LE TRONE ET L AUTEL
L'ne circulaire do Louis XVIU. — L^ clorgé et les partis politiques. — Le cléricalisme. — Le clergé de la Restauration et le jugemeut d'O'Cuiniel. — M. de Maistre et M. de Bonald.
Rion ii'ost plus difïicile à détruire qu'un préjuj^é. C'est une idée vague, indécise et [)ar conséquent insaisissable qui s'incarne dans une formule que Ton s'en va répélant sans se donner la peine de savoir si elle est conforme à la réalité. On y tient d'autant plus qu'elle dispense d'aller au fond des choses ; elle est comme un moule commode
dans lequel on croit mettre quelque chose en repoussant tout ce qui pourrait le briser. L'habitude, la mode s'en mêlent, et on en arrive à considérer, comme une vérité incontestable, une proposition qui ne supporte pas l'examen. On se laisse aller ainsi doucement à un état d'àme qui ressemble assez à de la paresse intellectuelle, et quand une voix, même la plus autorisée, vient troubler ce repos, on récrimine avec amertume, et on se révolte contre la clairvoyance de celui qui s'efforce de remplacer le préjugé par la vérité.
C'était, en France, un préjugé fort invétéré que la Religion ne pouvait vivre en paix et prospérer qu'avec la monarchie. Nous avons vu que cette paix fut souvent troublée et que, si la guerre ouverte ne fut pas déclarée à l'Eglise, la monarchie exigea des évêquesune soumission compromettante pour l'unité catholique. Malgré cela, le préjugé persistait toujours et le mot : union du
trône et de Tautel, en était la formule consacrée.
Pendant son exil à Blanlkembourg, Louis XVIII voulut Texploiter au profit de sa cause, alors gravement compromise. Il conçut le projet de transformer les prêtres en agents royalistes, et voici ce qu'il écrivait à quelques évêques : « Je désire que les ecclésiastiques soutiennent parmi mes sujets Tesprit monarchique en même temps que l'esprit religieux; qu'ils les pénètrent de la connexion intime qui existe entre l'autel et le trône, et de la nécessité qu'ils ont l'un et l'autre de leur appui mutuel; qu'ils leur disent bien que l'Eglise catholique, sa discipline, sa hiérarchie, cet ordre merveilleux, qui, pendant tant de siècles, l'ont conservée pure de toutes ses erreurs, ne se lie bien qu'à la Monarchie, et ne peut exister longtemps sans elle; enfin qu'ils leur démontrent que, comme sans la religion, ils ne peuvent compter sur le bonheur dans l'autre vie,
de même, sans la Monarchie, ils n en peuvent espérer aucun clans celle-ci » (31 octobre 1797).
Il est étrange d'entendre un libre-penseur, comme Tétait Louis XVIII, prêcher le bonheur de la vie éternelle, mais ce qui ne l'est pas moins, c'est cette affirmation : l'Église catholique ne peut pas vivre, en France, sans la Monarchie. S'il en est ainsi, l'Eglise de France aurait reçu, en 1830, un coup mortel et, depuis, elle aurait eu bien le temps de rendre le dernier soupir.
M^"" Asselim, évêquc de Boulogne, répondit : « // n est pas possible d'enseigner au peuple que la religion catholique ne se lie bien qu'à la Monarchie, et ne peut exister longtemps sans elle, parce que la vérité est que la religion catholique se lie bien à toute forme de gouvernement légitime et peut subsister longtemps avec toute forme de gouvernement légitime. Depuis que la religion catholique est établie, elle s'est bien liée à
des formes de gouvernement républicain, et a subsisté longtemps avec elles. Ce serait donner de l'odieux à cette religion sainte, nuire à sa propagation et à sa conservation, que de prétendre que la monarchie est exclusivement la forme de gouvernement avec laquelle elle se lie bien, avec laquelle elle puisse subsister longtemps.
« Il est aussi impossible d'enseigner en général que comme, sans la religion, les hommes ne peuvent compter sur le bonheur dans l'autre vie, de même, sans la Monarchie, ils ne peuvent en espérer aucun dans celle-ci ; ce serait donner dans l'excès contraire à celui dans lequel donnent les novateurs du jour, en prétendant que la démocratie est fondée sur la nature et que, sans elle, il est impossible d'être heureux en société (1). »
Voilà la vérité et la doctrine traditionnelle
(1) Voir le Correspondant du 25 mai 1897.
affirmées en face de la nouveauté gallicane. Avec la théorie de l'union du trône et de l'autel les catholiques sont forcément royalistes et le prêtre est, bon gré mal gré, transformé en agent politique, puisque la cause do l'Eglise est rivée à une forme particulière de gouvernement. C'est, pour le clergé , la situation la plus funeste qui se puisse imaginer. Nous ne devons être, comme prêtres, les hommes d'aucun parti, qu'il s'agisse de République ou de Monarchie, car, en vertu même de notre caractère sacré, nous sommes les hommes de tous. Le drapeau qui nous est confié plane au-dessus de l'arène agitée où se débattent les partis. La théorie de l'union du trône et de l'autel est donc néfaste, car elle fait perdre au clergé le bénéfice de l'indépendance à l'égard des factions rivales. Ces principes sont également vrais s'il s'agit de la République. Assurément le prêtre est citoyen et, à ce titre, il a le droit de manifester et de défendre
une opinion; il est électeur et éligible, mais, dans rintérèt même de l'Eglise, ne doit-il pas se tenir à Técart et éviter de briguer un mandat législatif? La considération qui, malgré tout, s'attache au caractère sacerdotal peut être diminuée si le prêtre se mêle à la politique active. « Si j'avais un vœu à exprimer, disait naguère M. le président du conseil, je souhaiterais, dans son intérêt même, que le clergé n'abusât pas de ce droit et ne se lançât pas aveuglément dans les luttes politiques. Pour un peu de pouvoir temporel qu'il récolterait, il perdrait bien vite la direction des âmes et la confiance des populations (1). » Paroles fort sages que ne manqueront pas d'approuver ceux qui se rendent compte de l'esprit public en France. Gon-
(1) Discours do M. Mélino au Sénat, séance du 3 avril 1897. — Je pose ici un principe général et je n'ai, bien entendu, nullement l'intention de blâmer les prêtres qui, actuellement, siègent ài la Chamljre. Il est bon qu'il y ait des prêtres à la Chambre pour affirmer les droits politiques du clergé, mais est-il utile qu'ils y soient nombreux? Je ne le crois pas.
çoit-oii Teflet déplorable produit par un curé chargé d'une paroisse, qui, pour solliciter le mandat législatif, tiendrait des réunions, ferait des visites électorales, afïïcherait une profession de foi! Son autorité, dans l'Eglise, serait diminuée d'autant qu'il s'agiterait sur la place publique.
Certes, je ne suis pas de ceux qui voudraient parquer le prêtre dans sa sacristie et l'empêcher d'être un homme de son temps. Je pense, au contraire, qu'il n'est pas assez mêlé à la population, et qu'il forme trop comme une caste séparée du reste des citoyens. Le clergé a une tendance, contre laquelle il commence à réagir, et qui le porte à s'occuper à peu près exclusivement d'un petit clan de fidèles, sous prétexte, qu'avec le reste, il n'y a rien à faire. Si c'eût été là la conduite des Apôtres, ils n'auraient pas converti le monde. A l'exemple du Maître, ils sont allés, au contraire, à la recherche des bre-
bis perdues d'Israël. Il ne fautj donc pas nous contenter, comme le dit M^"" Ireland, archevêque de Saint-Paul, de chanter, vêtus d'ornements brodés d'or, de belles antiennes dans des cathédrales vides, tandis que « au dehors le monde meurt d'inanition spirituelle et morale » ; il faut « populariser la religion aussi loin que les principes le permettent ( 1 ) « • Si, en France, le clergé n'a pas toute l'influence que méritent son zèle, ses vertus et sa science c'est qu'il n'est pas assez mêlé à la population. Mais, autre chose est, d'aller au peuple pour l'éclairer et le consoler, autre chose est, d'aller à une réunion électorale pour briguer ses suffrages.
Il y rencontre d'ailleurs un autre danger peut-être plus grave. Nous devons ('•carter, avec le plus grand soin, tout ce ({ui pourrait faire soupçonner, en nous, la moindre velléité d'ambition politique ; nous
(1) L'Éylii^c el le Siècle. Discours prononcé à Baltimore lo 10 novoniliro 1S89.
devons avoir oublié, à jamais, que le clergé a été un corps politique, le premier ordre de l'Etat. Aujourd'hui nous ne sommes, et, dans l'intérêt des âmes, nous ne devons être que les serviteurs dévoués de l'Eglise et de la France. C'est là notre rôle; il est assez beau pour que nous sachions nous en contenter ; mais aspirer à siéger dans les assemblées législatives, c'est laisser croire à beaucoup que le pouvoir ne nous déplaît pas, et que nous aspirons à autre chose qu'à la liberté. Si cette idée venait à s'emparer de la population, notre légitime et salutaire influence serait gravement compromise, sinon perdue pour toujours. Aujourd'hui la France accepterait difficilement que le clergé se laissât séduire par des rêves d'ambition politique. Nous serons d'autant plus forts que rien, dans notre conduite, ne prêtera le flanc à cette accusation. Si, au contraire, on pouvait nous soupçonner de vouloir former
un parti, cou serait fait, nous devrions alors nous renfermer clans les sacristies, et certainement personne ne viendrait nous y chercher.
C'est là, paraît-il, ce que Ton appelle maintenant le cléricalisme; si cela est vrai, pour l'amour de l'Eglise, ne soyons pas des cléricaux. Qu'avons-nous besoin du pouvoir? D'autres l'exerceront aussi bien , même mieux que nous , s'ils nous donnent la liberté.
Nous avons fait une trop douloureuse expérience de ce qu'il en coûte à l'Eglise de France d'avoir un clergé inféodé à un parti politique; ne la recommençons pas.
Gomment le clergé français en était-il arrivé à être « royaliste jusqu'aux dents », selon le mot du P. Lacordaire ; comment, de très bonne foi, avait-il cru que la légitimité était presque un dogme; pourquoi, sous la Restauration, s'était-il livré, à peu près sans réserves, à la royauté; pourquoi avait-
il accepté, comme un principe indiscutable, l'union indissoluble du trône et de l'autel?
Cette attitude du clergé et de la majorité des catholiques a été la cause d'une crise religieuse si grave qu'il ne sera pas inutile d'en rechercher les causes.
Les évêques de la Restauration avaient gardé toujours vivants les souvenirs et les traditions de l'ancien régime, de ce temps où le Roi était tout dans l'État, et presque autant dans l'Église. Ils ne concevaient pas l'autel autrement qu'appuyé sur le trône, car le roi était le protecteur né de l'Eglise « On n'a que l'embarras du choix, dit M. l'abbé Sicard, dans les traités, les harangues (avant la Révolution) où cette doctrine est formulée sous toutes les formes (1). » Dans l'assemblée du clergé en 1775, le cardinal de la Rochefoucault archevêque de Bourges disait à Louis XV :
(1) Voir, les Évêques avant la Révolution, chapitre xiii*.
« La qualité de vos sujets n'est pas le seul lien qui nous attache à Votre Majesté ; il en est d'un autre ordre qui; la religion elle-même a formés ; nous sommes ses ministres et vous êtes son protecteur. » M^' de Pressy, évêque de Boulogne, salue ainsi la naissance de celui qui sera Louis XVI : « Dieu assure par là de plus en plus le bonheur de l'Etat et le triomphe de la religion, en aifermissant la couronne dans cette race auguste, qui, depuis près de huit cents ans, se voit, seule dans tout l'univers, non seulement toujours régnante , mais encore toujours catholique , toujours protectrice de la loi orthodoxe, sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu. » Parfois l'enthousiasme ne connaît plus de bornes. M^"" de Maillé, pour célébrer la naissance du malheureux enfant qui mourut au Temple, se sert des paroles que l'Evangile emploie pour la naissance du Sauveur. Versailles est un nouveau Bethléem,
les courtisans sont les Mages, et le prélat souhaite que Ton puisse dire à Faspect du jeune prince : « Heureux le sein qui vous a porté, heureuses les mamelles qui vous ont nourri. »
Les évoques de la Restauration avaient été élevés dans ces sentiments, aussi il suffisait qu'un Bourbon fût sur le trône pour que le triomphe de l'Église fut assuré. Le cardinal de La Luzerne disait à Louis XVIII en 1817 : « Le souffle de Votre Majesté dissipera l'esprit d'incrédulité qui causa tous les maux de notre patrie. » Si c'était là le langage qu'on adressait à un prince voltairien, quelles espérances ne dut pas faire naître l'avènement de Charles X? Ces espérances devaient être bientôt cruellement trompées ; mais le clergé, échappé à la serre impériale, s'applaudissait d'avoir enfin un gouvernement selon son cœur.
Que lui manquait-il en effet? La religion catholique était religion d'Etat, une loi
prescrivait le repos du dimanche, une autre punissait sévèrement le sacrilège, un évêque était ministre de l'instruction publique, un Président du conseil recevait, disait-on, du Ciel des inspirations sur la marche des affaires publiques, le Roi, le Dauphin, les ministres, les magistrats, les préfets étaient ou se prétendaient sincèrement catholiques, et le gouvernement faisait savoir aux membres des sociétés politico-religieuses que c'était dans leurs rangs, qu'il irait prendre ses fonctionnaires. En évoquant les souvenirs de cette époque le P. Lacordaire disait : c( J'étais demeuré libéral en devenant catholique. En entrant à Saint-Sulpice, je n'avais rien abandonné des opinions qui demeurent libres pour tout chrétien, et je n'avais pas su dissimuler tout ce qui, sous ce rapport, me séparait du clergé de mon temps, je me sentais seul dans ces convictions, ou du moins je n'avais rencontré dans le clergé aucun esprit qui les parta-
geât. La cause du christianisme, liée à celle des Bourbons, courait en ce moment les mêmes chances, et un prêtre qui n'était pas sous ce drapeau semblait une énigme aux plus modérés, une sorte de traître aux plus ardents. » Oui, le clergé ne comprenait pas qu'un prêtre ne fût pas royaliste sous un régime qui donnait tout à l'Eglise. Hélas! il lui donnait tout, excepté lésâmes. Les éditions de Voltaire et de Rousseau se succédaient rapidement ; les couplets de Déranger étaient sur toutes les lèvres. La France officielle était catholique, la nation ne l'était pas, elle était, au contraire, d'autant plus loin de nous que nous avions à notre disposition, pour la ramener, des moyens dont elle ne veut pas. Aussi « l'insuccès fut énorme, on n'aboutit qu'à rendre la Religion odieuse et impuissante à un point à peine croyable ». (1) — « Donner
(1) M. Foisset, Vie du Père Lacordaire, introduction.
des âmes à la religion, dit le P. Lacordaire, voilà ce que les conquérants et les hommes d'Etat ne sauraient faire, et ce que fait tous les jours un pauvre prêtre en mettant les mains sur son cœur pour le sevrer des vaines joies du monde, et en les reportant purifiées sur le cœur des autres hommes, après les avoir levées en gémissant vers le Ciel (1). »
Assurément on ne peut pas reprocher au clergé de la Restauration d'avoir été royaliste, mais, ce que l'on ne saurait jamais assez déplorer c'est qu'il ait voulu enchaîner l'Eglise à la Royauté, qu'il se soit trop appuyé sur elle, qu'il ait cru que, pour travailler efTicacement au salut des âmes, il est absolument nécessaire d'avoir la protection intéressée et exclusive des hommes d'Etat.
O'Connel, qui savait comment il faut s'y
(I) Éloge funèbre de M*-'' de Forbin-Janson.
prendre pour faire triompher FEglise, jugeait sévèrement la conduite du clergé de France avant 1830 : « Si, disait-il à M. de Carné, au lieu de compter sur le gouvernement, vos prêtres avaient compté davantage sur eux-mêmes et sur la liberté, ils auraient eu plus facilement raison de vos philosophes sceptiques que je n'ai ici, moi, raison de nos fanatiques oppresseurs, et votre université qui va profiter de leurs fautes ne corromprait plus les générations à leur source. Mais pour comprendre ceci, il faut avoir confiance dans la liberté; il faudrait surtout, lorsqu'on la réclame pour soi-même, la vouloir pour tout le monde, en se persuadant bien que c'est presque toujours notre faute si nous ne savons pas la faire profiter à la vérité.
« Voilà, Monsieur, ce qu'il faudrait répéter sans cesse aux catholiques qui, sous l'action énervante de l'autorité, ont perdu l'habitude de se protéger eux-mêmes. Je
ET LA LIBERTÉ POLITIQUE. IGl
n'entends pas la résistance dans le sens de vos révolutionnaires français, qui sont pour la plupart des impies et des démagogues de profession. Je ne conseille ni ne pratique la révolte, et, s'il rend complète justice à l'Irlande, Georges IV n'aura pas un sujet plus loyal que moi; je ne pratique point la révolte pour deux motifs : le premier que notre religion nous en détourne ; le second, que l'insurrection est presque toujours un moyen détestable pour obtenir des redressements. La ligne que j'ai toujours suivie me laisse, sous ce rapport là, en paix avec ma conscience, en même temps qu'elle me donne, dès aujourd'hui, l'assurance d'un succès prochain. » — « A ces mots, O'Connel, découvrant son large front, porta les yeux sur un crucifix d'ivoire comme pour prendre Dieu à témoin de la sincérité de sa parole (1). »
(1) M. de Carné, Souvenirs de ma jeunesse au temps de la Restauration.
Profitons des exemples du passé et mettons en pratique les leçons du grand homme dont je viens de citer les paroles.
Ne cherchons pas à devenir une faction politique, ce serait le moyen à peu près infaillible de perdre FEglise de France; comptons beaucoup sur nous-mêmes et sur la liberté. C'est ce qui nous a trop manqué jusqu'à présent. Trop longtemps, nous avons cru que « l'action énervante de l'autorité )) pouvait remplacer avantageusement nos efforts et la liberté. Sans nous en douter peut-être, nous partageons l'opinion de ceux qui croient que l'État doit tout faire, et nous croyons tout perdre quand son appui nous manque. N'avons-nous donc plus la foi qui fait les apôtres, lénergie qui fait les hommes, la liberté qui fait les citoyens ? Si la liberté nous est distribuée d'une main avare, travaillons à la conquérir plus complète, mais perdons la funeste habitude de croire que la puissance
(le notre ministère est amoindri, quand les pompes officielles ne le protègent plus.
Les écrivains catholiques de l'époque dont je parle étaient tous ardemment royalistes.
Pour M. de Maistre, la Révolution française était Fœuvre de Satan : « Il y a dans la révolution française, dit-il, un caractère satanifjue qui la distingue de tout ce qu'on verra... Elle est mauvaise radicalement; c'est le plus haut degré de corruption connu; c'est la pure impureté (1). »
M. de Maistre a-t-il en vue seulement les horreurs de la Convention et les crimes qui souillèrent la Révolution? Non, c'est /<? bloc qu'il juge ainsi ; et, la preuve, c'est que, à la seule pensée que le Souverain Pontife pourrait aller mettre la couronne de Charlemagne sur le front de Napoléon,
(I) Connidéralions sur la France.
il entre dans une fureur qui lui fait dépasser toutes les bornes. Pour lui, si le Pape va sacrer Napoléon, il n'est plus « qu'un polichinelle sans conséquence », il va commettre une apostasie « auprès de laquelle ne sont rien les forfaits d'un Alexandre Borgia » ; il lui souhaite « tout simplement la mort )>. Il voudrait que le Pape allât « achever de se déorader en sacrant Des-
salines » (i). Pourquoi toutes ces injures? Parce que Napoléon est issu de cette Révolution Française toujours haïssable, même quand le Pape vient reconnaître solennellement le pouvoir nouveau.
Avec beaucoup plus de calme, M. de Donald donne à des sophismes les allures didactiques d'une démonstration rigoureuse. D'après lui, l'Europe chrétienne compte c( quatre formes différentes de gouvernements , à chacune desquelles répond une religion absolument semblable dans
(1) Correspondance de ÎM. de Jlaistre.
SCS principes constitutifs et dans ses formes extérieures.
« Le gouvernement ou constitution monarchique, avec son pouvoir général extérieur qui est le monarque , sa force publique permanente ou profession sociale qui est la noblesse, ses corps chargés du dépôt et de Finterprétation des lois, ses Etats généraux ou assemblées générales de la société. Tel est le gouvernement de la France; tel était autrefois celui de presque tous les royaumes de l'Europe.
« A ce gouvernement répond la religion catholique, avec son pouvoir général, rendu extérieur dans le sacrifice, sa force publique ou profession sacerdotale, son corps chargé du dépôt de la doctrine et de l'interprétation des Ecritures , ses conciles généraux ou assembljées générales de la société (l). » Cette théorie étrange et ar-
(I) Théorie du Pouvoir, 1. VI, cli. i. — Le gouvernement aristocratique a pour pendant le luthéi-anismc; le calvi-
bitraire est la négation même de la catholicité, car, si le catholicisme correspond à la monarchie, il suit de là qu'il est naturellement la religion des monarchies et qu'il y a opposition entre l'Eglise catholique et les autres formes de gouvernements , ce qui est complètement faux.
Mais ce qui étonne plus encore, c'est que, dans cette prétendue analogie entre le catholicisme et le gouvernement monarchique, M. de Bonald ne fasse aucune mention du Pape ; il aurait dû, ce semble, dire que le Pape est, dans l'Eglise, ce que le Monarque est dans l'Etat, sans cela, l'analogie inventée par l'écrivain, est singulièrement compromise. M. de Bonald n'a pas parlé du Pape parce qu'il a, sur ce point, des idées à lui : « Le Pape , dit-il, n'est pas le pouvoir conservateur de la so-
nisme correspond à la démocratie; l'anglicanisme est naturel aux gouvernements mixtes. {Ibid).
ciété religieuse, mais lo chef de sa force publique extérieure et le premier de ses ministres ; et lui-même ne se qualifie que de lieutenant ou vicaire de Jésus-Christ, pouvoir conservateur de la société religieuse; et que, par conséquent, il est, dans la religion , moins que le monarque dans la société politique. En effet, le Pape a au-dessus de lui une autorité extérieure , celle du concile général ; et le monarque n'a et no peut en avoir aucune au-dessus de la sienne (1). » Cette dernière phrase est fort claire, mais les premières sont fort obscures. Qu'est-ce à dire : le Pape n'est pas le pouvoir conservateur de la société religieuse? La société religieuse catholifjue (car il s'agit de celle-là) pourrait donc se conserver sans le Pape? C'est prétendre qu'un édifice peut se conserver, même si on lui enlève ses fondations ; or Jésus-
(1) Théorie du Pouvoir, livre \«.
Christ a bâti l'Eglise sur le Pape, le Pape est donc le pouvoir conservateur de FEglise. Les Gallicans eux-mêmes reconnaissaient que le Souverain Pontife est le fondement de l'Eglise, c'est-à-dire la pierre qui soutient et conserve l'Eglise : ne pas admettre cette vérité, c'est aller contre la parole de Jésus-Christ, c'est ruiner l'Eglise, en l'ébranlant sur sa base.
Je m'arrête ; cette discussion m'entraînerait loin de mon sujet; j'ai voulu montrer seulement que les champions du trône et de l'autel commettaient parfois d'étranges méprises en théologie.
Le préjugé que je combats a persisté longtemps; on peut même dire qu'il dure encore, car, malgré les avertissements réitérés de Léon XIII, il se trouve encore des hommes convaincus qu'en dehors de la Monarchie il n'y a pas de salut pour l'Église.
On voit maintenant à quels obstacles sont
venues se heurter lu sagesse et la clairvoyance du Souverain Pontife. Parce qu'il a émis une idée d'une simplicité limpide, à savoir que l'Eglise pouvait s'accommoder de la République aussi bien que de la Monarchie, et que les catholiques ne de vaient pas conspirer contre le gouvernement établi, il a suscité les résistances que l'on sait et soulevé des clameurs qui ne sont pas encore apaisées. On a parlé de la politique de Léon XIII; il eût été plus vrai de dire : le Pape ne veut pas que les catholiques et le clergé de France soient une faction politique , il ne veut pas que l'Eglise serve de drapeau à un parti. Quand les passions seront calmées, on rendra justice à ce grand Pape , qui, en rappelant la doctrine de l'Eglise universelle, a bravé un préjugé, et sauvé l'Église de France.