‹ Les cathédrales de FranceChapitre 19 sur 109 · DE SENS · texte numérisé non relu

DE SENS

= n des plus beaux titres de gloire d’une église,

… À c'est l'antiquité de sa fondation. Lorsqu'elle

‘à représente, pour ainsi dire, un anneau d’une

remonte aux temps apostoliques, chaque siècle

longue chaîne qui l’attache au berceau même du christianisme : chaine mystique admirable, dont la continuité fait la force et la beauté ! Si ses premiers évêques ont reçu leur ordination et leur mission immédiatement des apôtres, on peut comparer son origine à celle d’un rayon lumineux d'autant plus vif, plus pur qu'il émane plus directement d’un astre étincelant.

Il n’est aucune église en France qui ne se glorifie d’une

ancienneté très-reculée ; mais, par le malheur des temps, par

SENS. 295 l'obscurité et même souvent par l’absence complète des documents historiques, il en est seulement un petit nombre qui puisse justifier de ses titres d’une manière authentique, irrécusable. Moins heureuses que la vénérable église de Tours, la plupart de ces églises ont perdu leurs diptyques, et elles n'ont point d’historien comparable à notre illustre saint Grégoire:

Tous les auteurs qui ont écrit sur la célèbre église de Sens rivalisent de zèle et d’érudition pour fournir des preuves de sa glorieuse antiquité. Nous n’avons pas l’intention de les suivre dans leurs laborieuses recherches, nous nous bornerons à en constater les résultats généraux. Peu d'accord sur les dates précises, tous regardent saint Savinien et saint Potentien comme les premiers prédicateurs de la religion chrétienne dans la province de Sens. Après avoir dignement annoncé la parole évangélique, ils en fécondèrent la divine semence par l’effusion de leur sang. Ils reçurent la couronne du martyre vers la fin du second siècle ou au commencement du troisième. Leur corps fut déposé avec respect par les nouveaux chrétiens dans des cryptes dont on voyait naguère encore quelques restes près de la ville. Ces cryptes, témoins, sans doute, des premières instructions adressées aux fidèles sénonais, où se célébrèrent, dans la persécution, les mystères sacrés, devraient être entourées du plus profond respect jusque dans leurs dernières ruines. Aujourd'hui que le siècle est devenu si froid, si indifférent, elles gardent un témoignage éloquent de la foi, de la générosité de nos pères dans la religion. Presque toutes nos églises de France ont

pris leur naissance dans des eryptes semblables ; presque

toutes aussi, par une fatalité déplorable, ont vu profaner ces lieux augustes, dont l'aspect seul excite de si vifs sentiments de piété.

Les siècles qui s’écoulèrent depuis l’époque où saint Savinien et ses compagnons consacraient, au milieu des persécutions, un modeste oratoire au culte du vrai Dieu, jusqu’à celle où fut bâtie l’église actuelle, offrent une série d'événements successifs, dont le récit peut offrir de l'intérêt pour l’histoire ecclésiastique de la province, mais qui, dans cet ouvrage destiné à l’ensemble des cathédrales de France , deviendrait fastidieux par la trop grande répétition de faits semblables. Les reconstructions de l’église de Sens , comme celles de la plupart de nos autres grandes églises , attestent autant les fureurs des Barbares qui désolèrent la France, les dévastations des guerres continuelles qui ensanglantèrent la première partie du moyen àge, que la fragilité des édifices qu’on élevait alors. Les ravages du temps et des éléments hâtaient rapidement la destruction des premières églises chrétiennes, qui, au rapport de saint Grégoire de Tours, n'étaient bâties qu’en bois. Parmi les accidents qui assaillirent la cathédrale de Sens, le plus funeste fut, peutêtre, l'incendie de 970. Tels furent les ravages du terrible fléau, que la construction tout entière s’abima dans les flammes et qu'il n’en resta qu’un amas de décombres.

A cette époque si désastreuse pour l’église métropolitaine de Sens, était assis sur le trône épiscopal Archambaud , fils de Robert, comte de Champagne, prélat dont les mœurs étaient plus militaires qu'ecclésiastiques. Quelques auteurs

ont prétendu. qu'il avait fait rebâtir les cryptes et relever le

sanctuaire. Il est bien plus probable que ce fut saint Anastase, son successeur, homme plein de vertus et de talents, qui jeta les fondements de l'église nouvelle. Sévin, pontife ardent et éclairé, conduisit les travaux commencés à un heureux achèvement et fit la dédicace solennelle de l’église en 997. Par suite d'accidents très-graves, cet édifice fut presque entièrement rebâti de 1143 à 1168 par les évêques Henri Sanglier et Hugues de Touecy, qui le laissèrent tel que nous le voyons encore, à l'exception des deux tours et du transsept, qui doivent être rapportés à une époque postérieure.

Après avoir posé les principales dates des diverses parties qui constituent la cathédrale de Sens, nous allons en donner une description succincte.

Dom Martène a dit que la cathédrale de Sens était grande et large, et qu'elle pouvait passer pour une des plus belles du royaume. Nous ne voulons pas contester le jugement porté par le savant bénédictin; cependant cette église se fait plus remarquer par sa grandeur majestueuse, par sa gravité imposante, que par la beauté de ses proportions et la richesse de ses ornements. Prise isolément, cette cathédrale nous donnerait une haute idée de l'architecture chrétienne du moyen âge ; mise en parallèle avec nos incomparables basiliques du treizième siècle , elle ne peut être placée qu’à un rang secondaire. La longueur totale de ce monument est de cent dixsept mètres trente-cinq centimètres ; sa largeur, de trentehuit mètres, et sa hauteur sous voüte, de trente mètres.

En pénétrant dans l'intérieur de Saint-Étienne de Sens,

il est impossible de n'être pas frappé de la disparité des

styles d'architecture qui ont présidé à l'érection de ses diverses parties. Le style romano-byzantin tertiaire, si facile à reconnaître à ses caractères de transition, domine dans les nefs et le chœur, tandis que, dans la croisée, le style ogival du quinzième siècle se montre dans les ornements des fenétres, des roses et des portes. Quelques fragments intéressants , échappés aux ruines des édifices antérieurs , rappellent les constructions du onzième siècle. Ainsi, les bas-côtés du sanctuaire portent le cachet du onzième siècle ; la croisée ou transsept et la plus grande partie des nefs sont de la fin du douzième et du commencement du treizième; enfin, les trois arcades à l'entrée de la grande nef, du côté droit, approchent de l’époque de la renaissance.

Le plan de l’église métropolitaine de Sens est régulier dans l’ensemble : les chapelles seulement sont moins symétriquement disposées. Elles sont au nombre de vingt, dix autour du chœur et dix autour de la nef. L'effet général du monument est noble et sévère. La grande nef est d’un bon style. On y reconnaît sans peine à ses colonnes , à ses fenétres et à ses voûtes, les inspirations d’un art transformé. Le génie chrétien semblait préluder à ses immortels chefsd'œuvre. Pour les antiquaires versés dans l'étude de l’archéologie religieuse , la cathédrale de Sens est un édifice d'un haut intérêt. Placée aux limites de l'architecture romano-byzantine, elle porte l'empreinte de la magnifique rénovation de l’architecture catholique au treizième siècle. Elle conserve quelques traces de la période arcaitectonique qui expire, elle se dresse sous l'influence d’une ère nouvelle, féconde en prodiges.

La cathédrale de Sens n’est pas seulement remarquable par son architecture mélangée, elle attire encore l'attention par les restes de ses magnifiques vitraux, par divers monuments de sculpture, des tombeaux et des curiosités du trésor arrachés à la destruction et à la spoliation révolutionnaire. Les verrières du chœur, de la chapelle de Saint-Savinien et du bas-côté au nord du chœur sont du treizième siècle ; on les doit à la générosité d’Etienne Béquard, archidiacre de Sens, en 1294. Comme toutes celles qui remontent à cette époque, elles sont admirables par la vivacité des couleurs, l'harmonie des tons, l’effet saisissant de la mosaïque.

La grande rose au-dessus du portail d'Abraham, au nord du transsept, est aussi remarquable par sa construction que par la beauté des peintures : elle représente la glorification de Jésus-Christ. Le Sauveur est au centre ; chaque fleuron de la rose est occupé par un séraphin jouant d'un instrument de musique. La Résurrection des morts, le Jugement et la Séparation des justes d'avec les réprouvés sont les scènes les plus frappantes de cette œuvre merveilleuse. Cette verrière ravissante fut faite aux frais de Gabriel Gouffier, doyen de Sens, en 1529 ; le donataire y est représenté avec ses armoiries.

La rose du portail Saint-Étienne, au sud, quoique moins ‘célèbre et moins estimée, n’est pourtant pas dépourvue d’élégance, de grandeur et de beauté. Elle représente les quatre fins dernières de l’homme , ainsi que plusieurs traits de la vie de saint Étienne. Ce fut un don de l’archevêque Sallazar , au commencement du seizième siècle.

La cathédrale de Sens n'offre point à l’extérieur la magni-

ficence d’un grand nombre de cathédrales de France. Elle présente toute la rudesse de style, toute la pénurie d’ornements et la timidité de construction du siècle où la masse principale fut élevée. Quoique cette excessive sévérité ne déplaise pas absolument à l’archéologue chrétien, heureux d'étudier sur des édifices de grande dimension toutes les transformations de la grande architecture catholique, l'œil, cependant , ne se repose qu avec fatigue sur de larges surfaces nues, sur des contre-forts massifs, sur des murailles lourdes. Les fenêtres sont étroites et peu divisées, les arcsboutants rares et sans hardiesse. L'aspect général du monument ne présente à l'imagination que l'idée de la solidité, à laquelle on ne savait point encore unir l'élégance et la légèreté.

La façade occidentale est ouverte par trois portes de dimensions différentes. Le portail du milieu était autrefois décoré de belles statues et de bas-reliefs d’une riche exécution. Le marteau des vandales de la fin du dix-huitième siècle a broyé toute cette riche décoration : c’est à peine si l’on peut en découvrir des débris. Les restes qui ont échappé à la destruction suffisent , malgré leur mutilation , pour faire naître d'amers regrets sur la perte de ces admirables sculptures. Au-dessus de la voussure de l'entrée principale, on voit une large fenêtre rayonnante à la place de la splendide rosace qui brille au frontispice de tous nos grands monuments gothiques. Les deux tours, carrées et d'une élévation peu considérable, ne donnent pas à l’ensemble de la façade cet élancement surprenant qui exerce un si puissant empire sur l’esprit de ceux qui contemplent les flèches aériennes de

beaucoup d'églises ogivales. En résumé, le portail de Saint-

Étienne de Sens est loin d’égaler les portes ravissantes qui embellissent la‘ plupart des autres cathédrales. On y fait en ce moment d'importantes réparations. Les deux portails latéraux furentélevés bien plus tard, puisque celui d'Abraham, commencé en 1491, par Pierre Gennart, doyen de Sens , n’a été terminé que sous Louis de Melun, archevèque en 1506, qui y fit placer ses armoiries ; l’autre fut achevé sous l’épiscopat de Sallazar. Tous deux ont beaucoup souffert des injures de la révolution.

Le trésor de l’église métropolitaine de Sens, malgré des pertes trop nombreuses, est peut-être encore le plus riche de France. Les divers objets qu’il renferme sont inappréciables aux yeux de l’antiquaire chrétien; aujourd’hui surtout que le vandalisme et la cupidité les ont rendus si rares, ils offrent le plus haut intérêt pour Part et pour la science. Ce sont des témoignages de la pieuse largesse des princes et des seioneurs, quelquefois de la sainte prodigalité des fidèles, dans ces temps où toutes les richesses étaient consacrées à Dieu, à cette époque où l'industrie humaine rivalisait d’efforts pour orner ses temples.

I. Un des objets Les plus précieux à la piété, comme à l’archéologie, c’est une eroix à doubles branches , renfermant un fragment considérable de la vraie croix. Elle est enchâssée dans un ancien reliquaire en or, enrichi de deux rubis, de six saphirs et de huit perles fines. Cette relique inestimable fut donnée à l'église de Sens par l’empereur Charlemagne, vers l’an 800.

IT. Un ciboire en vermeil, qui fut volé en 1541 et re-

trouvé sous un monceau de pierres, sur la place de Saint-

Étienne. L'église de Sens attachait la plus grande importance à ce vase magnifique. Pour expier le sacrilége et en même temps pour manifester sa joie, on célèbre tous les ans dans cette église, le 4 août, jour anniversaire du vol, une fête appelée de la Récupération de la Coupe, et l’on expose ce ciboire sur le tabernacle pendant les offices.

III. Une boîte cylindrique en ivoire, découpée à jour, que l’on présume, avec assez de fondement, avoir été travaillée à Bagdad, où l’on faisait fréquemment de pareils ouvrages. Dans le haut de la boîte et dans le bas, on lit deux inscriptions gravées circulairement en caractères arabes.

Traduction de l'inscription supérieure :

« La gloire dans ce monde s’acquiert par les richesses, et « la récompense des bonnes œuvres est la gloire et le bon- « heur. Lorsque la fortune ne t'est pas favorable en quelque « affaire, embrasse alors fortement la patience; autrement « tu perdrais ta récompense, et tu n'aurais ni la félicité de « ce monde ni celle de l’autre. »

Traduction de l'inscription inférieure :

« Puisses-tu, pendant toute la durée de tes jours, vivre « dans toute sorte de délices et posséder la gloire, la vic- « toire, la bonne fortune, le rang le plus éminent, la no- « blesse, la dignité, les louanges et toute espèce de biens. »

Cette boîte si curieuse, apportée en Europe probablement au temps des croisades , est rapportée au quatrième siècle de l’hégire.

IV. Une autre boîte ronde, en ivoire, présumée être du troisième siècle, représentant une chasse aux lions et aux panthères.

V. Une autre boîte de forme carrée, en ivoiré, attribuée au quinzième siècle, et reproduisant quelques traits du Nouveau et de l’Ancien Testament.

VI. Un grand coffre en ivoire, à douze faces, et datant de la fin du douzième siècle; on lui donnait anciennement le nom de catacombe, parce qu’il renfermait des reliques. Le couvercle est de forme pyramidale; le bord est orné d’un cercle de cuivre émaillé ; qui doit être aussi ancien que les plaques d'ivoire. Des événements de l'histoire de David et de celle de Joseph y sont sculptés, placés sur trois rangées.

Toutes ces sculptures sont très-intéressantes pour l'iconographie chrétienne. Elles sont d’autant plus dignes d’attention, qu'elles sont le produit d’un art qui se régénérait à cette époque dans la décoration murale.

VII. Un christ en ivoire, de cinquante-cinq centimètres de haut, ouvrage du célèbre Girardon de Troyes. Considéré par l'œil le plus sévère, ce travail admirable doit être compté parmi les plus beaux chefs-d'œuvre de ce genre. Le crucifix est posé sur une croix en ébène , bordée de filets d'argent.

VIIL. Un grand peigne en ivoire , qui, suivant la tradition, a servi à saint Loup, évêque de Sens, dans le sixième siècle, aux ordinations, pour conférer la tonsure. On a écrit sur ce peigne : Pecten sancti Lupi, et les caractères de cette inscription sont du treizième siècle. Il est orné de pierres occidentales et de figures d'animaux.

IX. Un anneau du même saint, orné d’un saphir. Le jonc est terminé à chaque extrémité par des têtes d'animaux gothiques.

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