‹ Les cathédrales de FranceChapitre 8 sur 109 · DU PEUX · texte numérisé non relu

DU PEUX

£ | antiquité très-reculée. Au commencement du | dixième sièele elle n’était encore qu'un bourg, j Comme nous l’apprend une charte fort curieuse, en date du 8 avril 924. La religion : chrétienne avait pénétré dans le Vélay aux siècles primitifs, mais les premiers pasteurs n'avaient pas établi leur siége épiscopal sur le mont Anicum; ils avaient choisi un lieu, aujourd'hui fort modeste, Ruessum, dont le nom fut plus tard changé en celui de saint Paulien » Son sixième évèque. Rien ne rappelle plus au souvenir l'ancienne splendeur ecclésiastique de saint Paulien, si ce n’est son église, d’une ar-

chitecture assez distinguée. Dans les environs de cette petite

LE PUY. 105 ville on trouve fréquemment des restes d’antiquités galloromaines.

Saint Évodius transféra le siége de saint Paulien au Puy, et construisit une église sous l’invocation de la bienheureuse vierge Marie. Ce fut depuis cette époque, seulement, que la ville tendit à s’accroitre et à se peupler. Les habitations particulières vinrent se grouper à l'abri de l’église épiscopale,

: sur les flancs du rocher basaltique de Corneil, un peu au-

k M dessous des murailles du château-fort. Tels sont les principes

D des villes du moyen âge : un oratoire et une forteresse; un

p# lieu consacré par la religion, un rempart pour se défendre

contre les nombreux ennemis qu'on avait à redouter dans ces temps de troubles et de guerres.

Vers la fin du dixième siècle, nous voyons assis sur le trône épiscopal du Puy un membre de cette célèbre famille d'Anjou, dont le nom retentit à chaque page de l’histoire de ce siècle et des suivants, et qui exerça une si grande influence sur l'architecture de l’époque, par les nombreuses constructions qu’elle éleva de toutes parts. Gui d'Anjou, frère de Geoffroy-Grise-Gonnelle, fils de Foulques le Bon, avait d’abord été abbé de Cormery, de Villeloin , en Touraine, et de Saint-Aubin, à Angers. Devenu évèque du Puy, il bâtit sur le sommet de la montagne une église qu’il dédia à l’archange saint Michel, en 994. Il reste dans la cathédrale actuelle du Puy quelques vestiges de cette construction, quoique les parties essentielles ne puissent être rapportées qu'au onzième siècle. Ce même Gui d'Anjou usa de son pouvoir et de ses alliances pour doter son église d’un grand nombre de biens.

Il fit concession à son chapitre de plusieurs propriétés con-

sidérables, énumérées dans un titre conservé dans le Gallia christiana.

Nous trouvons ici que l’église épiscopale, bâtie primitivement par saint Évodius, avait été dédiée à la sainte Vierge, et qu'en la reconstruisant , Gui d'Anjou la plaça sous l'invocation du glorieux saint Michel. Ce double vocable se con-serva fort longtemps; mais plus tard celui de Notre-Dame triompha et fut uniquement employé. En examinant ces deux faits, nous y trouvons la source de quelques réflexions. Dans. létude de la fondation de nos anciennes églises épiscopales, nous aimons à constater que, dès la plus haute antiquité ecclésiastique, le culte envers la sainte Vierge se manifesta d’une manière solennelle dans la construction de grandes et somptueuses basiliques. Les traditions catholiques, ainsi appuyées dans le passé, en deviennent, si cela était possible, plus augustes et plus consolantes. Au moyen âge, il y eut une coutume remarquable que nous devons signaler dans l'histoire de la cathédrale du Puy. Les églises bâties sur les montagnes et sur les lieux élevés étaient toujours consacrées à saint Michel. Le céleste athlète, qui avait terrassé Satan, était placé sur les hauteurs pour protéger les chrétiens contre les attaques des puissances des ténèbres qui remplissent les airs. IL était là encore, pour ainsi dire, entre le ciel et la terre, pour détourner de nos villes et de nos campagnes les terribles effets de la justice de Dieu, en éloignant les orages et les tempêtes.

L'église de Notre-Dame du Puy a toujours joui d’une grande célébrité, et de tout temps les fidèles se sont pressés dans son

enceinte pour solliciter, auprès de Dieu, par l'entremise de

la sainte Vierge, les faveurs dont ils avaient besoin. Le roi Robert le Pieux la visita en 1029; une foule d’autres personnages illustres vinrent prier sous ses voûtes et laissèrent des signes éclatants de leur reconnaissance et de leur libéralité. IL n’est peut-être aucun fait plus propre à nous donner une complète idée de l’ardente foi des hommes de ces âges fervents, que celui que nous empruntons à un vieux cartulaire du temps. Sous l'épiscopat de Pierre de Mercœur IT, -en 1053, Bernard, comte de Bigorre, consacra sa personne et tous ses domaines à Notre-Dame, honorée dans la cathédrale du Puy. Il s'engagea en même temps, lui et toute sa postérité, à payer une somme de cinquante-cinq sous d’or, en signe de redevance perpétuelle envers la sainte et immaculée vierge Marie, reine du ciel, patronne du monde , consolatrice des malheureux et refuge des pécheurs *.

Dès l’année 1243, saint Louis était venu à Notre-Dame du Puy, quand il eut une entrevue avec le roi d'Aragon; il y revint une seconde fois en 1254 , et une pieuse tradition nous apprend qu'il apporta d'Égypte et déposa dans cette église une statue de la sainte Vierge.

Louis XI, comme chacun sait, eut une dévotion partieulière à toutes les églises consacrées à la sainte Vierge. En 1476, il fit un pèlerinage à Notre-Dame du Puy. Il s'arrêta

à trois lieues de la ville, et de là se rendit nu-pieds jusqu’à la

* Devovi me et-omnem comilatum Aniciensi ecclesiæ, sub honore sanctæ et intemeratæ virginis Mariæ consecratæ, quatenûs Regina cœli, et mundi Domina, solamen miserorum, ac peccatorum venia, protegat, defendat, et

muniat me famulum suum, necnon ct omnia mihi subdita.

cathédrale, qu'il gratifia de trois cent quatre-vingt-dix écus d'or, de plusieurs autres présents et de divers priviléges.

La cathédrale du Puy, dont les parties les plus importantes doivent être rapportées au onzième et au douzième siècle, est remarquable autant par la hardiesse et la bizarrerie de ses constructions, que par le caractère imposant de sa masse. Assise sur la crête de la montagne, elle lève majestueusement sa tête au-dessus des autres édifices publics et privés , et se dessine dans le lointain avec des proportions colossales. La ville du Puy est bâtie à ses pieds, en amphithéàtre, sur le versant méridional du mont Anis, que domine une immense roche basaltique, à la jonction de trois belles vallées qu'arrosent la Loire, la Borne et le Dolaison. De quelque côté que l’on entre dans la ville, le regard est frappé par l'aspect grave du monument.

La principale avenue de ce singulier édifice excite l’étonnement de tous ceux qui la voient pour la première fois. C’est d'abord une suite de plans inclinés qui se haussent les uns sur les autres, et qu'il faut franchir pour arriver au frontispice méridional. Cet immense escalier conduit à une espèce de narthex ou de vestibule, qui, considéré sous un certain rapport, serait une crypte, composée de trois travées ascendantes, dont la voûte, élevée de vingt mètres environ sous clef, recouvre un magnifique escalier de cent huit degrés. Dans ce vestibule ou crypto-portique s'ouvraient deux chapelles, l'une dédiée à saint Martin de Tours, et l'autre consacrée à saint Gilles. Les portes en bois de ces chapelles sont chargées de sculptures en bas-relief et d'anciennes inserip-

tions fort curieuses : elles méritent d’être protégées contre la

destruction qui semble les menacer. Cette vaste et grandiose entrée est au-dessous même de la nef principale de l'église, dont le pavé est appuyé sur la voûte du crypto-portique. Autrefois on pénétrait dans la cathédrale en entrant sous le transsept, de manière qu'on avait l’autel devant soi et la nef par derrière. Cette disposition originale permettait, dit-on, au prêtre officiant à l’autel de donner la bénédiction au peuple, qui, dans les grandes solennités, couvrait les degrés de l'escalier jusqu’au bas de la montagne. Elle fut changée dans une restauration entreprise par M. de Gallard. Il est vivement à regretter que cette ouverture ait été supprimée : c'était une des particularités les plus intéressantes de la ca- . thédrale du Puy. Aux grands jours consacrés par les mystères de la religion, cette immense avenue, couverte de fidèles, devait fournir un spectacle admirable : longue chaîne, dont les derniers anneaux touchaient à la terre, tandis que les premiers étaient, pour ainsi dire, au ciel! Aujourd'hui on tourne à gauche, en continuant à s'élever, et l’on pénètre dans le temple par deux portes latérales. La commodité que l'on a trouvée dans ce changement ne saurait compenser la perte réelle du pittoresque de l'idée première.

Entre les parties les plus intéressantes du crypto-portique, nous devons mentionner spécialement deux magnifiques colonnes en porphyre rouge antique, placées de chaque côté de la grande arcade qui donnait communication du narthex dans la nef de l’église; elles proviennent probablement de quelque vieil édifice gallo-romain. Les chapiteaux et les bases offrent tous les caractères du douzième siècle : ce serait un

travail du moyen àge adapté à un fût antique. Ces colonnes

précieuses attirent l’attention des connaisseurs, et elles le méritent bien. On avait conçu le projet de les enlever pour leur donner une place plus distinguée en les élevant dans le chœur de la basilique, de chaque côté du maître-autel ; ce déplacement ne saurait être approuvé des antiquaires chrétiens, et nous applaudissons de grand cœur à la détermination prise de les conserver à l'endroit qu'elles occupent depuis plusieurs siècles, et où elles ont été parfaitement ajustées avec les chapiteaux, les bases et les archivoltes de la grande arcade qu'elles décorent.

L'intérieur de la cathédrale du Puy a subi de funestes altérations. En voyant ici comment le mauvais goût a étendu de toutes parts et d’une main prodigue un hideux badigeon jaunâtre, on ne peut maîtriser son indignation; c'est toujours un acte de barbarie de défigurer un vieux monument, mais c’est une profanation de déshonorer si brütalement une antique et vénérable église. Le chœur, la nef et le centre du transsept ont éprouvé beaucoup de changements : le transsept nord a été supprimé complétement , parce que, dit-on, il menaçait de tomber en ruine. Malgré toutes ces déplorables mutilations, on éprouve un sentiment profond en parcourant l’intérieur sombre et mystérieux de l'église de Notre-Dame du Puy. L'ordonnance générale à trois nefs rappelle facilement la disposition des autres grands édifices de la même époque, quoique dans ses proportions massives et lourdes on ne retrouve ni la hardiesse ni l’élancement des constructions contemporaines.

Les voûtes sont bâlies d'après les principes d'un système

peu usité, et dont nous nous plaisons à consigner scrupuleu-

sement la marche et les influences partout où nous les rencontrons. Elles forment des espèces de coupoles correspondant aux travées, séparées les unes des autres dans la nef, au-dessus des arcades, par une galerie percée de plusieurs arcades. Cette construction rattache la cathédrale du Puy à cette série de monuments qui, comme Saint-Front de Périgueux , ont reçu d'une manière plus immédiate l'empreinte des idées orientales.

Sur les murailles intérieures on découvre encore les traces de vieilles peintures byzantines cruellement endommagées : on distingue une. figure colossale de saint Michel , auquel l'église avait été consacrée à la fin du dixième siècle.

La façade principale, d’un caractère tout particulier, offre au-dessus de l'entrée du erypto-portique quatre ordonnances de colonnes supportant des arcades à plein cintre. On ne saurait imaginer rien de plus simple et de plus sévère que cette décoration. Des frontons triangulaires s'élèvent audessus de la grande nef et de chacun des collatéraux; ils dépassent considérablement la hauteur du toit, et rappellent tout à fait la disposition de ceux que l’on voit à un grand nombre d’églises d'Italie.

Les frontons ont souvent affecté cette disposition dans les contrées où l’inclinaison des toits était peu sensible, comme. dans le midi de la France et mème à Notre-Dame de Poitiers. Le but qu’on voulait atteindre était de dissimuler la dépression des toits par des frontons plus ou moins élevés au-dessus du fastigium'de la charpente.

Du côté de l'évêché, on trouve un beau porche à colonnes

rudentées ; l’un des chapiteaux offre l’image de la syrène,

terminée par deux queues de poisson relevées à droite et à gauche. Ce mode de représentation, qu’on a considéré comme symbolique, se rencontre assez fréquemment dans les édifices religieux du onzième siècle.

Le clocher n’est pas une des parties les moins curieuses de l'édifice : il est isolé, carré et d’un noir sombre jusqu'aux deux tiers de sa hauteur; de ce point il s’élance hardiment et se termine en forme de pyramide.

Nous achèverons cette notice en indiquant un système d’ornementation qui eut vogue pendant longtemps en Auvergne et dans le Vélay. Ce système, par des moyens trèssimples, produit un effet remarquable. Dans ces pays, où les volcans éteints fournissent des laves de toutes couleurs, on cherchait, en les incrustant dans les murailles, à former des espèces de mosaïques ou de marqueteries. Les tons se trouvant opposés, se distinguaient facilement à de grandes distances. Les matériaux le plus communément employés sont des fragments de laves noire et grise, de marbre, de brique rouge et de pierre blanche : les compartiments symétriques qui résultent de leur assemblage varient agréablement la monotonie des larges surfaces des hautes murailles. En employant des claveaux de diverses couleurs dans la confection

des cintres des arcades, on obtenait une archivolte ornée très-élégante.

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