I. Comité d^s Iritv. hisl., loc. cit
CATHEDRALE DE REIMS
suivait le gros œuvre de cette magnifique entrée, les imagiers et les sculpteurs en préparaient les ornements. Les lettres O C qui suivent la date gravée sur notre statue ne seraient-elles pas les initiales du nom de l'imagier, de l'artiste de génie qui a fait ce beau groupe de la Visitation (' ) ?
Au portail de gauche se déroulent des scènes de la vie du Christ, et des statues colossales figurent des saints rémois ; un beau Crucifiement garnit le tympan du gable.
Le thème général de cette sculpture superbe est la glorification de la Sainte Vierge et des rois sacrés dans son sanctuaire. La porte centrale tout entière est consacrée à la vie de la Vierge. Son image est adossée au trumeau qui divise la baie du portail
Fig. 7j'. — DE.SSD» DU PORTAIL EOMAN DE LA CATHÉDRALE DE REIMS.
central ; elle est superposée à la scène de la chute originelle. Des anges font cortège à la Reine du ciel, et sur les faces extérieures figurent les Mois, les Saisons, les Vierges sages et les Vierges folles.
Celui de droite montre un ensemble complexe de sujets comprenant des personnages des deux Testaments, des scènes de l'Apocalypse, complétées par un Jugement dernier qui garnit le gable ; au centre trône le Christ en majesté.
Au deuxième étage une grande rose entr'ouvre la façade, abritée sous un arc de décharge ; elle offre deux rangées de rais, soutenant des roses tréflées, qui lui font une couronne. Au-dessus se déroule l'histoire de David ; la statue même de David et celle de Salomon se dressent aux côtés de la rose. Cette rose était garnie de vitraux anciens de toute beauté, que naguère une tempête a maltraités affreusement.
Le troisième étage, qui ne remonte qu'au XV^ siècle, est décoré d'une galerie
I. Une seconde donnée qui, peut-être, ressort de l'inscription découverte récemment, c'est qu'à la fin du XI V siècle les chiffres arabes étaient déjà en usage dans la sculpture. Cette question est controversée ; les chiffres gravés sur la statue de notre portail apporteront une nouvelle pièce au débat.
Il y a quelque temps, un architecte belge avait vu cette inscription et avait été ravi de sa trouvaille. On avait cherché depuis les chiffres qu'il avait signalés, mais en vain. Maintenant, ils sont moulés, une empreinte a été déposée à la bibliothèque de l'Archevêché. Si l'on poursuit de semblables travaux à la cathédrale, que de surprises encore sont certainement réservées aux archéologues {Bulletin du diocèse de Reims, 1893).
CATIIÉDRALKS GOTIllOUKS
continue ; vinfft-et-une niches y abritent autant de rois ; dans les sept qui surmontent la rose est figuré le baptême de Clovis. La série des rois se prolonge au pourtour ; ils sont au nombre de cinquante, qui, selon l'expression de l'abbé Tourneur, « ceignent
t'ig. 74. — STATIKS 1)0 roliTAII. DK LA CATHKnitALi; DK Illil.MS.
d'un diadème qui n'appartient qu'à elle, la cathédrale des sacres. »
Plus haut s'élancent les bases des deux tours, chefs-d'œuvre de construction légère et solide, avec leurs colimaçons aériens ; elles s'arrêtent à 83 mètres d'altitude, et n'ont jamais reçu leur couronnement, qui devait les élever à 124 mètres dans les airs. Elles sont soutenues par de puissants et riches contreforts, percées de baies géminées et couronnées de pinacles, qui composent comme une couronne à leur sommet inachevé.
CATHÉDRALE DE REIMS
Par suite d'un affaissement survenu vers 1885, la façade principale était fendue dans toute sa hauteur par une large lézarde. L'énorme poids du pignon n'étant plus soutenu par le grand arc de décharge de la Rose, avait écrasé celle-ci, disloqué et
-^'ï'- 75- — - STATUES DU GRAND PORTAIL DE LA CATHÉDRALE DE REIMS.
déformé sa résille, qui était devenue ovale, et sa surface, bombée comme un verre de montre. Pour conjurer la ruine de cette admirable rosace, M. l'architecte Goût a entrepris en 1905 de reporter sur les deux tours, préalablement consolidées, le poids du pignon. A cet effet, il a jeté entre les deux tours, sur une hauteur de 50 m., une arche en béton armé, noyée dans l'épaisseur du mur.
C ATI 11-: ORALES GOTHIQUES
Les façades latérales sont relativement sobres de décorations. Quatre puissants arcs-boutants soutiennent la nef, huit contrebutent le chœur.
Fig. 76. — STATUES DE LA CATHKDUAl.E U¥. liliLMS.
Après son grand portail, l'édifice est surtout remarquable par sa forêt de piliers butants, qui s'amortissent par des niches abritant des statues. Leurs belles niches unifient le.xtérieur de la cathédrale et constituent, selon l'expression de M. Gonse, le leit 7)iotive de l'œuvre. <f. Les anges qui habitent leurs dais semblent envelopper la basilique d'une gracieuse garde d'honneur. » Les niches s'agrémentent au bas d'une fantastique gargouille, et au-dessus, d'un svelte pinacle. Au pourtour line haute
CATHÉDRALE DE REIMS
galerie ajourée d'arcades trilobées, qui porte le nom de «diadème », court au bas du comble, entrecoupée par des pinacles ; c'est une restitution moderne. Le vaisseau est recouvert d'un vaste comble ; la charpente en chêne, qui est fort belle, date de la fin du XIV^ siècle; elle a 15 m. 50 de hauteur sur 14 m. 40 d'ouverture.
Le transept Nord a aussi un portail magnifique. Il est surmonté d'une rose encadrée de l'histoire primitive du genre humain et de la venue du Christ, figurée par dixhuit figures ; cette rose est flanquée de deux statues colossales ; au-dessous s'étend la galerie des sept Sages. Au fronton figure l'Annonciation ; sous les arches s'abritent des saints de la région et divers sujets, notamment un superbe Jugement dernier. C'est à gauche de ce portail que l'on voit l'admirable statue connue sous le nom de Beau Dieu de Reims. Elle fut payée, dit la légende, par un marchand drapier condamné pour avoir vendu à fausse mesure. A côté de ce chef-d'œuvre figurent des statues de prélats rémois ; celle de saint Sixte occupe le meneau ; quarante-deux figures d'évêques et d'abbés décorent les voussures. Le tympan représente le martyre de saint Nicaise et la légende de saint Rémi.
Avant la Révolution, le cloître des chanoines communiquait directement avec la cathédrale par l'une des portes du portail Nord, celle de droite, faisant pendant à la voussure où se trouve le Beau Dieu. En 1795, on abattit une partie du cloître pour y faire passer une rue (aujourd'hui rue Robert-de-Coucy), et on mura l'arcade de la porte qui donnait entrée dans la cathédrale ; l'espace formé par l'épaisseur de la voussure servit de sacristie.
Dans les derniers temps on a remis au jour cette entrée. Maintenant on peut voir la belle porte romane (fig. jj), et le portail tout entier, avec ses trois ouvertures, prend une nouvelle physionomie. Elle vient d'être ainsi dégagée et encadrée dans une arcade ogivale élancée, au-dessous de laquelle se trouve une arcade en plein-cintre ; entre les deu.K, <( la sommité de l'ogive, dit M. Tarbé, présente une peinture à fresque : on y voit le Christ assis ; il tient un sceptre. De chaque côté se trouve un ange à genoux et portant un flambeau. » L'arcade en pleincintre mérite d'être étudiée ; dans les contours, huit anges semblent offrir leurs hommages au groupe qui remplit le tympan et représente la Sainte Vierge et l'Enfant Jésus, i. Cette figure, dit M. Cerf, admirablement sculptée, a été peinte ainsi que tout l'ensemble de ce portail. La VI ère de Dieu, couronnée, est vêtue d'une robe d'or et d'un manteau bleu à fleurs d'or. Elle porte son Fils sur son bras droit. L'Enfant Jésus est aussi vêtu d'une robe d'or, son manteau est rouge. La Vierge est assise sur un banc de pierre. Le groupe est abrité par un riche dais formé d'une arcade en trilobé portée par deux colonnes. Au sommet des jambages de la porte, de charmants groupes de figurines représentent la bénédiction et l'aspersion de l'eau. »
Cet ensemble de sculptures appartient au X 11'^ siècle. Comment se trouve-t-il dans un monu-
/■/'i'. 77. — LE BEAU-DIEU DE LA CATHÉDRALE DE REIII.S.
Cathédrales Gotliii
ment commencé au XIH-^^ siècle? Le côte du cloitrc qui nous occupe, et qui est remplacé aujourd'hui par le Su/on de Lecture, contenait la salle capitulaire ; elle communiquait avec l'anti-
cliapitre, salle du Pretiosa, où s'ouvrait la porte donnant accès dans la cathédrale. Dans l'antichai^itre, les chanoines se réunissaient à l'office de prime pour lire le martyrologe avec le verset Pretiosa in couspectii Domini mors sanctonivi cjus. De là le nom donné à la salle ; c'est là aussi que se faisait la bénédiction de l'eau représentée dans les sculptures.
Au transept Sud, donnant vers l'Évêché et dénué de portail, s'ouvre une rose gigantesque entourée des statues de l'Église, de la Synagogue, des Apôtres et des Prophètes. Sur le gable est sculptée l'Assomption de la Sainte Vierge. Cette partie a été refaite après l'incendie de 1381 et porte les armes de l'évêque Pierre de Laval (1474-1494)-
Pénétrons maintenant à
lintérieur de la cathédrale,
qu'éclairent quatre-vingts
•randes fenêtres et dix ro-
Les nefs sont dénuées de
p^ triforium ; un faux triforium
aveugle court entre les ar-
fig -X (.MU K iKNTKÂi, uir roiiTAiL l'RiNciPAi. DE LA cATHKuitAi.i; clies ct la claîre-voie ) un
'"^ «EiMs. couloir habitable court sous
les fenêtres. Les chapiteaux et les cordons sont décorés d'une luxuriante décoration
végétale, empruntée à la flore locale, où domine la vigne.
Sept chapelles rayonnent autour du chœur. Imitées de celles de Notre-Dame de Châlons. elles ont été commencées sur plan roman circulaire ; elles ne deviennent polygonales qu'à partir du seuil des fenêtres. Nous saisissons ici la transition sur le vif. Très curieuse est la disposition des voûtes retombant sur deux colonnes entre la chapelle et le déambulatoire ( 1 1 70). Leurs proportions sont
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des plus heureuses, et leurs sculptures sont traitées avec une rare perfection (').
Nous remarquons que, comme à Chartres et à Amiens, les piliers de la grande nef sont composés d'une pile centrale cantonnée de quatre colonnettcs, qui supportent les arches et les voûtes, groupe encore relativement simple, qui bientôt, dans des monuments presque contemporains, se compliquera et offrira un faisceau de huit ou de douze colonnettes. Les chapiteaux sont garnis d'une riche végétation qui tapisse la corbeille ; ils accusent faiblement l'expression de leur fonction et ne constituent guère qu'un arrêt très décoratif pour l'œil. Au-dessus des arches s'élancent les fenêtres hautes, divisées en deux lumières surmontées d'une rosace. Elles sont garnies de vitraux qui représentent des rois dans la zone supérieure, des évêques dans le bas, tous assis sur des trônes. Là figurent les trente-six premiers rois de France et les trente-six archevêques qui les consacrèrent. Les vitraux du chœur, datant du XIII' siècle, sont au nombre des plus remarquables que l'on conserve en France.
La face interne adossée au grand portail de la façade occidentale n'est guère moins ornée que la façade extérieure, mais elle l'est aussi avec une logique parfaite et une exquise convenance. Aux vives saillies du dehors parmi lesquelles se joue la vive lumière du plein air, succède une sculpture relativement plate, presque une tapisserie, aussi calme que l'autre est brillante. Jamais on n'a mieu.x compris les principes de la décoration intérieure : ce sont, dans des niches et des panneaux qui découpent le nu d'un mur plat, des statuettes exquises et de fins feuillages enlevés délicatement.
On ne peut visiter Reims sans admirer la belle collection de tapisseries de hauteisse du XV^ siècle qui atténue la crudité présente des murs nus des petites nefs. Elles représentent l'histoire de la reine de ces lieux. Elles ont été récemment réparées par les Sœurs Carmélites de Reims.
Quand on contemple ce vaisseau, jadis si richement décoré et si somptueusement meublé, on reporte avec amertume sa pensée sur tout ce qui a disparu sous l'action du vandalisme. Un jour vint, au milieu du siècle dernier, où l'on crut embellir la cathédrale en lui enlevant son jubé, sa chaire, son ciborium, ses stalles, la clôture du chœur et une partie de ses anciens vitraux. Bien plus, au beau temps de l'humanisme triomphant, on remplaça le linteau sculpté du grand portail par une architrave dorique avec une inscription à la romaine !
De nos jours la cathédrale a été restaurée par Viollet-le-Duc et Boeswilwald ; de 1843 à 1874 on a dépensé plus d'un million à ce travail ; à partir de 1875 un crédit annuel de 200.000 francs y fut encore consacré pendant 10 ans, réduit ensuite à 100.000 francs ; depuis 1875, plus de quatre millions y ont encore été consacrés.