède au Roman comme la fleur succède au bouton.

Porche roman.

Ses arcs sont superposés, et Tordonnance de ces superpositions est sculptée de motifs très simples, de dessins presque enfantins. Il n'y a pas de sujet. Ce sont des moulures ornées. Pour presque tout le monde c'est sans intérêt, négligeable, grossier.

Q^uelle erreur! Nous ne ferions plus cela!... Cela, c'est comme si on entendait Eschyle ou Homère luimême.

Nous prétendons, je le sais, mettre dans nos complications plus d'esprit qu'il n'y en a dans cette œuvre « barbare ». Mais cette œuvre barbare a un accent sublime.

Nous nous trompons.

Les anciens se préoccupaient de déterminer des masses d'ombres, puis les trouaient et les ornaient selon le but. Nous, nous ciselons des ornements étrangers à toute ligne générale; cela n'entre pas dans le grand torrent d'harmonie. Le plan est à leurs yeux, qui voient juste, l'affaire principale; c'est pourquoi, chez eux, il est toujours très beau. Il engendre des ombres mérovingiennes, violentes et fortes, rudes et sauvages.

8o LES CATHEDRALES DE FRANCE.

C'est tout l'art grandiose du Roman. C'est la géométrie du beau. Les époques que nous persistons à traiter de barbares possédaient cette tradition des sciences. Nous l'avons perdue.

Le Roman est le père des styles français. Plein de réserve et d'énergie, il a produit toute notre architecture. C'est encore et toujours à son principe que l'avenir devra penser. Ce style, œuf qui contenait le germe de la vie, fut parfait dès sa phase primitive, et la corne d'abondance n'est pas épuisée : elle est inépuisable.

Le Roman vient du Romain. Il a conservé cette discipKne, que les Romains tenaient sans doute des Grecs, et ceux-ci des Egyptiens. Cette discipline, colonne vertébrale de tout art viable, est une géométrie puisée aux sources primitives, dans la nature, dans ses lois. Elle s'est conservée jusqu'à nous pour que nous puissions un jour nous ressouvenir...

Mais quand donc cesserons-nous d'insulter au passé, nous qui avons misérablement perdu ses vertus magnifiques? Nous ne savons plus, en sculpture ni en architecture, ce que c'est que le plan, ce dessin des profondeurs, ce dessin de l'ombre, ce dosage de l'ombre.. . De là nos jugements à rebours.

Ces escaliers, si longs et si nombreux, et ces pilastres de contreforts en escaliers, qu'on peut admirer, par exemple, à Chartres; l'horizontale et la perpendiculaire évoluant dans des valeurs réglées : c'est le Gothique; il est fondé sur le contrefort. Et ce contrefort n'est autre

que le simple et rampant contrefort roman, ajouré et ciselé.

Après un stage de quatre siècles, comme une plante longtemps tassée s'élève gravement sur sa tige, ainsi le Roman, plante un peu basse, s'est redressé en colonnettes, et le Gothique est venu. La clarté s'est ajoutée à l'admirable concision primitive.

Colonne qui monte jusqu'au haut, et qui a des chapiteaux deux fois, ■ — force qui reprend son élan après s'être rénovée, — deux nœuds comme en ont certaines tiges, par exemple celle du jonc et celle du blé.

Arcs trapus, portés par des colonnes trapues : arches où s'ouvre le vaisseau aux élégantes colonnes : Arche de Noé.

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