IV. — CATHEDRALE D'AMIENS
CLOCHER de Chartres, nef d'Amiens, avons-nous dit plus haut avec le proverbe. L'intérieur de ce monument gigantesque est digne des splendeurs du dehors. L'intérieur du vaisseau, par l'heureuse distribution de son plan, la sveltesse de ses voûtes, l'étendue de ses verrières, la pureté des lignes, la justesse des proportions et l'harmonie des détails, est le chef-d'œuvre de l'art chrétien. La cathédrale d'Amiens est plus haute que la cathédrale de Paris, les voûtes s'élancent sur une portée de 15 mètres à une hauteur de 43 mètres, effort d'autant plus prodigieux que les murs sont extrêmement légers. Les trois nefs avec leurs sept travées et leurs quatorze chapelles latérales, le transept avec ses dix travées flanquées de collatéraux, le chœur élevé sur quinze arcades et séparé par un beau déambulatoire de sept chapelles absidales, forment un ensemble parfaitement harmonieux. Les cent vingt-six piliers cruciformes qui soutiennent les voûtes sont étonnants de svelte.'ïse et d'élégance, et le triforium qui règne sous les fenêtres et fait le tour de l'édifice est d'une beauté hors ligne. Il offre des groupes jumeaux de trois arcades réunies, avec une rose tréflée, sous un arc brisé.
Notre-Dame d'Amiens marque la dernière limite des efforts opérés à l'apogée du style gothique. Ce vaste réservoir d'air et de lumière est la merveille du génie chrétien et français et la reine des cathédrales, dans sa merveilleuse harmonie, sa perfection sans rivale ; rien ne manque à la splendeur de l'architecture de la basilique de Philippe-Auguste, qui date de l'âge d'or (1220), qu'a conçue l'Ictinus chrétien,
1. A. P. M. Gilbert, Description Itist. de l'église cathédrale de Notre-Dame d'Amiens, 1833. — A. Goze, Nouvelle descriplion de la cathédrale d Amiens, 1847. — Daire, Histoire de la ville d'Amiens, 1847. — J. Pa^ès, Description lie la cathédrale d Amiens. — Ed. Soyez et J. Baron, Description de l'église cathédrale de Notre-Dame d Amiens. Amien, Yvet et Tellier, 1890. — Durand (G.), Monographie de l'église Notre-Dame, cathédrale d Amiens, 48 phototyp. Dujardin. Grand in-4°, 535 pp. Paris, Picard. Celte monographie est le chef-d'œuvre du genre, vraiment digne du sublime monument.
CATHEDRALES GOTIIIOUES
Robert de Luzarches, qu'a élevée d'après lui Thomas de Courmond, et que son fils Renaud eut le bonheur de terminer en 1228 avant la fin du beau siècle. Amiens,
^''i- SS- — FAÇADE DE LA CATHÉDRALE D'AMIENS.
l'ingrate, n'a pas encore songé à élever un monument ni à de Luzarches, ni aux de Courmond, pas plus que Gand n'en a élevé à Van Eyck avant 1913.
C'est d'ailleurs non seulement la plus élégante, mais encore la plus vaste des cathédrales françaises ; son plan recouvre une superficie de près de 8000 mètres carrés. Sa longueur est de i38'",oo, sa largeur, de 32"^,oo aux nefs, de 6o">,oo au transept et sa hauteur sous voûte de 43"', 00.
CATHEDRALE D'AMIENS
Comme à Chartres ce fut un double incendie qui détermina la reconstruction de la cathédrale d'Amiens. P'ondée sur de colossales assises, elle fut exécutée en pierre de l'Oise (de Croissy et de Domeliers) et de la Somme (de Beaumetz). D'après M. Duraad, si bien informé des origines du monument, la fondation de la cathédrale actuelle est due à l'évêque Evrard de Fouilloy, qui eut sans doute pour collaborateur le doyen du Chapitre, Jean de Boubers, un esprit supérieur. La célèbre inscription en cuivre du centre du labyrinthe nous apprend que l'édifice fut commencé en 1220. Le premier maître d'œuvre fut, comme on sait, Robert de Luzarches ; il eut pour successeurs, nous l'avons dit, Thomas de Cormont, puis Renaud, fils de celui-ci, ainsi que le constatait une inscription incrustée en lettres de cuivre dans le labyrinthe (') placé au milieu de la nef et qui malheureusement a été détruit de nos jours après avoir été respecté par toutes les révolutions. Thomas était en fonction dès avant 1260 ; on peut lui attribuer les parties hautes du chœur. Quoi qu'en ait dit Viollet-le-Duc, on ignore la part prise par Robert dans la construction, comme la date de sa mort. M. G. Durand, qui a consacré à la cathédrale d'Amiens une monographie digne de ce monument, se refuse à voir, avec l'auteur à.\x Dictionnaire de r Architecture, deux mains dans la nef si homogène. Il faudrait admettre plutôt trois phases dans la construction. La première comprend la nef et les parties basses du transept ; elle s'étendrait de 1220 à 1236. La seconde peut se reconnaître dans les parties basses du chevet. La troisième est représentée par les parties hautes du chevet F'.^- S4- — pi-a^ i'e la cathédkale
1 IVT • • l\/r T-v 1 > D'AMIENS.
et du transept. Notons ici que M. Durand repousse a son
tour l'idée que la cathédrale d'Amiens aurait eu une destination à la fois civile et
profane.
I. Les plus célèbres labyrinthes sont ceux de Saint-Bertin à Sainî-Omer, de Saint-Quentin en Vermandois, des cathédrales de Chartres, de Sens, de Reims et d'Amiens.
Le labyrinthe d'Amiens était octogone et occupait deux travées de la grande nef. Au centre, un monolithe en marbre portait une croix en métal fleurdelysée, les croisillons dirigés vers les points cardinaux ; on dit que la branche supérieure Indiquait le point exact du lever du soleil le 15 août, jour de l'Assomption, fête patronale de la cathédrale. Quatre personnages, gravés dans du marbre blanc et incrustés sur la dalle bleue, figuraient entre les branches de la croix, réunies par des figures d'angelots ; c'étaient l'évêque Evrard de Fouilloy, titulaire du siège épiscopal au moment de la fondation de l'édifice, et les trois maîtres de l'œuvre : Robert de Luzarches, Thomas de Courmont et son neveu Renaud. A leurs noms il faudra ajouter celui d'un autre maître Renaud, mort avant 1260, retrouvé récemment par M. G. Durand. Des bandes de métal scellées dans la pierre portaient une inscription dont le texte est connu, relatant les noms qui précèdent et la date de 1220, à laquelle la cathédrale fut commencée. (VoirZ,« Labyrinthes dé^lises, par L. Soyez, Reims, 1896).
Le pavement de la cathédrale a été naguère rétabli en partie, en reproduisant les jeux fort curieux de l'ouvrage ancien, qui était formé d'un damier, dont chaque compartiment comprenait soixante-quatre carreaux mi-partie blancs, mi-partie noirs. Tous les compartiments étalent dlflférents et oiirraient des combinaisons choisies parmi les 12.870 qui sont géométriquement possibles ; c'est ce qu'on pourrait appeler un carrelage mathématique
Le pavé des nefs est séparé de celui du chœur par un double perron dont les marches sont en marbre rouge.
A diverses époques les reliques de saint Honoré furent portées par tout le diocèse pour recueillir des aumônes. L'évêque eut l'heureuse inspiration de commencer la construction par la nef, se disant avec raison que le chœur, indispensable, ne pourrait tarder à être élevé ; c'est grâce à cette habileté du prélat, probablement, que
l'édifice fut achevé endéans le beau siècle. Au surplus l'on pouvait, pour continuer les offices, se servir de l'église Saint -Firmin, provisoire- ■fr f\\ M yiî^^'^^^^ ment conservée ; la nef nouvelle dut
iik yt^^K^ f /^^'^^^^^^^ ^^^^ livrée au culte avant la mort
de l'Évéque Geoffroy d'Eu, arrivée en 1236 ; tout le portail de l'Ouest doit dater des environs de 1225.
Les travaux du chœur furent entrepeu de temps après 1236, et rapidement conduits jusqu'aux voûtes des bas-côtés. Les gracieuses absidioles du chevet doivent avoir servi de modèle à la Sainie-Chapelle de Paris, commencée en 1245; leurs heureuses et sveltes proportions avaient apparemment produit sensation. Les travaux furent interrompus de 1247 à 1257 duran l'expédition de saint Louis en Terre-Sainte à laquelle prit part l'évêque d'Amiens. La Chronique de Corbie fixe l'achèvement de l'ensemble de la cathédrale en 1 261, ce qui est vraisemblable. Toutefois, le labyrinthe témoigne que le pavage de la nef ne fut posé qu'en 1288. Le 16 mai 1279, les reliques de saint Firmin le Confesseur et de sainte Ulphe avaient été solennellement transférées dans une nouvelle châsse. En 1 288 le chœur et le transept possédaient leurs voûtes, leurs combles et leurs vitraux. Seules les tours ne reçurent leur couronnement que plus tard, et leur aspect s'en ressent fort (').
Au XIV"^ siècle on modifia le plan de la cathédrale ; les murs des collatéraux furent éventrés pour établir des chapel es entre les piliers butants. Dès la fin du XHI^ siècle on avait com-
- COCI'K TUA.SSVEUSAI.E : ARCADES, TRIFOUIUM, CLAIRE-VOIE DK LA CATHÉDRALE D'AMIENS.
I. La construction des tours avait été arrêtée au .\III° siècle, au-dessus de la grande rose ; on reprit vers 1366 celle de la tour du côté sud, qui fut élevée lentement sous l'épiscopat de Jean de Cherchemont, d'une durée de 48 ans. La tour du côté nord suivit et ne fut teiminée que vers 1401. En i ^75, le cardinal de la Grange avait complété vers l'Ouest les chapelles du chœur dans un style plus avancé et très distingué. A la fin du XIV^ siècle le maître maçon de la cathédrale était Jean Largeni. Alors fut ron>truite la curieuse galerie qui unissait les deux tours et dont l'ordonnance fut si malencontreusement changée par Viollet le-l uc. Largent eut pour successeur Colart Bfuisset, puis Pierre Tarisel, praticien de grande réputation ; avec lui, nous atteignons la fin du XV siècle.
CATHEDRALE D'AMIENS
mencé à fonder les chapelleiiics et à construire les chapelles des collatéraux, notamment celle de Sainte- Marguerite, élevée vers 1292, et celle de Saint-Louis, élevée de 1297 à 1302. Les chapelles s'ajoutèrent successivement en partant du transept et en s'avançant vers le portail occidental. L'édifice n'était pas achevé au XI V'^ siècle ; les deux tours furent plaquées après coup devant la façade; on peut constater qu'elles sont moins épaisses que larges. En 1497, il fallut refaire en sous-œuvre un pilier du choeur, ainsi que les arches et voûtes voisines, et étayer le mur par' un arc-boutant supplémentaire. Pour ce travail extrêmement délicat, le Chapitre ordonna une procession à laquelle tous les ouvriers assistèrent, cierge en main, après s'être confessés. A la même époque, on s'aperçut que les quatre gros piliers de la croisée branlaient sous la poussée de voûtes des bas-côtés : on établit des ancrages en fer d'Espagne (').
Fig. j6. — AEC-BODTANT A DOUBLE VOLEE A l'abside de la cathédrale D'AMIENS.
Le monument a été restauré sous la direction de Viollet-le-Duc, qui refit d'une façon fantaisiste les galeries unissant les deux tours et les galeries des tours. Le grand maître a eu pour successeur M. J. Lisch, aidé de M. Billoré.
Pris dans son état primitif, l'édifice offre en plan une croix latine, une nef de sept travées avec bas-côtés simples, un transept de trois travées sur chaque croisillon, accosté lui-même d'un bas-côté, un chœur de quatre travées à doubles collatéraux, un chevet à sept pans pourtourné par le collatéral, sur lequel s'ouvrent sept chapelles rayonnantes à cinq pans chacune, la chapelle centrale, celle de Notre-Dame, étant de deux travées plus profonde que ses voisines.
Les douze piliers de la nef sont cantonnés de quatre colonnes engagées ; c'est la plus belle forme de pile qu'a créée le moyen âge ; on la retrouve à Reims. La colonne engagée vers la nef coupe le chapiteau et s'élance jusqu'à la voûte, avec deux plus petits, pour recevoir les nervures de la croisée d'ogive simple et barlongue qui couvre chaque travée ; cette voûte marque aussi l'apogée de la superstructure ogivale. Toutes ces colonnettes sont annelées. Les arcs sont en tiers-point.
Le triforium offre six lancettes par travée, réunies sous deux arcs majeurs trèfles dans le tympan. Plus haut s'ouvrent quatorze fenêtres, hautes de 12 mètres, qui jettent dans la nef un flot de lumière à travers leurs résilles rayonnantes. Enfin
I. En 1510, miître Jean BuUant (^ 1555) est qualifié de maître-maçon de la cathédrale d'Amiens. En 152S, la foudre détruisit le campinile de la croisée, bientôt remplacé par la flèche élégante qui existe encore. A cette époque, l'âme du mouvement artistique dont la cathédrale était le centre fut le chanoine Adrien de Hénencourt, un véritable Mécène du temps.
Au siècle suivant, le monument commance à subir de graves dégâts et des avaries; l'ouragan de 1705 abat seize arcs-boutants, qui percent plusieurs voiites en tombant. En 1760, l'édifice n'était plus guère entretenu ; son état devint inquiétant. Sur les trente piliers butants qui soutenaient le chœur, vingt-trois étaient à refaire.
vient une voûte merveilleuse, de 35 centimètres d'épaisseur, planant à plus de 42 mètres de hauteur, sur de légères nervures.
^'S- 57- — CIKKII! DE LA CATlIKDRAI-i: DA.MIEXS.
Le transept a quatre maitresses-piies relativement légères, deux grandes roses, douze fenêtres hautes et un triforium ajouré.
CATIIEDRALKS GOTHIQUES
365 figures. Il paraît qu'il en coûterait plus d'un demi-million pour les refaire aujourd'hui ('). Signalons dans la nef les tombes en bronze des évêques fondateurs de la cathédrale, Evrard de Fouilloy et Godefroy d'Eu et les grandes orgues du XV' siècle suspendues au-dessus de l'entrée principale.
Le grand portail est littcralemcnt couvert de statues, qui sont toutes d'un grand caractère. Elles ont été conservées, raconte un touriste (Félix de Rreux, reporter de la Gilde de St-Thomas et de St-Luc, en 1S95), en grande partie grâce à la roublardise du Maire à. l'époque des Sans-culottes. Il parlait comme eux « en politique », mais quand il s'agissait de la cathédrale et de son mobilier à détruire, il trouvait toutes sortes de prétextes pour arrêter la pioche ou le marteau des démolisseurs.
Comme dans la plupart des grandes cathédrales de France, ce triple portail, abritant sous des gables élégants ses multiples voussures chargées de sculptures, occupe la largeur de la façade du couchant. Au-dessus court une frise d'ornement de vigne. Le soubassement est décoré de 118 médaillons garnis de bas-reliefs ; chacune des colonnes qui, dressées sur ce stylobate, s'alignent dans les ébrasements, porte en avant une haute statue ; des anges et des saints habitent les niches des voussures concentriques. De grands tableaux sculptés occupent les tympans. C'est la disposition typique des grands portails français ; nous la retrouverons à Reims, comme nous l'avons déjà rencontrée à Paris et à Chartres. Ces trois portails, qui ont été polychromes, s'appellent respectivement la Porte du Sauveur, la Porte de la Vierge et la Porte de Saint Ftniiin.
fig, ()j, — TKTK l)K CHRIST DE LA CATHKDKAI.K I>'AMIESS.
Disons quelques mots de la statuaire extérieure, qui est de premier ordre ; disciplinée et harmonisée avec la construction, elle forme un tout iconographique incomparable. Il n'existe nulle part, dit M. Durand, cette vérité d'expression unie à l'ampleur et à la majesté. Elle rappelle, selon \^iollet-le-Duc, l'art éginétique. L'ensemble se rapporte à l'Église ( ). Nous y distinguerons quelques morceaux de choix : deux figures de Christ et deux figures de Vierge. A l'époque où nous sommes, le Christ préside \(i Jugement dernier dans l'attitude de la Passion, la poitrine découverte, montrant la plaie faite avec la lance de Longin ainsi que les stigmates des mains et des pieds. Tel il figure au portail occidental. Nous le retrouvons plus loin représenté en Docteur, tenant le livre d'or d'une main et bénissant de l'autre. De toutes les statues du Christ du monde celle-ci passe pour être la plus belle ; rien n'égale l'aspect de majesté et de noblesse de cette statue admirable. La tête (fg. 6j) de ce fameux 6eau Dieu d'Amiens est la merveille de la statuaire du moyen âge. La Vierge Marie a aussi une statue admirable au portail occidental. Cette Vierge, sculptée au commencement du XIII' siècle, est grave et vraiment royale dans son attitude toute symbolique. Tandis qu'elle soutient de son bras gauche l'Enfant-Dieu qui bénit, elle tend la