CHAPITRE V
l'ancien RÉGIiSIE ET LA LIBERTÉ DE l'ÉGLISE
[suite.)
L'Éj^lise ot lo Parleuicut. — Les jésuites ct.Aladanie de Pompadour. — La commission pour la n'fornie du clergé régulier. — Joseph II d'Autriche et Chai'Ies III d'Espagne.
On sait que le parlement s'empressa de casser le testament de Louis XIV et de remettre Tautoritc' souveraine entre les mains du duc d'Orléans avec le choix des membres du conseil de régence. Par un édit du 8 juillet 1717 le conseil de régence annula les dispositions de Louis XIV admettant à la succession à la couronne ses
enfants légitimés en cas d'extinction de la branche légitime. L'édit de juillet reconnaît que, dans le cas où la descendance légitime s'éteindrait « ce serait à la nation qu'il appartiendrait de réparer ce malheur par la sagesse de son choix, l'Etat seul ayant le droit de disposer de la couronne » (1).
Ce souvenir de l'ancien droit national persistant, même après le règne de Louis XIV, était important à noter.
Le Régent ne fut pas ingrat envers le Parlement. Il lui déclara que, sous l'autorité supérieure du conseil de régence, il serait établi divers conseils chargés d'administrer les affaires de l'Etat, que l'un d'eux connaîtrait des affaires ecclésiastiques et que les magistrats seraient admis à en faire partie. Rien ne pouvait causer une joie plus profonde aux légistes qui, depuis si longtemps, caressaient le rêve de mettre
(1) Anciennes lois françaises, t. XXI, p. 144.
la main à rencensoir : désormais les libertés de ri'] S'Use ^'allicane seraient bien ofardées. Le dix-huitième siècle a retenti des luttes entre les parlements jansénistes et les évoques fidèles à la Bulle Ugenitus. Il faut rendre cette justice à Louis XV que, très souvent, il cassa les arrêts arbitraires des légistes qui prétendaient décider des cas où les curés n'avaient pas le droit de refuser Fabsolution. Un ancien recteur de r Université, Charles Goffin, se sentant sur le point de mourir, fit demander au curé de Saint-Etienne du Mont de lui administrer les derniers sacrements. Celui-ci exigea un billet de confession, et, ne Payant pas obtenu, refusa le secours de son ministère; le malade mourut sans sacrements. Son neveu obtint une consultation de quarante et un avocats qui l'engageaient à se pourvoir devant le Parlement afin d'obtenir, par voie d'appel comme d'abus, réparation du refus de sacrement. Louis XV manda le
premier président et lui donna Tordre de suspendre les poursuites (1).
Des faits semblables, dont le récit serait fastidieux, se renouvelaient tous les jours, au grand regret du Roi, dont ils troublaient le repos. Le 4 mars 1752, le Parlement présenta à Louis XV des remontrances dans lesquelles il afiirmait le droit d'intervenir dans des questions qui doivent se débattre uniquement entre le pénitent et son confesseur. Les remontrances restèrent sans réponse. Mais la fermeté de Louis XV n'était jamais de bien longue durée : après avoir exilé le Parlement à Pontoise, il le rappelait et lui sacrifiait les évèques dont plusieurs furent exilés pour satisfaire aux rancunes des légistes. Au fond, Louis XV était fort ennuyé de toutes ces discussions : « Qu'avez-vous donc? lui demanda un jour Madame de Pompadour. — Ces grandes
( 1 ) V. L'Église el rÉlal au X V II I" siècle, par M. de Crouzaz- Crétet.
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robes et le cleri'é sont toujours aux couteaux tirés; ils me d(''Solent par leurs querelles. Mais je déteste bien plus les grandes robes. Mon clergé m'est attaché et fidèle, les autres voudraient me mettre en tutelle. — La fermeté, reprit la favorite, peut seule les réduire.
— Robert de Saint-Vincent, répliqua le Roi, est un boute-feu que je voudrais pouvoir exiler; mais ce sera un train terrible. D'un autre côté, Tarchevêque est une tète de fer qui me cherche querelle... Le régent a l)ieiieulortde leur rendre le droit défaire des remontrances ; ils finiront par perdre l'Etat.
— Ah ! sire , dit Goiitaut qui assistait à l'entretien, il est bien fort pour que de petits robins puissent l'ébranler. — Vous ne savez pas ce qu'ils font et ce qu'ils pensent, reprit le Roi; c'est une assemblée de républicains. En voilà, au reste assez; les choses, comme elles sont, dureront autant que moi (1). »
1) V. L'É'jlisf Pl l'Élal au XVIII" siècle, \>. 112.
IIG LES CATHOLIQUES
Madame de Pompadour qui prêchait au Roi la fermeté contre les parlements, en montra beaucoup dans une occasion mémorable qui vaut la peine d'être contée en détail.
L'insolente marquise n'était pas tranquille. Sa prodigieuse fortune dépendait d'un caprice du Roi, et d'ailleurs les sentiments religieux que les passions n'avaient pas étouffés dans l'àme de Louis XV, pouvaient d'un moment à l'autre, faire crouler le fragile édifice. La favorite voulut le consolider en se faisant donner le titre de dame du palais de la Reine. Le Roi, qui ne savait lui rien refuser, eut le triste courage d'exiger que la Reine admît auprès d'elle cette femme dont la seule présence à la cour était un scandale. Marie Leczinska rougit de tant d'impudeur ; elle se tut, mais peu après elle fit savoir au Roi, par l'entremise de la duchesse de Luynes qu'elle voulait maintenir l'usage établi de temps immémorial
qiii exigeait, des dames de la reine, la fréquentation des sacrements. Madame de Pompadour n'hésita pas : elle écrivit à son mari, Le Normant d'Etiolés, une lettre toute remplie des sentiments du repentir le plus profond, mais en même temps, elle lui faisait promettre de précieuses récompenses, s'il repoussait ses avances. Le mari consentit volontiers et Madame de Pompadour montra à la Reine la réponse de M. (T Etioles. Ce n'était pas tout, il fallait un confesseur en titre. Le prince de Soubise se chargea de le trouver; il choisit le Père de Sacy de la Compagnie de Jésus. Le Père de Sacy ne voulut admettre son étrange pénitente à la réception des sacrements, que si elle quittait la cour. Cette rigueur nécessaire déjouait les plans de la favorite qui entra en fureur contre le Jésuite : « Vous êtes un ignorant, lui dit-elle, un fourbe, un vrai jésuite, m'entendez-vous bien? Vous avez joui de l'embarras et du besoin où vous
avez imaginé que je me trouvais; mais je suis ici aussi puissante que vous m'y croyez chancelante et faible; et malgré tous les jésuites du monde je resterai à la cour. » Dès lors Madame de Pompadour n'eût plus que deux objets en vue : s'affermir, de plus en ])lus, auprès du Roi et se venger des jésuites.
Elle réussit dans la première partie de ce plan en enchaînant Louis XV par les liens les plus honteux; le malheureux monarque abandonna à la favorite son honneur, sa conscience, son royaume. Les ministres n'étaient que les commis de la marquise, le pillage des finances fut effroyable, la fille Poisson avilit la France. Elle fit nommer le comte de Stainville (depuis duc de Choiseul) à l'ambassade de Rome, puis à celle de Vienne et enfin au ministère des Affaires étrangères : c'était le moment choisi par Madame de Pompadour pour se venger du P. de Sacy. Choiseul,
ami et protecteur de Voltaire, devait être un instrument docile et empressé à servir les rancunes de sa bienfaitrice. On attendait une occasion favorable : les atrocités du marquis de Pombal, ses persécutions contre les jésuites de Portugal et Falfaire du P. La Valette survinrent à point pour favoriser les projets des conjurés. Malgré Tavis (l'iuic glande partie de l'épiscopat, midgré les résistances faibles sans doute mais sincères du Roi lui-même, Choiseul et Madame de Pompadour remportèrent :
un arrêt du Parlement, 6 août 1762, prononça la dissolution de la Compagnie de Jésus. Ce n'était que le commencement, on ne devait pas s'arrêter en si beau chemin. Dopuis longtemps déjà les ordres religieux étaient déchus de leur antique ferveur et, surtout à Tépoque qui nous occupe, une réforme s'imposait. La cause du relâchement était multiple : c'était d'abord l'incurable faiblesse de la nature humaine qui ne
peut porter longtemps le poids d'une discipline sévère, c'était ensuite la commende et les multiples influences étrangères (1) qui contrariaient singulièrement l'action des supérieurs légitimes. Quelle régularité pouvait-on attendre d'une communauté quand un ministre lui imposait un religieux notoirement ennemi de la règle conventuelle? L'assemblée du cleraé de France tenue en 1765-66 proposa donc au Pape et au Roi un projet de réforme, mais contrairement aux désirs de l'assemblée, le Roi nomma agent principal de la commission de réforme, l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, prélat fort peu recommandable qui aurait dû surtout se réformer lui-même. La commission, tout entière entre les mains du Roi, rendit un édit en vertu duquel :
(l)Voir Montalembert, les Moines (VOccidenl, introduction, ch. vn, ot la Vie du P. Faitot, dernier prieur du couvent des Dominicains de la rue Saint-Jacques, par le R. P. Chapotin du même ordre, chapitres ix et x.
rûi^o de la profession religieuse était fixé à 21 ans pour les hommes, à 18 pour les filles ; tous les couvents d'hommes non réunis en congrégation devaient être composés de quinze religieux au moins, ceux réunis en congrégation de huit au moins sans compter le supérieur. Les couvents qui ne remplissaient pas ces conditions ne recevraient plus de novices. Enfin les constitutions de tous les ordres religieux seraient réunies en un seul corps de statuts pour être ensuite revêtues de lettres patentes enregistrées. La procédure des commissaires royaux était fort simple. Ils convoquaient le chapitre de Tordre qu'il s'agissait de réformer, et lui donnaient à choisir entre la suppression ou le letour à Tobservance primitive. Dans ces termes, la mesure n'aurait pas été très vexatoire, car les religieux qui refusaient de se réformer, auraient eux-mêmes prononcé leur jugement, mais deux des commissaires assistaient aux délibérations
capitulaires et, munis d'instructions secrètes, ils devaient peser sur les débats, au besoin faire prévaloir le refus de réforme, et provoquer ainsi la ruine des monastères. On ne tint aucun compte des protestations du souverain-pontife.
« Plus de mille communautés supprimées, des ordres entiers abolis, le trouble introduit dans les autres, les instituts altérés et bouleversés, les vocations taries, Fétat monastique ébranlé jusqu'en ses fondements, voilà ce que la commission avait fait en moins de dix ans (1). » Par un édit de février 1773 enregistré en parlement le P'" avril de la même année, le Roi sanctionna l'œuvre de la commission : le terrain était préparé pour les décrets de la Constituante.
Partout et toujours, le pouvoir absolu a
(1) Voir le P. Prat, Essai historique sur la destruction des ordres religieux en France au dix-huitième siècle.
cté l'ai al à F Eglise, car il ne faut pas croire que ce soit seulement en France qu'elle eu ait eu à soulïrir. Si nous fi'anchissous la frontière nous constatons que la même cause produit les mêmes effets.
En Autriche, Joseph II qui défendait d'entcrrei-los moi-ts dans uu cercueil et ordonnait de les coudre dans un sac parce qu'il fallait économiser le bois, qui condamnait au pilori ou aux travaux forcés ceux qui allaient trop vite à cheval, fit lourdement sentir à TEglise le poids de son pouvoir. En dix ans il supprima deux mille monastères et s"(Mnpara de leurs revenus; il chassa vingt mille religieux; il interdit de recevoir de Rome les dispenses pour les mariages. Pendant quelque temps, il intima aux évoques la défense de conférer les ordres sacrés ; il réglait les offices, le nombre de messes qu'il ('tait permis de célébrer, la quantité de cierges qu'on devait allumer sur les autels. Frédéric II l'appelait mon frère le sacris-
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tain. 11 détruisait les sièges épiscopaux, fulminait contre la Bulle Unigenitus, surveillait de très près l'enseignement des séminaires; en un mot, il s'était fait le pape de ses États.
En Toscane, son frère, F archiduc Léopold, dominé par Ricci, évèque schismatique de Pistoie, défendait à ses sujets d'entrer dans les ordres sacrés ou dans l'état religieux sans sa permission, abolissait l'autorité des Nonces, ôtait ou donnait à son gré la juridiction ecclésiastique, et imitait en tout les beaux exemples de Joseph II. Quand il lui succéda sur le trône impérial, il eut à l'égard de l'Eglise une autre attitude, mais c'était en 1789, époque à laquelle « un nouveau personnage apparaissait en Europe, qui donnait aux rois d'autres soucis que de vexer le Pape : c'était la Révolution Française » (1),
(l) Rolirbacher, Histoire universelle de l'Église Catholique, tome XI , page 435.
Charles III iFEspagiic adicssa un jour à tous les ii-ouverneui's île ses nombreuses provinces dans l'Ancien et le Nouveau Monde une lettre sur l'enveloppe de laquelle on lisait : « Sous peine de mort, vous n'ouvrirez ce paquet que le 2 avril 1767, au déclin du jour. » La lettre était ainsi conçue : « Jo vous revêts de toute ma puissance royale pour, sur-le-champ, vous transporter avec main forte à la maison des Jésuites. Vous ferez saisir tous les religieux et vous les ferez conduire comme prisonniers au port indiqué, dans les vingt-quatre heures. Là ils seront embarqués sur des vaisseaux à ce destinés. Au moment même de l'exécution, vous ferez apposer les scellés sur les archives de la maison et sur les papiers des individus, sans permettre à aucun d'emporter avec soi autre chose que ses livres de prières et le linge strictement nécessaire pour la traversée. Si, après l'embarquement, il existait encore un seul jésuite, même
malade ou moribond, dans votre département, vous serez puni de mort.
« Moi le Roi. »
Sa Majesté imposa à ses sujets le plus grand silence sur cette affaire, et, quand le Pape lui demanda des explications, le Roi répondit qu'il gardait le secret dans son auguste cœur. Six mille jésuites furent pris ainsi comme dans un coup de fdet, entassés à fond de cale ou sur les ponts : Tordre du Roi fut exécuté le même jour, à la même heure (1).
De pareilles violences ne justifient que trop cette appréciation du P. Lacordaire : (c Tout prince ou peuple, toute maison ou dynastie, qui aspire à un pouvoir prépondérant et absolu, est, par ce seul fait, le plus grand ennemi du monde et de l'Eglise (2) . »
(1) Pombal fut peut-être plus odieux encore car, avant de proscrire les jésuites, il voulut les déshonorer; il excita l'indignation de Voltaire lui-même.
(2) Panégyrique du B. Pierre Fourrier.