LE CHOEUR
Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.
NOTRE-DAME DE PARIS Martyre, on voit ton âme Monter à Dieu parmi les spirales de flamme.
LUI
Pour la moisson des lys, je vois sur tes autels
Fleurir des printemps éternels.
Les blés de la victoire ont mûri pour nos granges,
Reims, nous te vengerons, ne crains rien.
Dans tes vignes l'an qui vient
Nous ferons de rouges vendanges.
STRASBOURG
Comme les blés les jours mûrissent. L'ennemi Que chassa de ta plaine autrefois saint Kemy, Le Hun a dit ce mot, dont le monde a frémi : « Qu'il ne poussait jamais plus d'herbe Où sa cavale avait passé. »
Ceux d'aujourd'hui dans leur superbe Ont redit le mot insensé.
Ils en ont menti! L'herbe pousse
Que les lourds escadrons foulaient de leurs sabots.
L'avenir est sur; l'heure est douce.
Les blés n'en seront que plus beaux,
Quand, sous la terre avec les cavales crevées,
— Hussards de la Mort, uhlans, cuirassiers —
Pourriront en tas et par milliers,
Les charognes des cavaliers.
LUI
Qu'ils pourrissent sous notre terre !
LES CATHÉDRALES Et requiescant in pace.
STRASBOURG
Rassurez-vous, c'est commencé.
LUI Que le Ciel dans sa colère Soit pour eux ce qu'ils sont, sans pitié.
STRASBOURG Sans pitié J
Cathédrale, la torche
Qu'ils ont en s'enfuyant oubliée à ton porche,
Nous la relèverons brûlante, et dans la nuit
Qu'ils voudraient faire autour de leur crime aujourd'hui
Sur le monde où la foi parfois doute et chancelle,
Secouons-en les furieuses étincelles,
Et, s'il se refusait à juger les bourreaux,
Ce monde souvent un peu lâche,
— Tels que joignantes temps anciens aux temps nouveaux,
Les coureurs dans le stade assumaient cette tâche
De mains en mains de se transmettre le flambeau —
Vous, nos fils, pour garder notre haine affermie,
Passez-vous, passez-vous la torche d'infamie ;
A toute heure, en tous lieux et par tous les chemins,
De mains en mains,
De siècle en siècle, d'âge en âge,
éclairez le crime sauvage.
A tout jamais ! à tout jamais ! à tout jamais !
Jusqu'au jour annoncé de la Grande Épouvante.
Alors, au Tribunal qui sera sans délais,
Jetant aux pieds de Dieu la torche encor fumante,
Criez : « Seigneur, voici la preuve. Jugez-les. »
LUI
Oui, nous nous souviendrons. Et peut-être nous, — telle
Qu'ils t'auront faite, ô Mère, et pour l'éternité,
Avec les saints de ton portail décapités, —
Que nous te garderons en ruines, plus belle
De tout ce que pour nous ta pierre aura souffert;
Tu vivras à jamais montrant ton flanc ouvert ;
Les coups dont tu te meurs t'auront faite immortelle.
NOTRE-DAME DE Pa
Plaignons Reims qu'on égorge et qui vivra ! Mais celles Qu'il faut plaindre, avant toutes, ce sont
Celles qui sont au cœur delà bataille, au front
Humbles églises de campagne.
Un cimetière avec ses croix les accompagne
— des croix de guerre aussi. — Chacune, sur le bord De la grand'route, attend tranquillement la mort.... Eglises des hameaux de la Somme et de l'Oise, Quel mal aviez-vous fait pourtant, Vieilles qui rameniez des capuchons d'ardoise Sur vos visages gris crevassés parle temps?
ARLES Quel mal aviez-vous fait que de garder, grand'mères, Autour de vous, dans votre terre, Ces morts, ces petits morts qui n'avaient pas vingt ans. Pour les bercer la nuit dans les chansons du vent?
BOURGES
Oh ! si douces que vous soyez pour eux, si tendres, Vos nuits d'hiver seront rudes à nos enfants.
SALNT-POL-DE-LÉON Laissez-nous près de vous les chercher.
STRASBOURG
Et les prendre.
Ne cherchez pas vos morts du côté de la nuit. Mères, cherchez plus loin, plus haut. C'est en arrière Du ciel noir que s'étend la région de lumière. Le grand soleil des morts pour nos enfants y luit. Et les astres ne sont dans cette voûte sombre
Que des trous lumineux par où leurs yeux sans nombre Nous regardent de l'autre côté de la nuit.
Ne pleurons pas nos morts. La foi de nos ancêtres Voulait qu'en mourant tout ne nous fût pas ôté. En nous ce qui fut beau l'est pour l'éternité. De la mort nait la vie. Il le fallait peut-être, Mères, mères aux cœurs atrocement meurtris, Pour des héros futurs qu'ils vous fussent repris Ces enfants dont la mort nous a fait des ancêtres.
Nos fils morts sont les vrais, les uniques vivants.
Dieu nous garde qu'un jour, à l'heure où le soir tombe,
Le voyageur errant qu'arrêteront ces tombes
Ne compare égarée en rêves décevants
Notre vie aussi basse et leur mort aussi grande,
Et reprenant sa route, indigné ne demande :
« Pourquoi les morts ont-ils enterré les vivants?
LUI
Morts ou Vivants, qu'importe! Ils ont dit, j'imagine : « Sur le monde faisons le silence et la nuit. Ne sommes-nous pas Dieu? En trois jours, des ruines Nous rebâtirons le monde détruit. »
NOTRE-DAME DE PARIS
Qu'on les laisse faire aujourd'hui,
Et le monde demain ne sera plus que cendres;
Voyez les Flamands et les Flandres.
STRASBOURG
L'exemple des Flamands suscite des martyrs : Témoin cette humble Anglaise, éprise d'un beau rêve, Qui peut voir à dix pas les fusils sans pâlir,
Et qu'un soldat — que dis-je? — un officier achève
Allemagne, Allemagne, au seuil de ce cachot Tout ce sang innocent a rejailli si haut Que l'avenir toujours, même après la tourmente, Le verra, dans un cri de dégoût et d'horreur, Ce sang, éclaboussant de sa pourpre vivante La pourpre de ton Empereur.
BOURGES
En vérité ces fous,
Ces déments de l'orgueil, dont les cerveaux sont ivres,
Auront tout tué! tout!
Tué jusqu'à la joie et la douceur de vivre !...
On entend des carillons lointains dans le nord, du côté des Flandres,
Regardez les Flamands. Ceux-là qui de leur sol Jadis l'épée aux reins ont chassé l'Espagnol ; Les vieilles libertés conquises par les pères Chantaient encore au fond de l'âme populaire...
STRASBOURG
Cloches des carillons au cadran des beffrois
Quand nos cloches à nous, dans l'air des matins froids,
Vierges saintes, sonnaient pieusement les messes,
0 Vierges folles, vous, avec toutes vos voix,
Vous lanciez par-dessus les toits
L'appel tintinnabulant des kermesses.
Tant il semblait
Qu'on voyait,
Vieilles villes de Flandre
Dont les toits sont en escalier,
Monter tour à tour et descendre,
D'un pied léger
Qui les effleure,
La ronde dansante des heures
NOTRE-DAME DE PA
Flandre qui combats pour le droit
Tu possédais un roi
Que la légende revendique.
Pays dont cela seulement surprend
Qu'étant aussi petit, il ait des cœurs si grands,
Flandre héroïque.
BOURGES Cela c'est ce qu'elle était en effet.
Et voici ce qu'ils en ont fait.
Lur
L'on dirait
Que — tant vers nous le vent soulève de poussière
L'ouragan quelque part se prépare en secret.
AMIENS Il semble qu'un voleur fracture la frontière.
STRASBOURG
Libres pays flamands, j'entends venir sur vous L'immense oiseau, l'oiseau de proie.
SAINT-PO L-DE-LÉON
J'entends, suivant d'en bas la même voie, Tout le peuple des loups hurler.
LUI
AMIENS Des bandes de loups affamés.
Ces pps, ces pas sans nombre?
Les loups!
BOURGES
Des armées
En marche, ces pas.
SAINT-POL-DE-LÉON
Les ruées Des lourds chevaux par escadrons.
ARLES st-ce? Le ciel au nord rougit comme une forge?
STRASBOURG Ça c'est tout simplement les Flandres qu'on égorge.
LUI
Écoutez... Le canon.
Le canon!
Le canon!
STRASBOURG
Et tout de suite alors les villes tuées. Les églises en feu. Le sang sur les pavés Achevez, bourreaux, achevez.
Ici les cités flamandes apparaissent embrasées dans la crépitation du feu.
LUI Le tocsin !
LES CATHÉDRALES Le tocsin!
. Le tocsin!
Le tocsin!
NOTRE-DAME DE PARIS
Partout où l'armée A passé, la fumée Monte comme un mur.
STRASBOURG
De l'Alsace à la Flandre on était assez proches Pour que je reconnaisse leurs cloches... Celle-ci, tenez, c'est Xamur.
ARLES
Et celle-là?
STRASBOURG C'est Liège.
LES CATHÉDRALES Que Dieu les protège.
STRASBOURG Et cela c'est Louvain.
NOTRE-DAME DE PARIS Sauvez Louvain, Seigneur.
STRASBOURG
Tu réclames en vain, Notre-Dame. Des soldats ivres Brûlent ses manuscrits, ses chartes et ses livres, Enluminés d'azur et d'or — 0 parchemins, Titres de noblesse du monde! — Et le feu s'avivant, Des pages en morceaux nous viennent dans le vent,
LES CATHÉDRALES Pitié!...
■STRASBOURG Pas de pitié!
Grâce !
STRASBOURG
Non! pas de grâce.
NOTRE-DAME DE PARIS Livres, soyez témoins devant le monde enl
STRASBOURG Qu'est-ce que ça leur fait? Des chiffons de papier!
Recueillant sur sa main des flammèches qui role&L
Un peu de pensée humaine qui passe...