‹ Les cathédrales; poème dramatique crééChapitre 4 sur 7 · LE CHOEUR · texte numérisé non relu

LE CHOEUR

Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.

NOTRE-DAME DE PARIS Martyre, on voit ton âme Monter à Dieu parmi les spirales de flamme.

LUI

Pour la moisson des lys, je vois sur tes autels

Fleurir des printemps éternels.

Les blés de la victoire ont mûri pour nos granges,

Reims, nous te vengerons, ne crains rien.

Dans tes vignes l'an qui vient

Nous ferons de rouges vendanges.

STRASBOURG

Comme les blés les jours mûrissent. L'ennemi Que chassa de ta plaine autrefois saint Kemy, Le Hun a dit ce mot, dont le monde a frémi : « Qu'il ne poussait jamais plus d'herbe Où sa cavale avait passé. »

Ceux d'aujourd'hui dans leur superbe Ont redit le mot insensé.

Ils en ont menti! L'herbe pousse

Que les lourds escadrons foulaient de leurs sabots.

L'avenir est sur; l'heure est douce.

Les blés n'en seront que plus beaux,

Quand, sous la terre avec les cavales crevées,

— Hussards de la Mort, uhlans, cuirassiers —

Pourriront en tas et par milliers,

Les charognes des cavaliers.

LUI

Qu'ils pourrissent sous notre terre !

LES CATHÉDRALES Et requiescant in pace.

STRASBOURG

Rassurez-vous, c'est commencé.

LUI Que le Ciel dans sa colère Soit pour eux ce qu'ils sont, sans pitié.

STRASBOURG Sans pitié J

Cathédrale, la torche

Qu'ils ont en s'enfuyant oubliée à ton porche,

Nous la relèverons brûlante, et dans la nuit

Qu'ils voudraient faire autour de leur crime aujourd'hui

Sur le monde où la foi parfois doute et chancelle,

Secouons-en les furieuses étincelles,

Et, s'il se refusait à juger les bourreaux,

Ce monde souvent un peu lâche,

— Tels que joignantes temps anciens aux temps nouveaux,

Les coureurs dans le stade assumaient cette tâche

De mains en mains de se transmettre le flambeau —

Vous, nos fils, pour garder notre haine affermie,

Passez-vous, passez-vous la torche d'infamie ;

A toute heure, en tous lieux et par tous les chemins,

De mains en mains,

De siècle en siècle, d'âge en âge,

éclairez le crime sauvage.

A tout jamais ! à tout jamais ! à tout jamais !

Jusqu'au jour annoncé de la Grande Épouvante.

Alors, au Tribunal qui sera sans délais,

Jetant aux pieds de Dieu la torche encor fumante,

Criez : « Seigneur, voici la preuve. Jugez-les. »

LUI

Oui, nous nous souviendrons. Et peut-être nous, — telle

Qu'ils t'auront faite, ô Mère, et pour l'éternité,

Avec les saints de ton portail décapités, —

Que nous te garderons en ruines, plus belle

De tout ce que pour nous ta pierre aura souffert;

Tu vivras à jamais montrant ton flanc ouvert ;

Les coups dont tu te meurs t'auront faite immortelle.

NOTRE-DAME DE Pa

Plaignons Reims qu'on égorge et qui vivra ! Mais celles Qu'il faut plaindre, avant toutes, ce sont

Celles qui sont au cœur delà bataille, au front

Humbles églises de campagne.

Un cimetière avec ses croix les accompagne

— des croix de guerre aussi. — Chacune, sur le bord De la grand'route, attend tranquillement la mort.... Eglises des hameaux de la Somme et de l'Oise, Quel mal aviez-vous fait pourtant, Vieilles qui rameniez des capuchons d'ardoise Sur vos visages gris crevassés parle temps?

ARLES Quel mal aviez-vous fait que de garder, grand'mères, Autour de vous, dans votre terre, Ces morts, ces petits morts qui n'avaient pas vingt ans. Pour les bercer la nuit dans les chansons du vent?

BOURGES

Oh ! si douces que vous soyez pour eux, si tendres, Vos nuits d'hiver seront rudes à nos enfants.

SALNT-POL-DE-LÉON Laissez-nous près de vous les chercher.

STRASBOURG

Et les prendre.

Ne cherchez pas vos morts du côté de la nuit. Mères, cherchez plus loin, plus haut. C'est en arrière Du ciel noir que s'étend la région de lumière. Le grand soleil des morts pour nos enfants y luit. Et les astres ne sont dans cette voûte sombre

Que des trous lumineux par où leurs yeux sans nombre Nous regardent de l'autre côté de la nuit.

Ne pleurons pas nos morts. La foi de nos ancêtres Voulait qu'en mourant tout ne nous fût pas ôté. En nous ce qui fut beau l'est pour l'éternité. De la mort nait la vie. Il le fallait peut-être, Mères, mères aux cœurs atrocement meurtris, Pour des héros futurs qu'ils vous fussent repris Ces enfants dont la mort nous a fait des ancêtres.

Nos fils morts sont les vrais, les uniques vivants.

Dieu nous garde qu'un jour, à l'heure où le soir tombe,

Le voyageur errant qu'arrêteront ces tombes

Ne compare égarée en rêves décevants

Notre vie aussi basse et leur mort aussi grande,

Et reprenant sa route, indigné ne demande :

« Pourquoi les morts ont-ils enterré les vivants?

LUI

Morts ou Vivants, qu'importe! Ils ont dit, j'imagine : « Sur le monde faisons le silence et la nuit. Ne sommes-nous pas Dieu? En trois jours, des ruines Nous rebâtirons le monde détruit. »

NOTRE-DAME DE PARIS

Qu'on les laisse faire aujourd'hui,

Et le monde demain ne sera plus que cendres;

Voyez les Flamands et les Flandres.

STRASBOURG

L'exemple des Flamands suscite des martyrs : Témoin cette humble Anglaise, éprise d'un beau rêve, Qui peut voir à dix pas les fusils sans pâlir,

Et qu'un soldat — que dis-je? — un officier achève

Allemagne, Allemagne, au seuil de ce cachot Tout ce sang innocent a rejailli si haut Que l'avenir toujours, même après la tourmente, Le verra, dans un cri de dégoût et d'horreur, Ce sang, éclaboussant de sa pourpre vivante La pourpre de ton Empereur.

BOURGES

En vérité ces fous,

Ces déments de l'orgueil, dont les cerveaux sont ivres,

Auront tout tué! tout!

Tué jusqu'à la joie et la douceur de vivre !...

On entend des carillons lointains dans le nord, du côté des Flandres,

Regardez les Flamands. Ceux-là qui de leur sol Jadis l'épée aux reins ont chassé l'Espagnol ; Les vieilles libertés conquises par les pères Chantaient encore au fond de l'âme populaire...

STRASBOURG

Cloches des carillons au cadran des beffrois

Quand nos cloches à nous, dans l'air des matins froids,

Vierges saintes, sonnaient pieusement les messes,

0 Vierges folles, vous, avec toutes vos voix,

Vous lanciez par-dessus les toits

L'appel tintinnabulant des kermesses.

Tant il semblait

Qu'on voyait,

Vieilles villes de Flandre

Dont les toits sont en escalier,

Monter tour à tour et descendre,

D'un pied léger

Qui les effleure,

La ronde dansante des heures

NOTRE-DAME DE PA

Flandre qui combats pour le droit

Tu possédais un roi

Que la légende revendique.

Pays dont cela seulement surprend

Qu'étant aussi petit, il ait des cœurs si grands,

Flandre héroïque.

BOURGES Cela c'est ce qu'elle était en effet.

Et voici ce qu'ils en ont fait.

Lur

L'on dirait

Que — tant vers nous le vent soulève de poussière

L'ouragan quelque part se prépare en secret.

AMIENS Il semble qu'un voleur fracture la frontière.

STRASBOURG

Libres pays flamands, j'entends venir sur vous L'immense oiseau, l'oiseau de proie.

SAINT-PO L-DE-LÉON

J'entends, suivant d'en bas la même voie, Tout le peuple des loups hurler.

LUI

AMIENS Des bandes de loups affamés.

Ces pps, ces pas sans nombre?

Les loups!

BOURGES

Des armées

En marche, ces pas.

SAINT-POL-DE-LÉON

Les ruées Des lourds chevaux par escadrons.

ARLES st-ce? Le ciel au nord rougit comme une forge?

STRASBOURG Ça c'est tout simplement les Flandres qu'on égorge.

LUI

Écoutez... Le canon.

Le canon!

Le canon!

STRASBOURG

Et tout de suite alors les villes tuées. Les églises en feu. Le sang sur les pavés Achevez, bourreaux, achevez.

Ici les cités flamandes apparaissent embrasées dans la crépitation du feu.

LUI Le tocsin !

LES CATHÉDRALES Le tocsin!

. Le tocsin!

Le tocsin!

NOTRE-DAME DE PARIS

Partout où l'armée A passé, la fumée Monte comme un mur.

STRASBOURG

De l'Alsace à la Flandre on était assez proches Pour que je reconnaisse leurs cloches... Celle-ci, tenez, c'est Xamur.

ARLES

Et celle-là?

STRASBOURG C'est Liège.

LES CATHÉDRALES Que Dieu les protège.

STRASBOURG Et cela c'est Louvain.

NOTRE-DAME DE PARIS Sauvez Louvain, Seigneur.

STRASBOURG

Tu réclames en vain, Notre-Dame. Des soldats ivres Brûlent ses manuscrits, ses chartes et ses livres, Enluminés d'azur et d'or — 0 parchemins, Titres de noblesse du monde! — Et le feu s'avivant, Des pages en morceaux nous viennent dans le vent,

LES CATHÉDRALES Pitié!...

■STRASBOURG Pas de pitié!

Grâce !

STRASBOURG

Non! pas de grâce.

NOTRE-DAME DE PARIS Livres, soyez témoins devant le monde enl

STRASBOURG Qu'est-ce que ça leur fait? Des chiffons de papier!

Recueillant sur sa main des flammèches qui role&L

Un peu de pensée humaine qui passe...

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