‹ Les cathédrales de FranceChapitre 17 sur 109 · DE SÉEZ · texte numérisé non relu

DE SÉEZ

A cathédrale de Séez est un des plus remarquables monuments de l'architecture reli-

îl gieuse en France. Son histoire est fort impor-

FH tante dans l'étude raisonnée de la marche

13 1 progressive de l’art de bâtir. Cet édifice, partageant en cela le sort de plusieurs églises célèbres, appartient à un âge incertain, et l'on a voulu se servir de l'obscurité qui entoure son origine pour lui attribuer une antiquité beaucoup trop reculée et pour le rapporter à une période architectonique à laquelle il est étranger. On n’a pas tenu compte du style, dont les caractères étaient significatifs et parlaient hautement; et parce que les documents historiques

n'offraient pas toute la clarté désirable, on s’est cru en droit

de renverser toutes les théories scientifiques, appuyées cependant sur une multitude prodigieuse de faits. L'ensemble du monument de Séez appartient évidemment aux procédés usités dans l’art de construire à la fin du douzième siècle et au commencement du treizième; suivant les prétentions de quelques antiquaires normands , l’érection devrait en être placée au commencement du onzième siècle, ainsi qu’on l’a fait pour les églises de Coutances et de Mortain. La renaissance si remarquable, qui se manifesta partout quand le dixième siècle fut passé, ne serait donc pas celle dont nous admirons les œuvres surprenantes dans différentes provinces de France et surtout dans le Poitou, le Maine, l'Auvergne, et sur les bords de la Loire; ce serait plutôt l'introduction du style à ogives. Une pareille assertion n’est pas soutenable; les principes généraux de la science et les résultats non moins positifs de l'observation s’y opposent formellement. On admettra difficilement que le mouvement ascensionnel de l'architecture ogivale soit parti de la Basse-Normandie dès le commencement du onzième siècle. On aura beau mettre en avant que les évêques de Coutances et ceux de Séez avaient suivi dans la Pouille les seigneurs normands, qui y reçurent tant de faveurs de la fortune, et qu'ils rapportèrent de l'Italie méridionale des ressources abondantes , fruits de la conquête, et un système nouveau dans la manière de construire les édifices chrétiens; il restera toujours à démontrer que le style ogival existait au onzième siècle en Sicile et dans les régions de l'Italie qui l’avoisinent, ce qu'il est impossible de faire. La généralisation de l’ogive n’a pas été instantanée,

elle n’a pu avoir lieu qu'en passant par plusieurs phases

transitionnelles et par plusieurs évolutions successives , comme l’admettent tous les archéologues français.

Les faits historiques relatifs à la cathédrale de Séez pourront nous conduire à la conclusion seule admissible, en les interprétant comme ils doivent l'être. Indiquons d’abord les origines de la cathédrale de Séez comme église épiscopale.

Lorsque le christianisme eut établi dans presque toutes nos provinces son influence bienfaisante et régénératrice, la vieille cité des Sagiens eut pour évèque saint Latuin ou saint Lain. Ce fut lui, vers 440, qui jeta les premiers fondements de l’ancienne église. Suivant une coutume que nous nous plaisons spécialement à mentionner comme une de nos plus admirables traditions catholiques , la cathédrale primitive fut consacrée sous l’invocation de la sainte Vierge. Pendant cinq siècles les générations pieuses se pressèrent dans cette enceinte sacrée. Puis de grandes calamités pesèrent au dixième siècle sur la France : les Normands marquèrent . partout leur passage par les ruines et le sang ; il n’est aucune ville importante qui n’ait gardé le souvenir des dévastations exercées par ces terribles pirates. En 910, ils parurent devant la ville de Séez, et, quelques jours après, elle ne montrait plus qu'un amas de débris et de cendres. L'église épiscopale subit le malheur commun, elle fut entièrement détruite.

A cette époque calamiteuse siégeait Azon. Guillaume de Jumièges, dans sa chronique, nous apprend que cet évêque releva sa cathédrale, et il ajoute même qu’il la rebâtit avec

les matériaux délabrés des fortifications de la ville *. Nous

* Guillaume de Jumiège. Liv. vir, chap. xur.

ne possédons aucun détail descriptif sur le monument romano-byzantin; s’il était permis de proposer quelques con- Jectures , nous dirions que cet édifice devait plutôt satisfaire aux conditions de la solidité qu'aux lois de l’art. Rebâti précipitamment, à la suite de cruels désastres, alors que les populations décimées étaient réduites aux plus dures privations, il suffisait aux besoins les plus pressants du culte, sans présenter la magnificence des constructions postérieures. Cette seconde cathédrale devait encore périr par le feu. Le mème Guillaume de Jumièges nous apprend que l'évèque Yves de Bellesme, ayant été contraint de mettre le feu aux maisons qui l’entouraient, afin d’en débusquer les brigands qui s’y étaient réfugiés, l’église en fut atteinte et entièrement consumée. Cet accident arriva vers l’année 1048.

Lorsque l’évèque Yves de Bellesmes alla trouver le pape Léon IX à Reims, où il avait convoqué un concile, le 3 octobre 1049, il reçut les plus vifs reproches pour avoir incendié son église. IL se soumit à la pénitence, et forma le projet de la réédifier plus grande et plus somptueuse que celle que son imprudence et sa précipitation avaient détruite. IL partit courageusement pour l'Italie, afin de solliciter de ses parents, Boëmont, prince de Tarente, et Tancrède de Hautteville, des secours pour seconder son entreprise. IL alla jusqu'à Constantinople , où l’empereur lui donna des sommes considérables. On mit da main à l'œuvre vers 1053, et il ne fallut pas moins de soixante à soixante-dix ans pour la reconstruire. Les travaux furent arrêtés par un nouveau malheur : l'édifice s’écroula lorsque l'ouvrage s’avançait, en 1114, parce que les fondements de l’ancienne cathédrale,

qu'on avait voulu conserver; calcinés par le feu, ne purent - supporter le poids de la construction ; l’église ne fut consacrée qu’en 1126, et alors elle était loin d’être terminée, puisqu'on y travaillait encore quatre-vingts ans plus tard.

Ainsi ce monument, dont on attribue la construction entière à Yves de Bellesmes, ne fut terminé qu’à la fin du douzième siècle. Il n’est pas étonnant que l'œil y découvre les traces de cette architecture de transition qui se développa particulièrement dans le cours du douzième siècle. En étudiant attentivement les détails de l’église actuelle, on découvre en différents endroits des retouches nombreuses opérées dans les quatorzième et quinzième siècles. Les caractères architectoniques sont tellement évidents, qu’il est impossible de contester ces travaux plus récents. Nous retrouvons donc, dans cette belle cathédrale, l'empreinte du génie particulier des siècles les plus célèbres du moyen âge.

Les années avaient fait de cruels ravages dans la cathédrale , et, pour les réparer convenablement, les ressources étaient loin d'être suffisantes. Jean de Pérouse, cinquantesixième évêque de Séez, chercha les moyens d'en créer, en instituant une confrérie en l'honneur de saint Gervais et de saint Protais, sous la protection desquels la cathédrale avait été dédiée par Geoffroy, archevêque de Rouen. Une ardeur très-louable dans les fidèles seconda les vues du prélat : chaeun briguait l'avantage d’appartenir à la confrérie nouvellement établie et de participer aux prières de l'association; les riches donnaient une aumône de deux sols six deniers; les bourgeois et les artisans, vingt deniers ou dix deniers,

suivant leur fortune; les plus pauvres donnaient seulement

cinq deniers. Par les dons réunis de toute la population, les plus urgentes restaurations se firent à la cathédrale, qui devait malheureusement souffrir les plus tristes profanations quelques années plus tard. Les réformés pénétrèrent à Séez et exercèrent toute espèce d’excès sur le saint monument; leur fureur sacrilége ne sut rien respecter.

Quelques années avant les guerres de religion , Jacques de Silly , prélat qui sut faire un noble emploi d’un immense patrimoine, avait fait construire l'une des deux magnifiques roses qui embellissent le transsept de la cathédrale. Il avait encore relevé un grand pilier entre les deux tours, près du bénitier , et donné plusieurs vitraux. Toutes ces œuvres portent le cachet de l’époque où elles furent exécutées, au commencement du seizième siècle : l'architecture chrétienne jetait son dernier éclat, aux approches de la prétendue renaissance.

A la fin du seizième siècle, les évèques cherchèrent à ranimer l’ardeur déjà bien refroidie des membres de la confrérie de Saint-Gervais et de Saint-Protais. Ces ressources, augmentées de leurs libéralités particulières, furent employées aux réparations de première nécessité : on restaura les charpentes des chapelles des collatéraux, on reconstruisit la voûte de la chapelle de la Sainte-Vierge, et l’on répara le grand clocher. M. de Médavy fit abattre la pyramide qui se trouvait sur le centre de l’entre-croisement des nefs et du transsept, et lui substitua un dôme quadrangulaire, que M. d'Argentré remplaçca plus tard par une flèche aiguë en forme d’obélisque. C'est au même M. d’Argentré, mort en exil à Munster, en

1805, à la suite des troubles violents qui déchirèrent la

France, que l’on doit les dernières réparations faites à la cathédrale avant la révolution de 1789.

En entrant dans la cathédrale de Séez, on est frappé d'abord de la légèreté noble et gracieuse de l’ensemble, de l'harmonie qui règne dans toutes les parties, de l’élancement des fenêtres , de la délicatesse des colonnes et de la magnificence des chapelles latérales. Le rond-point de l'abside captive immédiatement les regards. Quelle admirable transparence! quelle splendide décoration! la perspective du chevet est d'une richesse éblouissante. Combien les regrets sont-ils amers, quand on sait que la voûte du chœur, autrefois en pierre et d’une hardie construction, est tombée sans qu'on ait pu la relever autrement qu'en bois! Les colonnes sont, pour la plupart, cylindriques et d'un profil élégant et hardi. Espacées symétriquement et réunies suivant des lois harmonieuses, elles constituent, et par.leurs formes et par leur ordonnance, une décoration pleine de noblesse et de majesté. Les colonnettes participent à la pureté du style des colonnes ; elles prennent leur essor avec une audace admirable pour s’élancer à des hauteurs prodigieuses. Les chapiteaux, généralement composés de feuillages à sommet recourbé, représentent une belle corbeille riche de tous les trésors de la végétation de nos climats. Les arcades offrent à l'observateur un caractère facilement appréciable: elles sont en pointe, et quelques-unes sont à plein cintre. Les premières sont très-aiguës, comme on peut s'en convaincre en regardant les ouvertures des fenêtres et celles du triforium. Les deux lignes qui se courbent pour former l'arc ogival gardent presque la raideur du triangle

rectiligne, tant leur flexion est peu prononcée; les cintres

semi-circulaires qui enveloppent les trois fenêtres à lancettes de la partie supérieure de la grande nef, sont entourés d’une archivolte composée de moulures toriques. Tout archéologue dont l'esprit ne sera pas préoccupé de systèmes hypothétiques reconnaîtra dans cet ensemble une œuvre de la fin du douzième siècle. Les formes sont assez nettement accusées pour que l’analogie nous guide d’une manière infaillible.

En considérant les voûtes de la nef, largement exécutées, soutenues sur de belles nervures arrondies et légèrement élevées à leur sommet, on se rappelle presque involontairement les parties semblables des cathédrales de Poitiers et d’Angers, qui furent construites à la même époque, au moins dans certaines portions. C’est le même système général, la même distribution, la même simplicité. Nous ajouterons que c'est aussi la même grandeur et la même magnificence. Les voûtes de la nef de Séez sont dignes, et par leur exécution habile et par leur gravité noble, d’être comparées aux plus merveilleuses créations du genre.

L’extérieur de cet édifice, sans être très-remarquable, n'est cependant pas dépourvu de mouvement. Le frontispice principal, surtout, est imposant dans sa sévérité et curieux par son originalité. Les arcades, à deux étages superposés, qui dominent la voussure large de la grande porte d'entrée, excitent au plus haut point l'attention des observateurs. Gette disposition pittoresque, à peu près uniqueen France, rachète par la richesse des lignes nombreuses son aspect étrange, en dehors des compositions communes. Les deux tours, surmontées de flèches aiguës, de hauteur inégale, dont la plus élevée atteint

jusqu’à soixante-quinze mètres, produisent un effet admirable,

Page 1