‹ Les cathédrales de FranceChapitre 89 sur 109 · TARBES · texte numérisé non relu

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rendent de loin la perspective imposante. Nous n'en ferons pas la description, parce que les détails en sont absolument

les mêmes que dans quelques édifices dé la même époque, dont nous avons esquissé les formes principales.

SAAMT-PITRRE

E mouvement architectural du moyen àge n’a \H pas été moins prononcé ni moins progressif 5 en Champagne que dans les provinces de

ge F France les plus privilégiées. Nous avons

plusieurs fois déjà mentionné, avec une sorte de complaisance et d’orgueil , la perfection de l’art chrétien dans la Normandie, la Picardie, la Touraine, le Poitou, la Bourgogne, l'Auvergne et la Saintonge; nous avons déjà payé un juste tribut d’admiration aux splendides monuments de Reims et de Ghàlons, sans oublier cette riche fleur gothique , éclose au milieu des champs, sous l'influence de l’a mour et de la reconnaissance, et dédiée à Notre-Dame de

l'Epine; il nous reste maintenant à décrire une des plus

somptueuses basiliques, l'honneur de la Champagne et du génie religieux. La cathédrale de Troyes est un noble édifice, dont les membres sont développés dans les plus majestueuses proportions, el qui mérite, sous tous les rapports, de prendre place dans cette immortelle série des chefsd'œuvre érigés sous l'inspiration de l’idée catholique. Elle fait l’ornement d'une ville riche en souvenirs historiques et en monuments de tous les âges , où l'église de Saint-Urbain, d’une si pure beauté, déploie des formes ravissantes, où le jubé de l’église de la Madeleine, création brillante du commencement de la renaissance, étale les merveilles de la plus abondante décoration sculpturale : véritable écrin rempli des trésors d’un goût exquis et d’une imagination inépuisable.

La cathédrale de Troyes, jusqu’à ce jour, n’a peut-être pas été assez connue; il suffit cependant de la voir pour en apprécier au premier coup d'œil la grandeur et la magnificence. Nous ne faisons pas difficulté dela ranger parmi les cathédrales les plus vantées, et nous serions heureux si cette courte notice pouvait contribuer à lui faire prendre dans tous les esprits la place élevée qu'elle mérite, en révélant toutes les qualités que sa construction renferme.

La cathédrale de Troyes est un nouvel exemple de l’espèce de fatalité qui pèse sur certaines constructions monumentales en France : on ignore la date de sa fondation primitive. Suivant la tradition la plus accréditée, les premiers habitants de Troyes, que saint Savinien convertit à la foi chrétienne , élevèrent vers l’an 259, sur l'emplacement oc-

cupé encore aujourd'hui dans la cathédrale, par la chapelle

du Sauveur , un oratoire dans lequel ils se rassemblaient pour prier le vrai Dieu.

Vers 870 , sous le règne de Charles le Chauve, Otulphe, trente-huitième évêque de Troyes, entreprit de rebâtir sa cathédrale, qui tombait en ruine. Hinemar, archevêque de Reims, lui écrivit à ce sujet pour lui donner des conseils; du reste nous ne connaissons aucun détail technique sur cette seconde basilique. Au neuvième siècle , la ville de Troyes ne put se soustraire à un fléau plus terrible que ceux de la nature, les hordes normandes y apportèrent le ravage et la désolation. En 878 le pape Jean VIII sacrait un de nos souverains à Saint-Pierre de Troyes , et en 898 les Normands en avaient fait un triste monceau de ruines. L’évêque Milon, en 980, avait entièrement réparé les désastres précédents et avait même agrandi de six autels l'édifice élevé par son prédécesseur. Cette église avait à peine traversé deux siècles, lorsque le 25 juillet 1188, sous l’épiscopat de Manassès de Pougy, un horribleincendie consuma toute la ville de Troyes et réduisit en cendres la cathédrale et plusieurs autres monuments religieux.

Cette déplorable catastrophe arrivait à un moment où l'Europe entière était dans l'agitation des guerres saintes : vingt années se passèrent sans qu'on pût songer à rebâtir la cathédrale. Ce fut Hervée, évèque plein de zèle et d’un caractère ferme et élevé, qui conçut et arrèta les plans de réédification. C'était dans un temps où une transformation extraordinaire s'était opérée dans l’art de bâtir. Sous des influences diverses, dont il est difficile de constater aujour-

d'hui toutes les causes, des voies nouvelles avaient été ou-

TROYES. 637 vertes à la marche de l’architecture, et une foule de chefsd'œuvre se dressaient dans toutes nos cités. L’évèque Hervée, doué d'un coup d'œil profond, animé de cet esprit mystérieux qui s'était alors emparé de tous les hommes éminents, comprit les immortelles destinées de l’art chrétien régénéré et se donna avec enthousiasme à la réalisation d’un projet grandiose. Malgré son empressement et l'abondance des ressources que son activité sut rassembler, l’évèque Hervée n'eut pas la joie de voir son entreprise achevée, Lorsqu'il mourut, le 2 juillet 1223, le sanctuaire de l'église actuelle et les chapelles absidales qui l’environnent étaient à peine terminés. Ces parties sont incontestablement les plus belles de l'édifice, et leur perfection nous fait penser que l'architecte qui avait dressé le plan général devait appartenir à cette pléiade d'artistes habiles, parmi lesquels nous voyons briller les Eudes de Montreuil, les Enguerrand et les Robert de Coucy.

En 1227 , une violente tempête ébranla les nouvelles constructions et causa quelques dommages. La libéralité des fidèles fut sollicitée par une lettre du pape Grégoire en date du 10 septembre 1229; la voix du souverain pontife était alors toute-puissante; elle fut entendue, et les malheurs furent promptement réparés. L’évêque Nicolas de Brie profita de l'impulsion communiquée aux populations de son diocèse par la bulle papale, et de la longue durée de son épiscopat, pour faire avancer rapidement les travaux. Le pape Urbaïn IV, né à Troyes, contribua de toute l'autorité de sa haute position à l’édification de la cathédrale, « dans laquelle, dit-

il en propres termes, nous sommes demeuré dès notre en-

fance. » Enfin le chœur fut entièrement terminé par Jean d’Auxois , élu évèque en 1304 |

Le transsept fut achevé sous les règnes de Philippe le Bel et de Louis Hutin, comme semblaient l'indiquer plusieurs écussons armoriés, peints sur la voüte de l’intertranssept et qu'on y voyait encore avant le badigeonnage de l’église en:1779.

Des lenteurs interminables empêchaient le monument d'arriver à son entier perfectionnement, selon les plans primitivement arrêtés, et attristaient le clergé et les fidèles. L’évêque Jean d’Auxois, deuxième du nom, fit un don considérable pour hâter l'exécution des travaux; le chapitre traita avec maitre Thimart, maçon, en 1364, pour conduire les ouvrages avec la plus grande célérité. Bientôt un accident terrible vint encore mettre à l’épreuve la constance des habitants de Troyes : le mercredi 13 août 1365, un tourbillon impétueux renversa le clocher qui existait depuis un demisiècle sur le centre de la croisée. Cette chute causa un grand dommage aux combles du transsept et des parties voisines. Le courage des constructeurs sembla ranimé par les obstacles eux-mêmes, et après plusieurs années d'un travail assidu, le 9 juillet 1429, l’église fut dédiée aux apôtres saint Pierre et saint Paul, par l’évèque Jean Léguisé. A cette époque, la cathédrale de Troyes n'était pas encore entièrement finie; ce ne fut qu'au mois de mars de l’année 1506 qu'on jeta les fondements du portail et des tours. Martin Cambiche de Beauvais, maître de maconnerie, fut chargé de la direction de cette importante opération.

Ainsi , dans la cathédrale de Troyes, nous retrouvons le

style ogival avec toutes ses modifications. Depuis le treizième siècle, où il florissait dans toute sa pompe, jusqu'au milieu du seizième, où il s’épuisait en créant des ornements innombrables, déjà sous les influences de ce retour à limitation des formes propres à l'antiquité païenne, on peut y étudier les variations d’un type fécond et inépuisable. Chaque période architectonique s’y montre avec son expression spéciale, avec ses caractères déterminés, dans des proportions étendues , où l’on peut apprécier facilement leur valeur artistique.

Le plan de l’église de Troyes est à cinq nefs, avec transsept et chapelles accessoires. En pénétrant dans cette enceinte immense, on éprouve cette sensation intime que ressentent involontairement les hommes impressionnables au spectacle de nos grands édifices religieux. Les dimensions gigantesques du vaisseau, la hauteur des voûtes, l’élancement des piliers, l'étendue des fenêtres, la splendeur des roses, Péclat des verrières peintes, les prodiges de la décoration sculpturale, tout se réunit pour exalter le sentiment de l’admiration. Les rapports d'harmonie, la délicatesse des moulures , le fini des moindres détails, la légèreté des ciselures, la grâce des végétations, viennent encore ajouter à l'effet général. Joignons à ces beautés la richesse de la perspective, le pittoresque de l'ordonnance, la majesté de l’abside avec ses ogives surélevées, ses galeries transparentes, ses vitraux étincelants, et nous donnerons une idée encore inexacte de l’impression profonde que nous avons éprouvée en visitant cette basilique vraiment royale. Nous comparions les émotions que notre âme ressentait, à celles qui l’avaient

possédée à la vue des immenses cathédrales de Bourges, de

Paris, d’Avers ou de Bruxelles. C'était bien la même grandeur imposante, la même dignité noble, la même magnificence. La longueur totale dans œuvre est d'environ cent vingt mètres, et la largeur , de quarante-huit mètres. L'abside et le chœur de la cathédrale de Troyes appartiennent à cette époque du treizième siècle, où l'architecture prit un caractère simple et grandiose à la fois, qui atteste la supériorité des architectes autant que le règne des véritables principes qui doivent toujours dominer dans les arts. Le chœur se compose de treize arcades, nombre déterminé peut-être en l'honneur de Jésus-Christ et des douze apôtres, car tout était symbolique dans l'architecture religieuse au treizième siècle. Les piliers sont flanqués de légères colonnettes destinées à supporter les retombées des voûtes : autour de l’abside, ce sont de grandes colonnes monocylindriques qui soutiennent les ogives surélevées. Ces colonnes sont accompagnées de deux colonnettes disposées selon les lignes rayonnanies des nervures des voûtes, et qui ne sont réunies aux premières que par leurs bases et leurs chapiteaux. Sur ces derniers s'élève un faisceau de trois colonnettes appliquées qui soutiennent les voûtes du sanctuaire, et dont le fût, à la hauteur de trois à quatre mètres, est aussi interrompu par un chapiteau. Celui-ci n’est que le support apparent d’un dais hexagonal découpé en ogives trilobées et présentant , Sur chaque face , trois petits frontons ou couronnements d’édifice avec des fenêtres carrées telles qu'on en remarque audessus de la tête des figures de saints , aux portails des églises de Paris et d'Amiens. Avant l'époque fatale de 1792, on

voyait encore huit statues de saints évèques de Troyes, plus

grandes que nature, appliquées dans la muraille et placées sous ces dais. On peut juger qu’elles formaient Corps avec l'édifice, par les coups de ciseau dont sont sillonnées les colonnettes d'où elles ont été détachées. Il est vraiment fâcheux que ces statues n’aient pas échappé au marteau destructeur des iconoclastes de cette époque ; elles formaient une décoration tout à fait £onyenable , religieuse, et qui rappelait le Saint des saints du! tabernacle de Moïse, qui en avait peut-être inspiré la première idée.

Les chapiteaux des colonnes de la partie supérieure de l’église de Saint-Pierre de Troyes sont composés de feuillages élégants, disposés par bouquets, et en volutes recourbées , alternant avec des trèfles et avec des feuilles d’autres plantes indigènes. Tls sont sculptés avec ce scrupule ami de la perfection que les artistes du temps mettaient à l’exécution de toutes leurs œuvres. La corbeille est riche de formes et de détails ; les contours sont généralement doux et flexibles, nettement accusés, sans sécheresse ni dureté. Les bases sont uniformes dans toute la partie ancienne de l’église, c’est-àdire à l’abside, au chœur, au transsept et aux premiers piliers de la nef; ce sont partout deux tores, dont le supérieur , assez maigre, est creusé d'une rainure, puis une scotie profonde qui le sépare du tore inférieur. Les angles sont ornés d’appendices en forme d’expansions végétales.

Les fenêtres au-dessus du triforium, dans le chœur , sont larges et divisées en quatre compartiments par des meneaux arrondis, fermés par un trilobe et couronnés de trois rosaces à six feuilles disposées en triangle. Elles sont très-remarquables par leur architecture, et plus encore par les magnifiques

verrières qui les remplissent. Les fenêtres de la nef sont vastes et remplies des innombrables figures fantastiques

usitées durant la période du style ogival flamboyant.

En étudiant la nef principale , achevée seulement dans le cours des quatorzième, quinzième et seizième siècles, on y découvre tous les caractères de ces trois périodes, où la dégénérescence devient de plus en plus sensible. La plupart des grandes lignes de la nef sont parfaitement raccordées avec celles du chœur; cependant, quand on examine minutieusement toutes les travées, on ne tarde pas à se convaincre de l'existence de quelques fautes de goût. Aïnsi la deuxième arcade est beaucoup plus étroite que les autres, et il résulte de ce resserrement un défaut d'autant plus choquant que d’un côté l'ogive repose sur des chapiteaux, tandis que de l'autre ses profils s’épanouissent sur le fût du gros pilier qui porte La tour. À part ces taches, dans le fond peu considérables, la nef principale et ses collatéraux offrent un aspect solennel qui force promptement à les oublier.

Les chapiteaux s’éloignent du type élégant adopté dans les beaux temps de l'architecture à ogives; les feuilles, largement découpées, sont remplacées par des feuillages déchirés 4 à contours anguleux , comme ceux de houx, de chardon et de chicorée. Au milieu de cette végétation sans noblesse, on voit ramper des animaux vulgaires, des lézards, des escargots. Il n'y a plus ici d'idées symboliques; ce n’est plus la pensée qui domine la sculpture, c’est un vain et puéril désir de copier servilement la nature. Les emblèmes religieux ont disparu, et quelles figures a-t-on mises à la place? des figures

TROYES. 643 insignifiantes , dont le choix a plutôt été dicté pi le caprice que par la raison.

Les chapelles accessoires sont nombreuses et construites à des dates différentes. Celles qui rayonnent autour de l’abside sont admirables sous tous les rapports. Nous signalerons surtout la chapelle du chevet dédiée à la sainte Vierge, d'une forme polygonale pleine d'élégance; les fenêtres qui l’éclairent sont élancées et ornées de vitraux, les colonnettes qui sont en saillie sur la muraille sont très-gracieuses et montent jusqu'à la voûte pour en recevoir les nervures croisées ; les chapelles des collatéraux, moins développées que les précédentes, sont aussi beaucoup moins remarquables sous le r'apport architectonique. Elles ne datent que de la fin du quinzième siècle et du commencement du seizième, et elles en portent les caractères et les défauts.

Les vitraux de la cathédrale de Troyes, partout où ils sont conservés, méritent l’attention des amis de cette partie de l’art religieux. On en trouve de presque toutes les époques, depuis le treizième siècle, où l’on voit de longues légendes avec des bordures armoriées, jusqu'aux temps les plus modernes, où l'on voit quelques sujets traités avec un talent et un sentiment chrétiens qui rappellent les meilleurs temps. Nous ne pouvons ici qu'indiquer leur mérite en général, sans pouvoir entrer dans des détails qui ne conviennent qu’à une monographie , et qui s’écartent du plan que nous avons adopté. Nous ne pouvons cependant passer sous silence une composition de 1625, qui représente Jésus-Christ sous le pressoir mystique. L'exécution est aussi belle que l’idée. Les

vitraux qui décorent les grandes roses méritent également

d’être cités avec honneur : les couleurs en sont magnifiques, et les différents sujets qu’on y a représentés sont parfaitement en rapport avec le lieu qu’ils occupent.

Nous avons toujours considéré les roses gothiques comme le chef-d'œuvre des architectes du moyen âge. Elles sont exécutées avec tant d'habileté, qu'il est impossible de les regarder avec froideur. Les roses de la cathédrale de Troyes sont formées de nombreux entre-croisements en pierre conduits avec une grâce et une délicatesse inouïes. Elles peuvent figurer avec avantage au milieu des plus belles fleurs gothiques , par l'élégance de leurs pétales et le parfum qui s’en échappe. La rose flamboyante du frontispice est surtout pleine de fraîcheur et de poésie.

Les diverses églises de Troyes possèdent un grand nombre de pierres tombales qui forment un pavé à la fois historique et monumental. Nulle part, pas mème en Normandie, il n’en existe de plus curieuses que celles que l’on voit à Saint-Urbain et à la cathédrale. Elles ont été posées dans plusieurs siècles, et elles se distinguent les unes des autres par une sculpture riche et variée, selon le goût qui dominait au moment de leur exécution ; leur conservation intéresse au plus haut point l’histoire des monuments funéraires aux différents âges de la monarchie française.

L’extérieur de la cathédrale de Troyes ne manque pas de grandeur et de richesse, quoiqu'il soit inférieur dans l’ensemble à celui de plusieurs cathédrales, moins heureusement favorisées sous d’autres rapports. L'aspect de l’abside est pittoresque, avec ses arcs-boutants et ses contre-forts cou-

ronnés de clochetons pyramidaux. Les flancs, quoique ob-

TROYES. 645 Strués en plusieurs endroits, sont également remarquables par leur architecture noble et sévère. Nous avons hâte d’arriver à la façade principale, dont nous donnerons une esquisse plus détaillée. Le frontispice est divisé, à sa partie inférieure, en trois portiques à voussures profondes, séparés par des contre-forts solides. Il serait difficile à la parole ,» quelque facile qu'on la suppose, de peindre toutes les ciselures qui couvrent le portail de la base au sommet. Le crayon est luimême insuflisant pour rendre ces innombrables découpures, ces mille fleurons ouvragés, ces dentelles, ces festons, ces guirlandes jetés d'une main prodigue sur toutes les surfaces libres de la muraille; la décoration monumentale a ouvert ici ses trésors et les a tous épuisés. C’est l’abondance luxuriante de l’art voisin de la renaissance.

Malheureusement le portail du transsept méridional a été récemment démoli, parce qu'il menaçait ruine. Le gouvernement en à commencé la reconstruction, et nous devons espérer que cette restauration sera faite avec exactitude et

conscience.

ERP

MOULE-DAHE

| A cathédrale de Clermont est l'édifice ogival le \\ plus grand et le plus remarquable de l'Auvergne entière , où le style gothique semble avoir eu quelque peine à se naturaliser. Elle fut construite à une époque où l’art religieux était parvenu à créer un système complet; depuis l’ordonnance du plan général, jusqu'aux moindres détails d'ornementation, tout indique évidemment qu'une transformation intime s'était opérée et que les développements en étaient arrivés à leur plus noble expression. Le même esprit qui avait associé les volontés pour les merveilles des croisades, dit M. Thévenot, formula également son action sur les peu-

ples par ces sublimes créations artistiques. De toutes parts,

à la voix de nombreux architectes, des associations d'ouvriers se formèrent, et souvent plusieurs générations s’écoulèrent avant de terminer ces gigantesques constructions. Alors la société entière était à l’œuvre; et l'esprit, en face du sommeil du corps social actuel, est effrayé du contraste de la force créatrice dont l’art religieux disposait au moyen âge pour opérer ces prodiges.

Le monument de Clermont appartient, dans sa masse principale, à la première période de l'architecture gothique. Il fut bâti sur les plans d’un architecte dont l’histoire nous a conservé le nom, Johannes à Campis, Jean Deschamps, contemporain d’Eudes de Montreuil. Malheureusement il est demeuré inachevé; toutefois, la hauteur des voûtes et son développement, qui ne le cèdent ni à Notre-Dame de Paris, ni à l’église de Saint-Denis, annoncent un édifice du premier rang , tel que le comportait la splendeur de l’antique cité dans le sein de laquelle il s’éleva.

Soit que l’ancienne église du style byzantin menaçät ruine, quoiqu'elle ne datât que du neuvième siècle; soit quelqu’autre motif inconnu, Hugues de la Tour, de la maison d'Auvergne, soixante-deuxième évêque de Clermont, avait conçu le projet de bâtir à la place une autre église dans le goût dominant de l’époque. Plusieurs acquisitions de terrains furent faites pour faciliter les nouvelles constructions. La fondation fut faite en 1248; mais le voyage d'outre-mer que Hugues de la Tour fit avec saint Louis empècha la réalisation de ce grand projet. Un peu plus tard, dès 1253, les travaux furent repris avec une incroyable activité. L'énergie

des populations se porta vers l'édification de l'église épisco-

pale avec un entraînement universel. C’est à ce zèle ardent que nous devons la plus belle portion de la cathédrale actuelle. En 1262 l’église était déjà très-avancée , lorsque saint Louis vint en Auvergne à l'occasion du mariage de son fils aîné, Philippe, avec Isabelle d'Aragon. Le pieux monarque, qui signala son dévouement à la religion par son intrépidité dans les combats contre les infidèles et par l'établissement d'une foule d'églises et d’abbayes, contribua sans doute par ses largesses à l’œuvre de Notre-Dame de Clermont. L’enthousiasme ne tarda pas à se refroidir, car dès 1270, peu avant la mort de Louis IX, nous voyons que les travaux étaient déjà suspendus.

Durant le quatorzième siècle, la France entière fut cruellement déchirée par les guerres contre les Anglais. L’Auvergne se battit contre eux pendant plus de cent ans, avec des succès divers : tantôt victorieux et tantôt vaincus, toujours inquiets, les peuples, en armes, en proie aux plus cruelles agitations, ne pouvaient songer à terminer la construction de leur église épiscopale. Tandis que tous les bras tenaient le glaive pour briser l'empire des étrangers, l'attention se portait ailleurs et toutes les ressources étaient épuisées. À ces causes était venu se joindre, en 1308 , le démembrement des cinq cents paroisses de la Haute-Auvergne, dont le pape Jean XXII forma l’évèché de Saint-Flour.

Ge fut sous Charles VII, en 1440, que le projet d’achèvement de Notre-Dame de Clermont fut repris. On voit au dépôt actuel des archives de la préfecture un plan qui a été tiré du chartrier du chapitre de la cathédrale. Ce plan, dont M. Mallay, architecte, a révélé toute l'importance, est

exécuté sur un volumineux parchemin et représente l’élévation et le tracé géométral des trois portes de la façade occidentale. Le dessin fait à la plume en est hardi et arrèté avec élégance et netteté; mais ce n’est plus le gothique pur du plan primitif, c’est le gothique riche du quinzième siècle. On ne peut s'empècher de regretter que cette belle conception n'ait pas été exécutée; elle eût été du plus bel effet dans la perpective de la façade principale. Ce plan est daté de 1440, sans nom d’auteur. Tout porte à croire que l’état de sécurité dont le royaume jouissait après l'expulsion définitive des Anglais, eut une influence marquée sur le projet de reprise de ces beaux travaux abandonnés depuis-si longtemps. En rapprochant cette date de celle des états tenus à Clermont par Charles VII, la même année, il est probable qu'il y fut vivement question de finir la cathédrale. Malgré l'influence de Martin de Charpaignes, chancelier de France, évèque de Clermont, le projet avorta dans sa naissance, Depuis cette époque jusqu'à nos jours, excepté quelques constructions partielles et les embellissements intérieurs dus à de puissants et riches évèques, il n’a plus été question de terminer l’œuvre de Jean Deschamps.

Au commencement du seizième siècle, où l’on touchait à la renaissance , un homme dont le nom est célèbre, Jacques d'Amboise, devint évêque de Clermont. Le goût des arts était une des qualités brillantes de lillustre famille dont il était membre. Aussi, indépendamment de cette fontaine magnifique dont il orna la place du palais épiscopal et que l’on a transportée de nos jours sur la place Delille, Jacques d'Am-

boise s'empressa de réparer la cathédrale qui menaçaïit ruine,

et, malgré le malheur des temps, il parvint à couvrir l’église de cette belle toiture en plomb qui doit braver les siècles. *

M. Jules Renouvier, dans un article plein de goût et de science sur la classification des églises d'Auvergne, conteste jusqu’à un certain point les dates attribuées par tous les auteurs aux divers membres de la cathédrale de Clermont. L'église de Notre-Dame, suivant son opinion, ne correspond par son style ni à l’année 1218, ni à l’année 1265. Au treizième siècle, dit-il, l'édifice, s'il a été commencé, devait être peu avancé; il appartient dans son ensemble au style ogival secondaire, et rien n'indique qu’à Clermont ce style ait pu devancer le quatorzième siècle. Malgré l'autorité de son jugement, qui doit être regardé comme étant d’un grand poids dans les discussions archéologiques, il est impossible d'admettre les conclusions de M. Renouvier. Il paraît certain que la partie supérieure de la cathédrale de Clermont remonte au siècle de saint Louis, et pour des yeux qui ne sont pas prévenus, il est facile de reconnaître les caractères des constructions religieuses de la seconde partie du treizième siècle.

L'examen de l’édifice, d'accord avec la tradition, prouve que la construction en a été rapide et pour ainsi dire d’un seul jet; il ne faut séparer du corps primitif que certains

détails d’ornementation, dont le style relativement moderne

* M. Thévenot, auquel nous empruntons ces détails, à promis une monographie complète de la cathédrale de Clermont, que la science de son auteur fait attendre avec impatience.

jette de l'incertitude sur la date de leur construction. On admire avec raison l'harmonie et la disposition grandiose de l’ensemble. Les caractères les plus importants du système gothique, l’élancement et la légèreté se manifestent ici de la manière la plus éclatante, et dès l'entrée on est frappé de la hardiesse des voûtes et de l'élévation des piliers. La galerie qui règne entre les arcades inférieures et les fenêtres produit un bon effet, malgré l’étroitesse de ses proportions, parce qu'elle est transparente.

La cathédrale de Clermont avait été entreprise sur un plan très-vaste, à cinq nefs. Les piliers sont composés de plusieurs fûts groupés , couronnés de chapiteaux à feuillages largement traités. Le triforium se compose de lancettes géminées, trilobées , surmontées d’une petite rose à quatre pétales et d’un fronton aigu. La claire-voie, combinée sur les mêmes fûts que le triforium, est d'un travail fort régulier, avec deux meneaux et avec rose à six feuilles rondes et encadrées. Dans le chœur, les arches ogivées sont plus élancées et portent sur une seule colonne, à la face de laquelle s'attache une colonnette grêle qui monte jusqu'aux nervures de la voûte.

Dans toutes les parties de la construction, la forme constante des arcs est l’ogive en tiers-point, excepté dans l’amortissement des travées de la grande nef, où elle devient très-aiguë. Les fenêtres qui entourent le chevet sont à lancettes géminées à lobes pointus. La décoration intérieure des autres fenêtres se compose de rosaces, de quatre-feuilles et de combinaisons variées de courbes ogivales. Les roses

du transsept sont composées d’une grande quantité de feuilles

découpées, généralement lourdes et épaisses; elles produisent cependant un effet étonnant, à cause des belles verrières qui les remplissent.

Deux tours latérales, ajoutées au quinzième siècle, inachevées, comme les portails auxquels elles se rattachent, contrastent d’une manière assez fâcheuse avec la sévérité des anciennes constructions qui leur sont contiguës. Pendant la révolution ces deux portails furent cruellement mutilés. Celui du nord, qui à un peu moins souffert que l’autre, est heureusement le plus orné et le plus ancien. 11 se fait remarquer par de jolies sculptures et surtout par une balus-

trade où se voient découpés à jour des monstres de figures

fantastiques et grotesques, au-dessus d’une corniche en saillie que soutiennent des modillons à têtes grimaçantes. Ce fragment curieux, long de huit mètres, représente la fête des Fous, si célèbre et si populaire durant plusieurs siècles du moyen âge. Plusieurs personnages aux membres enfantins et aux têtes colossales, grotesquement affublés de mitres, de capuchons surmontés de cornes, au visage facétieux, à l’œil égrillard, aux poses grimacières , armés parfois de sonnettes , semblent inviter les passants à leurs joyeux ébats. Au-dessous de ces sculptures et dans le tympan du portail, est inscrite une rosace qui offre sept figures allégoriques , comme celle qui surmonte ce tympan lui-mème et qui représente un pélican , emblème de la religion. Ces morceaux exécutés en domite, auquel le temps a donné l'aspect de la lave qui l’entoure et avec laquelle la cathédrale est entièrement construite, paraissent d’une époque fort postérieure à la construction de l’église.

Les flancs de la nef gothique sont appuyés sur les tours romano-byzantines de l’église, où Urbain IT, en 1095, célébra le concile où fut résolue la première croisade : événement immense, dont les voûtes de ces vieilles tours ont retenti; premier anneau d’une révolution dans les idées, les mœurs et les arts. Il est facile de reconnaître que la nef de l’église romane était beaucoup moins large que la nef actuelle et qu’elle avait un axe différent. Ces restes de la cathédrale primitive auraient sans doute disparus entièrement si les travaux de l’église du moyen âge n’eussent été suspendus. A l’occident il n’y a point de façade, mais simplement un

grand mur provisoire qui ferme le vaisseau, en attendant,

sans doute, que des générations, éprises du saint enthousiasme de nos pères, viennent continuer et achever l'œuvre interrompue. Prise dans son ensemble, l’église de Clermont manque à l'extérieur du mouvement qui donne aux autres cathédrales tant de charme et d'animation.

Les fenêtres de l’abside sont garnies de magnifiques vitraux peints du treizième siècle, assez bien conservés, dont la plupart représentent l’histoire légendaire de plusieurs saints. Quelques-uns ont été réparés par M. Thévenot avec une rare fidélité et avec cette conscience d'artiste qui le distingue. Les verrières de la nef sont du seizième siècle et bien inférieures aux précédentes. Un orage terrible en a détruit une partie en 1835.

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