CHAPITRE IV
l ancien regime et la liberte de l'Église.
Illusions do quelques catholiques. — Les pèlerinages à Rome. — Le schisme de Pamiers et l'affaire de Charonne. — Une injure à Bossuet. — Préliminaires de l'Assemblée de 1682. — Le clergé régulier pendant le i-ègne de Louis XIV.
Malgré les avantages que TÉglise peut attendre des institutions libres, quelques catholiques regrettent peut-être les temps où l'Eglise puissante et honorée vivait tranquille sous la protection bienveillante des Rois très chrétiens. C'était l'âge d'or. Des rois pieux ou du moins animés d'une
foi très vive avaient à cœur de défendre les intérêts religieux; ils édifiaient leurs peuples, sinon par la régularité de leur vie, du moins par leur zèle contre les ennemis de r Église ; à l'ombre du trône, Tautel aux pieds duquel le Roi venait s'agenouiller avec une piété sincère, jouissait d'une paix profonde. Qui nous rendra ces temps heureux ?
Quand on le regarde de près, le tableau n'est pas aussi enchanteur. Il est vrai que nos Rois ont mérité leur titre de Rois très chrétiens, car tous, sauf Louis XVIII, ont été réellement des hommes religieux. Leur dévouement à la cause de Dieu a été incontestable, et si parfois leur politique extérieure a semblé dévier, leurs sentiments ne se sont jamais démentis.
Hé bien ! malgré la profondeur et la sincérité de leurs convictions- religieuses, leur pouvoir absolu les a entraînés, à l'égard de l'Eglise, à une oppression dont on se fait
ET LA LinEUTK POLITIQUE. 85
ililliciltMiit'iit ridée quand ou n'étudie pas de près les doeuments des dix-septième et dix-huitième siècles. Tant il est vrai que le pouvoir absolu est, pour l'Eglise, un danger permanent.
Je vais esquisser quelques traits du tableau; mais, on voudra bien le croire, ce nVst pas pour la vaine satisfaction de critiquer l'ancien régime; encore moins pour dénigrer des hommes et une époque qui ont eu leur grandeur et dont les gloires sont le patrimoine sacré de la Patrie. Je veux seulement mettre en garde les catholiques contre un engouement irréfléchi et leur faire comprendre que le passé n'a pas été, pour l'Eglise, un temps de paix et de félicité sans mélange.
Il faut d'abord bien se pénétrer de cette idée, qu'après le ministère de Richelieu et les agitations de la Fronde, le pouvoir absolu était resté le maître et qu'aucune résistance ne pouvait s'opposer à la volonté
du Roi. Louis XIV était parfaitement couvaincu que le pouvoir absolu était le seul gouvernement possible, régulier, légitime; et qu'il tenait directement de Dieu cette puissance formidable et sans contrôle. C'était aussi, sauf quelques rares et honorables exceptions, la conviction de la France entière. Nous pouvons difficilement aujourd'hui nous rendre compte de la fascination exercée par le Roi sur l'esprit de nos pères, fascination telle que Bossuet lui-même en fut ébloui; nous ne comprenons pas qu'un homme — car après tout le Roi n'était pas un dieu — ait pu à ce point absorber la nation entière. Cependant c'est un fait, et qu'il ait ou non prononcé la parole célèbre « l'Etat c'est moi », Louis XIV a pu le dire sans exagérer l'étendue de son pouvoir. Quelle a été la situation de l'Eglise en face de cette puissance illimitée qui interdisait, sous peine des galères, de bâtir dans Paris ou à dix lieues à la ronde,
afin que lo Uoi pût avoir, à inoillcur marché, les matériaux nécessaires à Tachèvement de ses palais? La liberté devait avoir une place bien modeste sous un régime qui n'a de chrétien que le nom mais qui, en réalité, était je ne sais quelle royauté asiatique transportée en Occident.
La première condition de l'indépendance de TEglise est la libre communication des Evéques et des fidèles avec le successeur de saint Pierre. Or si on voyait vingt Evéques au lever du Roi (1), pendant deux siècles, on n'en vit pas un seul à Rome allant accomplir, au tombeau des saints Apôtres, la promesse de son sacre. Aller à Rome, sans la permission du Roi, était alors un crime d'Etat. Louis XIV n'aimait pas les pèlerinages. Le 7 janvier 1686, il publia une déclaration en vertu de laquelle
(1) Mémoires de .]/«"■ de Connue , archevêque d'Aix, cité par M. do Montaloinbort dans son livre : Des intérêts ca- IhoHques au XI.V siècle.
personne ne pouvait aller en pèlerinage à l'étranger, sans la permission du Roi et l'approbation de TEvêque diocésain, sous peine des galères à perpétuité pour les hommes et, pour les femmes, d'un châtiment arbitraire (1). On devine ce que pouvaient être, sous un pareil régime, les conflits toujours regrettables, entre le pouvoir civil et la puissance spirituelle. L'affaire de la Régale va nous fournir, sur ce sujet, de précieux renseignements.
La Régale était le droit que s'attribuait le roi de France, pendant la vacance d'un évéché, d'en percevoir 'les revenus et de nommer aux bénéfices qui en dépendaient, jusqu'à ce que le nouveau titulaire eût prêté le serment de fidélité, ce qui s'appelait clore la Régale (2).
Le deuxième concile général de Lyon
(1) Anciennes lois françaises, t. XXIII, p. 537.
(2) Voir pour cette question le livre si documenté de M. Charles Gérin, Recherches historiques sur l'assemblée de 1682.
(1274) avait autorise la Régale dans les diocèses où elle était aiicieiinement établie, mais il avait défendu, de la manière la })lus formelle, de Tétendre là où elle n'était pas encore reçue. Beaucoup d'églises du royaume étaient exemptes de la Régale, notamment les évêchés du Languedoc, de Guyenne, de Provence et du Dauphiné.
Les rois de France avaient, jusqu'alors, respecté le décret du concile de Lyon, quand, en 1673 et en 1675, parurent deux ordonnances qui étendaient la Régale à tous les évèchés du royaume. Deux Evèques, Caulet, Evèque de Pamiers, et Pavillon, Evêque d'Alet, aimèrent mieux obéir à un (loncile général qu'à Louis XIV. Ils étaient ('vèques, l'un depuis trente-six, l'autre depuis trente-deux ans; malgré cela le roi décida que la Régale n'était pas close; il distribua non seulement les bénéfices vacants, mais même ceux dont les titulaires, investis par les deux prélats, étaient
encore vivants. Les deux Evèqiies refusèrent de reconnaître les bénéficiers investis par le Roi. Telle fut l'origine du conflit. Avant de poursuivre le récit de cette lamentable afl'aire, rappelons que tous les autres évêques, également frappés par les ordonnances de 1673-75, en appelèrent aux parlements qui naturellement les condamnèrent ; ils abandonnèrent ensuite au Roi les biens et les droits de leurs églises, et cela, malgré le décret d'un Concile général.
L'Evèque d'Alet mourut peu après avoir engagé la lutte, celui de Pamiers tint tête aux ofliciers royaux et à son métropolitain Joseph de Montpezat de Carbon, archevêque de Toulouse, qui prenait parti pour le Roi contre son suffragant. L'intendant Foucault fit saisir le temporel de l'évôché et du chapitre. L'Archevêque de Toulouse et le Parlement de Paris cassèrent et prétendirent annuler les procédures à l'aide desquelles l'Evêque de
ET LA LIBERTÉ POLITIQUE. 9t
Pamiors tlrCriulaif ses droits. Pas un dos t'Ont tronto évêqiios de France n'éleva la voix en faveur de Caulet ! Le souverain Pontife adressa, en vain, trois brefs à Louis XIV; il lui dénonçait, dans le dernier, les conseils funestes de ceux qui ébranlent les fondements de la monarchie, tout fut inutile. On fit le procès des prêtres demeurés fidèles à leur Evêquo, on dispersa une communauté d'Ursulines fondée à Paniiers par Caulet. Le vieux prélat ne put supporter plus longtemps le spectacle de ses prêtres dépouillés, exilés ou emprisonnés; il mourut le 7 août 1680. La lutte recommença plus acharnée après sa mort.
Les chanoines restés fidèles élurent comme vicaire capitulaire Michel d'Astorg, archidiacre; il fut enfermé au château de Caen, où il mourut en 1692. Le P. Rech, qui lui succéda, eut le même sort; TArchevèque de Toulouse, sur Tordre du Roi,
92 LES CA'THOLIQUES
nomma alors Fortassin que Tintendaiit installa de force après avoir chassé les chanoines légitimes qui élurent le P. Jean Cerles. A partir de ce moment les persécuteurs ne reculèrent devant aucun forfait. Tandis que le P. Cerles continuait d'administrer le diocèse, du fond d'une retraite où n'avaient pu l'atteindre les sbires de l'intendant, on exila l'ancien promoteur du diocèse, un professeur de théologie à l'Université de Toulouse, dénoncé par l'Archevêque, le frère et la sœur du prélat défunt, le prieur et les Dominicains de Pamiers et grand nombre d'autres prêtres séculiers et réguliers. Beaucoup d'autres furent emprisonnés.
Cependant l'administrateur intrus, Fortassin, était tellement décrié qu'on lui demanda sa démission. Le Roi ordonna aux chanoines schismatiques de procéder à une nouvelle élection, mais, en même temps, Foucault reçut l'ordre d'empêcher les cha-
noincs de se réunir afin que l'élection fût dévolue à IWrchevêque de Toulouse qui devait choisir un sujet désigné par Louis XIV. Le P. Cerles, administrateur légitime du diocèse, protesta énergiquemcnt contre ces menées scandaleuses. Le Parlement, par un arrêt du IG avril 1681, condamna le P. Cerles à avoir la tète tranchée. Comme il avait réussi à se soustraire à toutes les recherches, il fut exécuté en efhgie à Toulouse, à Pamiers et dans toutes les bourgades du diocèse. Après ces exploits l'intendant Foucault pouvait écrire dans ses Mémoires : « J'ai appris que cet arrêt et son exécution réitérée a ramené beaucoup de curés à la soumission aux ordres de M. l'Archevêque. »
Ces faits que je viens de raconter me dispensent de tout comnientaire. L'affaire du couvent de Charonne nous fournira aussi quelques détails instructifs sur la liberté dont jouissait l'Eglise sous l'ancien régime.
En 1643, Marguerite de Lorraine, Duchesse d'Orléans, établit à Gharonne un couvent de la congrégation de Notre-Dame fondée par le B. Pierre Fourrier que l'Eglise vient d'élever au rano- des saints. Ce couvent avait été autorisé par lettres patentes de Louis XIV enregistrées au Parlement. Le Pape avait permis que la première supérieure serait nommée à vie, mais après son décès, la supérieure devait être, suivant la règle, nommée pour trois ans. La première supérieure mourut en 1673 et la communauté allait procéder à l'élection, quand le Roi nomma d'office une religieuse bénédictine M™^ Marie de Kerveno. L'Archevêque de Paris l'installa et elle fut maintenue pendant trois ans, malgré les religieuses et malgré le Pape. A sa mort, Louis XIV nomma prieure à perpétuité M™" Marie do Grandchamp de Gîteaux. Pour vaincre la résistance des religieuses, FArchevêque de Paris, par ordre du Roi, chassa quatre d'en-
Ire elles et les renvoya en Lorraine leur pavs natal. Pour installer la prétendue supérieure, on (lut briser les portes du couvent : les religieuses en appelèrent au Pape qui cassa la nomination de M'°^ de Grandchamp, et leur ordonna de procéder à une élection régulière : en conséquence elles élurent M"^ Catherine Lévesque.
C'en était trop, la ruine du couvent fut résolue et bientôt consommée : Louis XIV ne pouvait pas supporter longtemps une communauté qui reconnaissait pour chef spirituel le Pape et non le Roi. Les reliy gieuses furent expulsées et dispersées et l'Archevêque de Paris fut chargé d'exécuter la sentence du Roi.
11 n'y a pas de déboires dont ne fut abreuvé le clergé dans ce temps que quelques catholiques ont l'imprudence de regretter : les plus grands noms n'étaient pas épargnés et, à l'âge de 75 ans, Bossuet lui-même reçut un affront qui jette un jour
bien triste sur la situation de FEglise. Le grand évêque faisait imprimer son instruction pastorale contre le Nouveau Testament de Richard Simon. Le chancelier Pontchartrain ordonna à l'imprimeur de porter l'ouvrage à un docteur de Sorbonue qu'il désignait comme censeur. Bossuet se plaignit d'être condamné à subir un examen sur la foi, et le chancelier répondit qu'il fallait bien s'assurer si les évêques n'écrivaient rien contre l'Etat (1).
Le nom de Bossuet me conduit naturellement à l'assemblée de 1682 : toutefois, il faut le dire bien haut, si la faiblesse de Bossuet fut regrettable, il est juste d'ajouter qu'il ne partagea pas l'animosité dont ses collègues étaient animés à l'égard de Rome. Il fut le moins gallican des Evéques de 1682, et s'il déploya tant d'activité à l'assemblée du clergé ce fut pour évi-
(1) Roli rbacher, ///s/oire universelle de l'H</llse calhoUque, tome XI, page 173, édition de Lj-on.
ter le malheur irréparable : un schisme.
Ce point d'histoire religieuse de notre pays nous permet de mesurer la profondeur de la plaie qui rongeait l'Eglise de France, et dont la seule cause était le joug qui pesait sur la nation tout entière. Quand un homme peut tout dans l'Etat, il ose tout contre l'Eglise; le despotisme paralyse les âmes et il enlève à la conscience cette délicatesse qui ne permet pas que l'on touche aux choses sacrées.
Nous avons dit plus haut que le Pape Innocent XI avait expédié à Louis XIV trois brefs au sujet de la Régale. Le Roi, étonné que le Pape osât lui parler hardiment, tandis que tout le monde se taisait devant lui, songea à s'appuyer sur son clergé pour résister au souverain Pontife. Il pouvait se fier à sa docilité, car, dès 1680, les évéques, réunis en assemblée ordinaire à Saint-Germain, lui avaient écrit la lettre suivante :
« Sire, « Nous avons appris avec un extrême déplaisir que notre Saint Père le Pape a écrit un bref à Votre Majesté, par lequel non seulement il Fexhorte à ne pas assujettir quelques-unes de nos églises aux droits de Régale, mais encore lui déclare qu'il se servira de son autorité si elle ne se soumet aux remontrances paternelles qu'il lui a faites et réitérées à ce sujet. Nous avons cru, Sire, qu'il était de notre devoir de ne pas garder le silence dans une occasion aussi importante, où nous souffrons avec une peine extraordinaire que l'on menace le fils aîné et le protecteur de l'Église, comme on a fait, en d'autres rencontres, les princes qui ont usurpé ses droits. Nous regardons avec douleur cette procédure extraordinaire qui, bien loin de soutenir l'honneur de la relii^ion et la o-loire du Saint-Siège, serait capable de les diminuer et de produire de très mauvais effets. Nous
somme?^ si étroitement attachés à Votre Majesté que rien n'est capable de nous en séparer. Cette protestation pouvant servir à éluder les vaines entreprises des ennemis liu Saint-Siège et de TEtat, nous la renouvelons à Votre Majesté avec toute la sincérité et toute l'affection qu'il nous est possible ; cjir il est bon que toute la terre soit informée que nous savons, comme il faut, accorder l'amour que nous portons à la discipline de l'Eglise avec la glorieuse qualité que nous voulons conserver à jamais, Sire, de vos très humbles et très obéissants, très fidèles et très obligés serviteurs et sujets, etc. (1) »
Le roi désigna lui-même, au choix des
électeurs, les députés qu'il désirait voir
\ siéger à l'assemblée ; il fut obéi , on ne
(Ij D'apW's le savant liistoritMi do l'Assemblée de 1G82, cette lettre fut arrachée par surprise aux Évèques par les agents de Louis XIV. Voilà le respect avec lequel on les traitait; mais pas un ne protesta. Voir M. Gérin, chapitre III.
nomma que ceux dont les sentiments régaliens étaient connus.
On pouvait compter sur le président François Harlay de Champvallon, archevêque de Paris, dont Bossuet disait : « il a l'âme d un valet ».
Quand il était encore Archevêque de Rouen, il refusa de publier la bulle de canonisation de saint François de Saies parce quelle n était pas accompagnée de lettres patentes de Sa Majesté, formalité essentielle au bien de VEtat. Quand il fut élevé sur le siège de Paris, il fit mieux encore; l'affaire du couvent de Gharonne n'avait pas épuisé sa fidélité envers le Roi. Le nonce du Pape, Varese, mourut en novembre 1678, assisté par un capucin italien son confesseur ordinaire. Il avait demandé à être enterré dans l'église des Théatins. L'archevêque de Paris pensa qu'il ne fallait pas laisser échapper une si belle occasion de faire sa cour à Louis XIV. Il fit saisir de
forco le cadavre du Nonce, et ordonna de le porter à Téglise paroissiale , pendant que le malheureux capucin était enfermé dans les prisons de i'olTicialité et déclaré indiiiiie d'administrer les sacrements dansf le diocèse de Paris. Deux ans après, Harlay se vanta de sa douceur et de sa modération en pleine assemblée de 1680 et les prélats , en le remerciant d'avoir soutenu les droits des paroisses, chargèrent Fun d'eux de rendre grâces au Roi pour la protection que, dans cette circonstance, il avait daigné accorder à l'Eglise gallicane.
Le vice-président était Charles Maurice le Tellier, fils du chancelier et Archevêque de Reims. Son mépris de la cour de Rome scandalisait même l'Archevêque de Paris. Il était coadjuteur de Reims; or, à la mort du titulaire, le Cardinal Barberini, il prit possession de son siège avant d'avoir reçu le pallium, et il écrivait au procureur général qu'il réglerait toujours sa conduite
sur ses conseils et ses exemples. Quand on connaît les légistes du dix-septième siècle on devine où leurs conseils et leurs exemples pouvaient conduire un évêque qui s'en rapportait à eux.
Je ne puis faire ici la biographie de tous les évêques et prêtres qui siégèrent à l'Assemblée de 1682, je me contente d'en signaler quelques-uns.
Jacques Nicolas Colbert, Archevêque de Rouen était fils du célèbre ministre. Il appartenait donc à cette famille qui se jeta sur les biens de l'Eglise avec tant d'avidité. Le ministre ne cessa jamais de demander à Mazarin et à Louis XIV des prieurés, des abbayes, des évêchés pour son innombrable parenté, et au moment même où il faisait au Pape une guerre acharnée, il s'humiliait profondément devant lui afin d'en obtenir les bulles d'investiture pour les siens. Il lui écrivait :
« Très saint Père,
« Je vioiis me prosterner aux pieds de Votre Sainteté pour lui protester de mes respectueux sentiments des grâces extraordinaires et signalées que je viens de recevoir
en la personne de mon fils je la supplie
humblement d'être persuadée que, ne pouvant trouver de termes qui puissent exprimer les véritables sentiments de mon cœur sur toutes ces grâces, je me contenterai de prier Dieu qu'il conserve Votre Sainteté en une santé parfaite et qu'il me donne les occasions de lui faire connaître le respect avec lequel etc. »
L'Archevêque de Rouen était le digne fils de Colbert.
Nicolas Chéron, officiai de Paris, député du second ordre, remplit à l'Assemblée la charge de Promoteur. Voici quels étaient ses sentiments envers Louis XIV :
« In exercitu plus quamrex, in acie plus
quam miles, in regno plus quam imperator, in disciplina civili plus quam prœtor, in consistorio plus quam judex, in Ecclesia
PLUS QUAM SACEKDOS. ))
Pendant toute la durée de T Assemblée, les orateurs commentèrent à Tenvi ce texte du Promoteur.
Le 3 février 1682, l'Assemblée ratifia la déclaration royale de 1673 qui étendait la Régale à toutes les églises du royaume.
Le 5 mai, sur un texte qui avait été soumis à l'approbation du Roi, elle déclara qu'il eut été à souhaiter que le Pape eût été mieux informé de ce qui s'était passé dans l'affaire du couvent de Charonne et elle vota de très humbles actions de grâces à Louis XIV pour la protection qu'il avait accordée à l'Archevêque de Paris et à toute rÉ^-lise de France.
Le même jour, elle déclara que l'évêque de Pamiers aurait du être plus prudent, plus modéré, plus respectueux envers le
Roi; o\\p loua le zèle de l'archcvêquo de Toulouse et protesta contre les trois brefs que cette affaire avait provoqués.
Elle procéda ensuite à la discussion des célèbres quatre Articles. Pendant cette discussion Bossuet, dont le nom est resté attaché à la Déclaration, fit les plus grands efforts pour arrêter ceux qui voulaient pousser les choses à une extrémité dangereuse. Il aurait voulu écarter ces questions qui pouvaient conduire à un schisme : les passions étaient tellement excitées que son discours d'ouverture sur FUnité de l'Eglise, loué à Rome, fut blâmé à Paris où on le jugea trop ultramontain. L'évêque de Tournai avait proposé un projet qui ruinait Tindéfectibilité du Saint-Siège, Bossuet le combattit hautement; la discussion dura longtemps et Févêque de Tournai renonça à la rédaction des articles, Bossuet en fut chargé. L'évêque de .VJeaux fut faible, très faible même à l'égard de Louis XIV, et loin
de moi la pensée de disculper sa conduite en 1682, mais il ne partagea pas Fanimosité de la plupart de ses collègues envers Rome et il multiplia ses efforts pour éviter un schisme alors imminent.
Comme les évéques, le clergé régulier s'inclinait toujours très respectueusement devant les ordres de Louis XIV, et quand il était pris d'un beau zèle pour la défense de ses droits, le Grand Niveleur employait des moyens propres à le faire rentrer dans Tordre. Je vais citer quelques exemples.
A la mort de Mazarin, abbé commendataire de Gluny, Fabbaye devait retomber en règle, c'est-à-dire être gouvernée par un abbé nommé par les religieux : le Pape d'ailleurs l'avait ordonné sous peine d'excommunication. Mais Louis XIV avait besoin de ce très riche bénéfice pour h^ cardinal Renaud d'Esté. Il envoya donc à Gluny un gentilhomme de sa maison, Nicolas
de Gaumont pour surveiller Vélection. L'a- <>eiit (lu Roi essaya do persuader aux religieux qu'ils devaient élire le cardinal d'Esté. Ils résistèrent parce que, disaient-ils, un abb(' commendataire est une cause de désordre et de ruine; ils se souvenaient des coups de bâton reçus sous les régimes précédents , et d'ailleurs le Pape les avait menacés d'excommunication s'ils ne nommaient pas un régulier. Gaumont, dans son rapport à Colbert, marque d'une croix les noms des quatre ou cinq les plus récalcitrants afin que l'on juge s'il n'est pas nécessaire de les envoyer promener. C'est ce qu'on fit : on chassa les uns, on intimida les autres , on en acheta quelques-uns et le candidat du Roi fut nommé. A la mort du cardinal d'Esté, les moines élurent l'un d'eux Dom Bertrand de Beuvron. Le conseil d'Etat cassa l'élection, interdit toute réunion canonique et un maître des requêtes fut chargé d'administrer le temporel de
Tabbaye qui resta vacante pendant onze ans.
En décembre 1672 parut un édit qui supprimait en France plusieurs ordres militaires et hospitaliers, entre autres l'ordre du Saint- Esprit de Montpellier. L'abbé du Colombier, nommé par le Pape Tannée précédente supérieur de cet ordre, protesta contre Tédit; on le fit taire en l'enfermant à la Bastille où il demeura huit ans.
La même année , les religieux de l'Oratoire, ayant nommé un assistant qui ne plaisait pas au Roi, durent s'empresser d'annuler l'élection.
La congrégation de Saint-Maur élut son général en 1682 sans en avertir le Roi. Colbert lui fit savoir que, jusqu'à nouvel ordre, les définiteurs qui avaient procédé à cette élection devraient demeurer dans le couvent de Saint-Germain-des-Prés. Le roi avouait que le choix était bon, mais on aurait dû l'avertir.
Un intendant assista à l'élection prioialo que firent les Dominicains de Reims en 1()74 ; il leur déclara (iiiil ne venait pas les gêner, mais seulement être témoin de leur obéissance aux ordres du Roi. Pour terminer je cite la lettre suivante :
Arthur de Monroy , général de V ordre des Frères Prêcheurs, à Colbert.
Rome, 31 juillet 10(>7.
« Monseigneur,
« Je n'ai pas eu plutôt terminé les affaires de notre chapitre général que je me suis appliqué aux affaires particulières. Je regarde celles de nos couvents de France avec une application très exacte, et je n'ai cru pouvoir rien faire de mieux que d'envoyer à Votre Excellence l'affiliation du R. P. le Piel pour la Province Toulousaine. J'eusse aussi envoyé avec la même soumission celle du R. P. Provincial de l'Occitaine, s'il ne
LES CATIIOLIOLES. 7
mViit supplié, ('tant à Rome au chapitre général, par des raisons très fortes., de vouloir le dispenser de cet emploi : et quoique, Monseigneur, j'aie été informé de personnes de probité et de vertu de cette province, je n'ai pas cru devoir proposer personne, que je ne susse plus tôt les intentions de Sa Majesté très chrétienne et les vôtres, lesquelles je suivrai avec exactitude... je n'attends que vos ordres pour tout terminer selon que Votre Excellence me prescrira, n'ayant point de plus forte passion que de vous convaincre que je suis avec un très profond respect, etc. » (1).
(1] Pour les documents cités dans ce chapitre, voir l'ouvrage de JI. Gérin, Recherches Idsloriques sur r Assemblée du clergé de France de 1G82; seconde édition. Ce livi'e a été honoré d'un bref de Pie IX.