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A Cathédrale de Bourges partage les mêmes honneurs que celles d’Amiens, de Reims, de Chartres et de Beauvais; il n’est personne en France qui n’associe ce nom à l'idée d'un magnifique
monument, aussi recommandable par la per-
à fection de son architecture que par son expression religieuse et le prestige de ses souvenirs. Aucun édifice ne produit une impression plus profonde que l’église gigantesque de Saint-Étienne de Bourges. On y trouve réunis les caracteres les plus nobles et ce mélange d'élégance et de gravité qui convient si bien à la maison de Dieu. Suivant l’opinion des anciens, qui pensaient que les temples les plus vastes étaient mieux en rapport avec la grandeur et l’immensité de Dieu, cette cathédrale devrait être considérée comme
dei, sine
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une des constructions les plus surprenantes. Les architectes, en élevant cette œuvre colossale, ont sans doute voulu frapper les yeux et produire l’étonnement par le développement de l'étendue, mais ils ont cherché plus soigneusement encore à exalter le sentiment chrétien par la majesté des proportions, la pompe des diverses parties du monument, par des dispositions symboliques, la régularité du plan, l'harmonie de l’ensemble et l'ordonnance pittoresque des travées. La conception savante et la distribution pleine de goût des détails et des accessoires complètent l'effet général dans une alliance heureuse, suivant les lois d’une réciproque dépendance. Point de lignes hewtées, point de surfaces brusquement arrêtées ; tout s'enchaine dans des rapports symétriques. L’élévation des voûtes, l'élancement des colonnes, les prodiges de la sculpture, la splendeur éblouissante des verrières peintes viennent ajouter leur magnificence propre à la magnificence de l'architecture.
La cathédrale de Bourges, par ses éminentes qualités architectoniques, prend place à côté des chefs-d'œuvre les plus vantés de l’art chrétien, dont elle se distingue par une aus- ‘térité particulière. L’ornementation n’a pas prodigué dans cette enceinte les mille formes gracieuses qu’elle étale avec tant de complaisance dans des basiliques moins privilégiées sous d’autres rapports. Il résulte de cette décoration sévère un effet solennel qui n’est point diminué par la vue des guirlandes, des fleurs, des caprices variés de la sculpture et de tous les artifices de l'imagination. C’est la noble réserve d’une reine, que l'éclat de la puissance et l'autorité du nom dé-
barrassent du soin inutile de recourir à de futiles atours.
La cathédrale de Saint-Étienne, réédifiée à plusieurs époques successives , s’éleva toujours sur le même emplacement. Nous répèterons pour cette église ce que nous avons eu souvent l’occasion de dire pour une foule d’autres cathédrales, c’est que la louable persistance des évêques à rebâtir constamment leur église sur les ruines de la basilique primitive rend nos monuments religieux plus respectables encore. Depuis l'établissement de la religion, les populations chrétiennes sont venues adorer Jésus-Christ dans le même endroit, en sorte qu'après bientôt dix-huit siècles, nous venons nous agenouiller aux lieux où prièrent autrefois nos pères. Bien des révolutions ont bouleversé la face de la terre et ont fait disparaître jusqu'aux derniers vestiges des monuments de la vanité humaine; les édifices religieux , triomphant des révolutions et des âges, sont arrivés jusqu’à nous dans leur imposante majesté, ou se sont agrandis et transformés sous l’influence des plus sublimes idées.
Les historiens de la ville de Bourges rapportent que l’évèque saint Ursin, apôtre du Berry, obtint de Léocade, sénateur romain, qui commandait dans les Gaules pour l’empereur Décius, vers 251, une portion de son palais situé près des murs de la cité, pour y établir la basilique chrétienne. Les disciples nouvellement convertis à la foi étaient déjà nombreux ; l’oratoire destiné à leurs pieuses réunions fut consacré à saint Étienne, premier martyr, dont saint Ursin avait apporté de précieuses reliques. Des linges teints du sang du généreux martyr furent déposés sous l'autel principal.
Gette cathédrale primitive servit aux réunions des fidèles
pendant plus d'un siècle; elle fut détruite dans le cours du
quatrième siècle, ruinée déjà par la vétusté; son enceinte, d’ailleurs, était trop étroite pour contenir l’affluence des populations. Saint Palais, neuvième évêque de Bourges, appartenant à l’une des familles les plus pieuses et les plus distinguées de la province, et surtout une des plus zélées pour la construction des édifices religieux, au rapport de Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont, profita de la paix rendue au monde chrétien par la conversion de l’empereur Constantin pour reconstruire sa cathédrale. Cette seconde église, terminée vers 380, fut entreprise sur un plan plus vaste que la précédente et bâtie avec toute la magnificence que les arts pouvaient atteindre à ces siècles de discorde et de guerre. Le monument de saint Palais mérita d’être loué par saint Grégoire de Tours et par le poëte-évèque de Poitiers, saint Fortunat, qui parle de la délicatesse de ses colonnes et de la richesse de leurs ornements *.
La cathédrale de saint Palais, de mème que celle de saint Ursin, était enfermée dans l’intérieur de l’ancienne enceinte de la ville, tandis que tout le rond-point de l’édifice actuel et toute l’église souterraine qui est au-dessous ont leurs fondements sur les murs mêmes ou dans les fossés de la muraille antique. Ces accroissements se firent successivement par plusieurs archevèques zélés pour l'agrandissement et l’'embellissement de leur église. Rodolphe de Turenne, au neu-
vième siècle, avait conçu le projet de rebâtir entièrement sa
* S. Gregor. Turon. Hist., lib. 1. cap. xxx. H@c est nunc ecclesia apud Biturigas urbem miro opere composita et primi martyris Stephani reliquiis
illustrata. — Venantius-Fortunatus , Carm., lib. 1. Cap. IV.
cathédrale. C'était un prélat ardent pour les grandes entreprises, et auquel les desseins les plus difficiles à exécuter semblaient aisés et naturels. On lui attribue généralement les cryptes, ou au moins cette partie de l’église souterraine située sous le rond-point de l’abside. Nous apprécierons bientôt la valeur de cette opinion.
Les travaux commencés par Rodolphe de Turenne furent continués avec dévouement par ses successeurs, et spécialement par Gauslin, mort en 1030, fils d'Hugues Capet et frère du roi Robert le Pieux, dont il employa les largesses au profit de l’œuvre de Saint-Étienne. En étudiant attentivement le monument dans son état actuel, on ne tarde pas à se convaincre que la construction romano-byzantine dut être extrémement lente, ou bien que la plus grande partie a dû disparaître dans le cours du onzième siècle. Les caractères architectoniques ne permettent guère d’attribuer aucune portion tant soit peu importante à une époque antérieure au commencement du règne de l’ogive; nous reviendrons là dessus en donnant une rapide appréciation des styles qui dominent dans le monument de Bourges. La voûte du centre a été achevée sous le pontificat de Jean de Sully, soixantetreizième archevêque, ou de Guy, son frère et son successeur, mort en 1280. Au rapport de certains auteurs, le roi Philippe le Bel avait puissamment contribué à l'achèvement complet des voûtes en 1315. Enfin les travaux intérieurs furent terminés sous l’épiscopat de Guillaume de Brosse, qui consacra solennellement l’église le 5 mai 1324, le dimanche avant la fête de saint Nicolas. Cette auguste cérémonie attira dans la
ville une multitude considérable ; dans l’enivrement général,
l'archevêque pouvait répéter cette parole de Justinien, fier de l'érection de la fameuse église de Sainte-Sophie de Constantinople : Salomon, tu es vaincu !
Les constructions les plus anciennes de la cathédrale de Bourges sont incontestablement les cryptes qui s'étendent sous le sanctuaire, le chœur et deux portails latéraux, au nord et au midi, conservés ou replacés dans les murs de la nef, qui paraissent un peu plus récents ; les antiquaires ont généralement attribué une antiquité beaucoup trop reculée aux parties que nous venons d’énumérer. Nous ne tenons ici aucun compte de l'opinion de M. l’abbé Romelot, chanoine de la cathédrale de Bourges et auteur d’une description historique et monumentale de l’église de Saint-Étienne , parce qu’elle ne s’appuie sur aucun principe scientifique. Les signes archéologiques n'indiquent pas un âge plus éloigné que le commencement du douzième siècle; les chapelles disposées autour du chœur doivent remonter au même temps; elles présentent une disposition assez singulière et qu'on n'observe nulle part ailleurs; elles sont assises en encorbellement sur les contre-forts qui séparent les fenêtres des cryptes. Ces chapelles sont d’une dimension très-restreinte, et on y observe des colonnettes semblables à celles que l’on voit assez souvent sous les arcs-boutants, au treizième siècle. Cette forme insolite et l'aspect étrange de l’ensemble paraïitrait prouver que les chapelles absidales n'entraient pas d’abord dans le plan de l'architecte. A l'extérieur, elles sont couronnées d'un toit octogone et pyramidal en pierres affectant la forme d’un clocheton , comme on en remarque sur les chapelles de quelques églises du treizième siècle en Normandie.
La disposition de la nef dans la cathédrale de Bourges rappelle à plusieurs égards celle que lon voit au chœur de la cathédrale du Mans. Les arcades qui séparent la grande nef du premier rang de collatéraux ont une grande élévation et répondent en hauteur à trois ordres superposés, parce que la première nef latérale est beaucoup plus élevée que la seconde, qui correspond aux chapelles des bas-côtés des autres cathédrales. Cette ordonnance communique aux travées une légèreté et une hardiesse peu communes. Quant aux dates de construction des diverses parties du vaisseau , la base des murailles jusqu’à une certaine hauteur appartient au treizième siècle, tout le reste, au quatorzième. Il serait difficile de préciser en plusieurs endroits de cette grande nef où s’est arrêté le travail du premier siècle et où commence celui du second. Ces appréciations architectoniques , qu'il serait facile d'expliquer par des documents historiques , s'accordent entièrement avec les principes de la science. Telle est l’opinion de M. de Caumont, qui est d’une grande autorité en ce point, comme en beaucoup d’autres.
Le plan de la cathédrale de Bourges est à cinq nefs, sans transsepts. Les chapelles du chevet sont au nombre de cinq; un grand nombre d’autres sont établies dans toute la longueur des collatéraux. La masse de l’édifice est appuyée sur soixante piliers, largement espacés et distribués dans la grande nef, de manière qu'il y ait alternativement une colonne plus volumineuse, entourée de nombreuses colonnettes, et une autre d'un diamètre moins considérable, également entourée des fûts grèles d’élégantes colonnettes. La longueur
totale de Saint-Étienne de Bourges est de cent seize mètres,
sur une largeur de quarante-un mètres; dans la grande nef, la hauteur sous clef de voûte est de trente-sept mètres cinquante centimètres ; les premiers bas-côtés ont une élévation de vingt-un mètres soixante centimètres, et les seconds, de dix mètres ; les deux collatéraux ont une largeur de dix mètres, pris ensemble.
Les cryptes de la cathédrale de Bourges sont très-développées et très-curieuses. Il n’en existe pas en France de plus vastes, puisque cette église souterraine, de forme irrégulièrement cireulaire, a quatre-vingts mètres de circonférence. On distingue plusieurs caveaux isolés qui ont servi pour la sépulture des archevèques, des chanoines et de divers autres personnages. Ces cryptes ont été creusées sous l'influence des traditions ecclésiastiques, mais elles doivent peut-être leur vaste étendue à la nature du sol et aux nécessités de la construction. Le terrain s’abaisse visiblément du côté du sanctuaire, de sorte que les voûtes souterraines étaient indispensables pour établir l'aire du chœur au niveau du pavé de la nef. Cette disposition, imposée jusqu’à un certain point par la nécessité, se retrouve dans plusieurs autres églises du centre de la France; le style des cryptes est semblable à celui des chapelles absidales, et nulle part on ne retrouve de traces du travail primitif ; les auteurs qui ont prétendu y découvrir de beaux restes de l'architecture carlovingienne, ont commis une grave erreur.
Le chœur et l’abside de la cathédrale de Bourges présentent une perspective magnifique. Quand on entre pour la première fois dans cette majestueuse enceinte, on éprouve
involontairement une émotion indéfinissable de respect et
d’admiration. Les arcades ogivales se développent avec grandeur et force, les colonnes s'élancent avec grâce, toutes les richesses de l'architecture y sont déployées avec la plus incroyable magnificence. Le génie chrétien a épuisé tous les trésors de son art inspiré en élevant ces voûtes hardies, en sculptant ces chapiteaux élégants, en bâtissant ces galeries splendides et ces belles fenêtres, dont quelques-unes sont partagées par de nombreux meneaux.
Les nefs, au nombre de cinq, se déroulent aux regards étonnés avec une majesté imposante ; elles paraissent divisées par une forêt de piliers et de colonnes. L'aspect qu’elles présentent ne peut se comparer qu’à la perspective de la célèbre cathédrale d'Anvers. Dans ces deux monuments , la disposition générale du vaisseau et des bas-côtés offre la plus grande ressemblance : c’est la même immensité , la même ordonnance, le même caractère religieux. A la vue de ces édifices gigantesques, on conçoit sans peine la puissance de la foi qui animait les populations catholiques du moyen âge; les facultés de l’âme, aussi bien que les sens, sont vivement saisies comme par une poésie sublime ou une ravissante mélodie.
Une des plus belles gloires de Saint-Étienne de Bourges réside dans les vitraux qui ornent le plus grand nombre des fenêtres. On compte cent quatre-vingt-trois verrières peintes à différentes époques du moyen âge, mais pour la plupart au treizième siècle. On y voit représentés des sujets empruntés à l'histoire biblique et au Nouveau Testament, des traits de la vie de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge, les figures des apôtres et de plusieurs saints évêques, de longues lé-
gendes exprimées dans d'innombrables médaillons. La pureté
du style se joint à l'harmonie des couleurs dans ces œuvres, les plus précieuses que nous ait léguées le moyen âge tout entier. Les vitraux de Bourges n’ont de rivaux en France ni pour la beauté des types hicratiques, ni pour l’admirable éclat des couleurs. Bientôt nous en possèderons une monographie complète, grâce au talent et à la science de deux prètres de la Société de Jésus, MM. Arthur Martin et Charles Cahier. Le travail des deux savants antiquaires est digne d'éloges sous tous les rapports : c’est un des plus remarquables ouvrages qui aient été jusqu’à présent publiés sur l'archéologie chrétienne. Cette magnifique publication fait vivement désirer à tous les amis de nos arts religieux que cette monographie ne soit que le commencement d’une description complète du grand monument de Bourges. L’extérieur de la cathédrale de Bourges ne répond pas entièrement à l'intérieur. Le portail principal n’est pas sans intérêt, quoiqu'il soit loin d'offrir l'aspect gracieux et élancé . que nous voyons aux façades de plusieurs cathédrales. Quelques parties peuvent être attribuées aux treizième et quatorzième siècles; mais des additions nombreuses et des reconstructions ont eu lieu postérieurement. La tour gauche, la plus élevée de l’église, a été commencée en 1508 , et le travail en est assez caractérisé pour qu'on n'éprouve aucune hésitation à lui attribuer cette date. Les cinq voussures qui forment l’entrée des nefs communiquent au frontispice beaucoup de grandeur et de noblesse. Toutes les niches étaient autrefois remplies de statues de saints, qui ont été détruites par les protestants en 1562. Un grand nombre de bas-reliefs ont
échappé au marteau dévastateur. Depuis plusieurs années on
s'occupe de grands travaux de restauration; il est vivement à regretter qu'une assez grande sévérité de principes n'ait pas toujours présidé à tous les plans de réparation.
Parmi les œuvres accessoires de la cathédrale de Bourges, nous ne devons pas oublier un groupe en pierre, représentant la sépulture du Sauveur et placé dans les cryptes. On y reconnaît sans peine le ciseau d'un artiste de la Renaissance : le type des visages est admirable de forme et d'expression.