‹ Les catholiques décadentsChapitre 3 sur 5 · FUNERAILLES · texte numérisé non relu

FUNERAILLES

— En vérité, on enterre gaiement les morts à Paris. »

C'est par celte boutade qu'un spirituel publiciste terminait un jour le compte-rendu d'un convoi funèbre auquel il venait d'assister.

Je veux croire, pour l'honneur de l'humanité, qu'on n'enterre pas souvent de cette façon, même à Paris; mais ce qui n'est pas contestable c'est qu'on n'enterre plus chrétiennement les morts, dans le grand monde.

Rien ne manque au décor extérieur; les Jamilles ne reculent devant aucun sacrifice

pour entourer le cadavre de luxe ot de magnificence, pour lui faire ce qu'on est convenu d'appeler de « belles funérailles. »

Le corbillard, traîné par des chevaux richement caparaçonnés, disparaît sous les couronnes de fleurs. On n'aperçoit que chrysantèmes, camélias, roses et violettes. Les murs de l'église sont couverts de riches tentures. Un catafalque monumental se dresse à l'entrée du chœur. De superbes lampadaires, des candélabres et des torchères projettent leurs feux, tamisés par les sombres draperies, sur le transept et l'abside. Partout des écussons et des cartouches aux initiales du mort.

On ne se contente même plus de la maîtrise paroissiale pour chanter l'office des morts, on fait appel au concours des ai'tistes de l'Opéra. C'est plus grand genre.

L'office commence, grave, solennel, triste comme cette chose terrifiante qu'est la mort. L'orgue gémit, les cloches pleurent; on sent flotter dans l'espace je ne sais quoi de formidable qui remue le cœur,,ébranle les nerfs et vous met les larmes aux yeux. Dfes irœ, dies nia! entonne une admirable voix d'artiste. Cet te voix soulève dans l'auditoire un murmure d'admiration, comme au théâtre, mais c'e .

tout. Ni les plaintes déchirantes, ni les lugi bres sanglots, ni les supplications désolét

■v,Go(><^[c

de l'Eglise ne trouvent d'écho dans les cœurs et n'amènent une prière sur les lèvres des

assistants. Personne ne songe à se rendre compte du sens symbolique de la cérémonie, à se pénétrer des graves et sublimes enseigoements de ces prières liturgiques, qui évoquent le souvenir de la résurrection et du repos éternel dans le sein de Dieu. Plusieurs, parmi le souci féminin des toilettes, le souci masculin des afiaires, ont certainement oublié à quelle cérémonie ils assistent, mariage ou enterrement. A leur indifférence distraite, on sent qu'ils n'accomplissent là qu'un geste de bienséance et qu'ils ne considèrent pas la mort sous 'son aspect religieux. Leur tenue forme un singulier contraste avec la tristesse et le deuil de l'église; ils chuchottent, ils échangent des réflexions tout au moins déplacées, souvent saugrenues. Les sonneries de l'élévation interrompent un instant les chants et les conversations ; la foule se plonge dans une posture factice d'adoration et de respect, puis, les fronts se relèvent et la cérémonie se poursuit au milieu de l'inattention générale.

" 1 arrive aux prières de Vabsoule. L'officiant elle le pardon et la miséricorde sur l'âme léfunt, et le corps est enlevé. C'est un bon nent de détente pour les assistants qui

commencent à trouver la cérémonie longue ot sont las de ce recueillement d'apparat.

Ceux qui, pour une raison quelconque, croient devoir subir la corvée jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au cimetière, ne se gênent plus et s'entretiennent bruyamment de leurs petites affaires, du coups de la Bourse, de la pièce en vogue et des divers incidents du jour.

Au cimetière, ils jettent d'un geste banal l'eau bénite sur le cercueil ; en serrant la main aux membres de la famille, ils s'arrangent un visage de componction, murmurent des paroles do condoléances, avec des airs navrés, et dix pas plus loin ils reprennent la conversation et le sourire interrompus. Il tarde à tous d'en finir avec un gros dérangement et de reprendre le cours des occupations ordinaires.

Le pauvre mort est rejeté bien loin dans le passé, dont il fait partie désormais.

La cérémonie est terminée. Qui a ou devant Dieu un souvenir pour l'âme envolée! Qui lui a fait l'aumône d'une prièreî Cependant, tous ces catholiques croient à l'existence du Purgatoire, à l'efficacité de la prière pour i-i délivrance des âmes qui y sont détenue} ; mais les préoccupations d'ordre matériel, !

désir do satisfaire aux exigences du cérém -

ET LA RELIGION 4l

niai mondain l'emportent sur toute considération d'ordre plus élevé. Le culte des morts se borne pour eux à l'extérieur des devoirs funèbres, à l'appareil d'un convoi, aux fleurs qu'on jette sur un tombeau, aux vêtements de deuil, à tout ce qui parait et brille au regard.

En face de ce déploiement de luxe funéraire, de cette foule d'indifférents qui forment le cortège habituel des grands enterrements, on est saisi d'une émotion pénible et, instinctivement, la pensée se reporte vers la modeste bière, placée simplement sur deux tréteaux, sous un drap noir, dans une petite église de village, vers la bière du pauvre, entourée seulement de quelques parents et amis, ayant pour de bon les yeux rouges et sachant encore prier.

Voilà le véritable enterrement chrétien, le tableau consolant derrière lequel la religion dissimule l'horreur de la mort.

Page 1