DE METZ
A cathédrale de Metz est un édifice fort remarquable. ‘Très-humble dans son origine, elle prit successivement ses accroissements par le
zèle des évêques, par la libéralité des princes
et par le concours des populations. L'enthousiasme des fidèles au moyen âge pour la réédification et l'embellissement de l’église épiscopale s'explique naturellement par les pensées qui régnaient alors dans tous les esprits. Suivant les expressions du R. P. Meurisse, auteur d’une Histoire des évêques de Metz, « la cathédrale est la mère gt la maitresse de toutes les autres églises du diocèse et la fontaine de laquelle toutes les autres découlent comme de petits ruis-
seaux ; en laquelle réside le thrône épiscopal, le siége de
Pu
l’'authorité, la chaire de la doctrine et le tribunal des jugements de la conscience. » Ce style naïf de l'historien, qui indique suffisamment l'époque déjà reculée à laquelle il écrivait, exprime clairement les diverses causes du profond respect que tout le peuple professait pour l’église principale : en elle, en effet, se résume l’histoire ecclésiastique de chaque province.
« Pour ce qui concerne l'édifice matériel, ce ne fut au commencement qu'un petit oratoire, bâti sous terre, en forme de cave ou de grotte par sainct Clément, premier évesque, et dédié à sainct Étienne, premier martyr. Godegrand raggrandit cet oratoire et en fit un temple assez haut et magnifique pour le temps, qui fut mesme depuis embelly et enrichy par Charles-Magne. Mais Théodorie second mit la première main à celui qui subsiste encore aujourd'huy; la superbe nef duquel a été conduite à sa perfection par la libéralité des évesques et des chanoines conjoinetement *. »
L'évèque Godegrand, neveu du roi Pépin, siégeait à Metz vers 750. Il construisit un monument qui demeura célèbre durant plusieurs siècles. Le malheur des temps et le ravage des années avaient lentement miné le grand édifice carlovingien, et, dès le commencement du onzième siècle, il fallut songer à le rebâtir. Dès que Théodoric ou Thierry IT eut pris possession de son siége épiscopal, il résolut de jeter les fondements d’une église plus vaste, plus majestueuse et mieux en rapport avec la haute réputation du pays messin. Les travaux furent commencés en 1014, à une époque de renais-
* Le R. P. Meurisse, introduction à l’Histoire des évêques de Metz,
sance dans l’art de bâtir et de grand entraînement pour tous les peuples de la chrétienté. Soit que l’énergie des populations fût détournée d’un autre côté, soit que des circonstances fâcheuses, que l’histoire ne nous a pas transmises, aient arrêté la marche des travaux, l’entreprise s’exécuta lentement et péniblement, et demeuraït encore imparfaite au commencement du quatorzième siècle, en 1323.
Adhémar de Monthil reprit l’œuvre conduite jusqu'à son épiscopat avec une si déplorable lenteur. L'architecture était alors parvenue à son apogée ; durant le treizième siècle, le style chrétien avait rapidement parcouru ses évolutions pour arriver au sommet de la perfection. L’évèque Adhémar sut communiquer une vive impulsion : il continua la nef jusqu’à l’église de Notre-Dame-de-la-Ronde, qui fut ensuite unie à la cathédrale dans le courant du quatorzième siècle.
L'examen attentif de la nef, surtout dans sa partie moyenne et inférieure, nous fait découvrir les caractères propres aux édifices du style ogival rayonnant. Cette partie n'est pas la moins pure ni la moins belle de toute la cathédrale de Metz. Les procédés usités dans la manière de bâtir n’avaient pas dégénéré de leur simplicité grave et noble; le quinzième siècle n’était pas encore venu changer les formes arrondies en moulures angulaires, moins douces à l'œil et moins riches dans la perspective.
Pour revenir à l’histoire des constructions successives de la cathédrale de Metz, nous trouvons qu'en 1486, Jacques de Linange, vicaire général du diocèse, entreprit de construire la chapelle collatérale de Notre-Dame-de-la-Tierce. En 1497, on abattit une des tours dont Charlemagne avait fait orner
la basilique : elle avait eu près de cinq siècles et demi d’existence. Peut-être élait-ce simplement une construction qui avait succédé à celle du grand empereur de l'Occident, En 1503, Henri de Lorraine et le chapitre jetèrent les fondements des deux dernières travées de la nef, ainsi que du chœur et de la seconde chapelle collatérale. Ce grand ouvrage ne se termina qu en 1519. Les vitraux du chœur furent posés en 1521, 1523 et 1526, par Antoine Bousch, peintre-verrier de Strasbourg. Enfin, le monument fut entièrement achevé en 1546, et, le 24 mai de la mème année, l’évêque en fit la dédicace solennelle, accompagné de son clergé, au milieu
des flots d’une multitude immense répandue dans les nefs.
Dimensions principales de la cathédrale de Metz : lon-
gueur, cent vingt-quatre mètres trente centimètres; largeur
de la nef, seize mètres ; largeur des collatéraux, quatorze mètres soixante-six centimètres ; largeur totale, trente mètres soixante-six centimètres; hauteur de la nef sous voûte, quarante-quatre mètres trente-trois centimêtres; bauteur des collatéraux sous voûte, treize mètres.
Le plan général est en forme de croix latine, mais le transsept est beaucoup plus rapproché du sanctuaire que dans la plupart des autres cathédrales. Nous avons observé la mème disposition à Reims et à Chàlons-sur-Marne. L’harmonie souffre de ce placement, parce que le chœur empiète sur le reste de l'édifice de toute l’étendue de la croisée. Néanmoins, malgré cette modification au plan universellement adopté, modification qui ne parait pas heureuse, l’intérieur de la cathédrale de Metz produit un effet admirable. La grande nef, surtout, doit être comptée au nombre des plus célèbres vaisseaux de France; son étendue, la prodigieuse hauteur des voûtes, l’espacement des piliers, la richesse des fenêtres , la délicatesse et la variété de la décoration, tout se réunit pour en composer un tout d’une noblesse très-distinguée. Les chapelles absidales, les grandes ouvertures du rond-point relèvent encore les beautés architecturales par leur ordonnance symétrique et par leur perspective pittoresque. Ajoutons à cela d’étincelantes verrières peintes, bien conservées dans la partie supérieure de l’église, et l’on pourra concevoir une idée de la magnificence de cette cathédrale.
Pourquoi faut-il maintenant que nous ayons à regretter des changements maladroïits, introduits dans le siècle der-
nier? L’aire du chœur a tellement été exhaussée, qu’on ne
METZ. à 187
peut y arriver qu'à l’aide de plusieurs degrés. On a établi ces degrés de manière à former une saillie semi-circulaire sur la nef, qui atteste le plus mauvais goût. IL était difficile de rencontrer une plus malheureuse idée et de la mettre à exécution avec un plus complet oubli des convenances. Puisque nous sommes obligés de blämer, nous dirons ouvertement que les chapelles absidales, belles de construction, sont hideuses sous le rapport de la décoration. Nous avons vu avec un profond sentiment de tristesse la chapelle de la Sainte- Vierge , au chevet de la basilique , chapelle partout privilégiée, partout ornée avec les soins les plus empressés , ici délaissée dans la plus désolante nudité, le plus complet abandon. Le luxe du pauvre, c’est la propreté : puisque nous ne pouvons pas orner somptueusement nos grandes cathédrales, au moins conservons-les dans cette pureté matérielle qui sied à la maison de Dieu.
La plupart des colonnes sont cylindriques et surmontées de chapiteaux traités avec verve et travaillés avec ce scrupule de la perfection qui tend à ne laisser aucun signe de faiblesse ou de négligence. La côrbeille en est composée de feuilles très-élégantes, exprimées avec un bonheur étonnant, agencées avec une grâce ravissante. En quelques endroits, comme aux angles de l’entre-croisement de la nef et du transsept, les piliers sont chargés de colonnettes à demi engagées, qui s’élancent hardiment pour supporter les appuis des ares doubleaux et des nervures de la voûte. À une petite distance au-dessus des arcades de la nef, on trouve un système de décoration tout à fait singulier, et dont l'emploi se fit rare-
ment à l’intérieur des édifices religieux , surtout après le
triomphe du style ogival sur le style romano-byzantin : ce’ sont des arcades peu étendues et placées en série, reposant -sur des modillons à figures variées et bizarres. On comprend difiicilement l'introduction de ces compositions fantasques à l'intérieur de la grande nef, quelle que soit l'explication symbolique qu'on veuille en donner.
Les fenêtres qui éclairent la cathédrale de Metz sont larges et d’une riche exécution; les meneaux, qui en divisent l’ouverture en différents compartiments, sont façonnés diversement, selon qu'ils appartiennent au style ogival secondaire ou à la dernière période gothique. Ici ce sont des formes arrondies , les figures gracieuses des trèfles , des quatrefeuilles et des rosaces, tandis que plus loin on distingue les figures capricieuses et tourmentées de larchitecture prismatique. Les fenêtres ouvertes aux extrémités du transsept sont dignes de fixer l'attention par le développement de leurs proportions et par leur exécution large et savante; la rose épanouie au milieu du portail d’entrée est une fleur pleine de parfum et de poésie; les riches pétales qui composent sa corolle sont étalés avec une grâce qui devient plus piquante encore par le contraste des formes qui les avoisinent. Cette belle rose est incrustée dans des constructions modernes qui forment le portail extérieur. À l’occasion de la guérison de Louis XV à Metz, le chapitre fit rebatir la façade occidentale de la cathédrale. 11 est inutile de dire qu'on adopta pour ce travail l'architecture prétentieuse, lourde sous des ornements sans nombre, triste et maussade avec des airs de coquetterie, qu'on a désignée sous le nom de style Pompadour. Ce fron-
tispice est un contre-sens choquant; il est loin de mériter
les éloges qu'on lui a souvent prodigués, et à part sa laideur esthétique, il ne saurait être mis au nombre des constructions modernes remarquables.
L'extérieur de la cathédrale de Metz présente de loin un coup d’œil imposant; l’édifice domine toute la ville, et semble protéger de son ombre les maisons des habitants. Les contreforts sont couronnés de clochetons aigus en pyramides octogones, et les ares-boutants sont décorés de festons; la tour la plus ancienne est surmontée d’une flèche grèle et très-élancée , bâtie par les habitants de la ville en 1497; l’autre tour n'avait jamais été terminée. En ce moment, les travaux d'achèvement sont très-avancés ; la direction en a été confiée à un architecte habile qui s’est appliqué à reproduire dans la plus grande fidélité le style gothique qui précéda immédiatement l’ère de la renaissance. Les études architectoniques en ont été faites consciencieusement ; nous devons le mentionner ici, parce que des essais de style ogival tentés à deux autels placés dans les collatéraux de La nef sont bien éloignés d’être irréprochables. .
Tous les admirateurs de la cathédrale de Metz et tous les vrais amis de nos monuments nationaux désirent ardemment de voir disparaître les échoppes et les maisons qui encombrent l'extérieur d’un édifice, l'honneur de la cité et l’une de
nos plus belles constructions gothiques du moyen àge.
oo
A religion chrétienne fut prèchée dans les régions qui forment aujourd'hui les diocèses d'Arras et de Cambrai, par le glorieux
apôtre saint Waast, dont la mission fut confirmée par saint Remi, évêque de Reims *. Les précieuses semences jetées par la main du serviteur de Dieu ne tardèrent pas à germer et à produire des fruits abondants. Les premiers fidèles de la ville de Cambrai se rassemblaient dans une modeste basilique bâtie par saint Waast et placée sous lin-
" Le Gallia Christiana des frères de Sainte-Marthe indique saint Diogène comme le premier évêque de cette contrée; mais ce fait est contesté par les bénédictins, dans l'ouvrage qui porte le même titre.
vocation de la sainte Vierge. Nous savons, au témoignage d’Alchwin, qu'après sa mort, le corps du pontife fut déposé dans l’église qu’il avait fait construire.
Dès les temps les plus anciens, les rois de France, les princes d'Allemagne et divers seigneurs accordèrent de nombreux priviléges à l’église de Cambrai. La foi ardente des populations l’entoura toujours aussi d'une vénération profonde. Par un fait, qui n’est pas sans exemple dans l’histoire, l’évêque joignit la puissance temporelle à son pouvoir spirituel et reçut le gouvernement de la ville et de la province.
La cathédrale de Cambrai fut soumise à tous les malheurs des siècles de barbarie qui pesèrent sur la France : elle fut à plusieurs reprises détruite et rebâtie sur son emplacement primitif. En 960, l’évêque Enguerrand fut enseveli dans sa cathédrale, dont il avait édifié toute la partie située à lorient. En 977, Rohard ou Rothard termina la basilique commencée par Enguerrand : il lui fit plusieurs présents magnifiques, parmi lesquels on compte deux cloches, dons extraordinaires pour l’époque.
La cathédrale de Cambrai jouissait toujours d’une belle réputation : l’empereur Henri, en 1007, lui accorda des priviléges importants. Au milieu du douzième siècle, lorsqu'un grand mouvement entrainait toutes les intelligences, l’église de Cambrai, ruinée par les siècles et ne répondant plus à sa haute dignité par son architecture, fut rebâtie avec toute la noblesse de l’art chrétien quitendait fortement à se régénérer. Commencée sur un plan vaste et grandiose, on en poursuivit les travaux à travers plusieurs siècles. Dès 1182, on put y célébrer le service divin, mais le dernier couronnement ne
fut donné à l'œuvre qu’en 1472 : le 5 juillet de cette dernière année, elle fut consacrée solennellement.
Toutes les ressources de la grande architecture du moyen âge avaient été employées dans l'édification du monument. En traversant plusieurs époques architectoniques, il avait pris l'empreinte des caractères propres à chacune. La composition générale offrait tout le luxe de l'architecture catholique ; l’ensemble et les détails se trouvaient dans des rapports harmonieux ; l'ornementation avait ouvert les trésors de ses formes poétiques; l’aspect en était tout à la fois noble et sévère. Il ne faut du reste que se rappeler la générosité de pensées et de sentiments de ces siècles dignes d'admiration pour en concevoir une juste idée. Le portique était décoré d’un nombre prodigieux de colonnettes et de sculptures variées : une flèche élancée, appuyée sur le sommet du po tail, terminait élégamment la façade principale. | - La direction de ce vaste édifice était du nord-ouest au sud-est. Tout l'extérieur en était masqué par des habitations particulières, suivant la coutume des temps anciens. On aimait, au temps de l'architecture gothique, à voir les maisons privées se grouper autour du monument sacré et s’abriter à son ombre. Aujourd’hui, on est conduit par d'autres idées; on cherche à dépouiller les cathédrales de leur vieille ceinture de noires maisons. Est-ce un avantage ? question qui se résoudra d’une manière opposée, selon le principe qui servira de point de départ. Pour conserver à un monument des âges passés toute sa physionomie historique , il faut conserver tous les accessoires qui l’accompagnent ;
mais, d’un autre côté, pour jouir de la vue de sa masse
imposante, pour embrasser d’un coup d'œil ses proportions
majestueuses et sa perspective surprenante, il semble néces-
saire de le débarrasser de toutes les ignobles constructions . qui en obstruent les abords. |
La porte, sculptée en chêne, était fort curieuse : on y avait représenté un zodiaque complet, dans une disposition analogue à celle que l’on observe dans plusieurs monuments contemporains.
Le plan de cette cathédrale était én forme de croix et parfaitement régulier. Les principales dimensions étaient ainsi établies : longueur totale, cent cinq mètres ; largeur de la nef, dix mètres; largeur de chaque partie du transsept, treize mètres ; largeur des collatéraux, huit mètres trente centimètres. Soutenue par vinet-huit colonnes ou piliers, cette belle église était entourée de vingt-une chapelles et ornée d’une riche et splendide décoration. Nous ne ferons pas l'éloge des ornements du chœur et du sanctuaire; ils avaient été placés en 1719, et s’harmoniaïent mal avec le reste de l'édifice. A cette époque, les chanoïnes, entraînés par le torrent des fausses idées introduites dans l’art religieux, avaient résolu de faire disparaître tous les monuments antiques qui se trouvaient dans l’église. Des réclamations énergiques de la part des hommes de goût, et surtout les murmures du peuple empêchèrent la consommation de ces projets d’aveugle destruction. Hélas! quelques années plus tard, l’auguste monument devait tomber sous le marteau des vandales révolutionnaires.
La sonnerie de l’église de Cambrai passait pour l’une des
plus belles de l'Europe. Elle était composée de trente-neuf
cloches, dont seize formaient habituellement un carillon trèsagréable ; la plus grosse pesait sept mille cinq cents kilogrammes, et avait été bénite par Fénelon en 1706.
Parmi les autres richesses du trésor de l’église, on remarquait surtout un magnifique soleil en or, porté sur un piédestal en argent doré, que Fénelon avait donné à sa cathédrale. Il représentait la Religion foulant aux pieds plusieurs livres, au milieu desquels on en distinguait un qui montrait pour titre : Maximes des Saints. Trait admirable d'humilité et de soumission aux décisions de l’Église! Fénelon, dans sa défaite, fut plus grand par son obéissance que plusieurs de ceux qui le poursuivirent ne le furent par leur victoire!
Cette église, illustrée par la présence et le souvenir d’un grand noimbre de personnages distingués, conservait surtout la mémoire d’un prélat qui restera à jamais la plus pure gloire du siége de Cambrai. Fénelon est un nom depuis longtemps devenu populaire; il est synonyme de la douce piété jointe à l'élévation du talent. La postérité, en consacrant de la sorte le nom du vertueux archevêque, lui a décerné un éloge plus flatteur que les titres les plus pompeux et les plus éclatants.
Il est vivement à regretter que l’église qui avait tant de fois retenti des accents du cygne de Cambrai, n'ait pu trouver grâce devant les infâmes démolisseurs envoyés par la révolution. ‘Ils avaient horreur du passé, parce qu'ils faisaient la honte du présent ; ils cherchèrent à en effacer jusqu'aux derniers vestiges en promenant de tous côtés la hache sanglante et le marteau destructeur. Ils s’at-
taquaient aux hommes qui représentaient des principes ; ils
S’'attaquaient aux monuments qui étaient l'expression de ces mêmes principes. Alors le monde fut affligé d’un spectacle de bassesse et d’ignominie tel que, depuis le commencement des choses, il ne s’en est pas trouvé de semblable : des hommes armés contre tout ce qui fait un peuple grand , fort et puissant! La cathédrale de Cambrai fut vendue comme domaine national le 6 juin 1796, et démolie bientôt après. Le grand elocher, avec sa flèche pyramidale, était seul resté debout , comme un témoignage contre le vandalisme des patriotes ; mais privé de ses points d'appui, il ne tarda pas à se lézarder et à faire craindre une chute prochaine. Ce fut le 8 janvier 1809 qu'un violent coup de vent fit écrouler ce dernier reste de l’antique basilique de Cambrai ; aujourd'hui l'on en chercherait en vain quelques vestiges.
L'église abbatiale du Saint-Sépulcre, bâtie au commencement du dix-huitième siècle, fut choisie en 1804 pour remplacer la cathédrale. Le fondateur de la première chapelle et de l’ancienne abbaye fut saint Lietherg, trente-deuxième évêque de Cambrai et d'Arras; il donna le nom de Saint- Sépulcre à cette construction nouvelle, à son retour du pèlerinage qu'il avait entrepris à la tête d’un grand nombre de ses diocésains pour visiter les lieux saints. L'histoire a recueilli de précieux détails sur ce voyage, où mille obstacles et des périls de toute espèce empêchèrent la pieuse carayvane de parvenir jusqu’à Jérusalem. Le cloître, bâti en 1063, hors des murs, fut, en 1064, enclos dans la ville. Le monastère soumis à de nombreuses vicissitudes, fut entièrement rebâti, de 1703 à 1729, par les soins de Louis
de Marbay , quarante-deuxième abbé, et de Joseph d’Am-
brine, son successeur immédiat. Le monument actuel porte bien tranchés tous les caractères des constructions du dernier siècle, époque de décadence dans les arts chrétiens, époque de sensualisme où l’on ne comprit plus les types purs et sévères des arts catholiques.
Le plan est à trois nefs et en forme de croix latine, avec une modification dans les transsepts qui sont terminés en hémicyele. Les dimensions générales sont : longueur totale, soixante-quinze mètres quatre-vingt-treize centimètres; largeur du transsept, quarante-un mètres quatre-vingt-dix centimètres ; largeur de la grande nef, neuf mètres quinze centimètres ; largeur des collatéraux , quatre mètres cinquante-cinq centimètres.
Dans l'intérieur de la cathédrale de Cambrai nous trouvons à admirer de magnifiques peintures en grisaille, dues au pinceau du célèbre J. Géracert d'Anvers, et faites de 1756 à 1760. L'artiste fut aidé dans ses travaux par un de ses élèves les plus distingués, Sauvage, de Tournai. L'effet de ces peintures est tellement bien calculé, qu'elles produisent à distance l'illusion la plus complète. Merveilleux secret de l’art! l'œil, trompé, croit voir des sculptures en relief; il espère qu’en s’approchant davantage, le prestige disparaîtra : il n’en est rien, le charme continue toujours. Suivant l'opinion des connaisseurs, ces grisailles sont supéricures, sous certains rapports, à celles de la Bourse, à Paris. C'est le chef-d'œuvre de la cathédrale de Cambrai, chefd'œuvre inappréciable dans une ville où les monuments d’art ne sont pas fort nombreux. On compte neuf grands tableaux :
l’Annonciation, la Visitation, la Présentation et la Vierge
au Rosaire, dans la chapelle de la Sainte-Vierge; Jésus au Jardin des Oliviers, la Descente de Croix, le Christ au tombeau , l’Ange apparaissant aux saintes femmes après la Résurrection, dans la chapelle des Trépassés; le neuvième est placé au fond de la sacristie et représente le Christ au Calvaire.
Parmi les monuments funéraires élevés dans l'intérieur de la cathédrale de Cambrai, nous remarquerons celui de Fénelon, construit en 1825, et qui renferme sa dépouille mortelle. Ce monument occupe le fond de la chapelle située derrière le chœur ; il se compose de deux colonnes d'ordre dorique ; sur le stylobate on a placé une inscription latine composée par l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Sur le sarcophage, l'illustre archevèque est représenté à demi couché, au moment où sa belle âme va s'envoler vers Dieu. Cette statue, admirable d'expression, est un des premiers et des plus irréprochables ouvrages sortis des mains du célèbre David d'Angers. Les trois bas-reliefs qui décorent le devant du sarcophage offrent les traits suivants de la vie de Fénelon : l'Éducation du duc de Bourgogne , le Pansement des blessés après la bataille de Malplaquet et la Vache rendue au villageois. L'édicule se termine par un entablement dorique orné de triglyphes avec couronnes dans les métopes ; 1l est surmonté d’une croix avec enroulements.
L'aspect des tombeaux attriste l’âme; la vue de celui de Fénelon l’exalte par le souvenir d'un noble caractère, d'un
génie éminent et des plus aimables vertus!
SAUNA =- PARA
ous retrouvons dans l’histoire de la cathédrale de Vannes, surtout dans les temps primitifs,
plusieurs traits communs avec celle des églises
établies dans les Gaules durant- les premiers siècles. Elle eut des commencements humbles et obscurs, elle se développa lentement à travers des ‘obstacles de plus d’un genre, et subit à diverses reprises de terribles catastrophes. Au temps des guerres cruelles des Barbares, qui dévastèrent la Bretagne et arrosèrent de sang ses champs et ses villes, la cité de Vannes fut entièrement dévastée; l’église épiscopale éprouva le même sort. D'affreuses calamités se succédèrent
d’une manière si déplorable et si fréquente, que le zèle et le
dévouement des fidèles furent mis aux plus rudes épreuves. Mais la piété vive des Vannetais, jointe à la force de caractere et à l’opiniâtreté dans la résistance qui, de tout temps, ont été l'apanage des Bretons , triompha heureusement des difficultés et répara les désastres. La cathédrale, après avoir été ruinée par l'incendie, sortit de ses cendres plus belle et plus somptueuse , prenant dans sa reconstruction des éléments nouveaux qui lui manquaient antérieurement. Les généreux sacrifices et les nobles efforts des ferventes populations du diocèse de Vannes méritèrent d’être solennellement encouragés par le souverain pontife : quatre brefs descendirent successivement de la chaire de saint Pierre, applaudissant à l’ardeur des fidèles et ranimant encore leur enthousiasme par cette distinction flatteuse.
Nous suivrons, autant que cela nous est possible, les diverses épreuves que la cathédrale de Vannes eut à traverser et les différentes reconstructions qui l'ont amenée jusqu'à nous dans l’état où nous la voyons actuellement. Nous ne possédons pas tous les documents historiques propres à nous guider dans cette recherche intéressante ; nous sommes aidés par les notes savantes que nous devons à la bienveillante communication de M. l'abbé Gaudin, chanoiïne et secrétaire de l'évêché de Vannes.
Au temps où la cité se gouvernait indépendante, régie seulement par les lois du municipe , elle fit construire à grands frais un édifice somptueux, en rapport avec la richesse publique. Ce monument , destiné aux réunions solennelles des citoyens, s'élevait majestueusement au cœur de
la ville, suivant les expressions de Baillet. Il dut être, dès
le principe, consacré à des usages profanes, peut-être même au culte idolàtrique; Vannes gémissait alors dans les ténèbres du polythéisme.
C'était vers l'an 410 de l’ère chrétienne. La foi catholique pénétrait de toutes parts la vieille société païenne et apportait dans son sein épuisé des doctrines régénératrices ; la mission des apôtres était partout continuée avec cette force surnaturelle qui caractérise la première prédication de l'Évangile. Déjà les rives de la Loire avaient retenti à la voix de saints missionnaires. Saint Clair était venu précher la bonne nouvelle aux peuplades dispersées sur les bords de ce fleuve, à l'endroit où, majestueux dans son cours, il a son embouchure dans l'Océan. Le bruit s’en répandit au loin, comme celui d'un fait extraordinaire , et Dieu accompagnant sa parole de prodiges surprenants , beaucoup de personnes embrassèrent la religion qu'il apportait. Vannes alors fut chrétienne. Le nombre des croyanis devenant de jour en jour plus considérable, on voulut quitter les maisons des néophytes pour se réunir en commun dans un lieu consacré par les prières et par les cérémonies de l'Église.
Saint Paterné, le premier évêque de Vannes, chercha les moyens de procurer au troupeau qu'il gouvernait un édifice convenable pour l'assemblée des fidèles. IL obtint sans peine de convertir en église l’édifice auparavant consacré aux mystères dégradants du paganisme, et après l'avoir purifié , 1l y célébra l’auguste sacrifice. Vers le milieu du cinquième siècle, en 455, les offices chrétiens s’y faisaient avec beau-
coup de pompe.
VANNES. 201 De cette construction antique il ne reste plus que le souvenir historique et l'emplacement, que l’on est fondé à croire celui. de la cathédrale actuelle. L'endroit sanctifié par l'autel primitif n'a jamais été abandonné à des usages vils par les évêques des premiers siècles de l'Église. Ils avaient tant de respect pour ce lieu vénérable, qu'ils n’en changèrent même pas la place quand ils furent contraints, par des accidents de force majeure, à rebâtir leur église. L’autel était la pierre indispensable, essentielle, immuable, autour de laquelle s'élevait à diverses époques l’église changée , augmentée , quelquefois mème transformée ; tout se pouvait déranger ou enlever, excepté l’autel, qui devait demeurer immobile, comme la religion, dont il rappelle les plus augustes mystères ! | La construction qui suivit la première fut sujette à de nombreuses variations; au neuvième siècle surtout, elle fut détruite par les Normands, ces ennemis jurés du culte catholique et des monuments religieux, qui pénétrèrent deux fois à Vannes à des distances fort rapprochées, en 847 et en 865. 11 fallait que l’Église d'Occident eût à cette époque ses persécuteurs, tandis qu’en Orient Nestorius attaquait les principes du christianisme , en faussant le dogme sur la personne du Fils de Dieu. Les Normands, en Bretagne comme dans les autres contrées devenues la proie de leurs fanatiques dévastations, écrasaient les autels sous les débris des temples, chassaient du sein de leurs retraites les hommes dégoütés des fausses joies du monde et les vierges effrayées de sa malice et de sa corruption; les Barbares avaient déjà
envahi tout le pays qui se trouve entre la Loire et le Blavet,
précédés de leur réputation terrible, et ce fut pour éviter leur meurtrière et sacrilége atteinte que, suivant dom Morice, les moines de Locminé et de Rhuis se retirèrent dans le Berry , emportant avec eux les précieuses reliques de saint Paterne.
Délivrés de la crainte de ces hordes sauvages après la conversion de leur chef Rollon, les fidèles relevèrent la cathédrale avec toute la magnificence dont ils étaient capables, à la suite des affreuses calamités qui venaient de peser sur eux. Cet édifice fut sans doute remplacé, quelques siècles plus tard, par une nouvelle construction romano-byzantine qui, vers le quatorzième siècle, chancelant de vétusté, menacait de s’écrouler entièrement. Ce fut alors qu’elle attira l’attention des pontifes romains qui, à des époques éloignées par le temps, mais rapprochées et unies par une même pensée, adressèrent aux Vannetais les quatre brefs dont nous avons précédemment parlé. On conserve soigneusement encore, dans les archives du chapitre, celui de Calixte IIT, de glorieuse mémoire ; il porte la date de 1455, et parle de la cathédrale comme d’un édifice inhabitable et abandonné ”. Celui de Pie IF vint quatre ans après, c'est-à-dire en 1459; il exhorte les fidèles à contribuer par leurs offrandes à la réparation et à l'édification de l’église et du cloître. Le bref de Calixte LV la suppose en partie tombée et menaçant ruine **. Enfin Léon X éleva pareillement la voix en 1514; il parle du
maître-autel et du chœur comme ne pouvant, sans grand
* Totaliter discooperta.
** Vetustate collapsa et ruinosa.
danger, servir aux offices *. L'examen de la cathédrale de Vannes indique , au premier aspect, quel fut l'effet des paroles des souverains pontifes sur les populations. La plus belle portion du monument actuel porte les caractères du style architectural de la fin du quinzième siècle et du commencement du seizième. Une dernière restauration a laissé la cathédrale dans son état présent; elle eut lieu sous l’épiscopat de M. Valadire.
En cherchant à apprécier les époques architectoniques qui ont laissé leur empreinte dans la cathédrale de Vannes, nous reconnaissons le signe évident de deux phases remarquables. La grande nef et les bras du transsept appartiennent au style ogival flamboyant fleuri qui précéda immédiatement la décadence des arts chrétiens, tandis que le chœur, bâti dans les dernières années du dix-septième siècle, atteste à l'œil étonné de la pauvreté de son architecture , les funestes progrès dans le mal. Les deux procédés sont ici en présence : on n’a pas besoin de prononcer un jugement, la première impression suffit pour décider la supériorité du style catholique sur un style bâtard. La nef, sans piliers et sans colonnes, présente une belle voûte ogivale appuyée sur la muraille; tout autour elle est décorée de huit chapelles disposées d'une manière élégante.
Les deux extrémités du transsept sont occupées par deux chapelles , dont l’une est consacrée au tombeau de saint
Vincent-Ferrier, et l'autre à la sainte Vierge. Nous recom-
* Majus altare et chorus adeû ruinam minantur quôd canonici ob pericu-
lum imminentis ruinæ…. ab indè recedere cogantur.
mandons à l'attention de l'artiste deux belles statues, pleines de grandeur et d'expression, représentant saint Vincent et un abbé, que l’on est porté à croire saint Guenhaël. On rencontre rarement des œuvres plus dignes d'attirer les regards et plus parfaites d'ensemble et de détails. Nous n’oublierons pas non plus deux autres statues en marbre de saint Pierre et de saint Paul, patrons de la cathédrale et du diocèse, placées aux deux petits autels collatéraux situés à l'entrée du chœur et adossés à deux énormes piliers.
Le portail occidental, formant l'entrée principale de l'église, se fait remarquer par les motifs les plus gracieux et les plus délicats de la sculpture monumentale de la fin du quinzième siècle. À gauche s'élève la tour, dont la flèche élégante fut renversée par la foudre en 1824. Cette aiguille hardie et élancée a été remplacée par une construction de mauvais goût; le principe qui devait guider l'architecte dans cette restauration était simple et clair : 1l fallait reproduire le plus exactement possible l'édifice détruit par le feu du ciel. La base de la tour paraît indiquer une ancienneté un peu plus reculée que le reste de la façade; elle appartient au quatorzième siècle, suivant l'opinion de M. Taslé, maire de Vannes. Une autre partie accessoire à la cathédrale, mais néanmoins fort intéressante, accuse une époque plus éloignée encore : elle doit être rapportée à cette ère romano-byzantine qui nous a laissé dans plusieurs villes des cloitres si curieux. Telle est la pensée de M. Charrier, architecte distingué, et cette appréciation peut être facilement constatée par les caractères positifs de la construction.
IL est fâcheux que l'extérieur de la cathédrale de Vannes,
VANNES. 205 le seul monument dont la ville puisse se glorifier , soit encombré de masures et d’échoppes. Nous faisons des vœux pour qu’on débarrasse le saint édifice de ce hideux entourage, d'autant plus que le travail extérieur est soigné. De belles galeries découpées à jour circulent autour de la nef, et de hardis contre-forts sont couronnés de clochetons aigus d’une disposition pittoresque. Au centre de la façade du transsept septentrional il existait autrefois une porte, aujourd’hui murée, dont la décoration rappelle les beaux jours du style ogival fleuri.
HOTLE-DAME
"A Es anciens avaient placé la plus haute des pyramides d'Égypte au nombre des sept merveilles du monde, à cause de sa masse énorme
et de sa hauteur prodigieuse. Ils avaient été
frappés d'admiration en considérant l'imposante grandeur de ses proportions , les immenses difficultés de travail heureusement vaincues, et surtout l’élévation de sa tête, qui semblait se perdre dans la région des nuages. Combien les impressions sont plus saisissantes, quand on est au pied de la façade de l'église cathédrale de Strasbourg ! La flèche pyramidale le dispute en hauteur au gigantesque Chéops; mais quelle différence dans la hardiesse de la construction! Ici, c’est l'élégance la plus exquise, la
grâce la plus parfaite; là, c'est la lourdeur immobile, la
solidité sans déguisement. La flèche de Strasbourg s’élance dans les cieux, aérienne et transparente; la pyramide égyptienne s'attache à la terre, qu'elle paraît écraser de son poids; la première nous donne l’idée de la matière transformée, pour ainsi dire, sous le génie chrétien, prenant son essor vers le trône de Dieu pour y porter les vœux et les prières des fidèles; la seconde rampe à la surface du sol, comme un de ces monstres adorés jadis sur les rivages du Nil, n'osant lever la tête au-dessus des roseaux qui bordent le fleuve. IL y a dans ces deux monuments toute la distance d'une architecture sublime, inspirée par une religion divine, aux informes essais d’un art barbare. D'un côté le symbolisme élevé, la spiritualisation des beaux-arts; de l’autre, la suprématie de la matière, l’énormité dans l'accumulation des matériaux prise pour la grandeur et la beauté ; à Strasbourg l'œuvre du génie, en Égypte l'œuvre de la force brute.
La réputation de la flèche de Strasbourg est depuis longtemps populaire chez toutes les nations de l’Europe. Appuyée sur un portail dont les proportions sont nobles et majestueuses, elle se fait distinguer par sa merveilleuse légèreté, par les ornements innombrables qui en couvrent les massifs et en indiquent les divers étages, par la décoration prodigue qui embellit le corps de la tour, par les tourelles dégagées, où l’on voit monter les spirales déliées de ses quatre escaliers. La finesse des détails s’unit à la grâce des formes, en sorte qu’on est embarrassé pour décider si l'élégance l'emporte sur la richesse du travail. La disposition savante de la pointe aiguë, entourée d’anneaux d’une sculpture puissante
et magique, terminée par une glorieuse couronne surmontée
du signe de la croix, concourt à porter au suprême degré l'étonnement et l'admiration qu'inspire ce chef-d'œuvre de l'architecture sacrée du moyen âge.
La nef de la cathédrale de Strasbourg, quoique vaste et remarquable dans sa construction, est bien loin de répondre à la grandeur et à la magnificence du portail principal; la croisée et le chœur, d'une époque plus ancienne, s’en éloignent encore davantage. Ce défaut d'unité, le plus grave dans un édifice important, serait propre à diminuer le prestige de la façade occidentale, si l'esprit de l’archéologue chrétien ne trouvait dans cette diversité de style un autre genre d'intérêt. La science y rencontre les sujets d'une étude presque complète des variations qu’a subies l'architecture religieuse dans le cours de sa longue et brillante carrière. Aujourd’hui que les principes archéologiques sont mieux établis, on éprouve une véritable satisfaction à les appliquer à un édifice important et à en trouver la confirmation dans des constructions étendues. La critique portée dans l’histoire des arts nous évitera plusieurs erreurs grossières que des traditions modernes, accueillies avec trop de facilité, avaient répandues dans tous les ouvrages spéciaux publiés jusqu'à ce moment sur le monument de Strasbourg. On a voulu rattacher le souvenir des plus grands rois et des plus grands empereurs à des parties de construction qui, certainement, leur sont étrangères. Nous reviendrons sur ce sujet en faisant la description des parties les plus essentielles de cette cathédrale.
Les auteurs qui les premiers ont écrit sur l’histoire de la cathédrale de Strasbourg ont prétendu que cette illustre basi-
lique avait été élevée sur l'emplacement d’un ancien temple
païen consacré à Hercule. Leur opinion s’appuyait sur la découverte faite à cet endroit de deux statuettes représentant le dieu de la force *.
Strasbourg, dont le nom latin était Argentoratum , avait entendu de bonne heure la prédication évangélique; dès le quatrième siècle, il y eut un siége épiscopal, et l’on ne saurait douter qu’à la même époque il dût y avoir une église cathédrale. Les malheurs des temps ont effacé jusqu'aux derniers vestiges de cette basilique primitive. Les ravages des Barbares et les incursions des Alemanni avaient eu des suites tellement désastreuses, que les vainqueurs avaient ramené le paganisme dans cette contrée. Lorsque leur domination puissante fut brisée par la mémorable victoire de Tolbiac, Clovis, devenu chrétien, rétablit la religion sur ces bords, et c'est à ce prince que l’on s'accorde généralement à attribuer la construction de la première cathédrale de Strasbourg. Dès le principe, l’église épiscopale de Strasbourg fut dédiée à la sainte Vierge, sous le titre de son Assomption. Ce trait et plusieurs autres de la même nature nous prouvent combien le culte que les catholiques rendent à la Mère de Dieu est ancien dans l'Église, contre les prétentions sans fondement des protestants et des autres sectaires.
Selon le témoignage des chroniques anciennes, cette cathédrale n'avait été construite qu’en bois. C’est un fait constant, confirmé par un grand nombre de passages de nos historiens
ecclésiastiques, que les édifices les plus importants élevés
* On pourra consulter avec fruit le travail savant de M. Schweighœuser, publié dans la collection des cathédrales de M. Chapuy.
PA
dans ces âges reculés ont été bâtis avec des matériaux fragiles, ce qui nous explique les nombreux incendies qui détruisaient si facilement et si fréquemment les églises les plus grandes; ce qui nous explique encore pourquoi les monuments de la première période romano-byzantine sont aujourd'hui si rares en France. Quoique les auteurs ne nous disent rien des accidents que la première cathédrale dut éprouver en traversant plusieurs siècles, il est néanmoins très-probable que des agrandissements, ou même une ou plusieurs reconstructions totales, eurent lieu dans ce long intervalle. Peut-être la chapelle souterraine située sous le chœur nous a-t-elle conservé quelques restes de l’un ou de l’autre de ces renouvellements ignorés. Nous sommes convaincus qu'on s’est appuyé sur une autorité très-contestable quand on à avancé que le chœur avait été bâti par les rois Pépin et Charlemagne et quand on a osé prétendre que ce chœur était celui qui subsiste actuellement. Les caractères architectoniques nous le feront apprécier d'une manière plus juste et plus certaine.
Dès 873, un incendie effroyable porta la désolation dans la cathédrale de Strasbourg. Réparée avec soin, elle fut pillée et incendiée, en 1002, par Hermann, duc de Souabe et d’Alsace, qui voulut se venger par cet attentat de ce que l’évêque Wernher avait pris le parti de Henri, due de Bavière, son compétiteur à l'empire. Quelques années plus tard, en 1007, un malheur plus grand encore vint fondre sur le monument : Je feu du ciel le détruisit complétement, et Wernher commença, en 1015, à rebâtir tout l'édifice sur des fondations nouvelles. Enfin, dans le cours du douzième siècle, de grands
désastres vinrent, à diverses reprises, endommager l'édifice.
Une étude minutieuse des diverses parties qui constituent le chœur et Le transsept fait découvrir des traces de ces réparations successives. Les caractères de l'architecture indiquent évidemment plusieurs époques entièrement distinctes. Le style romano-byzantin domine exclusivement dans les constructions primitives du bas de ces parties, tandis que, plus haut, il se mêle de plus en plus à l’ogive et aux autres particularités du système gothique, ou du moins alterne avec elles, comme cela eut lieu au douzième siècle, époque de transition. Toutes les restaurations ont donc laissé des traces, et les pages de Kænigshoven trouvent une confirmation sensible dans la disposition actuelle des lieux.
En suivant scrupuleusement toutes les données chronologiques de la construction, nous voyons que le milieu du transsept et de l’aile septentrionale paraissent avoir été terminés dès la fin du douzième siècle. La forme générale, la disposition des arcades, les détails de l'ornementation accusent cette date; la nef, au contraire, et les bas côtés qui l’accompagnent présentent un système plus avancé; l’ogive s’y montre exclusivement, escortée de tous les ornements qui la suivent ordinairement; les piliers sont ceuverts de colonnes réunies en faisceaux, les chapiteaux sont ornés de feuilles recourbées en crochets, les galeries sont exécutées avec goût et symétrie, les fenêtres sont élancées; en un mot, tout y annonce le style ogival primitif qui régna dans le cours du treizième siècle.
La première pierre du portail fut posée en 1277, et cette construction fut entreprise et dirigée par le célèbre architecte Erwin, né à Steinbach, petite ville du duché de Bade. Son
nom, ainsi que celui de Jean son fils, continuateur de l’œuvre,
et celui de Jean Hültz, qui termina la flèche en 1439, sont du petit nombre de ceux qui ont échappé au naufrage des temps. Nous ne devons pas omettre le nom de Sabine, fille d'Erwin , artiste habile, qui sculpta plusieurs statues au portail méridional et peut-être aussi quelques-unes de celles qui ornent le Pilier des Anges.
La révolution a passé par Strasbourg et n’a pas respecté le monument, l’orgueil de la ville et de la province. Elle avait voulu détruire la haute flèche, sous le ridicule prétexte que son élévation blessait légalité; on se borna à en couvrir le sommet d’un bonnet rouge. La sotte préoccupation des patriotes de Strasbourg pour les droits de l'égalité universelle ne rappelle-t-elle pas les prétentions d’un nain qui voudrait, dans son impuissance à grandir, diminuer à sa taille tous les objets qui l'entourent? Des statues ont été brisées, des décorations ont été mutilées , des sculptures qui ornaient les portes et les façades ont été broyées , mais le corps même du saint édifice n’a pas eu trop à souffrir. Depuis plusieurs années on travaille avec ardeur à réparer toutes les blessures qui lui ont été portées par La main du temps et par celle des hommes; Les restaurations, conduites avec intelligence et activité, assurent la conservation de ce magnifique monument. Il semble, du reste, que les réparations sont l'œuvre de notre siècle : nous avons trouvé tant de ruines, que notre premier devoir a été de chercher à conserver les édifices que nous avons trouvés encore debout.
Si les parties intérieures de la cathédrale de Strasbourg répondaient aux parties extérieures et surtout à la grande
façade , ce serait incontestablement le monument le plus
parfait et le plus merveilleux qui füt sorti de la main des hommes. Mais à côté des œuvres les plus surprenantes du génie humain , on rencontre toujours quelques imperfections, quelques défauts, on dirait qu’un signe de faiblesse doit constamment être rapproché de nos plus magnifiques travaux, comme témoignage de notre grandeur et de notre infirmité. Le chœur, le transsept et même la nef sont bien inférieures à ces mêmes parties dans plusieurs de nos autres cathédrales. Nous n'avons point ici ces vastes nefs accompagnées de latéraux, interrompues par le transsept et se prolongeant autour du rond-point dans une perspective admirable. Nous ne sommes point frappés par la hardiesse des voûtes, par la succession des arceaux gothiques, par la ma- Jesté du chœur et des chapelles absidales. Le chœur primitif est d'une simplicité extrême et dans un développement si restreint, qu'on a été obligé, pour l’agrandir, d'y ajouter non-seulement tout le milieu de la croisée, mais encore une travée de la nef. Ce défaut est encore rendu plus sensible par la grande fenêtre percée au fond du chevet, qui frappe dès l'entrée d’une manière peu agréable. Cette impression défavorable qui saisit au premier coup d'œil jeté sur l’ensemble de l’intérieur de la cathédrale de Strasbourg, est un peu diminuée par l'examen du vaisseau; on rendra justice à la noblesse des proportions de cette partie, à la coupe ingénieuse des piliers , à l'élévation de la voûte centrale et à la beauté des vitraux coloriés qui répandent dans ce temple auguste un clair-obseur magique. Les colonnes sont établies avec beaucoup de symétrie et couronnées de chapiteaux sculp-
tés avec la délicatesse de l’art au treizième siècle; leur cor.
beille, composée de fleurs variées, est encore ornée aux an gles de belles feuilles recourbées en volutes. Les feuillages, découpés avec une grâce infinie, sont disposés tantôt sur deux rangs et tantôt sur trois; c’est une végétation riche et élégante.
Après avoir franchi l'une des portes occidentales, on se trouve d’abord dans le vestibule gigantesque construit par Erwin. Les voûtes en sont plus hautes que celles de la nef, et la grande arche du milieu laisse apercevoir dans son entier cette belle rose qui occupe les trois quarts du second étage du portail central. La belle fleur gothique, épanouie avec une grande magnificence , étale les mille compartiments de sa riche corolle, et, par l'éclat de ses couleurs, produit un effet éblouissant, surtout vers le soir, quand le soleil couchant vient allumer le feu des saphirs, des émeraudes, des rubis et des topazes qui scintillent de tous côtés. Entre cette rose et la porte, le massif du mur est interrompu par une galerie transparente et embellie de sculptures très-diversifiées. Des ornements de toute espèce, des arcades trilobées, surmontées de frontons élancés, garnies de fleurons délicats , forment le complément de cette partie vraiment imposante par l’ensemble et par les détails. Ajoutons encore de grandes fenêtres, à nombreux meneaux , remplies de vitraux peints d’un style pur et grandiose : on distingue, d’un côté, des figures représentant la création de l'homme, sa chute et le déluge; de l’autre, le Christ au milieu des splendeurs de la Jérusalem céleste.
Toutes les fenêtres de la grande nef sont divisées en compartiments par des meneaux couronnés des formes gracieuses
des trèfles, des quatre-feuilles et des rosaces. Plus heureuses
que celles d'Amiens et celles de plusieurs autres cathédrales , elles ont conservé leurs précieuses verrières. On y voit représentés, sur plusieurs bandes horizontales, un grand nombre de saints et de saintes , quelques figures emblématiques ou allégoriques et des traits de l’histoire sacrée. Ces vitraux, d’une étonnante conservation , forment aujourd’hui une des principales richesses de la cathédrale de Strasbourg. Le moyen àge, dans ses plus belles inspirations, ne nous à rien légué de plus parfait, et à l'exception des verrières de Bourges et de quelques-unes de Saint-Gatien de Tours, qui sont vraiment incomparables, les vitraux de Strasbourg doivent être comptés parmi les plus belles œuvres vitrifiées du treizième siècle; la plupart des figures sont accompagnées de légendes dont quelques-unes sont conçues en vers allemands. Leur description complète serait sûrement du plus haut intérêt dans l’histoire des arts chrétiens.
Pour terminer l'aperçu de l'intérieur de la cathédrale de Strasbourg, nous dirons que l’arrière-chœur se termine en hémicycle, et qu’il est fermé en haut par une voûte en plein cintre. Autrefois, cette voûte était peinte, et on y avait figuré le jugement dernier. Aujourd’hui, il ne reste plus de traces de ce précieux tableau.
Une des plus curieuses et des plus pittoresques décorations de l'aile méridionale, c’est le pilier nommé Pilier des Anges. ILest composé d’une masse centrale garnie de quatre grandes colonnes engagées, entre lesquelles quatre autres plus petites sont interrompues par trois étages de statues de grandeur naturelle. Au bas, sont représentés les évangélistes,
caractérisés par leurs attributs symboliques ; un peu plus
haut sont posés quatre anges embouchant des trompettes ; enfin, au-dessus on a placé la figure du Christ, accompagné de trois anges tenant les instruments de la Passion. Toutes ces statues ont une taille effilée, des proportions élancées ; elles ont été travaillées avec beaucoup de soin, et les têtes offrent une expression grave et noble : sous le rapport du style, on a observé qu'elles présentent de la ressemblance avec d’autres statues de l’époque d’Erwin, et notamment avec celles que l’on voit à l'extérieur du portail du sud, dont quelques-unes avaient été sculptées par Sabine, sa fille. On a cru reconnaître, dans une figure fixant les yeux sur le Pilier des Anges et située près de l'angle de l'arrière-chœur , un portrait de l’immortel architecte de Steinbach , ressemblant à celui que l’on voit au bas de la tour supérieure, mais exécuté avec plus de finesse, offrant dans tous ses traits une expression pleine de profondeur et de génie. Serait-ce une inspiration de la piété filiale? Ce sentiment est assez vraisemblable.
Deux chefs-d’œuvre isolés réclament notre attention, la chaire et le baptistère. Celui-ci, exécuté en pierre sur les dessins du célèbre architecte Jodoque Dotzinger, en 1453, passe, avec raison, pour une des plus délicieuses créations de cette nature. Les ciselures sont parfaitement comprises et parfaitement exprimées. L'art du quinzième sièele, si fécond, si varié, y a répandu d’une main prodigue toute la richesse de ses ingénieuses combinaisons. Si l'expression d’orfèvrerie en pierre peut être justement appliquée aux travaux de ce genre, elle est propre à exprimer toute la délicatesse, tout le fini de cette inappréciable composition. La chaire est encore
une belle conception de la fin du quinzième siècle. Le style
ogival flamboyant a prêté ses formes contournées et capricieuses pour décorer les diverses parties de cette admirable tribune. Gette chaire, construite, en 1486, sur les plans de Jean Hammerer, architecte de la cathédrale à cette époque, est d'autant plus intéressante au point de vue de l’archéologie chrétienne, que la destruction systématique des derniers siècles s’est appesantie plus déplorablement sur les œuvres de cette espèce. C’est à grand’peine si l’on pourrait, en ce moment, trouver une chaire aussi curieuse que celle de la cathédrale de Strasbourg : on peut seulement lui comparer celle de la cathédrale de Mayence.
Avant de passer à la description de l'extérieur, jetons un rapide coup d'œil dans les cryptes creusées sous le chœur. On y rencontre des parties extrêmement anciennes et dignes de fixer l’attention des amis de l'architecture religieuse. Si, dans le monument de Strasbourg, il existe des constructions antérieures au dixième siècle, c’est ici qu'il faut Les chercher. Les colonnes sont très-courtes, surmontées de chapiteaux cubiques d’une excessive simplicité. Quelques-uns de ces chapiteaux, cependant, sont ornés sur les faces latérales de rinceaux singulièrement entrelacés : les angles sont formés par des figures bizarres. Vers le fond on remarque les restes d’une frise ou plate-bande élégamment décorée d’enroulements capricieux recourbés sur eux-mêmes en une suite de spirales. Depuis l’an 1682, cette chapelle est employée pour le saint sépulcre : le jeudi et le vendredi de La semaine sainte, elle est richement décorée et éclairée d’un grand nombre de cierges. On y remarque un magnifique groupe de statues,
aussi belles de forme que d'expression.
La disposition générale dans la grande façade des cathédrales présente des rapports frappants dans la plupart des des monuments français. Un portail central, remarquable par ses dimensions et par son ornementation, est accompagné de deux autres portes plus petites, décorées selon les mêmes principes : les deux entrées latérales sont surmontées de tours plus hautes, qui communiquent à l’ensemble beaucoup de mouvement et de majesté. Dans les cathédrales les plus renommées de l'Allemagne, ces arrangements sont beaucoup plus variés : tantôt une seule tour s’élance du milieu des portails, tantôt les deux tours latérales sont isolées dans la plus grande partie de leur élévation et dominent les constructions inférieures. Le plus souvent les efforts ont été dirigés vers la construction d’une tour colossale, terminée par une haute flèche transparente : tout le reste semble subordonné à cette idée première. La cathédrale de Strasbourg, située sur les confins des deux pays, réunit jusqu’à un certain point, dans sa façade principale, ces dispositions diverses, mais modifiées de manière à présenter un caractère entièrement original et des proportions supérieures, par le style et l'harmonie, à tout ce que l’art chrétien avait produit jusque-là.
Quand on contemple ce beau frontispice, si admirablement couronné par la flèche élancée, on n'ose pas critiquer le désaccord qui se trouve entre la façade et le corps de l'édifice : c'est à peine si l’on ose regretter l'absence d’une seconde flèche parallèle, parce que l'exécution en paraît tellement gigantesque, que l’entreprise eût infailliblement empèché
l'achèvement de celle qui existe. Absorbé dans le ravisse-
ment, l'esprit comprend les beautés, et n’a pas la force de prononcer une seule parole de blàme.
Un système particulier de décoration donne à la façade une physionomie spéciale. Les moulures sont disposées sur deux plans différents, de manière que les moulures extérieures se détachent complétement de celles qui sont en application sur la muraille et forment claire-voie, comme un magique réseau de dentelle en pierre. Cette combinaison ingénieuse produit un effet surprenant : on serait tenté de croire que les ornements sont placés derrière un riche écran découpé à jour. On à peine à concevoir la somptuosité de cette décoration, et quoiqu'il en résulte, à distance, un peu de confusion dans les lignes, on est presque ébloui à l'aspect de ces prodiges de sculpture.
Toutes les magnificences de l'architecture se trouvent accumulées au grand portail de Strasbourg. La rose centrale doit être considérée comme un chef-d'œuvre de goût et de grâce; elle est précédée d’un grand cintre isolé ‘et festonné en dentelles, qui n’est soutenu que par ses tangentes et par des rosaces plus petites, placées aux angles du cadre dans lequel il est retenu. Cette construction hardie fait l’admiration des connaisseurs. De riches galeries forment des ceintures ciselées qui interrompent avec élégance la monotonie des trop larges surfaces. Autrefois, l'on voyait, dans l’une des galeries, Les statues des douze apôtres, rangées des deux côtés de celle de la sainte Vierge : la sainte réunion semblait présidée par la figure du Christ.
Les deux portes latérales du transsept ont beaucoup souffert des injures de la révolution. Celle du nord est remar-
quable par son avant-portail, appelé Saint-Laurent, parce quon y voyait Jadis plusieurs groupes de statuettes rappelant le martyre du saint diacre. La saillie orientale du chœur n'est que de quatorze mètres : cette partie ne se termine, ni comme la plupart des chœurs du système romano-byzantin, par une abside semi-cireulaire, ni comme les chœurs gothiques, par un octogone, mais carrément et par une ligne droite. Aussi, toute cette région de nos cathédrales, d’une perspective si pittoresque, d’un mouvement si varié, se présente ici avec la plus sévère austérité.
De nombreux souvenirs historiques se rattachent à cette illustre cathédrale. On a vu déjà qu’ils remontent jusqu'aux siècles les plus reculés, et avec plus d'éclat aux premiers temps de la monarchie française. La cathédrale, construite par Clovis, fut vraisemblablement agrandie par la munificence des rois d'Austrasie, ses descendants. Si nous avons été forcés de reconnaître pour fabuleux le renouvellement de son chœur par Charlemagne, il n’en est pas de même des présents magnifiques dont elle fut honorée par ce souverain : On cite parmi ces dons un riche reliquaire, une croix d’or et un psautier sur lequel il avait écrit son nom de sa propre main. Entre les empereurs germaniques, Henri IL lui voua une attention particulière : on a conservé le souvenir des présents offerts par l’empereur Frédéric Barberousse. La con- Struction de la façade occidentale se rattache à la grande époque de Rodolphe de Habsbourg, dont la statue y fut placée en mémoire de ses bienfaits. Les successeurs de cet empereur visitèrent souvent cette basilique, et c’est sur les degrés
de la porte de son aile méridionale qu'ils avaient coutume de
recevoir les hommages des habitants de la ville et de la province. Dans ces temps, l’intérieur du chœur était décoré des drapeaux et des autres trophées conquis par les citoyens de Strasbourg, dans les combats où avait brillé leur bannière victorieuse. Le grand chapitre de la cathédrale était un des plus illustres de toute l'Allemagne, et les évèques étaient des princes puissants ayant voix et séance aux diètes de l'empire.
Louis XIV visita cette église le lendemain du jour où il vint prendre possession de Strasbourg. C’est dans cette basilique que fut célébré, par procuration, le mariage de Louis XV avee Maria Leczinska, fille du roi de Pologne. L’infortunée Marie-Antoinette la visita à son entrée en France, en 1770.
A côté de ces hommages, où l’éclat du rang se confond avec la majesté de la religion, les beautés de l'édifice lui-même et le génie d'Erwin, son principal architecte, furent appréciés par des suffrages de plus en plus éclairés. Le célèbre Gæthe lui consacra quelques-unes de ses pages éloquentes; d'autres écrivains distingués rivalisèrent d'efforts pour en faire connaître et sentir le mérite. Dans les temps même où les fureurs de la guerre désunissaient les peuples, où la flèche de cette cathédrale célébrait, par les mille flambeaux de ses brillantes illuminations , des événements qui pesaient douloureusement sur une partie de l'Europe, ce monument, auquel deux nations rivales se plaisent à rattacher une grande part de leur antique illustration dans les arts, ne cessa de réunir tous les sentiments dans une commune admiration.
ORSQUE le christianisme eut étendu ses conquêtes pacifiques et régénératrices dans le
Roussillon, l'évêché eut primitivement son
siége à Elne. Cette petite ville, aujourd’hui bien déchue de son ancienne splendeur , avait vu son nom d'Ilibéris changé en celui d'Helena, sous l’empire de Con- Stantin, quand elle fut restaurée par les soins de ce prince. Elle à gardé toujours le nom de la mère du premier empereur chrétien, en lui faisant subir une légère altération. En creusant le sol de l'antique cité , on trouve fréquemment des débris d’antiquités du Bas-Empire. Un des monuments les plus curieux est un fragment de marbre blanc qui porte pour inscription le monogramme du Christ, le X et le P,
que Constantin avait placé sur le labarum. Certains auteurs ont avancé que ce marbre intéressant, semblable à ceux que nous possédons en si grand nombre du troisième et du quatrième siècle, provenant des premiers âges de l'Eglise, avait appartenu au tombeau de Constant, le troisième fils de Constantin, tué aux environs d’Elne, de la main de sicaires envoyés par Maxence.
Devenue la capitale du pays, par la protection de ses restaurateurs, Elne eut le privilége de posséder le siége épiscopal de préférence à Russino , qui plus tard donna son nom à toute la province. On a pensé avec fondement que l'évêché avait été établi dans l’église d'Elne, à l’époque où les Français prirent sur les Wisigoths Toulouse et Uzès. La cathédrale primitive était située dans la ville basse et fut bâtie au sixième siècle. Soumise à de terribles catastrophes, elle fut entièrement ruinée au huitième siècle par les Normands, qui portèrent de tous côtés le fer et la dévastation. Délivrée de la présence de ces odieux pirates, elle ne tarda pas à se relever de ses débris.
Au commencement du onzième siècle, la cathédrale d’Elne fut rebâtie plus somptueusement. L’évêque Béranger , à son retour de la Terre-Sainte, en jeta les premiers fondements en 1017. Certains auteurs, induits en erreur par des textes un peu obseurs , ont dit faussement que cette église reproduisait dans sa construction le plan de celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Il suffit de l'examiner pour se convaincre du contraire. M. Henri, auteur du Guide en Roussillon, va plus loin et prétend que la date elle-même est
fautive ét qu'on doit cette indication erronée à des actes
apocryphes copiés par Baluze. Les caractères architectoniques de l'édifice actuel parlent assez haut et se rapportent évidemment au onzième siècle. Les principes de la science viennent ici au secours des dates mentionnées dans des écrits historiques; le monument d'Elne, tel que nous le voyons aujourd'hui, ne saurait être attribué à aucune autre époque archéologique. La façade principalement, avec ses deux tours graves et sévères, doit être rangée parmi les constructions les plus remarquables de la période romano-byzantine dans ces régions. Assurément l’église d'Elne, malgré le triste état d'abandon dans lequel elle est si déplorablement tombée, est un des monuments les plus intéressants, comme art et Comme antiquité, de toute la province du Roussillon. Elle présente un vaisseau très-vaste et très-élevé, partagé en trois nefs d’une étendue pleine de grandeur et de majesté. En pénétrant dans la vaste enceinte, aujourd'hui presque déserte, on éprouve une émotion profonde, en évoquant le souvenir de la gloire passée de cette vénérable basilique. La voûte hardie est soutenue par des piliers catrés. Tout l’ensemble à l’intérieur porte le cachet des principes austères de l'architecture au commencement du onzième siècle. Autour du chevet, qui a l'apparence d’une tour, règne une suite d’arcs dont les piliers forment des contre-forts peu Saillants. Plus tard on à bâti d’autres contre-forts en arcsboutants pour consolider la partie supérieure de l’abside.
La tour principale est élevée dans de belles proportions. Elle offre cinq rangs superposés d'ouvertures cintrées, accolées quatre à quaire, à l'exception de celles du premier
étage, au nombre de trois et d’une forme un peu différente.
PERPIGNAN. 995 Le sommet de cette tour est ceint d’une couronne de créneaux, Comme un vieux donjon féodal. La muraille qui surmonte le fronton antique, sous lequel on aperçoit encore quelques restes d'arcatures semi-cireulaires, présente la même disposition. Aux temps malheureux des troubles qui occasionnèrent tant de désastres et l’effusion de tant de sang, les populations trouvaient dans leur église ainsi fortifiée militairement, un moyen de repousser les attaques des ennemis de leur repos et de leur bonheur.
Dans léglise on remarque surtout deux monuments accessoires dignes de l'attention de l’antiquaire et de l'artiste. Le bénitier, taillé dans un bloc de marbre, offre au pourtour intérieur une série de cannelures creusées symétriquement : la surface extérieure est entièrement entourée d’une feuille d’acanthe largement traitée. IL est difficile de rencontrer une végétation plus riche, plus souple, plus vivante. Dans la nef latérale, à gauche, près de l'entrée, on voit avec le plus vif intérêt un admirable bas-relief en marbre incrusté dans le mur, représentant une descente de croix; c’est une sculpture du quatorzième siècle. Rien n’a été négligé dans ce petit chef-d'œuvre : tout y est traité avec une égale perfection. On comprend aisément en contemplant la douce résignation des figures, et en même temps la profonde douleur exprimée dans tous les traits, que l'artiste était inspiré par son cœur et par sa foi. L'imagination est froide quand elle n’est pas échauffée par les sentiments du cœur, et le ciseau ne saurait produire que des formes plus ou moins dépourvues d’expression quand il n’est pas guidé par la main d'un homme véritablement religieux.
Nous ne pouvons oublier le cloître de la cathédrale, monument du plus haut intérêt. Cette sorte d’édifice est devenue aujourd'hui rare en France, aussi devons-nous veiller à en conserver précieusement les derniers débris. Le cloître d’Elne est tout entier en marbre blanc et composé de plusieurs galeries. Chacune de ces galeries est séparée du préau par cinq piliers, en y comprenant ceux des angles; entre chaque pilier se trouvent trois arcades en plein cintre, supportées par deux colonnes accouplées dans le sens de la profondeur. Plusieurs de ces colonnes offrent dans le galbe de leur chapiteau, la forme gracieuse de Ja fleur de lotus des colonnes égyptiennes, réminiscence heureuse du style oriental et du voyage pieux des croisés. Ce qui est encore remarquable dans ce bel édifice, c’est la diversité et la disposition des nœuds, des entrelacs, des feuillages, des animaux fantastiques que l'architecte a jetés à profusion dans son ouvrage. Une très-grande différence dans l’exécution de ces ornements témoigne, au reste, que le travail n'est pas partout de la même époque, et que des reconstructions postérieures ont ajouté, au quatorzième siècle, des parties d’un genre plus délicat et d'un goût moins sévère que celles qui remontent à la construction première.
Après avoir été fixée pendant plus de neuf siècles à Elne, la résidence de l’évêque et celle du chapitre fut transférée à Perpignan en 1602. Une première tentative de translation avait été faite précédemment, dès 1389; mais les habitants d’Elne avaient fait d’énergiques efforts pour retenir dans leurs murs le siége épiscopal qui en faisait l’or-
nement et la gloire. Leurs vœux et leurs démarches furent
couronnés d'un plein succès. Le roi d'Aragon, alors maître du pays, avait consenti au transfert, mais, cédant aux pressantes sollicitations des députés envoyés par les syndics d'Elne, il conserva l'évêché dans sa position ancienne. Plus tard, la ville de Perpignan, prenant sans cesse de nouveaux accroissements, devait l'emporter sur sa rivale. Ce fut un jour de deuil pour l'antique et vénérable église d'Elne, que celui où l'évêque quitta son siége sanctifié par ses prédécesseurs et par les prières de tant de générations, pour aller prendre possession d’une église qui n’offrait presque aucun souvenir. Comment fut done abandonné cet autel sur lequel tant de pieux pontifes avaient successivement offert l’auguste sacrifice! Ce fut le 30 juin 1602, que les reliques des saintes Eulalie et Julie, patronnes du diocèse, qui se trouvaient dans la cathédrale d'Elne, furent transportées à Perpignan. Toutes les populations des contrées environnantes firent cortége au saint convoi. De nombreuses confréries, conduites par leurs bannières, précédaient le clergé et don Onuphre de Réart, dernier évêque d’Elne. Le précieux dépôt fut reçu avec l’effusion de la joie la plus vive de la part des habitants de Perpignan : il fut placé avec la plus grande pompe dans l’église de la cité; c’est ainsi que l’église de Saint-Jean reçut l’insigne honneur de posséder la chaire épiscopale.
La cathédrale de Saint-Jean de Perpignan, dont nous allons donner une description succincte, avait été précédée par une autre basilique beaucoup plus ancienne. Devenue trop étroite pour les besoins du culte et pour contenir l’af-
fluence de la population , augmentée considérablement
après l'institution du royaume de Majorque, on songea à la rebâtir plus grande et en rapport avec la prospérité de la ville. Cette antique église, ou le Vieuæ-Saint-Jean pour employer l'expression populaire, qui s'élève à gauche de la nouvelle, offre un intérêt réel pour l'archéologie, à raison de ses différentes reconstructions et des siècles nombreux qu’elle a heureusement traversés. Elle fut fondée, dit-on, par Charlemagne; nous ne trouvons presque aucun édifice ancien pour lequel on ne revendique l’honneur d'avoir eu pour fondateur le plus grand prince de son siècle. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’église fut consacrée en 846, par l'abbé Archimire, la sixième année du règne de Louis le Pieux. Cette église, après avoir subsisté longtemps avec gloire, fut remplacée par une autre construction romanobyzantine, dont la dédicace fut faite le 16 maï 1025, par Bérenger IT, évêque d’Elne, en présence de Gausfred IT, comte de Roussillon. L'entrée de la basilique était partagée en deux parties, par un pilier arrondi, au haut duquel on voyait la statue du Rédempteur en marbre blanc, dans la position du repos. Cette statue et ce pilier furent enlevés, parce qu’ils gênaient la sortie de certains pavillons, connus sous le nom de mystères, analogues à ceux que le bon roi René avait introduits en Provence, et que l’on portait aux processions solennelles. À cette époque, la statue fut enchâssée dans la maçonnerie du clocher, où on la voit encore, aujourd'hui. Quatre figures fort singulières, dont le principal mérite est l’ancienneté, décorent la façade de Saint- Jean-le-Vieux.
La fondation de la cathédrale actuelle de Perpignan re-
monte au quatorzième siècle, sous la domination des rois de Majorque, possesseurs du comté de Roussillon, après la séparation de cette couronne de celle d'Aragon. Les deux premières pierres de cette église furent posées le 5 des calendes de mai 1324, par Sanche, deuxième roi de Ma- Jorque, et par Bérenger-Baille, évêque d’Elne. On perpétua le souvenir de ce fait par deux inscriptions que l’on peut lire sur deux pierres placées au bas de la nef *.
Cette cathédrale, bâtie à une époque où le génie chrétien faisait des prodiges, participa médiocrement à l’entrainement général. Ne s'élevant que du produit des aumônes des fidèles, elle demeura près de deux siècles en construction. Le zèle généreux qui animait d’une manière si admirable les populations catholiques du moyen âge, n’eut pas à Perpignan la mème ferveur ni le mème enthousiasme. L’édifice ne fut achevé que vers la fin du quinzième siècle, sous la domination de Louis XI dans ces contrées. C’est ce qui nous explique la présence des armes de France sculptées à la clef de voûte du sanctuaire, où on les voit encore intactes, malgré les vicissitudes des temps et les révolutions politiques. Interrompus pendant que les Espagnols restèrent
Lapis primus quem illustris dominus Noster sanctus rex Majoricarum Posuit in fundamentis istius ecclesiæ Vo kalendas maii, anno Domini M. CCC AXIV.
Lapis sec. quem reverendus dominus Berengarius Bajuli gratid Dei Elnensis Episc. posuit in fundam. istius ecclesiæ
Ve kalendas mai, anno Domini M. CCC XXIV.
à Perpignan, les travaux furent repris avec activité à la suite d’un décret du concile de Trente, qui provoqua, par des indulgences particulières, la libéralité des fidèles. L'empressement des habitants de la ville et des pays circonvoisins pour gagner les indulgences promises, procura des ressources assez abondantes pour mener à fin les constructions les plus importantes. Mais l’élan s'étant promptement affaibli, la façade ne put être bâtie qu'avec la plus grande simplicité et sans aucune décoration.
Dimensions principales de la cathédrale de Perpignan : longueur depuis la porte d’entrée jusqu'au fond de l’abside, soixante-dix-sept mètres quatre-vingt-dix centimètres; largeur de la nef, dix-neuf mètres cinquante centimètres ; auteur du sol à la voûte, vingt-sept mètres vingt-sept centimètres.
L'intérieur de l’église de Saint-Jean ne nous offre qu'une seule nef, remarquable par sa grandeur, ses nobles proportions et son imposante majesté. C’est assurément un des plus beaux vaisseaux qui existent. La voûte qui le recouvre est d’une belle exécution, et se distingue par son élévation et par sa hardiesse. La nef est sans colonnes ni piliers, et la voûte n’a pour support que des arceaux de pierres de taille appuyés sur les murs de séparation des chapelles. Avec des éléments si simples, il était difficile d'obtenir un plus bel effet.
Le transsept montre une disposition originale : il ne se termine pas carrément, suivant l'usage commun; mais outre une abside percée d’un écran, il présente à la partie supérieure de chacun de ses croisillons une seconde abside pen-
tagonale. Ce sont ces secondes absides qui forment les chapelles de Saint-Pierre, dans la partie gauche, et de la Vierge de la Mengrana (de la Grenade), dans la partie droite. Cette dernière chapelle fut élevée aux frais de la reine de Naples, Dona Sancia, sœur du prémier roi de Majorque. Le retable de l'autel est décoré de peintures fort curieuses de la seconde moitié du quinzième siècle. Il est fâcheux que l’obscurité et le mauvais entretien de la chapelle en empéchent la vue et en compromettent la conservation.
L'église est terminée par une abside qui forme le sanctuaire et renferme le maïtre-autel, si célèbre dans le pays par sa magnificence et par la richesse du travail. Le retable est en marbre blanc, orné de bas-reliefs séparés les uns des autres par de petits pilastres chargés de figures. Quoique l’ensemble n'ait pas été achevé avec les mêmes matériaux, le monument est justement admiré des connaisseurs.
En sortant de l’église par la porte latérale, on trouve une chapelle bâtie au seizième siècle, pour recevoir un crucifix sculpté en 1525. Il avait premièrement été placé dans une des chapelles du Vieux-Saint-Jean; mais le lieu étant beaucoup trop étroit pour contenir les membres nombreux de la congrégation du Dévot-Crucifix, on transporta la sainte image dans la chapelle qu’elle occupe aujourd'hui.
La tour qui accompagne la façade est lourde et sans grâce. On a élevé par-dessus, en 1744, une cage en fer, qui contient les cloches de l'horloge. La disposition de cette cage, dont la hauteur est d'environ 15 mètres, est hardie et uni-
que dans son genre.
HORRE-HAME
ES commencements de l'église épiscopale de
. Rodez sont environnés de nuages et d’obscu- — rités. Une pieuse tradition, qui n’est peut-être i pas dénuée de fondement, nous fait connaître que l’apôtre des Aquitaines, saint Martial, annonça le premier la parole évangélique aux anciens habitants du Rouergue. Sa prédication porta des fruits, et, pour les réunions des fidèles, une chapelle fut construite sous l’invocation de la sainte Vierge. Cet humble oratoire serait ainsi l'origine de la cathédrale actuelle de Rodez, quoique les malheurs qui pesèrent si lourdement sur les premiers siècles de l’ère chrétienne en aient fait disparaître jusqu'aux derniers
vestiges.
Si l’on s’en rapporte seulement aux titres historiques, on trouve que saint Amans , généralement considéré comme le premier évèque de Rodez, voulut élever une église digne de la splendeur du culte catholique. C'était à une époque où la paix refleurissait dans les provinces gallo-romaines, et où les chrétiens manifestaient la générosité de leur foi par l'érection de monuments magnifiques. Rome alors jouissait, aux yeux des peuples, du prestige de la gloire que les victoires des Barbares et l'impuissance de ses empereurs n’avaient pu lui faire perdre entièrement. Tout Le vieil empire romain avait disparu, mais la ville des Césars était restée pour les arts la capitale du monde. Aussi est-ce à Rome que le pieux évèque envoya pour se procurer des hommes capables d'accomplir le projet qu'il avait formé. Son diacre Naamas fut chargé de cette mission ; il alla chercher des architectes italiens. L'histoire ne dit pas si Rome écouta la prière du saint prélat, mais il est permis de croire que ses vœux furent exaucés, et Rodez vit s'élever dans ses murs une église assez remarquable pour que, quelques années après, l'évêque de Clermont fût invité à venir en faire la dédicace *.
En quel endroit fut édifiée l’église de saint Amans? Nous ne le savons pas d’une manière incontestable, mais toutes les présomptions portent à croire que ce fut sur l’emplacement de la cathédrale actuelle. Les raisons liturgiques sont ici de la plus grande autorité, et d’ailleurs les faits n’y sont pas opposés. Dès le commencement du sixième siècle, la ba-
silique, devenue insuffisante pour les besoins de la popula-
* A1. l'abbé Magne. Notice archéologique sur la cathédrale de Rodez.
tion religieuse de Rodez, fut démolie par les ordres de saint Dalmas, qui en conçut la reconstruction sur un plan plus grandiose et dans des dimensions plus vastes. Il paraît, d’après un passage de saint Grégoire de Tours, que cet évêque pieux et zélé, plein de sollicitude pour la perfection de son œuvre, ne put la voir terminer *; il mourut lorsque les travaux allaient recevoir leur couronnement. Les temps malheureux que l'église de Rodez eut ensuite à traverser en retardèrent l’entier achèvement jusqu’au commencement du siècle suivant. Alors nous voyons monter sur le trône épiscopal un prélat jaloux de conduire à fin parfaite les travaux si longtemps interrompus. Dieudonné, comme tant d'évèques qui régnaient alors dans les Gaules par la puissance de leurs talents et de leurs vertus, après avoir dignement orné la maison du Seigneur, en fit la bénédiction solennelle.
Ces jours de prospérité ne devaient pas tarder à être remplacés par des jours néfastes. Un fléau terrible s’avançait du côté de l’Orient, menaçant d’envahir le monde : les Sarrasins, déjà maitres de l'Espagne, se promettaient de se partager les dépouilles de nos provinces, qui leur semblaient une proie facile. Des dissensions intestines paraissaient encore favoriser leurs projets, mais ils furent arrètés dans les champs de Tours par la main pesante de Charles Martel, qui anéantit leurs bataillons. Cependant d’affreux ravages avaient été commis dans le midi de la France, et l'église de Rodez,
comme une foule d’autres, n'avait pu éviter la destruction.
* Quam cèm sæpis ad emendationem destrueret, incompositam reliquerat. Gregor, Turon.
Bientôt elle se releva de ses ruines, et, sous l'empire de Charlemagne, elle put jouir encore de quelque tranquillité. Ce prince, l'un des plus grands de notre histoire, et sur la tête duquel brille La triple couronne de la sainteté, du génie et de la bravoure , exerça une influence salutaire sur les monuments religieux. L'étude des édifices du cycle carlovingien serait très-intéressante pour l’histoire philosophique de l'art chrétien; malheureusement on n’en retrouve que des débris informes. La cathédrale de Rodez eut à traverser quatre siècles, sur lesquels l’histoire garde le plus profond silence, et, vers la fin du treizième siècle, elle s'écroula avec un fracas effroyable. Ce fut Le 16 février 1275 que cet accident affreux arriva, sous l’épiscopat de Raymond de Calmont. L'édifice tomba, ruiné par l’action du temps, si toutefois l’on peut admettre que la construction romane primitive avait eu la force de parvenir jusqu’à cette époque. IL serait assez vraisemblable que le monument eût été réparé dans le cours du onzième ou du douzième siècle, à ce temps de grandes entreprises d'architecture religieuse dans toutes les parties de la France. Néanmoins nul document historique n’est arrivé jusqu’à nous , de ces siècles les plus obscurs du moyen àge, pour appuyer cette opinion.
Une nouvelle église devait promptement sortir de dessous les débris de l’ancienne. Un immense entrainement vers les grandes choses se faisait encore sentir dans les arts catholiques; la fin du treizième siècle n'était pas réduite à cet état d'impuissance qui caractérise les siècles postérieurs; il restait dans les esprits quelques étincelles de ce feu généreux
qui avait animé longtemps les populations de l'Occident.
L'architecture, lancée dans des voies merveilleuses, était arrivée à cette hauteur que nous admirons dans une foule innombrable de chefs-d'œuvre. Raymond de Calmont entreprit la reconstruction de son église épiscopale avec un zèle ardent; il fit un appel aux fidèles de son diocèse. La voix de l’évêque trouvait alors écho dans tous les cœurs; l’égoisme, cette hideuse plaie des siècles indifférents, n'avait pas encore comprimé les sentiments nobles et généreux. Les chroniques contemporaines nous ont transmis le religieux et poétique tableau qu'offraient les populations lorsqu'il s'agissait d'élever un temple au Seigneur.
La sainte entreprise fut commencée à Rodez avec le plus vif enthousiasme, mais elle ne fut pas continuée avec la mème ardeur. Une foule de circonstances malheureuses vinrent arrêter le premier essor, firent languir les travaux, qui se continuèrent mollement pendant plusieurs siècles. Raymond de Calmont mourut en 1292, et fut remplacé par Bernard de Moustier, et plus tard par Gaston de Com, qui ne firent que passer. Pierre de Plaigne-Chassagne fut un évêque plein de talents et de mérite, mais ses qualités furent cause qu’il ne résida pas à Rodez; il fut employé souvent par les souverains pontifes, qui lui confièrent les missions les plus délicates.
Malheureusement pour l'achèvement de la cathédrale de Rodez, pendant les temps que les papes séjournèrent à Avignon, les évêques résidèrent à la cour pontificale, et furent remplacés par un vicaire chargé de l’administration. En des mains étrangères, l’œuvre dut nécessairement beaucoup
souffrir; c’est à peine si, dans le cours d’un siècle, les his-
toriens ont à enregistrer quelques augmentations et quelques embellissements apportés aux travaux déjà avancés. Quelques chapelles et quelques travées étaient successivement bâties par les évèques, qui laissaient à leurs successeurs le soin de continuer. Ce fut un héritage qu'ils se transmirent ainsi jusqu’au glorieux François d'Estaing.
Guillaume de la Tour d’Oliergues , évêque de Rodez, au milieu du quinzième siècle, se voua tout entier à l’accomplissement des projets si lentement conduits à exécution. Les ressources ne lui manquèrent pas : déjà le chœur était achevé; Guillaume continua la nef jusqu’à la quatrième travée. Alors il se démit de l’épiscopat en faveur de son neveu Bertrand de Chalençon. Celui-ci crut qu'il était de <on devoir de travailler à réaliser les desseins dont Guillaume avait poursuivi l'exécution avec tant d’ardeur. Le palais épiscopal faisait obstacle à l'agrandissement de la nef; l’évéque*n'hésita pas à le sacrifier. Ce fut encore lui, le premier, qui entreprit des travaux d’embellissement à l'intérieur de sa cathédrale. IL fit sculpter cette magnifique boiserie, l’une des plus belles, sans contredit, de celles qui ornent les cathédrales de France, et l’un des plus curieux monuments de la sculpture sur bois à la fin du quinzième siècle. C'est au même évêque que nous devons encore la construction du jubé qui ferme le chœur du côté de la nef; ce jubé, quoique mutilé , est précieux cependant sous le rapport de l’art. Tant de constructions du même genre ont été stupidement démolies, qu’on est toujours heureux de retrouver quelques restes couverts de la splendide décora-
tion architecturale du moyen âge. Le jubé de Rodez est loin,
assurément, de celui de la cathédrale de Ste-Cécile d'Albi et de celui de l’église paroissiale de Ste-Madeleine à Troyes ; néanmoins il mérite d'attirer l'attention des archéologues.
Le bienheureux François d'Estaing devait apporter la dernière main aux travaux de la cathédrale de Rodez. Quoique son successeur, Georges d'Armagnac, ait fait terminer quelques accessoires déjà commencés, il n’en est pas moins vrai que le pieux François d'Estaing doive être regardé comme le restaurateur de la cathédrale. L'érection de la tour principale eût suffi pour immortaliser son nom. Pour en faire la description, nous citerons les paroles d’un de ses plus dignes successeurs, de M£ Pierre Giraud, que sa douce éloquence à fait transférer à Cambrai, sur le siége de Fénelon :
« Vous connaissez tous, disait le savant évêque dans une lettre pastorale sur les cloches, vous connaissez tous cette superbe tour de notre église cathédrale, chef-d'œuvre de l'art chrétien , noble couronne de Rodez, honneur de la province, merveille du Midi, immortel témoignage du goût éclairé et de la riche munificence d’un de vos plus grands et de vos plus saints évêques , devant laquelle s’inelinent les plus fiers clochers de vos églises, comme d'humbles vassaux qui rendent hommage à un puissant et redouté suzerain. Dans le pieux orgueil que vous inspire la possession de ce monument incomparable, vous en parlez avec enthousiasme à vos enfants dès qu’ils sont capables de sentir et de comprendre, et vous leur faites désirer comme une récompense l’heureux jour où ils pourront satisfaire cette ardente curio-
sité que vos récits ont éveillée dans leur jeune imagination.
Vous en emportez l’image dans vos cœurs quand vous quittez vos foyers, et, dans vos pérégrinations lointaines, nationaux et étrangers, également émerveillés, prêtent à vos discours une oreille charmée lorsque vous leur racontez sa hauteur fabuleuse, le luxe de ses galeries en dentelle, la richesse et le fini des ornements qui la décorent. Le voyageur qui la contemple pour la première fois s'arrête, immobile d’admiration, devant cette masse prodigieuse, pourtant légère, qui, par la hardiesse de sa construction et la délicatesse de ses ouvrages, semble justifier la légende naïve où nous lisons que les anges, aux heures de repos des ouvriers, se partageaient ce beau travail au bruit des concerts célestes; l'habitant même de la cité, que l’assiduité de son aspect devrait avoir durci aux émotions qu'il fait naître, ne passe point sous son ombre vénérable sans lever sur elle un regard où se peint visiblement l’émotion d’une surprise toujours nouvelle. »
Cette description poétique de la tour de la cathédrale de Rodez est bien propre à nous donner une haute idée de sa grandeur et de sa magnificence. Si nous voulions procéder par comparaison, nous ne pourrions pas la placer à la tête des monuments de ce genre laissés par l’architecture chrétienne du moyen âge, quoiqu'elle doive cependant occuper une place distinguée.
Tout, dans l’église de Rodez, n’est pas également à louer. Des travaux exécutés sous le cardinal d'Armagnac, sous la direction de son secrétaire Philandrier, font une disparate fàcheuse avec les autres parties de l'édifice. Philandrier avait
étudié à Rome les principes de l'architecture dans Vitruve,
dans les auteurs de la renaissance , et surtout dans les œuvres qui s’élevaient de tous côtés dans la capitale du monde chrétien , sous l'influence et sous le patronage du pape Léon X. De retour dans sa patrie, il voulut en faire l’application, et c’est à cette malencontreuse idée que nous devons le fronton et son accompagnement indispensable qui regardent la place d'Armes. Quelques dispositions intérieures, entreprises sous la direction de Bachelier, ne sont pas moins à déplorer, au point de vue de l’art et de l’unité de style. Les ornements , fussent-ils jetés avec profusion, ne peuvent jamais couvrir entièrement une faute grossière; et quel contre-sens ridicule que cette lourde tribune qui occupe le fond de la nef et se prolonge en partie sur les chapelles des bas-côtés !
Si maintenant, dit M. l'abbé Magne, auquel nous avons emprunté ces détails historiques, nous voulons embrasser d’un seul coup d'œil la longue suite de siècles que nous venons de parcourir, nous distinguerons quatre périodes dans la construction de la cathédrale de Rodez. A la première appartiendront la plupart des chapelles qui soyit autour du chœur et les premières travées du chœur luimême; elle correspond au quatorzième siècle. Pendant la seconde, c’est-à-dire au quinzième siècle, le chœur fut terminé et une grande partie de la nef, en même temps qu'on élevait le jubé et que l’on sculptait les stalles. Le nom de François d'Estaing remplit la troisième; il acheva la nef et fit construire la tour. Enfin tout ce qui est du style de la renaissance occupe la quatrième période; c’est le temps de Georges d’Armagnac, de Philandrier et de Bachelier.
Voici les principales dimensions de la cathédrale de Rodez : longueur totale, quatre-vingt-dix-sept mètres quarante-cinq centimètres dans œuvre; la plus grande largeur prise dans la croisée, d’une porte à l’autre, est de trente-six mètres ; la hauteur sous clef de voûte est de trente-trois mètres; hauteur de la tour principale, quatre-vingts mètres.
Le plan de la cathédrale est en forme de croix latine, avec collatéraux et chapelles accessoires. Ces chapelles, au nombre de vingt-sept, présentent quelques différences dans leur disposition, suivant l'époque architectonique à laquelle elles appartiennent. Toutes celles qui accompagnent la nef et les deux premières du côté du chœur, au delà du transsept, sont élevées sur un plan carré, tandis que celles qui rayonnent autour du sanctuaire, sont disposées sur un plan hexagonal.
Pour terminer cette notice sur Notre-Dame de Rodez, il nous suflira d'apprécier l'effet général des principales parties du monument et d'indiquer les caractères essentiels de l’architecture qui a présidé à leur érection.
Le chœur, bâti dans des proportions très-harmonieuses, est complétement isolé de la nef par le jubé, qui, comme un voile mystérieux, sépare l'enceinte réservée au clergé du reste de l’église destiné à l’assemblée des fidèles. Il est composé de travées fort élégantes, assez larges dans tout le pourtour, excepté au rond-point de l’abside, où les piliers sont plus rapprochés. En cet endroit, les arcades ogivales sont surélevées et aiguës; les fenêtres sont également plus étroites et plus élancées. Les détails de l'architecture sont traités avec toute la perfection que l’on était en droit d’attendre d'artistes profondément religieux. On conçoit sans peine que toutes les
magnificences de l’art aient été réservées pour le Saint des saints. Autour de l’autel sur lequel se célèbrent les plus redoutables et les plus augustes mystères, il était convenable que le génie de l’homme ouvrit tous les trésors de la décoration monumentale pour préparer à Jésus-Christ un lieu moins indigne de sa présence. Quel esprit pourrait rester froid au spectacle des ponpes éblouissantes et de la poésie céleste qui règnent dans la région privilégiée de l’abside? L'amour de la religion, la foi dans ses dogmes, la soumission à ses préceptes prédisposent au sentiment et à l’intelligence des beautés répandues dans nos immortelles cathédrales, parce qu'elles sont l'expression des idées les plus sublimes.
Les piliers du chœur et de la nef n'offrent pas cette ordonnance gracieuse et pittoresque qui saisit vivement dans les monuments du treizième et du quatorzième siècle. De simples nervures prismatiques viennent mourir à la surface du pilier avant d'avoir atteint les feuilles du chapiteau. Les.galeries, généralement lourdes et obscures, n’entourent pas le corps de l'édifice de cette chaîne lumineuse qui brille dans tant d’églises du même âge. Les fenêtres sont partagées en plusieurs compartiments par de grêles colonnettes prismatiques qui se terminent en se contournant sous la forme de cœurs, de flammes ou de figures fantastiques.
Les boiseries du chœur sont très-remarquables. Nous laisserons parler M. l'abbé Magne, qui les a décrites dans un style pittoresque et coloré : « Qu'on se représente une suite non interrompue de dais sculptés avec toute la profusion ordinaire au seizième siècle, ornés de festons découpés avec
tant de finesse, qu'ils semblent une légère guirlande de
feuillage. Tous ces dais sont reliés aux stalles par un panneau également sculpté, rempli d’arcades simulées, d'ogives, d’arcs trilobés, de quatre-feuilles. De chaque côté des stalles s’élèvent en gerbe des colonnettes qui, partant d'une base commune, vont se réunir aux petits tores du dôme supérieur. Ces iores aboutissent tous eux-mêmes à une même clef de voûte dont l'élégance est tout à fait en harmonie avec l’ensemble de ce petit chef-d'œuvre. Le trône épiscopal , qui se trouve à l’une des extrémités du côté du sanctuaire, est plus remarquable encore : la stalle proprement dite est formée de trois panneaux, dont les deux latéraux sont découpés à jour; le dôme supérieur a de curieux un magnifique pendentif, le seul que l’on remarque dans toute la cathédrale; il s'élève ensuite en forme de pyramide flanquée à chaque angle de quatre clochetons toujours sculptés avec la même élégance et la même variété. »
L'extérieur de la cathédrale de Rodez est assez pittoresque, sans offrir à l’observateur ces merveilles de sculpture qui étonnent et qui ravissent. Le portail occidental, partout traité avec une prédilection artistique spéciale, ne montre ici qu'une nudité sévère. Le seul trait caractéristique de l’extérieur de cette église, propre à lui donner un rang élevé parmi nos monuments religieux , c'est la haute tour de François d'Estaing, si pompeuse et si parée, décrite dans un style si
pur et si harmonieux par MF Giraud.
ua
SAINT-YAAST
A Cathédrale de Notre-Dame d'Arras, un des
al les coups de l’impiété et d’une hideuse spécu-
lation. Ce magnifique édifice devait être rendu au culte au moment où des jours meilleurs allaient succéder aux calamités qui avaient trop longtemps pesé sur notre pays, quand d’avides acquéreurs, mus par les plus basses passions, animés par une rage satanique, commirent le crime de sa démolition et en vendirent les débris. Nous devons publier hautement, pour rendre justice à qui la mérite, qu'un grand nombre d'habitants d'Arras firent les plus louables et les plus généreux efforts pour sauver de
la destruction le monument qui faisait le plus bel ornement de leur cité. Leur zèle et leur dévouement ne furent récompensés que par la plus amère dérision : au moment où ils pouvaient espérer de recueillir le fruit de leurs généreuses démarches, le marteau des démolisseurs put consommer hardiment la ruine de la cathédrale. Ces hommes ont mérité la réputation d’Erostrates; leur nom ne peut être prononcé sans être accompagné d'une note de honte et d’infamie ! |
Avant d'entrer dans quelques détails sur la nouvelle cathédrale d'Arras, nous chercherons à faire connaître tout ce que l’on sait encore sur l’antique église de Notre-Dame. Puisqu'il n’existe plus maintenant que des souvenirs, conservons-les au moins précieusement. Nous emprunterons beaucoup de faits et de dates à une notice intéressante publiée par M. l'abbé Debray, sur l'ancienne cathédrale d'Arras, et sur la nouvelle église de Saint-Nicolas.
Vers l'an 390, une grande partie des Gaules était encore plongée dans les ténèbres de l'idolàtrie, lorsque saint Diogène, Grec de nation, envoyé par le pape saint Sirice, vint à Reims. * Ayant reçu l’onction épiscopale de saint Nicaise, alors évèque de cette ville, il reçut en partage d’aller évangéliser les peuples de l’Artois, auxquels, selon le sentiment le plus probable, personne encore n'avait parlé de Jésus-Christ. Le saint évèque, par son courage et sa persévérance, surmonta toutes les difficultés, et sa vertu, ainsi
que ses miracles, éclatant aux yeux de tous, il eut bientôt le
* L'auteur a suivi le Gallia Christiana des frères de Sainte-Marthe.
bonheur de convertir un grand nombre de personnes dans Arras même, capitale de la province et principal théâtre de ses prédications. Ce fut alors qu'il fonda la première église épiscopale, et qu’il la dédia sous l'invocation de Notre-Dame.
Cette église éprouva les plus grands désastres. Les Vandales et cette nuée de Barbares qui s'échappa des régions du nord et des déserts de l'Orient, vinrent répandre dans nos provinces le ravage et la mort. Ils s’attaquaient avec plus d’acharnement aux ministres et aux monuments du catholicisme. Saint Diogène fut martyrisé dans l'église qu'il avait bâtie et enseveli sous ses ruines. Personne ne songea à relever l'édifice jusqu'aux temps où saint Vaast vint continuer ou plutôt recommencer l’œuvre de son saint prédécesseur.
Par un respect pieux pour l'autel primitivement consacré par saint Diogène, respect dont nous trouvons des exemples frappants à chaque page de l’histoire ecclésiastique des premiers siècles, saint Vaast recherche le lieu où s'était élevé le sanctuaire de Notre-Dame. IL ne tarda pas à le découvrir, et sur le même emplacement il édifia son église épiscopale, qu’il consacra sous le même vocable.
Dé nouvelles catastrophes assaillirent la seconde construction. Les Normands , qui firent connaître partout leur nom et leur puissance par les ruines qu'ils amoncelèrent, détruisirent Arras et son église. Les fidèles ne tardèrent pas à réparer ce désastre et plusieurs autres qui se succédèrent avec une constance effrayante.
En 1030, sous l’épiscopat de Gérard I, après un terrible
incendie causé par le feu du ciel, grâce aux libéralités du trésorier Raoul, elle reparut plus grande et plus belle que jamais. Les cryptes qui existent encore, quoique dans un déplorable état, pourraient être attribuées à cette époque.
La grande architecture ogivale eut à réparer, au commencement du quatorzième siècle, l’œuvre du onzième; elle réussit sans peine à la faire oublier. Cette ère, si féconde en merveilles dans toutes nos villes, avait donné à Arras un édifice où elle avait déployé toute sa puissance de création. Les travaux commencés par les évêques Hugues de Fay et Pierre de Massuyer furent continués avec ardeur par Jean Canardi, et ne furent complétement achevés qu’en 1484, époque à laquelle Pierre de Ranchicourt en fit la dédicace avec pompe.
Cette cathédrale avait la forme d’une croix latine, dont les branches allaient du nord-est au sud-ouest; l’abside était dirigée vers le sud-est, et l'entrée principale se trouvait au nord-ouest. Elle était composée de trois nefs, dont les bascôtés tournaient autour du transsept et du sanctuaire. Le chœur avait cinq travées jusqu’à la naissance de l’abside, qui occupait la moitié d'un décagone; la nef en comprenait onze, en comptant celle des transsepts, dont la largeur était double. La longueur totale de lédifice était de cent treize mètres; dans sa plus grande largeur, c’est-à-dire à la croisée , elle était de soixante-dix mètres.
Nous indiquerons sommairement les parties architecturales les plus dignes d'attention. En considérant attentivement le plan de cette église, on pouvait facilement reconnaître qu'elle
n’était pas l'œuvre d’un siècle. Les piliers de la nef, plus
lourds que ceux..des transsepts et du chœur, avaient environ un mètre soixante centimètres de diamètre, et étaient rendus plus légers par quatre colonnes engagées et séparées les unes des autres par quatre autres petites colonnettes. La base sur laquelle reposaient les colonnes était ornée de plusieurs moulures et décorée aux quatre angles d’une feuille symbolique. Les quatre colonnes du transsept étaient destinées à recevoir la retombée des ares parallèles des voütes de la nef et des bras de la croix. Les murs de la nef et du transsept étaient décorés d'arcades simulées en plein cintre, soutenues par de petites colonnettes. La partie supérieure de la cathédrale était d’une construction plus svelte. Les colonnes étaient plus dégagées et leurs chapiteaux étaient composés de feuillages profondément fouillés, ou dont la saillie se recourbait gracieusement en volute.
Quant à l'extérieur, il était grave et majestueux. La façade principale était accompagnée de deux tours d’inégale hauteur, dont la plus élevée pouvait le disputer à nos plus célèbres monuments de ce genre. Le transsept méridional offrait un porche curieux, au fond duquel plusieurs ogives profondes en voussures présentaient des sculptures et de belles statues, Notre-Seigneur, les douze apôtres et un arbre de Jessé. Si nous cherchions à donner quelques détails plus complets, nous devrions parler des contre-forts sans nombre, dont les pyramides aiguës s’élançaient vers le ciel; des arcs-boutants, de ces galeries découpées en dentelles qui ceignaient la cathédrale d'Arras. Tout cela existait dans un état de perfection admirable : on peut en voir quelques
débris, recueillis et déposés au musée d'Arras.
Nous ne terminerons pas ce que nous avons à dire sur l’ancienne église de Notre-Dame , sans faire connaître que sur l’emplacement de cette vénérable basilique, sanctifiée par les prières de quarante générations, on élève aujourd’hui une église paroissiale, sous le vocable de saint Nicolas. Tous les vrais chrétiens voient avec plaisir la nouvelle église se construire sur ce sol béni, et ils aimeront à venir adorer Dieu dans l'endroit même où fut consacré dans leur pays le premier autel chrétien. Nous déplorons que le plan adopté pour cette reconstruction ne soit pas inspiré par notre immortelle architecture catholique. L'œuvre d’expiation eût semblé plus parfaite si la nouvelle église de Saint-Nicolas eût rappelé les belles dispositions de l’art au quatorzième siècle.
La nouvelle cathédrale d'Arras est l’abbatiale de Saint- Vaast. Les moines puissants et riches qui occupaient les vastes habitations voisines voulurent, à la fin du siècle dernier , construire à leur usage une grande et majestueuse église. Les travaux étaient poussés avec ardeur, lorsque la révolution vint tout à coup les interrompre. Bientôt les religieux furent obligés de quitter leur asile et de chercher ailleurs une sécurité que personne ne pouvait se promettre dans ces temps de troubles. Quand la religion put enfin reprendre possession de ses temples, on voulut conférer à l’église de Saint-Vaast le titre de cathédrale, puisque l’ancienne avait été stupidement démolie. On reprit les travaux , qui furent terminés il y a quelques années seulement. Pendant tout le temps employé à préparer cette nouvelle cathédrale, l’évèque célébra dans l’église paroissiale de Saint-Jean-Baptiste, édifice de style ogival qui
n’est pas sans mérite.
La cathédrale actuelle de Saint-Vaast est d'architecture grecque. Dans la disposition du plan, on n’osa pas abandonner la forme de la croix consacrée par l’usage des siècles catholiques. Les trois nefs , avec le transsept, sont distribuées comme dans nos monuments du moyen âge. Le style adopté est l'ordre corinthien. La voûte principale est à plein ber- | ceau, soutenue sur des plates-bandes : les bas-côtés n'ont pas de voûtes; ils sont recouvérts d’un simple plafond. Tout autour de l'édifice les fenêtres sont peu nombreuses et d’une dimension fort petite : on en compte neuf autour du chœur et du sanctuaire, cinq de chaque côté dans la grande nef, et cinq dans chaque branche du transsept.
Les dimensions générales de l’édifice sont : longueur , quatre-vingts mètres ; largeur, quinze mètres ; hauteur, vingttrois mètres.
Autour des nefs collatérales de l’abside on trouve sept chapelles, dont quelques-unes renferment de beaux monuments d'art. Nous ne parlerons pas de quelques grisailles d'une exécution assez médiocre, quoique dues à un pinceau célèbre. On admire dans la chapelle de Saïnt-Vaast plusieurs magnifiques statues en marbre blanc. Le travail en est distingué sous tous les rapports. 11 en est de même d’une belle statue de saint Charles Borromée, placée dans une autre chapelle et donnée par Son Éminence le cardinal de la Tourd'Auvergne. Nous avons vu avec peine que la chapelle absidale, dédiée partout à la sainte Vierge, n’a pas encore été appropriée à sa destination. C’est par elle qu’on eût dû convenablement commencer : elle fut toujours privilégiée dans les
monuments chrétiens. .
Nous avons aperçu quatre grandes statues représentant les quatre évangélistes, aux extrémités des transsepts, et trois autres dans le chœur , représentant la Foi, l’Espérance et la Charité. Toutes ces statues sont belles de forme et de draperies; elles sont bien dans ce temple qu'elles sont destinées à décorer. Le visage est imité de l’antique, et si ce n’étaient des attributs chrétiens qu’elles portent entre leurs mains, on pourrait les prendre pour des divinités grecques. Il faut sans doute cultiver la forme extérieure, mais, avant tout, on doit tenir à l'expression religieuse. Le culte que nous professons n'est pas le culte de la matière, mais celui de l’esprit.
Nous devons apprécier impartialement tous les genres d’architecture. Pourquoi ne pouvons-nous nous décider à admirer la cathédrale d'Arras? C'est parce qu'elle rompt avec toutes les traditions de notre art catholique. Nous consentons à dire qu’elle est jolie, mais belle, non. Nous ne la jugerons pas, quant à l'extérieur, plus sévèrement qu'un habitant d'Arras même. Nous lui demandions de nous indiquer où se trouvait la cathédrale, et il nous répondit : C'est ce massif de maçonnerie que vous apercevez à peu de distance. Cette parole m'a paru très-juste. La cathédrale d'Arras, à lextérieur, n’est que de la maçonnerie massive, sans vie, sans
mouvement, sans dignité.
Je
E cours du troisième siècle est célèbre dans les annales de notre histoire ecclésiastique par la ki fondation de la plus grande partie des églises Ée ! épiscopales en France. Les heureuses in-
J fluences du gouvernement pacifique du grand Constantin , devenu protecteur de la religion persécutée jusqu’à lui, se firent sentir promptement dans toutes les provinces de son vaste empire. Les fidèles, obligés précédemment de soustraire leur culte et leur foi aux yeux de leurs ennemis et de leurs bourreaux , osèrent sortir de leurs sanctuaires souterrains , étalèrent à la lumière du soleil les magnificences des cérémonies pieuses, et montrèrent à la face du monde
étonné les ineffables splendeurs de leur croyance. A cette
époque, le successeur de saint Pierre envoya dans les Gaules une héroïque légion d’apôtres brûlant du désir d'annoncer la bonne nouvelle en tous lieux, animés de la soif du bien des hommes, et qui souvent échangèrent les bienfaits qu’ils apportaient pour une mort cruelle. Les hommes aveugles appelaient cette fin un trépas ignominieux, mais les martyrs sont dans la paix : leur espérance était pleine d’immortalité.
La religion chrétienne fut prèchée à Chälons dès les premiers siècles, comme dans la plupart des contrées des Gaules ; cepéndant il n’y eut un évêque spécial dans cette ville que sur la fin du troisième siècle. Saint Memmie vint recueillir l'héritage des apôtres ses prédécesseurs, et fixa son siége dans ce pays, auquel il consacra sa vie et ses efforts. Il fit élever, dès le principe, un modeste oratoire hors de l’enceinte de la ville, sur le mont Lavinien, et le dédia à saint Pierre. Selon les uns, ce fut une humble chapelle qu’il placa près des autels du paganisme; selon d’autres, guidés par d'anciennes annales, un temple d’Apollon, bâti sur ce mont et abandonné par les idolätres convertis, devint la première église de la cité de Chàlons. Nous rapportons ici simplement l'opinion de quelques auteurs qui ont écrit sur la cathédrale de Châlons, sans prétendre en soutenir l'exactitude. Nous savons qu'il faut toujours prendre garde à la signification de certains passages des anciens annalistes. Pour exprimer le catholicisme triomphant du paganisme, ils emploient souvent cette tournure de langage que le temple chrétien fut élevé sur les ruines du temple idolâtrique, sans avoir l'intention de parler de l'église matérielle bâtie avec les débris
du sanctuaire du polythéisme.
Dans un grand nombre de villes, le baptistère primitif fut séparé de la cathédrale, soit qu'il füt établi dans une construction attenante, soit même qu il fût placé dans un monument complétement isolé. Ce baptistère fut dédié au saint précurseur du Messie, qui prêcha le baptême de la pénitence sur les rives du Jourdain et qui eut l’insigne honneur de baptiser Jésus-Christ. Nous retrouvons cette antique coutume dans plusieurs villes d'Italie, et, sans sortir de notre pays, à Lyon, à Poitiers, à Beauvais et ailleurs. Le baptistère de Chälons fut élevé à une certaine distance de l’églisemère et consacré à saint Jean-Baptiste. La petite église qui fut bâtie à côté et que nous voyons aujourd'hui, réédifiée au onzième siècle, fut mise sous le même vocable. A la partie latérale et inférieure nous avons admiré un petit monument d'une grâce parfaite , fleur délicate épanouie sur une tige vieillie. Cette construction, appuyée sur la base du baptistère primitif, date du commencement du seizième siècle. Tout porte à croire, dit M. Estrayez-Cabassolle, chanoine et auteur d'une notice historique et descriptive sur la cathédrale de Ghälons, que Saint-Jean dût avoir les prérogatives d’une cathédrale. Les convenances liturgiques et la coutume générale des siècles chrétiens semblent s'opposer à cette Opinion, émise un peu trop précipitamment. L'église de Saint- Pierre conserva son titre jusqu’à ce que l'évêque vint établir son siége dans l'intérieur de la ville.
Saint Alpin, élevé aux honneurs de l’épiscopat vers le milieu du cinquième siècle, passe pour avoir le premier dressé un autel à Jésus-Christ dans l'enceinte de la cité. Ce
courageux évêque détourna de son troupeau les fureurs de
CHALONS-SUR-MARNE. 255 la guerre et sut fléchir le courroux d’Attila, comme le glorieux saint Loup de Troyes. Il bâtit la nouvelle église épiscopale dans l'emplacement où s'élève maintenant la cathédrale actuelle, et il la dédia à saint Vincent et à saint Étienne, martyrs. On ne saurait raisonnablement contester le lieu où s'éleva cette seconde cathédrale ; le silence même de l'histoire serait déjà une preuve suffisante, quand on connaît le respect profond dont on entoura sans cesse l’endroit où fut posé l'autel, et qui fut témoin des réunions des premiers fidèles.
Après la conversion de Clovis et son baptème à Reims, l’église de Chàlons reçut des témoignages d'affection du prince gagné à la foi par les prières et par les larmes de la vertueuse Clotilde, son épouse. L'évèque Florent commença de grands travaux, qu’il n'eut pas la consolation de voir terminés ; la mort l’enleva au milieu de ses projets et au moment où l’ardeur était générale. Ses successeurs continuèrent son entreprise avec la même activité, et Félix Ier eut la gloire de poser le dernier couronnement à l’œuvre de ses devanciers. Saint-Vincent devint la cathédrale, et l’ancienne fut abandonnée, comme ne pouvant plus suffire à la foule qui se pressait autour de l’évêque. Ce fut probablement alors que l’église Saint-Vincent reçut le nom de Saint- Étienne, qu'elle a conservé jusqu’à nos jours, malgré les malheurs qui vinrent l’assaillir à diverses reprises.
Les calamités de la guerre pesèrent sur la ville de Chälons dans le cours du dixième siècle, et la cathédrale ne put sy soustraire. Héribert, comte de Vermandois, et Raoul, roi de
France, la prirent et la livrèrent aux flammes à deux époques
très-rapprochées. L'évêque Gilduin, qui mérita cette épitaphe digne d'envie : Mic jacet Gilduinus bonus episcopus, mot plus glorieux que les phrases les plus pompeuses et les plus retentissantes, s’appliqua à réparer les désastres de son église épiscopale. Dans le cours du douzième siècle, le monument soufirit une ruine presque complète par la foudre, qui le consuma et le renversa de fond en comble. Les évêques et les fidèles de Chälons s’armaient de courage pour réédifier leur cathédrale, si déplorablement ravagée par le fer des hommes et par le feu du ciel. Après sept années d’un travail opiniâtre, les ruines avaient disparu, et l’église se dressait triomphante. Elle fut consacrée, au milieu des transports d’allégresse de la multitude, par le pape Eugène IIE, le 28 octobre 1147. Le pontife dédia la basilique régénérée à la sainte Trinité, à la bienheureuse Vierge Marie, à saint Étienne, premier martyr, à saint Jean-Baptiste et aux saints martyrs Vincent, Valère, Chrysanthe et Darie. La religion, dans cette fête, avait déployé toute la splendeur de ses cérémonies. Un grand nombre de cardinaux et d’évèques accompagnaient le prélat consécrateur et rehaussaient encore par leur présence cette solennité déjà si brillante. Saint Bernard, cette grande voix de son siècle, dont l’éloquence entrainante subjuguait tous les esprits, dont la parole était une arme irrésistible, prononça dans cette occasion un discours plein de majesté. En sorte que nous pouvons dire que la ville de Chälons fut témoin en un jour de toute la magnificence du culte chrétien, de l’éclat d’une assemblée imposante d'évèques, de la suprématie du talent et de la vertu.
Quatre-vingt-trois ans après sa dédicace solennelle , la ca-
thédrale de Chälons fut de nouveau désolée par le tonnerre ; l'incendie fut si terrible, qu'il dévora toute la toiture, calcina les pierres des voûtes et renversa plusieurs murailles ; il ne resta que quelques parties, faciles à distinguer aujourd'hui à leurs caractères archéologiques. Philippe IL, de Nemours de Merville, se voua tout entier à la restauration de son église et conduisit les travaux à bonne fin.
Sous Gilles de Luxembourg et sous Henri Clausse, la cathédrale prit de nouveaux accroissements; le premier construisit sur la tour du nord uné belle flèche en bois, qui passait pour une des merveilles de son temps; le second agrandit la nef de deux travées. Cet accroissement, peu sensible à l’intérieur, par le bon esprit de l'architecte qui tàcha d'imiter l'ordonnance des travées voisines, occasionna la destruction d'un portail plein de mérite et parfaitement en rapport avec le style du reste du monument. Une façade lourde et disgracieuse le remplaca en 1628, élevée selon les principes funestes qui avaient détrôné depuis un siècle l'art chrétien du moyen âge.
Nous n'avons pas encore fini la série des malheurs de l'église de Saint-Étienne. En 1668, un incendie effroyable porta de tous côtés ses flammes destructrices. La flèche élégante de Gilles de Luxembourg fut la première proie du fléau ; en s’écroulant elle embrasa la charpente et fit écrouler la voûte du sanctuaire. Les cloches fondirent dans le brasier ardent qui les enveloppait; les plombs des toits, devenus liquides par l’action du feu, répandaient autour des murailles une pluie brûlante qui arrêtait les plus intrépides. L’évêque Vialart de Herse s’imposa de généreux sacrifices et trouva
les ressources nécessaires pour faire disparaître les traces de la désolation.
Un ouragan terrible fit tomber, en 1769, la rose du portail méridional; et comme si l’histoire de la cathédrale de Chàlons ne devait être que le récit de ses désastres, on fut obligé de démolir ses deux flèches en 1821, et aujourd’hui des réparations urgentes, pour ne pas dire une reconstruction complète, se commencent au même portail du sud, déjà si tristement éprouvé.
Nous indiquons ici les dimensions générales du monument : longueur totale, quatre-vingt-dix mètres quarante centimètres ; largeur. des transsepts, quarante mètres soixante-dix centimètres ; largeur des nefs, vingt-huit mètres soixante centimètres; hauteur des voûtes de la nef principale, vingt-sept mètres huit centimètres ; hauteur des voûtes des nefs latérales, seize mètres vingt-trois centimètres ; élévation des flèches, y compris les tours, soixante-trois mètres.
L'aspect extérieur de la cathédrale de Chälons ne manque pas de grandeur et de majesté, quoique l'ensemble n'offre pas à l'œil cette disposition pittoresque que nous avons admirée dans tant d’églises du moyen âge. Les grandes faces ne sont pas ornées de ces ares nombreux dont les courbes gracieuses ressemblent à des bras dirigés vers l'édifice, autant pour l’embellir que pour le consolider. Les contre-forts qui s’y trouvent ne montrent pas cette hardiesse et cette symétrie qui plaisent tant aux abords d’un monument gigantesque; phalange pressée, qui se dresse, avec gravité comme pour faire honneur au corps de la basilique. L'abside surtout
ne présente pas extérieurement cette distribution savante de
saillies et d’enfoncements qui produit une perspective frappante. En passant devant le portail occidental, pourrionsnous retenir des paroles sévères ? A la place des légères sculptures gothiques , que voyons-nous ? de massives colonnes superposées, avec une décoration sans mouvement et
sans vie. Il fallait un triste courage pour se décider à placer à l'entrée d’un monument remarquable une construction aussi insignifiante que bizarre.
Le portail septentrional , quoique, dans un triste état de mutilation, mérite cependant l'attention des antiquaires. Il offre une grande ogive à voussures profondes, garnies de six rangs de statuettes. Les dais, les pinacles, les colonnettes, les fleurons, les feuillages, ont été cruellement endommagés pendant la révolution, en 1792. Les statues ont été les premières sacrifiées à cette étonnante fureur de destruction qui semblait avoir gagné tous les esprits. Ce portail monumental ne donne plus aujourd'hui qu'une idée imparfaite de son ancienne splendeur : ce n’est plus qu’un débris de lui-même, si nous osons parler de la sorte. La grande rose qui le surmonte encore est son principal ornement; elle peut être mise en parallèle avec les roses les plus vantées. Les divers compartiments qui s’entre-croisent et s’enlacent pour la former sont d'une légèreté aérienne ; ils s'unissent, se détachent pour s’unir de nouveau avec une élégance rare. Le travail et la disposition des meneaux indiquent la fin du treizième siècle ou le commencement du quatorzième.
La tour voisine de ce portail est curieuse à étudier; on a prétendu que la base était d'architecture carlovingienne. On
n'y découvre aucun caractère propre à appuyer solidement
cette opinion. Les parties caractérisées dénotent le onzième siècle avec une évidence incontestable. Les fenêtres en sont à plein cintre et entourées d’une archivolte composée de moulures toriques. Ces fenêtres sont accompagnées de colonnettes dont les chapiteaux appartiennent à l’art romanobyzantin secondaire. On peut remarquer encore plusieurs rangées de tores rompus, moulure singulière dont la présence se fait distinguer principalement dans les édifices du second âge de l'architecture romano-byzantine.
= Les deux flèches en pierre, reconstruites en 1821, sont loin de mériter leur réputation. Elles passent pour une œuvre d'une légèreté admirable et d'une élégance exquise. Il est difficile de rencontrer une pierre plus lourdement posée, des ornements plus grossièrement découpés. L'art qui a présidé à leur construction n’est point reconnaissable, et si l’on a prétendu imiter le style ogival, on s’est étrangement trompé; si l'on a simplement voulu allier la forme antique à la forme gothique, on à réussi à produire un mélange. bâtard d'un aspect équivoque, sans grâce et sans beauté.
Si nous pénétrons à l'intérieur de la cathédrale de Chalons , nous y trouverons des parties de premier mérite, avec quelques taches légères. Le plan est en forme de croix latine, à trois nefs déambulatoires. Le transsept, comme à Metz, est plus rapproché de l’abside que dans les autres grandes cathédrales ogivales. Cette disposition a nécessité l'agrandissement du chœur aux dépens de la largeur de la croisée et même de la grande nef. L’abside, à partir des piliers du transsept, ne renferme que sept travées et se
. trouve destinée seulement au sanctuaire. Autour du rond-
DA
point on admire trois magnifiques chapelles absidales, dont celle du milieu est dédiée à la sainte Vierge. M. Estrayez prétend qu'elles furent bâties par M. Viallart de Herse, sous le règne de Louis XIV. La pureté sans tache de teur style, qui rappelle les meilleurs jours de l'architecture du quatorzième siècle, ne permet pas d'admettre cette indication. 11 suffit de jeter un coup d'œil sur quatre piliers , précisément situés en face, autour du sanctuaire, bâtis par cet évêque, ainsi que la partie supérieure de la voûte placée au-dessus de l’autel, pour se convaincre que l’auteur d'une pareille maçonnerie n'a pas pu comprendre le style chrétien du moyen âge d'une manière si distinguée et le reproduire d’une manière si irréprochable. Nulle part il n'existe rien de plus gracieux que ces chapelles ; nulle part, peut-être , une réparation a été aussi maladroïite qu'au sanctuaire de Chàlons. Non, assurément, les grossières colonnes et la voûte compacte de l’abside ne sont pas contemporaines des élégantes colonnettes, des voûtes légères, des merveilleuses fenêtres des trois chapelles du chevet.
Les chapelles bâties le long des collatéraux de la nef indiquent une époque de décadence. Elles sont petites et mal disposées, à l'exception d’une seule qui porte l'empreinte de l’art de la renaissance. La décoration architecturale se rapporte à cette époque de transition qui n'avait pas encore entièrement répudié les principes du moyen âge, mais qui commençait à suivre une voie nouvelle.
La grande nef est un des vaisseaux les plus majestueux des cathédrales de France. Elle est formée de dix travées et
soutenue par dix-huit piliers. Ges piliers sont cylindriques
et offrent à l'observateur une particularité remarquable : leur base appendiculée ‘indique un âge plus reculé que leur chapiteau à crochets ou à feuilles découpées. La partie inférieure. appartiendrait réellement à une époque plus ancienne que le sommet qui aurait été refait après une des nombreuses catastrophes qui ont dégradé ou détruit le monument à diverses reprises.
Les voûtes ont été presque entièrement rebâties il y a peu d'années. Elles ont été exécutées avec soin et intelligence. Nous n’en dirons pas autant de la tribune de l’orgue, mesquine construction couverte d'ornements gothiques en carton-plâtre maigres et pauvres, qui menacent déjà ruine.
Les fenêtres sont généralement larges et belles. Celles du sanctuaire surtout sont ouvertes avec beaucoup d'élégance. Elles s'unissent avec les galeries transparentes et communiquent à toute la partie supérieure du monument une remarquable légèreté. Il est vivement à regretter que la plupart aient perdu leurs magnifiques verrières. Les fenêtres qui les ont conservées peuvent nous donner une idée de celles qui les ont perdues. Elles étaient d’un bon style et représentaient différents traits de l'Ancien et du Nouveau Testament, ou bien des légendes des saints protecteurs de l'édifice et du diocèse. On distingue encore le Baptème de Notre-Seigneur , la Transfiguration et les principales scènes de la Passion ; ailleurs on voit la condamnation et la décollation de saint Jean-Baptiste, saint Étienne recevant le diaconat des apôtres, distribuant des aumônes, traduit devant le conseil des Juifs et entrainé pour être lapidé.
La cathédrale de Châlons est très-riche en monuments
d'une autre nature. Presque tout le pavé est composé de pierres tombales d'une belle exécution. IL y en a de diverses époques, et la plupart sont bien conservées. Malheureusement, par un vandalisme inexplicable, plusieurs ont été coupées. On en rencontre des fragments, encore admirables malgré leur mutilation, placés comme au hasard de côté et d'autre. Tous les amis des arts chrétiens font des vœux pour que ces monuments funéraires soient protégés contre toute tentative de destruction ou de dégradation.
MOTLE-DAMEI
eÿe
x A cathédrale de Bayeux, illustre à plusieurs fi titres, doit être placée à un rang distingué parmi les monuments qui font l'honneur de
la Normandie. En parcourant, tout récem-
| ment encore, cette province renommée , si riche en souvenirs historiques, en pittoresques paysages, en hommes éminents, nous avons été vivement impressionnés par l'aspect des constructions grandioses, élevées à diverses époques du moyen âge, remplissant ses villes et ses campagnes. L’archéologue passionné pour nos grandes œuvres chrétiennes trouve à chaque pas, pour ainsi dire, de nouvelles observations à faire dans les édifices de toute dimen-
sion, de tout âge, de tout style qui se montrent pressés par-
tout. Il est témoin de cet élan généreux qui dut animer les populations aux siècles catholiques, en contemplant les majestueuses églises bâties comme par enchantement , avec toute la splendeur de l’art religieux, dans les contrées où le sol est le plus ingrat, et dans celles où il se montre le plus prodigue. C’est un ensemble de qualités nobles et gracieuses , qui feront à jamais des monuments de la Normandie un des plus glorieux trésors de l'architecture chrétienne. On sent, on respire presque le mouvement et la vie qui firent palpiter jadis des peuples pleins de l'énergie de la foi.
Quand on entre pour la première fois dans la basilique de Bayeux, on éprouve un saisissement secret et solennel , Inspiré par les proportions graves et par l’ordonnance majestueuse de l'édifice. Placé au-dessus des degrés qui conduisent dans la grande nef, on promène son regard dans toutes les parties du monument, avec cette ardente curiosité, ce charme inexprimable et cette muette admiration qui s'emparent de toutes les facultés de l’âme, en présence d’une œuvre in spirée. La pensée suit le regard, s'anime au spectacle de l'expression du génie architectural déployé dans les grandes nefs, le vaste chœur, et demeure absorbée dans la contemplation des magnificences de l’abside. Les transformations de l’art religieux ont laissé dans cette enceinte des traces plus nobles que dans aucun autre édifice, peut-être. Le style romano-byzantin prend une expression qu’on lui croirait étrangère ; la phase transitionnelle est toute parée des grâces du style ogival sous la gravité de ses formes latines ; l'architecture gothique, appuyée sur ses deux sœurs aînées,
conserve leur majestueuse sévérité, animée des charmes
de la jeunesse, d’une vie surabondante, embellie des ornements les plus pompeux et les plus élégants.
-Nous avions hâte de traduire en quelques lignes les premières sensations que nous avons éprouvées en visitant la cathédrale de Notre-Dame de Bayeux. En étudiant les dates qui ont laissé leur empreinte dans des parties importantes, nous avons suivi pas à pas les développements qu’elle a pris successivement. Qu'il nous soit permis d'exprimer ici notre vive reconnaissance à M£° Robin, évêque de Bayeux, qui nous a reçus d’une manière si bienveillante, et à M. l’abbé Thomine, son vicaire-général , qui nous a indiqué d’une manière positive l’âge des principales constructions *.
Les commencements de l’église épiscopale de Bayeux sont enveloppés d’obscurité. Si nous nous en rapportons à l’Histoire sommaire de la ville de Bayeux , du chanoine Beziers, ouvrage qui manque trop souvent de critique, la cathédrale primitive aurait été fondée par saint Exupère, premier évêque de cette ville. Après avoir formé dans ce pays une chrétienté florissante, il bâtit un oratoire sur un emplacement donné par Regnobert, le plus puissant de ceux qu’il avait convertis. La tradition, suivant le même auteur, rapporte que la sacristie de la chapelle de Notre-Dame, derrière le chœur , occupe la place de l’oratoire de saint Exupère. Ce modeste édifice ne pouvant plus contenir le nombre des fidèles qui se
formaient tous les jours, Regnobert, successeur immédiat
* Nous avons appris que M. l'abbé Thomine préparait une monographie com plète de la cathédrale de Bayeux. La science de l’auteur promet un travail très-intéressant,
BAYEUX. 967 d'Exupère, fitélever au mème lieu une église plus spacieuse , où il fixa le siége épiscopal.
La première cathédrale de Bayeux, successivement augmentée et décorée par ses pontifes, fut soumise à de grands malheurs. Elle eut à souffrir les ravages des hommes et ceux de l'incendie. Les pirates du nord, dont la cruauté répandit tant de sang dans tout le cours du neuvième siècle, ruinèrent la ville et l’église de Bayeux, en 891. L'édifice ne put se relever de ses débris qu'après la conversion de leur fameux chef Rollen. Cette cathédrale est nommée entre les premières de celles qui reçurent des présents du guerrier converti, lorsqu'il se disposait à se régénérer dans le baptème.
A peine l’église avait-elle oublié ses maux, qu'elle devint la proie d’un fléau non moins terrible que le premier. En 1046 , elle périt encore une fois dans l’horrible incendie qui réduisit la ville en cendres. Sur le trône épiscopal siégeait alors Hugues de Bayeux, prélat riche et puissant , qui se voua généreusement à la restauration de son église affligée. Il ne ménagea rien pour élever un monument durable, en y déployant toutes les ressources de l'architecture de son siècle. Malgré son zèle et son empressement, il n'eut pas la consolation de voir l’achèvement des travaux ; il mourut en 1049. Aidé par son frère Guillaume, due de Normandie, Odon ou Eudes de Conteville, successeur de Hugues, continua l’entreprise déjà fort'avancée et y fit des augmentations considérables. Plus heureux que son prédécesseur, il en fit faire la dédicace par Jean, archevèque de Rouen, en 1077, suivant Orderic Vital, en 1078, suivant une charte conser-
vée autrefois aux archives du chapitre. Cette cérémonie se
fit avec grande pompe : Guillaume le Conquérant, la princesse Mathilde, son épouse, Robert et Guillaume, leurs enfants, accompagnés d'une foule de barons et de seigneurs de Normandie, étaient présents. Deux prélats célèbres par leur courage et leurs vertus, Lanfranc, archevêque d’'Yorck, et Thomas Becket, archevèque de Cantorbéry, se distinguaient au milieu d’un grand nombre d’évèques , d’abbés et de moines. La religion, dans cette fête nationale, étala toute la magnificence de son culte. L’auguste cérémonie de la consécration des temples a toujours été regardée comme une des plus solennelles et des plus saisissantes du christianisme.
Inconstance des choses humaines ! A peine trente ans se sont-ils écoulés depuis cette imposante solennité, que l’église est brûlée, victime des fureurs de la guerre. En 1106, Henri 1”, roi d'Angleterre, et Hélies, comte du Maine, furent les auteurs de ce désastre. Rétablie par Philippe de Harcourt, évêque en 1159, et par Henri IT, son successeur, elle reçut des accroissements et des embellissements qui emportèrent vite le souvenir de cette dernière calamité.
En continuant l’histoire des phases diverses traversées par la cathédrale de Bayeux, nous retrouvons dans les caractères architectoniques eux-mêmes une confirmation matérielle de toutes les reconstructions exécutées en différents temps, comme nous venons de l'indiquer rapidement. Le massif des tours doit être rapporté à l’an 1046, et la grande nef jusqu’à la galerie, à l'année 1077. Toute la construction supérieure, entreprise après les malheurs de la guerre du roi d'Angleterre, date de 1106. En 1159 de grands travaux
furent exécutés et se prolongèrent jusque dans le treizième
BAYEUX. 269 siècle. L’abside, véritable chef-d'œuvre de goût et de richesse, fut achevée vers 1221 par Robert des Ablèches , tandis que le portail doit être attribué à la belle architecture du quatorzième siècle, et le transsept à la fin de ce même quatorzième siècle ou peut-être mème au commencement du quinzième. Pour ne rien omettre, la coupole, commencée en 1477, sous l’épiscopat et aux dépens de Louis de Harcourt, patriarche de Jérusalem, fut détruite en 1676. Elle ne fut rebâtie en pierres qu’en 1714 et 1715, sous l’épiscopat de François de Nesmond.
Voici les dimensions principales de la cathédrale de Bayeux : longueur totale, cent deux mètres ; largeur de la nef, dix mètres ; largeur des collatéraux, cinq mètres; largeur des chapelies des bas-côtés, cinq mètres ; largeur totale, vingt mètres. La hauteur des voûtes est de vingt-trois mètres trente centimètres ; la longueur du transsept, de trente-sept mètres soixante centimètres ; l'élévation des deux flèches du portail est de soixante-seize mètres soixante centimètres , et celle de la tour de l'horloge, de soïxante-quatorze mètres cinquante centimètres.
Une crypte fort curieuse s'étend sous le sanctuaire et sous une partie du chœur. Elle est soutenue sur huit colonnes trapues, à chapiteaux grossièrement sculptés. On y reconnait le signe des constructions du commencement du onzième siècle. C’est une des cryptes les plus étendues et les mieux conservées de nos grands édifices du moyen âge. Par un concours de circonstances assez difficiles à expliquer, pendant longtemps on avait complétement perdu le souvenir de
cette chapelle souterraine. En creusant le tombeau de lévé-
que Jean de Boissey , on fut très-surpris de la découvrir. Une inscription en lettres gothiques, placée au-dessus de l’une des ouvertures de la crypte est destinée à faire connaître cette particularité.
En mil CUCC et douze
Ciers jour d'avril que plupe arouse Les biens de terre, La journée Que La Paque fust célébrée Moble; home et Révérent Père Jehan de Boissep, de La mère Église de Baieux pasteur
Rendit l'ame à son Créateur Alors en fouillant La plare
Devant Le grant autel de grace Œrouva=t-on La basse chapelle Dont il n'avait été nouvelle,
Où il est mis en sépulture,
Dieu veuille avoir son âme en rure.
Amen.
En plusieurs endroits de la crypte on trouve encore des fragments de peintures qui y furent apposées au quinzième siècle. Elles sont assez mal conservées; elles méritent cependant qu'on veille à ce qu'elles ne disparaissent pas entièrement.
La nef principale de Notre-Dame de Bayeux est remarquable par sa grandeur, par son élévation et surtout par son architecture mélangée. Les arcades romano-byzantines à plein cintre sont très-belles. Les archivoltes qui les accompagnent sont décorées de billettes, de chevrons brisés et de
feuillages. Le onzième siècle a rarement produit rien de plus
élégant et de plus soigné. Les artistes qui ont travaillé à leur édification ont fait preuve de connaissances étendues. L'ornementation est arrivée à une puissance que nous avons observée seulement dans les édifices de la Touraine et du Poitou. Généralement l’art normand à cette époque est plutôt robuste et sévère que chargé de moulures et de décorations. Entre les arcades et au-dessus du pilier, on a placé une statuette dans une espèce de niche à sommet angulaire. Cette disposition annonce déjà des principes avancés dans le système de construction, mais elle permet en même temps, par comparaison , de juger de l’état d’infériorité dans lequel se trouvait la statuaire, par rapport à la science de la sculpture monumentale, appliquée spécialement à reproduire la végétation ou des formes capricieuses. Il y a toute la distance d'essais imparfaits à des œuvres pleines de goût. L'appareil qui entoure les statuettes et qui remplit l'intervalle compris entre les arcades est composé de formes gracieuses : ce sont des nattes délicatement tressées, des écailles imbriquées, des fleurons, des dessins variés. Au-dessous de la corniche inférieure des galeries, on trouve déjà les caractères apparents du douzième siècle. Les quatre-feuilles réunis en chaîne environnent l'édifice, comme une guirlande légère , incrustée dans la muraille. Cette gracieuse frise produit un très-bon effet. Nous ne l'avons pas rencontrée souvent dans les églises monumentales.
Le transsept est large et majestueux. IL est à regretter qu’il ne soit pas entièrement libre, comme dans le plus grand nombre de nos cathédrales. De larges et magnifiques fenètres y
répandent la lumière. Partagées par un grand nombre de
meneaux , elles pourraient presque le disputer en beauté aux roses, tant le léger épanouissement des trèfles, des quatrefeuilles et des rosaces qui remplissent le tympan est gracieux et hardi.
Le massif jubé, placé à l'entrée du chœur, est un de ces contre-sens ridicules dont on déplore aujourd’hui la construction et qu’on est forcé de subir. TL fut bâti à grands frais par M. de Nesmond, de 1698 à 1700. Comme œuvre isolée, il n'est pas dépourvu de mérite, mais ce n’était pas là sa place. Il détruit les lignes de l'architecture eticoupe la perspective d’une façon déplorable. Nous l'avons comparé à un beau morceau d'étoffe placé sur un riche vêtement de dentelles et de broderies.
En pénétrant dans le chœur on est vraiment ébloui de la gloire de l’abside. Nous n’avons jamais observé nulle part d'aussi belles galeries que celles qui forment la couronne du rond-point. Elles sont dessinées avec la plus irréprochable élégance et la plus suave pureté de formes. Une grande arcade ogivale en renferme d’autres plus petites , pressées comme des sœurs sous les bras de leur mère. Les colonnettes qui les soutiennent, surmontées de bouquets de feuillages , unissent encore leur fût capricieusement effilé pour compléter cet ensemble ravissant. IL est aisé de voir que l'architecte a voulu déployer ici tout son talent, et il n’est pas moins facile de se convaincre qu’il a parfaitement réussi. A notre sens , la galerie de l’abside de Bayeux est le chef-d'œuvre des constructions de ce genre.
Il faut bien avouer maintenant que le développement des
fenêtres a souffert de celui de la galerie qui les soutient. Leur
ouverture à lancettes conserve ce caractère sévère qui plait toujours ; mais le défaut détendue diminue considérablement l'effet qu’elles auraient dù produire. Dans leur état actuel néanmoins, elles semblent faire corps avec la baie des galeries, et, vues de loin, elles communiquent à toute la partie qu'elles éclairent un caractère de grandeur simple et noble qui n’est pas dépourvu de charmes. Puisque nous sommes obligés de laisser échapper quelques paroles de blâme, nous n’approuvons pas l’idée que l’on a eue de canneler les colonnes les plus voisines du maïître-autel. Nous ne connaissons pas l’auteur de cet embellissement prétendu. Nous inclinerions à penser qu'il fut exécuté au commencement du dernier siècle. Malgré l'opinion de quelques personnes respectables, il est impossible de reconnaitre dans cette barbare opération un travail du moyen âge. Les surfaces unies paraissaient toujours aux artistes anciens plus graves et plus monumentales , que ces sillons étroits et mesquins.
Toutes les voûtes sont d'une belle exécution : celles du sanctuaire et du chœur nous offrent peints les noms des premiers évêques de Bayeux, avec les bustes de plusieurs d’entre eux. Le travail n’est pas tout entier de la même époque, ni de la même main. On remarque que Les douze premiers noms, ainsi que les peintures qu’ils accompagnen, sont d’une exécution différente de celle des noms qui suivent, écrits d’ailleurs avec une autre couleur et en caractères plus petits. Ces peintures offrent le plus haut intérêt et méritent qu’une active sollicitude veille à leur entière conservation. Nos vieilles peintures murales doivent être respectées jusque dans leurs plus
fdibles vestiges et jusque dans leurs derniers débris. Les
pertes, sous ce rapport, ont été si nombreuses et si déplorables , que le plus médiocre fragment ne saurait être indifférent aux hommes qui étudient l'iconographie chrétienne.
Tout autour de la cathédrale de Bayeux, on compte vingt-une chapelles , sans y comprendre celle de la sainte Vierge. Cette dernière chapelle, originairement dédiée à la sainte Croix, paraît avoir été construite après le corps du monument, peut-être sous l'épiscopat de Philippe de Harcourt ou de Henri IT, son successeur. Elle est située à l'extrémité de l’abside et éclairée par cinq fenêtres : la voûte est appuyée sur des piliers isolés, d’une grande délicatesse. La destination actuelle de ce sanctuaire, toujours si vénéré dans tous les temps, est tout à fait conforme aux saines traditions catholiques: A la tête du Christ, c'est-à-dire derrière l’autel principal, était la place convenable de l'autel consacré à la Mère de la divine grâce.
Plusieurs des chapelles des collatéraux sont éclairées par de grandes fenêtres flamboyantes. Elles annoncent clairement diverses substructions ou réparations faites dans le cours du quinzième siècle, ou même au commencement du seizième. Les meneaux contournés qui remplissent de leurs formes fantastiques le sommet de l'ouverture sont à nervures et exécutés avec la délicatesse de travail propre au troisième àge de l'architecture ogivale.
L'extérieur de la cathédrale de Bayeux est très-imposant. La façade principale, accompagnée de deux flèches pyramidales, la tour de l'horloge, élevée sur le centre des transsepts, les deux clochetons aigus placés aux deux côtés de l’abside
communiquent au monument une physionomie pleine de
grandeur et de distinction. Vue à distance, l'église de Notre- Dame offre une perspective enchanteresse. La masse générale se dessine accompagnée de mille accessoires pittoresques, dans un panorama riche et varié. À mesure que l'observateur change sa position, le spectacle se modifie et semble devenir nouveau. Le monument parait tout autre, aux différents points de l'horizon. Nous n’oublierons jamais l'impression .que nous avons éprouvée en voyant de loin se dresser dans les airs les aiguilles de cette noble basilique.
Le portail principal est composé de cinq voussures, dont celle du centre correspond à la grande nef, les autres aux nefs collatérales et aux chapelles des bas-côtés. L'étendue en largeur donne à l’ensemble une certaine apparence de lour-
deur qui n’existe pas dans la réalité. Les ornements ont été
bien maltraités et par les protestants au seizième siècle , quand ils commirent toute espèce d’excès sur la cathédrale, et par les sauvages de la révolution, aveugles furieux qui ne demandaient que du sang et des ruines. On trouve encore quelques statuettes, surtout aux voussures latérales, mais les mutilations ont été affreuses. Nous avons observé en plusieurs autres endroits de belles statues qui ont été décapitées : les iconoclastes modernes ont exercé leurs fureurs sacriléges sur tous les objets qui ne se sont pas trouvés hors de leur atteinte. Les deux flèches aiguës qui accompagnent le portail complètent cette façade.
L'entrée latérale, du côté de l'évêché, est chargée d’ornements et présente un ensemble très-remarquable. Il faudrait un volume entier, pour rendre compte de toutes les formes délicates et gracieuses qu’on y rencontre, pressées les unes sur les autres. Nous sommes contraints de négliger les détails et de résumer notre pensée en disant que ce portail latéral est une œuvre ravissante. IL mérite d’être classé au nombre des plus admirables créations de même nature.
Les murailles extérieures , surtout au tour de l’abside, sont décorées d’arcades ogivales simulées. Les colonnettes grêlés qui supportent les arcs avaient été maladroitement coupées. On les restaure avec intelligence. Toutes les réparations tendent à rétablir l'édifice dans son état primitif. Avec le zèle si louable qui caractérise l'évêque de Bayeux, on est en droit d'espérer que les outrages du temps et ceux des hommes auront bientôt disparu : la cathédrale de Bayeux brillera comme aux anciens jours, belle de sa pureté native, belle aussi de la foi et de la piété des fidèles !
SALMT-CRAEUE
l| cés au prince Cerpus et à Eldrude, ses parents, par un ange envoyé du ciel, vint avec quatre-vingt-quatre religieux prêcher l'Évangile dans l’Armorique. C'était à une époque où le christianisme faisait dans toutes nos provinces de rapides progrès. Ce saint apôtre débarqua à l'embouchure de la rivière de Goët, qui forme le port du Légué, à un kilomètre de la ville qui lui doit et sa fondation et son nom. Là il reçut de son cousin , le comte Rigwal, puissant seigneur de la contrée, un vaste territoire pour lui et ses compagnons. Il y bâtit d’abord un modeste oratoire pour y célébrer les saints
mystères, en se livrant aux travaux de la prédication. On croit
que c’est la crypte de la chapelle de Notre-Dame-de-la-Fontaine, située à une distance d'environ cinq cents mètres du centre de la ville. Cet oratoire lui servit d'église pendant qu'il en bâtissait une autre plus spacieuse. Tel est le berceau de l’église épiscopale de Saint-Brieuc. Les lieux sanctifiés par la présence et par les prières du premier apôtre de cette partie des provinces armoricaines doivent inspirer aux chrétiens une profonde vénération. Quel homme est assez indifférent pour ne pas se sentir ému en contemplant l'endroit où s’éleva l’autel primitif sur lequel s'offrit l’auguste sacrifice au temps où ses ancêtres reçurent le don de la foi et la lumière de la vérité? Pour nous, nous aimons beaucoup à constater les origines de nos antiques basiliques , parce que nous y découvrons toujours intimement liés les principes et les progrès du christianisme lui-même dans chaque contrée.
La seconde église bâtie par saint Brieuc est la cathédrale elle-même, dont la fondation remonte ainsi vers la fin du cinquième siècle. Destinée à la célébration de l'office des religieux venus d'Angleterre, elle servait en même temps pour la réunion des fidèles qui se rassemblaient autour de leur saint pontife, consacré évèque dans son pays natal. Après avoir gouverné selon le Seigneur le troupeau confié à ses soins, saint Brieuc mourut en paix, en 502. On croit posséder encore quelques fragments de la construction élevée par ses soins; on les trouve autour de l’hémicycle qui entoure le chœur, où l'on remarque des chapiteaux de forme antique, mais grossièrement exécutés; telle est l'opinion de M. l'abbé Souchet, chanoine de la cathédrale de Saint-Brieuc, homme érudit auquel nous devons tous les détails de cette notice.
La cathédrale de Saint-Brieuc traversa plusieurs siècles d'orages et de malheurs. Lorsque les barbares descendus du nord ravagèrent tout le littoral de la Bretagne, il est probable qu’elle éprouva le même sort que les autres grands édifices religieux. Nous ne possédons à ce sujet aucun document historique. Dans le long intervalle qu'il nous faut encore traverser jusqu'à l’épiscopat de saint Guillaume, au treizième siècle, il est à croire qu'elle eut à subir de nouveaux désastres. Le silence des historiens nous empêche de suivre pas à pas les vicissitudes par lesquelles elle eut à passer.
Vers 1230, saint Guillaume, évêque de Saint-Brieuc et second patron du diocèse, entreprit de rebâtir ce temple, qui menaçait ruine. C'était à une époque glorieuse par le triomphe des arts catholiques. On lui dit qu'il était trop àgé pour conduire à bonne fin une entreprise si importante et capable d'épuiser les trésors d’un roi. Avec cette confiance entière en la Providence qu'on remarque dans tous les hommes généreux qui se dévouent à l’œuvre de Dieu, le saint évêque répondit qu’il lachèverait mort ou vif. Cette parole parut d’abord singulière, mais elle ne tarda pas à recevoir une explication frappante par sa réalisation merveilleuse. La prophétie du serviteur de Dieu s’aecomplit : quand il mourut, en 1234, l'ouvrage était peu avancé; on croit qu'il avait seulement bâti la chapelle latérale du nord qui forme une partie du transsept. Mais, après sa mort, les nombreux miracles opérés à son tombeau par sa puissante intercession attirèrent tant de pèlerins et d'oblations, quil devint facile
à Philippe, son successeur, de terminer cette vaste construc-
tion. Nous possédons de l’époque de ce dernier évêque une grande portion du chœur, presque tout le transsept, le portail du nord et quelques restes du portail occidental , qui avait autrefois un narthex, dont on découvre encore les vestiges à moitié effacés par le temps.
En 1372, l’évêque Geoffroy de Rohan fit élever la chapelle de la sainte Vierge qui forme le chevet de l’église et fut longtemps appelée Notre-Dame-de-la-Cherche, du nom de son premier chapelain. Elle est bâtie dans le style ogival, et n’est pas dépourvue de grâce. Malheureusement un restaurateur, qui avait plus de zèle que de goût , détruisit, il y a trente ans, tous les meneaux et les élégantes découpures en dentelle de ses quatre belles fenêtres. Il n’est peut-être pas une seule église en France où l'on n’ait à déplorer le vandalisme des prétendues restaurations , aussi cruelles et aussi perfides que les destructions les plus aveugles.
En 1375, cette cathédrale devint une place forte qui soutint un siége formé par Jean V, duc de Bretagne, contre le connétable de Clisson , qui s’y tenait renfermé. Le duc fut obligé de lever le siége. Dix-neuf ans après, le connétable à son tour y assiégea les habitants de Saint-Brieuc, qui tenaient pour le duc et résistèrent pendant quinze jours *. Le duc, irrité de cette perte, rassemble une armée de plus de, douze mille hommes, se présente devant Saint-Brieuc : quoique transporté de colère et soutenu par des forces supé-
rieures , il n’ose attaquer Clisson dans cette place ; seulement
* Cathedralem ecclesiam sancti Brioci tunc temporis et diù antè fortificatam. obsedit murosque et garitas ipsius ecclesiæ cum pluribus machina-
“tionibus dirupit. Chronicon Briocense.
il lui propose le combat en rase campagne et l'attend en vain durant cinq jours sur les grèves de Hillion. Le connétable n’osa pas sortir. Le roi de France intervint et obtint un accommodement entre les deux guerriers. Ces faits, qui se rattachent étroitement à l’histoire de la cathédrale de Saint-Brieuc, sont bien propres en même temps à nous fournir une explication de la disposition d'un grand nombre d'églises bâties à cette époque et fortifiées militairement. Le monument ne fut pas sans souffrir de la lutte engagée entre les deux rivaux : exposé aux coups des assaillants , il éprouva nécessairement quelques mutilations.
Jusqu'au milieu du quinzième siècle, cette église offrait, au moins dans l'intérieur , une belle régularité. Jean Prigant, qui occupa le siége épiscopal de Saint-Brieuc depuis 1450 jusqu’à 1472, rompit cette symétrie admirable en bâtissant au sud, sous le bras du transsept méridional, une spacieuse chapelle carrée, appelée aujourd’hui {a Chapelle du Saint- Sacrement. L'intérieur en est porté sur quatre belles colonnes cylindriques , du sommet desquelles s’échappent gracieusement d’élégantes nervures qui tapissent une voûte ogivale en granit.
Vers le même temps, des évêques, des chanoines et même des seigneurs laïcs choisirent la place de leur tombeau dans cette église et s’y firent élever de beaux monuments dont nous admirons l’ornementation gothique. Plus tard on en construisit d’autres beaucoup plus simples. Nous devons mentionner celui de la famille de Boisgelin, décoré en style de la renaissance , où fut déposé le corps de M£' de Caffarelli, mort en 1815.
adé" ie :
De 1705 à 1720, un pieux évèque natif d'Auvergne, Louis Frétat de Boissieux , ancien capitaine de vaisseau , voyant avec peine sa cathédrale en ruine , fit démolir la grande nef et les deux collatéraux, en conservant néanmoins la partie inférieure des murs et des piliers, qui présentait une grande solidité. Il fit enlever même un des quatre grands piliers couverts de faisceaux de colonnettes qui supportent la voûte au-dessus du maïtre-autel. Le zélé pontife voulut rétablir le tout dans de belles proportions, en veillant d’une manière spéciale à la solidité de l'édifice. Cette grande réparation en style du dix-huitième siècle montre des voûtes à plein cintre surbaissé, des entre-colonnements semi-circulaires, des colonnes à chapiteaux d'ordre toscan, avec les moulures plates les plus régulières et les plus insignifiantes. Ce travail, bien exécuté, est irréprochable dans son genre, mais dans une église qui conserve des parties distinguées appartenant à la glorieuse période de l'architecture gothique, il souffre une rude atteinte en se montrant en comparaison avec les ogives élancées, les galeries à jour du chœur, et surtout les magnifiques rosaces, léguées par le treizième siècle. Toute la dépense de cette vaste entreprise fut couverte par la générosité du comte de Toulouse, gouverneur de Bretagne.et premier chanoine de Saint-Brieuc à cause de son duché de Penthièvre, et surtout par les libéralités de l’évèque Louis Frétat, qui s’imposa les plus dures privations pour augmenter encore ses dons. Non content d’avoir rebâti sa cathédrale, le saint prélat fit encore de nombreuses bonnes œuvres. Il établit à Saint-Brieuc les sœurs de la Croix, et
laissa pour les pauvres de la ville un legs assez considérable.
Quant aux deux tours, placées à l'extrémité inférieure de la cathédrale, plutôt, on peut le dire, pour la défigurer que pour l’embellir , on n'en connaît point l’origine. L'une est couronnée d’une flèche élancée et couverte d’ardoises, l’autre a pour comble un pauvre toit, sans élégance et sans élévation. Aucune ouverture caractéristique ne peut fournir d'indication sur l'époque de leur construction. On découvre à peine une petite porte basse donnant sur la place, au rez-dechaussée de la tour septentrionale; quoique la pierre en soit déjà détériorée par l’action du temps, elle paraît appartenir à la fin du quatorzième siècle ou au commencement du quinzième. Mais l'extrême pauvreté de l’architecture dans le corps des deux tours accuse une époque moins éloignée, dont néanmoins l'histoire n’a pas gardé le souvenir.
Les proportions de la cathédrale de Saint-Brieuc sont assez développées : on compte soixante-sept mètres de longueur totale, sur une hauteur de dix-huit mètres sous voûte dans la nef, et une largeur de quinze mètres. Malheureusement l’aire de l’église est au-dessous des places et des rues qui l’avoisinent, ce qui contribue à entretenir l'humidité qui s’y trouve naturellement; bâtie sur pilotis et dans un lieu marécageux, elle ne saurait être assainie, malgré toutes les tentatives qu'on pourrait essayer. Dans les fouilles nombreuses pratiquées à diverses époques sous le pavé, on a constamment trouvé l’eau à cinquante centimètres de pro-
fondeur.
OS
AINT Corentin, premier évêque du diocèse de Quimper, reçut, vers la fin du quatrième siècle ou au commencement du cinquième, de la munificence du roi Grallon, un palais dans lequel il construisit un monastère et une église. On ne sait rien ni sur cet édifice primitif, ni sur ceux qui lui ont succédé durant plus de huit siècles. Les historiens et les chroniqueurs ne nous ont conservé aucun détail sur ce sujet intéressant. L'absence complète de documents écrits nous met dans l'impossibilité de suivre les changements survenus dans l’église épiscopale pendant des siècles remplis de malheurs et de désastres. Au même endroit et sur une place qui
a conservé le nom de Saint-Corentin, s’est élevée la cathé-
drale actuelle. Sa construction est signalée pour la première fois dans un acte de 1239, par lequel Raïinaud, évêque de Quimper, donne la première année des revenus de toutes les églises vacantes qui étaient à sa collation , pour subvenir aux frais de la réparation de l’église cathédrale *. C'est à l’époque de cet évêque zélé pour le rétablissement de son église que nous devons rapporter les travaux les plus importants. Le treizième siècle a laissé son émpreinte visible à la partie supérieure de l'édifice, dans une architecture noble et caractérisée. Quelques années plus tard, en 1285, sous l'épiscopat d'Alain Morel, les travaux se continuaient avec ardeur. La chapelle de Notre-Dame-de-la-Victoire, formant actuellement l’abside de la cathédrale, et qui parait avoir été d’abord seulement adjacente, y fut réunie et consacrée en 1295. On distingue facilement sur les murailles les traces de cette jonction postérieure.
Les populations généreuses de la Bretagne partagèrent l'enthousiasme qui agitait le monde au treizième siècle pour l'édification des grandes basiliques ; elles répondirent avec empressement à l’appel de leurs premiers pasteurs. Bientôt après le zèle s'attiédit : plusieurs évêques ne firent qu'apparaître sur le siége de Quimper sans avoir le temps de mettre la main à l'œuvre commencée; puis de longs malheurs, de funestes discordes ensanglantèrent la province entière et préoccupèrent ardemment tous les esprits. Depuis 1342,
époque où éclata la guerre pour la succession du duché de
* Dom Lobineau , Histoire de Bretagne, tom. 11, col. 1646. — Dom Morice,
Actes de Bretagne , tom. 1, col, 916.
Bretagne, entre les maisons de Montfort et de Blois, l’entreprise languit, tandis que tous les bras portaient les armes dans deux camps opposés. Pendant vingt-trois ans, la Bretagne, déchirée par ses propres enfants, devenue le théâtre des rivalités de la France et de l'Angleterre, était la victime de toutes les horreurs de la guerre ; toutes ses campagnes offraient le lamentable spectacle des ruines et de la désolation. ©
Le règne du duc Jean IV, de 1364 à 1399, fut continuellement agité. Les troubles et l'incertitude des esprits, joints à l’appauvrissement général , ne permirent de rien entreprendre. Ce ne fut que sous le règne de Jean V, son fils et son successeur , que l’on commença de respirer en paix : une sage administration guérit promptement les maux d'un demisiècle. Thébaut de Malestroit, évêque de Quimper, conçut le projet de reprendre les travaux de sa cathédrale, si longtemps interrompus. Il avait amassé des sommes considérables et terminé tous les préparatifs, quand la mort vint le frapper en 1408. Gatien de Monceaux, son successeur, accepta l'héritage de dévouement de son prédécesseur et fit construire les voûtes du chœur; l’épitaphe de son tombeau faisait connaître cette action, confirmée par la présence des armoiries qu’on voit encore sur les nervures des voûtes. Cet évêque mourut en 1416.
Bertrand de Rosmadec occupa le siége épiscopal avec le plus grand honneur. Homme actif et intelligent, dévoré du zèle de la maison du Seigneur, il recueillit d'immenses secours dans son diocèse. Les seigneurs et les fidèles rivali-
sèrent de désintéressement et s'imposèrent les plus généreux
sacrifices pour l’achèvement de la cathédrale. Ainsi furent élevés les trois portails et les deux tours, dont on posa solennellement la première pierre en 1424. Les murs de la nef et des bas-côtés furent commencés en même temps. Favorisé par une foule de circonstances et par la longue durée de son épiscopat, Bertrand de Rosmadec fit faire aux travaux d'immenses progrès; sous son impulsion forte et incessante, l'édifice s’éleva dans ses parties les plus vastes. L'influence qu’exerça son génie sur cette belle construction fut tellement remarquable et se grava tellement dans les souvenirs, que plusieurs historiens, et entre autres Cambry et Émile Souvestre, ont avancé que l’église de Saint-Corentin avait été commencée par lui, le 26 juillet 1424.
En continuant de rechercher exactement toutes les dates historiques relatives à la cathédrale de Quimper, nous trouvons que les cinq successeurs immédiats de l’évêque Bertrand laissèrent languir l'opération déjà très-avancée. Ce fut Alain le Moult qui les reprit et qui fit construire, de 1484 à 1493, une grande partie des voûtes de la nef. Raoul le Moel, profitant de la ferveur excitée par le jubilé de la première année du seizième siècle, recueillit de nombreuses aumônes , au moyen desquelles il acheva entièrement la grande entreprise si courageusement poursuivie pendant plusieurs siècles. Le pape Alexandre VI, pour seconder ses efforts, avait accordé des indulgences spéciales à ceux qui contribueraient à l’achèvement du saint édifice.
Ce fut un beau jour de fête et un grand sujet de joie que le moment où les travaux intérieurs furent conduits à beureuse
fin. La dédicace d’une église est une des plus augustes céré-
moniés de la religion chrétienne. Il restait cependant quelques parties extérieures qui semblaient réclamer un plus complet couronnement ; les deux tours s’élevaient à une hauteur considérable , mais elles attendaient encore leurs flèches élancées, destinées à dominer la ville et à porter jusqu’au ciel le signe de la Rédemption. Claude de Rohan, pourvu de l’évèché en 1501 et installé seulement en 1518, conçut cette noble pensée. Déjà les pyramides s’élevaient, majestueuses et parées, avec toutes les grâces de l’architecture ogivale voisine de la renaissance, lorsque des obstacles suscités par les exigences cupides de sa famille firent abandonner tout. Depuis ce temps, nulle construction importante n’est venue augmenter la cathédrale de Quimper ; une seule modification a été apportée à l’intérieur par l'établissement d’une voûte à l'entrée de la nef, pour supporter les grandes orgues.
Le plan de la cathédrale de Saint-Corentin représente la croix latine, dirigée dans sa longueur, suivant une ligne allant de l’est à l’ouest, selon les lois généralement observées dans l'orientation des édifices religieux. L’abside polygonale est terminée par une chapelle plus étendue que celles des collatéraux ; la nef est accompagnée de bas-côtés, et le chœur, de déambulatoires ; le transsept, bien marqué, n’a pas toute l'étendue que feraient naturellement supposer les dimensions du reste de l’œuvre. L'axe central de cette église est fortement incliné, déviation qui, dans nos basiliques, a été regardée comme symbolique , mais que plusieurs personnes ont voulu expliquer ici par des raisons de localité. La signi-
fication de cette inclinaison ne saurait être douteuse ; nous
avons exprimé plusieurs fois notre pensée à ce sujet. Les arlistes du moyen âge, si intimement pénétrés du principe chrétien, qui ont élevé dans toute l'Europe des monuments si remarquables, avaient certainement une intention positive en employant cette disposition, et cette intention était mystique et religieuse. Qui oserait attribuer à l'ignorance des architectes un fait reproduit si fréquemment, quand ces architectes ont élevé de si nombreux et de si merveilleux chefs-d'œuvre ?
Dimensions principales de la cathédrale de Quimper : longueur totale , depuis le grand portail jusqu’au fond de la chapelle de Notre-Dame-de-la-Victoire, quatre-vingetdouze mètres; largeur de la nef, des bas-côtés et des chapelles latérales, quinze mètres soixante-dix centimètres ; hauteur de la voûte au-dessus du sol de la nef, vingt mètres vingt centimètres; hauteur des deux tours carrées du frontispice, quarante mètres quatre-vingts centimètres; largeur totale du frontispice, trente-quatre mètres.
En jetant un coup d'œil sur l’ensemble du monument, on remarquera que la première qualité qui le distingue, c’est une harmonie pure et sans mélange. L'unité de plan et de vues a guidé constamment les constructeurs à travers les différents styles qu'ils ont employés, en se conformant aux idées dominantes de leur temps. Chaque période ogivale y'a laissé quelques signes de son influence, depuis le treizième siècle, aux formes simples et nobles, jusqu'au quinzième, aux moulures fines et aux ornements maniérés. Chaque génération de travailleurs bretons est venue payer son tribut au saint édifice; mais, fidèle à la loi qui doit régler toutes les
entreprises nationales, elle abdiquait, pour ainsi dire, sa volonté propre pour réaliser sans altération la pensée de ses prédécesseurs. Quoique la cathédrale de Quimper ne puisse être placée qu'au troisième rang dans la série de nos grands monuments du moyen àge, elle est cependant la plus belle de celles qui ont été érigées dans les cinq départements de l’ancienne Bretagne ; elle présente des parties d'une beauté réelle et incontestable.
Le chœur est entouré d’arcades ogivales reposant sur quatorze piliers entourés de colonnes et de colonnettes groupées. Les archivoltes sont décorées d’un grand nombre de moulures. Mais c'est principalement aux chapiteaux des piliers que la sculpture a déployé plus de luxe et de goût. On y admire de légères guirlandes de feuillage suspendues avec une grâce exquise, des ceps de vigne chargés de pampres et de raisins , des fleurs variées, à la corolle largement épanouie. Dans les massifs du mur qui surmonte les arcades, un bandeau horizontal, assez étroit, trace une sorte de frise dont les dessins sont traités avec une verve pleine de fantaisie. Au-dessus de cette frise se déroule une double galerie superposée, composant un triforium d’un aspect singulier et d'une disposition originale. Cette ordonnance se rencontre très-rarement dans les édifices religieux, et c'est pour nous une raison d’en faire connaître avec exactitude tous les détails. Un cavet et un tore servent de soubassement à la première galerie ; celle-ci se compose d’une série de petites arcades portant sur des pieds-droits et trilobées à leur partie supérieure. De grands arcs ogiviques, mis en application
sur les premières, en forment l'encadrement; des colonnettes
à bases et à chapiteaux sculptés sont engagées sur la face antérieure des pieds-droits ; les contours sont relevés de moulures toriques d’un effet riche et moelleux. Toutes les formes de cette élégante galerie se détachent vivement en relief sur l'ombre des couloirs pratiqués par derrière. Une corniche composée de moulures larges et saillantes forme le couronnement de la première galerie et sert de base à la seconde. Cette dernière n'offre pas la même complication ni la même richesse que celle dudessous; elle est formée d’une série de quatre-feuilles évidés, enchaïnés les uns aux autres. Les fenêtres , ouvertes dans toute la largeur des travées, sont partagées par trois meneaux et terminées supérieurement par le léger épanouissement de trèfles et de rosaces. L'idée qui a présidé à la construction de cette partie supérieure de l’édifice est fort remarquable. Le jeu des contrastes produit ici un effet surprenant ; les pleins des murailles font ressortir les sculptures du triforium et des fenêtres, et, à distance, l'œil saisit sans peine les rapports qui les unissent dans une heureuse harmonie.
La nef est soutenue par dix arcades, cinq de chaque côté, qui présentent dans la masse une disposition identique à celle du chœur; les arches sont un peu surbaissées et entourées de nombreux filets, la plupart maigres et prismatiques. Il est aisé de reconnaître partout dans le vaisseau les traces d’un art moins sévère que celui qui a guidé dans l'édification des parties supérieures. Les formes n’ont plus la même ampleur ni la même noblesse ; les feuillages qui représentent le chapiteau des colonnes sont traités avec affec-
tation et n’offrent que des contours découpés avec une cer-
taine sécheresse. Souvent les moulures se perdent dans le corps du pilier avant d'atteindre leur point de support naturel. Sur plusieurs piliers les colonnettes sont remplacées par des faisceaux de nervures arrondies, à sommet anguleux, séparées par des cannelures profondes. Ces signes architectoniques ne peuvent laisser dans l'esprit la moindre incertitude sur le style qui gouvernait les artistes; l’époque ogivale tertiaire est exprimée clairement, sans que l'on puisse s’y méprendre.
Le triforium de la nef a été commencé sur le mème plan que celui du chœur et de l’abside ; malheureusement il n’a point été complétement achevé. La galerie supérieure ne présente que des pierres d'attente et une nudité qui réclame impérieusement quelques travaux d'embellissement. La galerie inférieure est fort élégante et monire des ogives à sommet brusquement relevé en pointe, comme cela se pratiquait à la fin du quinzième siècle. Les fenêtres à meneaux anguleux et à tympan formé de figures plus ou moins flamboyantes entre lesquelles on distingue partout des cœurs allongés, sont un peu plus larges que celles du chœur. Les entrelacements des meneaux contournés se font sans effort et avec une flexibilité que l’on n'oserait attendre de matériaux rebelles.
Le transsept, par sa disposition générale et ses détails, doit se rapporter à la même phase architecturale que la nef. Les fenêtres qui l’éclairent s’ouvrent dans de larges dimensions et prêtent un vaste champ à l'épanouissement des meneaux flamboyants. Il est à regretter que les fenêtres de
l'édifice ne soient pas toutes garnies de ces belles et riches
QUIMPER. 293 verrières qui excitent tant d'enthousiasme dans les églises gothiques, et qui sont encore assez nombreuses aux fenêtres les plus élevées. Le caractère en est facile à apprécier. On voit de grands personnages à genoux présentés à Jésus- Christ ou à la sainte Vierge, par leur saint patron qui les accompagne. Ce sont des évêques , des chanoines et des seigneurs , probablement les donataires du vitrail. Des armoiries ou des habits armoriés permettent de découvrir à quelle famille ils ont appartenu. La plus grande partie des vitraux doit être rapportée aux quinzième et seizième siècles : ceux du chœur sont un peu plus anciens.
L'extérieur de la cathédrale de Quimper n’est pas dépourvu de grâce ni de majesté. Le portail principal, accompagné de ses deux hautes tours, offre un aspect pittoresque. L’ornementation qui le décore est distinguée : on y trouve l'emploi des formes les plus variées et les plus élégantes. En plusieurs endroits on reconnaît l’approche de la renaissance à certains détails traités d’une manière moins austère. Le style gothique, en effet, au commencement du seizième siècle, nous donnait ses dernières inspirations. Déjà des principes nouveaux fermentaient dans l'imagination des artistes et s’apprêtaient à détrôner une architecture que ses
chefs-d’œuvre rendront à jamais immortelle.