LA LIBERTE DE L EGLISE
La liberté politique est la garantie de la liberté de l'Église.
— L'amour égoïste et l'amour généreux de la liberté.
— M. .Jules Simon. — Une page de M. Emile Ollivier. — L'intolérance et les injustices des partis. — On demande un sauveur. — L'Église et la République des États-Unis.
L'Église, avec ses dogmes immuables et sa morale austère, aura toujours à lutter pour conquérir les âmes à la foi et à la vertu. La raison s'irrite contre des vérités qui la dépassent, et la nature déchue s'insurge contre la sainteté de l'Evangile. Voilà la cause la plus générale des combats que l'Eglise a livrés et des contradictions auxquel-
les elle a été en butte, mais, inspirée par une sagesse divine, elle se garde bien d'ajouter aux difficultés inhérentes à sa mission surnaturelle, les obstacles que pourraient lui susciter son intervention dans un ordre de choses purement humain. Elle reconnaît donc, sans aucune arrière-pensée, les diverses formes de gouvernement que les peuples se donnent, et elle pousse la condescendance jusqu'à la limite extrême des vérités divines dont elle est la gardienne. Pourvu que le dépôt sacré soit sain et sauf, elle accepte toutes les alliances, se prête à toutes les concessions, accueille toutes les bonnes volontés; elle se fait toute à tous. Elle entre, sans aucune hésitation, dans le courant qui emporte les peuples vers des rivages nouveaux; elle bénit leurs efforts, soutient leurs espérances, ranime leur courage, et elle ne se posera jamais comme une barrière aux progrès, à la science, à la civilisation, à la liberté.
Elle a eu à souffrir des pouvoirs absolus, mais elle ne les a pas maudits ; aujourd'hui que le souffle de la liberté a passé sur les peuples, va-t-elle prendre une attitude hostile à cette évolution nouvelle? Bien au contraire, car elle sait que, si elle n'a pas toujours eu à se louer du pouvoir, elle a tout à attendre de la liberté politique, à l'ombre de laquelle s'épanouira plus à l'aise sa propre liberté.
Il n'est pas aujourd'hui un seul catholique éclairé qui ne soit prêt à signer cette déclaration que publièrent en 1863 les archevêques et évêques de Cambrai, de Tours, de Rennes, de Nantes, d'Orléans et de Chartres : « La liberté religieuse est la première de toutes , elle tient à la conscience et aux entrailles mêmes de l'homme, elle est le principe de toutes les autres et leur dernier asile au jour où elles sont menacées; et, en même temps, il faut le dire aussi, dans notre société si agitée, cette
liberté religieuse n'a pas de meilleur appui que la liberté publique. » M^ Parisis avait émis la même pensée : « Seule l'Église appelle la liberté pour tous, parce que seule elle n'en a rien à craindre, elle a tout à en espérer (1). »
La raison des espérances que l'Eglise fonde sur la liberté politique est facile à comprendre.
Un gouvernement absolu, même catholique et bienveillant à l'égard de l'Eglise, ne pourra lui accorder la liberté que comme une exception et un privilège. Cette situation exceptionnelle et privilégiée exposera l'Eglise à une haine certaine et sera l'obstacle le plus sérieux à l'accomplissement de sa mission : tandis que si tous jouissent de la même liberté, personne ne pourra lui reprocher de prendre sa part de liberté commune.
De plus un privilège est, de sa nature,
(1) Les Tendances.
aléatoire, et dépend du caprice de celui qui Va accordé. La liberté de TEglise sera donc à la merci de la volonté toujours changeante d'un homme : la liberté publique et de droit commun n'est-elle pas un abri plus assuré ? Quoique j'aie rappelé, à la première page de ce livre, la distinction expliquée dans mon ouvrage l'Eglise et la France moderne entre l'absolu et le relatif, les principes et leur application, l'idéal et le réel, c'est-à-dire, en terme d'école, la thèse et l'hypothèse, je crois devoir y revenir pour ne pas exposer le lecteur à des interprétations qui sont bien éloignées de ma pensée. Quand donc je réclame, pour l'Eglise, la liberté de droit commun, qu'on ne m'accuse pas de la dépouiller de son caractère divin et de la faire descendre au rang d'une secte ou d'une doctrine philosophique. Tout catholique doit croire à la divinité de l'Eglise, par conséquent à ses droits imprescriptibles. C'est la thèse que je ne renie pas, mais,
pour faire bénéficier l'Eglise de la liberté de droit commun, je me tiens dans l'hypothèse : aucun homme sincère et libéral ne refusera de me suivre sur ce terrain.
Les faits malheureux qui ont attristé l'Église de France; les négations du droit dont nous sommes trop souvent les témoins ne contredisent-ils pas les principes que je viens d'exposer? Nous jouissons de la liberté politique , et cependant la liberté religieuse a été violée. Comment concilier la théorie et les faits ?
Je réponds d'abord que les institutions ne sont pas responsables des faits que je rappelle, ils sont imputables à des hommes qui, n'étant pas suiïisamment animés de l'esprit de ces mêmes institutions, ont appliqué les lois et les principes d'un autre âge. La République est, par essence, un régime de liberté pour tous, mais il est des hommes qui n'ont de républicain que le nom.
L'amour vrai de la liberté est Tamour de la liberté des autres, car Taimer seulement pour soi, c'est de l'égoïsme. Or, ilssontmalheureusement encore trop nombreux en France les hommes qui ont Famour égoïste de la liberté, les hommes pour lesquels la liberté est la faculté de molester les autres. Cest là Tune des plaies les plus profondes de notre temps ; nous ne serons un pays de liberté que lorsque nous aurons compris qu'elle doit être le patrimoine inaliénable de tous. Au contraire, si nous nous obstinons à voir, dans la liberté, une arme à l'aide de laquelle nous pouvons tracasser misérablement ceux qui ne pensent pas comme nous, nous aurons beau posséder des institutions libérales, nous n'aurons pas les mœurs d'un peuple libre. Plus que tout autre, l'Eglise souffre de ce contraste entre les mœurs et les institutions. Cela est tellement vrai que, lorsqu'un ministère modéré veut être libéral, on lui lance aussitôt l'ac-
cusation de cléricalisme et on crie que la République est perdue si tout le monde jouit de la liberté. Le ministère n'est plus que le jouet de Finfàme réaction, il reçoit, à genoux, les ordres de Rome ; on évoque le spectre noir que personne ne prend au sérieux, pas même ceux dont il cache Fintolérance et les haines. Remarquons que cette accusation de trahison envers la République s'adresse à des républicains éprouvés, qui, pour ne pas devenir suspects, se croient parfois obligés de donner des gages à des sectaires qu'on ne satisfait jamais tant que la guerre ouverte n'est pas déclarée.
Un jour, un prêtre s'entretenait avec M. Jules Simon, ce vétéran de la liberté qui ne comprenait ni les ostracismes ni les proscriptions. M. Jules Simon disait : « Depuis mes discours à propos de l'article 7, je suis tellement décrié qu'il suffit que je fasse une motion pour qu'elle soit repoussée.
Pendant longtemps, après cette discussion, beaucoup de mes collègues m'évitaient pour ne pas se compromettre. » Le prêtre ayant répondu : « Il faut donc désespérer de la liberté? » M. Jules Simon reprit : « Non, il ne faut pas désespérer, mais il faut s'attrister. » Il faut s'attrister en effet de voir qu'il est si difficile d'acclimater en France la tolérance et les mœurs libérales.
Qu'on me permette de citer ici cette page éloquente de M. Emile Ollivier :
« Quand Priam s'est assis devant cet Achille dont les mains terribles, dont les mains meurtrières avaient versé le sang d'Hector et de la plupart de ses enfants, il commence à le considérer : il est étonné de le voir si beau, si grand, si plein de majesté. Achille, de son côté, quoique le cœur encore plein du désespoir de son Patrocle perdu, n'est pas moins frappé de la haute mine et de l'air de grandeur qui éclatent sur toute la personne de Priam et de la sa-
gesse de ses propos. Les hommes de véritable vaillance jugent de même ceux contre lesquels ils ont le plus àprement combattu, auxquels ils ont donné et desquels ils ont reçu des blessures; qu'ils réussissent ou non à les vaincre, ils ne les outragent pas, et même dans Temportement de la mêlée, ils ne méconnaissent ni leur majesté, ni leur grandeur, ni leur sagesse. Combien nous sommes éloignés de cette longanimité équitable ! Au moindre dissentiment nous refusons à celui en qui nous voyons un adversaire les dons et les vertus dont il est le plus manifestement doué, et nous nous acharnons à faire grimacer en caricature le plus noble visage. Il vous est contraire, donc il n'a aucune valeur, ni intellectuelle, ni morale. Est-il orateur, on lui refuse l'éloquence. Est-il écrivain, on lui conteste le style. Est-il un politique, il manque d'honneur ou tout au moins de clairvoyance et d'habileté. Sous le règne de Louis-Philippe,
le maréchal Soiilt avait perdu ou gagné la bataille de Toulouse, suivant qu'il était au pouvoir ou dans l'opposition . On m'a conté qu'un professeur allemand, narrant l'histoire de France, se bornait à reproduire sur chacun de nos gouvernements les opinions de nos historiens qui lui étaient contraires. I.cs «girondins jugeaient la Montagne, les montagnards la Gironde, les républicains Napoléon I", les bonapartistes la Restauration, les uns et les autres Louis-Philippe. Il concluait, au milieu des applaudissements joyeux de son patriotique auditoire, que, de l'aveu combiné de nos propres écrivains, nous étions une nation couarde, sotte, incapable de prévoyance, de suite et de bon sens, en tout point méprisable (1). »
Il en est de même encore aujourd'hui.
Si les étrangers nous jugent d'après les injures et les violences que les partis s'a-
(1) VEinpire libéral, 1. II, p. 1.
dressent les uns aux autres, d'après les mesures oppressives que prônent les sectaires, ils doivent avoir une triste idée de notre dignité nationale. Notre intolérance féroce déverse sur Tadversaire des torrents d'injures. Tâchons donc de reconnaître la droiture et la loyauté de ceux qui ne pensent pas comme nous, sachons nous respecter les uns les autres, sachons surtout respecter la liberté d'autrui. Plus que tout autre, le catholique doit répudier des procédés de polémique qui n'ont rien de chrétien.
Les esprits larges et sincères en ont assez de ces violences, et ils déplorent, avec raison, l'obstination de certains hommes à entretenir dans le paj^s les défiances et les haines : « Il est affligeant, dit le Journal des Débats, quand on a vraiment l'esprit libre, de constater que nous en sommes encore là, à la fin d'un siècle de lumière et de liberté. Le progrès ne va pas vite et les passions religieuses ne sont pas à la veille de s'étein-
(Irc... Tantôt la littérature et tantôt la politique entretiennent dans ce pauvre pays, qui ne demande pourtant que la paix sociale, un état de division et de malaise dont tout le monde se plaint, sauf les entrepreneurs de scandale et les ennemis, conscients ou non, du repos public. La littérature ou la politique auraient mieux à faire Tune et l'autre que de ranimer les querelles assoupies en venant souffler mal à propos sur de vieilles cendres. Le roman-feuilleton ne chômerait pas en laissant les jésuites tranquilles, et la bonne politique ne consiste point à séparer un même peuple en deux camps hostiles et acharnés (1). » A propos de l'interdiction des processions, le journal le Temps déplore Fintolérance des fanatiques : « Nous réclamons théoriquement et à i^rand bruit la liberté la plus grande et nous ne savons point pratiquer la tolérance
(1) XuiiKJro (lu 'J juillet 1877.
qui, seule, rendrait possible Fespérance de la liberté (1). »
Oui, la tolérance est ce qui nous manque le plus, et, sur ce point, il ne doit pas être dillîcile aux catholiques de donner le bon exemple, car la tolérance est une des formes sociales de la charité. La vie en commun est faite de concessions réciproques ; l'être insociable est celui qui ne veut jamais céder, mais, aussitôt que plusieurs hommes sont réunis, ils doivent, s'ils veulent vivre en paix, se supporter les uns les autres.
Je ne veux pas dissimuler les responsabilités des catholiques dans ces malentendus déplorables. M. Piou les a signalées dans le remarquable article de la Revue des Deux- Mondes que j'ai déjà cité. Le meilleur moyen de réparer une faute, c'est de la bien connaître et d'en mesurer les conséquences. Or il
(1) Cité par l'Univers du 2 juillet 1897.
est incontestable que nous avons manqué de clairvoyance. Nous n'avons pas su voir que « révolution démocratique est la caractéristique de ce siècle » et que la démocratie devait aboutir, au moins en France, à l'établissement durable de la République, parce que c'est le régime politique qui lui convient le mieux. Nous avons cru que la Répul)lique serait une halte entre deux monarchies : elle est le gouvernement qui, depuis un siècle, a le plus duré et elle ne semble pas devoir disparaître de longtemps.
Notre erreur a eu les conséquences les plus douloureuses, elle a été la cause partielle mais profonde du malaise que je viens de décrire ; il n'est que temps de la réparer, car on peut dire en toute vérité : il ny a plus une faute à commettre. Les catholiques doivent donc travailler résolument à reconquérir les positions perdues.
Il y a, pour cela, plusieurs moyens dont
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le premier et le plus efficace est l'acceptation sincère des directions pontificales ; que les catholiques en soient bien convaincus : leurs résistances ne feraient que rendre plus précaire encore la situation de l'Eglise. Je comprends peu que des catholiques osent assumer une pareille responsabilité et se croient, dans une question où le sort de l'Eglise est engagé, plus sages et plus éclairés que le pape. Quelque importante que soit cette condition du succès, elle n'est pas la seule : l'action n'est pas moins nécessaire que l'acceptation légale du gouvernement établi . 11 faut agir. Il faut agir par la parole en provoquant des réunions où l'on expose le programme des revendications libérales ; il faut convoquer souvent le peuple pour l'éclairer sur ses propres intérêts et pour lui prêcher la pratique de la tolérance. Il faut agir par la presse en soutenant les journaux religieux, en faisant, s'il le faut, des sacrifices pécuniaires pour que leur influence se ré-
pande tous les jours davantage. Il faut agir surtout quand la loi nous convie à désigner nos candidats. Aujourd'hui, l'abstention est une désertion sur le champ de bataille. On ne saurait trop insister sur ce point pour r»''veiller la torpeur des catholiques. Ils s'agitent à certains moments pour protester contre un arrêté municipal interdisant les manifestations du culte, et, quand vient l'heure de la résistance légale , ils retombent dans leur inertie. J'ai vu, dans certaines villes de province, les catholiques s'abstenir en masse et puis se plaindre d'être administrés par des sectaires. A qui la faute? Mais pour réussir dans une lutte légale, il est nécessaire de marcher unis, or les catholiques doivent s'unir à quiconque promet la liberté religieuse. Qu'importe que le candidat ne partage point toutes nos convictions ; s'il est vraiment libéral, cela doit nous suiïire. Un candidat lil)éral aura, je crois, plus de chances qu'un candidat ex-
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clusivement catholique parce que, aux j^eux d'un grand nombre d'électeurs, catholique est encore synonyme de réactionnaire.
Les catholiques ont-ils cette attitude décidée d'hommes qui, sans jamais sortir de la légalité, sont prêts à lutter pour la revendication de leurs droits? Je le souhaite, mais, trop longtemps ils se sont contentés de gémir sur les malheurs des temps et d'attendre l'avènement d'un sauveur, sans avoir l'air de se douter que le salut dépend de nous. Un sauveur? Ah! sans doute, il y a Celui auquel les deux disciples d'Emmaïis disaient : « Seigneur, reste avec nous parce qu'il se fait tard » ; il y a Celui auquel l'humanité adressera toujours cette prière plaintive :
" Le siècle va finir clans une angoisse immense;
« Nous avons peur et froid clans la mort qui commence...
« Reste avec nous, Seigneur, parce Cl ue nous t'aimons (1). »
(1) Jean Aicard : Jésus, les Pèlerins, prière dans le soir.
Mais ce Sauveur ne nous sauvera pas sans nous : quant à en attendre un autre, c'est illusion pure et un prétexte commode pour se dispenser de combattre le bon combat.
Pour se convaincre de la vérité de cette proposition : la liberté politique est le terrain le plus favorable au développement de l'Eglise, il faut regarder de près ce qui se passe aux Etats-Unis.
Tous ceux qui visitent la grande République sont frappés de l'esprit religieux de ses habitants.
Un jour, j'eus la fantaisie d'assister à une séance de la chambre des députés en Louisiane. En entrant dans la salle, je voulais rester perdu dans la foule des curieux, mais un ami me conduisit droit au Président auquel il me présenta comme prédicateur de la station du carême.
Aussitôt le Président me donna une vi-
goureuse poignée de main et me pria de m' asseoir auprès de lui : c'était mon titre de religieux qui, seul, me valait cet honneur. En France, un pareil fait aurait mis Paris en révolution; à la Nouvelle-Orléans, on n'en parla même pas.
L'une des causes de ce respect religieux des Américains c'est que, chez eux, le catholicisme n'a jamais été regardé comme un adversaire politique : « Si, dit M. de Tocqueville , le catholicisme parvenait enfin à se soustraire aux haines politiques qu'il a fait naître , je ne doute presque point que ce même esprit du siècle, qui lui semble si contraire, ne lui devînt très favorable, et qu'il ne fît tout à coup de grandes conquêtes (1). » — « En Europe, le christianisme a permis qu'on l'unît intimement aux puissances de la terre. Aujourd'hui ces puissances tombent, et il est
(1) De la Démocralic en Amérique, tome III, chap. vi.
Eï LA LlBEllTK POLITIQUE. 191
comme enseveli sous leurs débris. C'est un vivant qu'on a voulu attacher à des morts : coupez les liens qui le retiennent, et il se relève (1) ».
En France, un fonctionnaire serait gravement compromis s'il osait prononcer le nom de Dieu : voici le langage des Présidents de la République américaine : « Le peuple américain doit rendre au Dieu tout puissant de constantes actions de grâces pour la clémence et la miséricorde qu'il lui a manifestées depuis le jour où il en a formé une nation et lui a donné un q;ouvernement libre. Plein d'une paternelle bonté, il nous a toujours conduits dans les voies de la prospérité et de la grandeur. Il n'a pas châtié nos fautes avec promptitude , mais avec une douce tendresse, et il nous a appris que l'obéissance à sa loi sainte est le gage de la continua-
(Ij De la Démocrallo en Amérique, tome II, chaji. ix.
tion de ses dons précieux. En reconnaissance de tout ce que Dieu a fait pour nous comme nation, et afin que, dans un jour déterminé, les prières unies et les louanges d'un pays qui n'est pas ingrat puissent monter vers le trône de la grâce, moi, Grover Cleveland, président des Etats- Unis, désigne et fixe le jeudi 29 courant pour être un jour d'actions de grâces et de prières, gardé et observé sur tout le territoire (1). »
Les Américains n'ont pas cru que leur République était perdue, parce que le Président leur adressait une proclamation qui ressemble assez à la lettre pastorale d'un évêque. En France, deux ministres qui accompagnaient le Président, ayant eu la hardiesse de visiter en détail la cathédrale de Nantes, ont été excommuniés par des entrepreneurs d'autodafés. De tels exem-
(1) Voir, Cent ans de République aux États-Unis, par le duc de Noailles, deuxième vol., p. 434.
ET LA LIBERTE POLITIQUE. Ut3
pies d'intolérance provoquent le dégoût; tournons nos regards vers un pays qui comprend la liberté.
Nulle part dans le monde TEglise n'est aussi libre qu'aux Etats-Unis; elle est libre dans son action extérieure et dans son organisation intérieure. L'h^tat ne s'occupe ni de la nomination de ses évêques, ni du recrutement de son clergé, ni de ses finances. En Europe « l'Eglise catholique, plus jalousée et plus redoutée qu'aucune autre, a vu, non seulement les Etats hérétiques et schismatiques lui refuser chez eux le droit de vivre, mais les Etats catholiques lui contester le droit de vivre indépendante. Pour acquérir dans la mesure nécessaire cette indépendance, il lui a fallu résister, négocier, transiger. En Europe, elle a traité de puissance à puissance avec les princes, elle a réclamé et consenti des engagements réciproques, elle a conclu des concordats. Aux Etats-Unis, il a suffi du
droit commun. De môme que sa liberté extérieure est résultée de la liberté générale des cultes, de même sa liberté intérieure est résultée de la liberté générale des associations, liberté chère entre toutes et nécessaire à la démocratie américaine.
Sans elle, les hommes, égaux entre eux, manqueraient de vigueur et de consistance, et la société ne se composerait plus que
d'une poussière humaine Dans les
vieilles monarchies, un proverbe politique avait eu cours : « Point de monarque sans noblesse, » disait-on jadis L'on pourrait dire : « Point de république stable et libre, point de démocratie vivante et réglée sans corporations autonomes. Ainsi en ont jugé les législateurs américains (1). »
Cette double liberté dont l'Eglise jouit aux Etats-Unis est donc le fruit précieux de la législation libérale qui régit les Amé-
(1) L'Église catholique et la liberté aux États-Unis, par M. le vicomte de Meaiix, cli. vu, *^ 3.
rioains ; je ne juL»e pas ici une question (le principe, je constate simplement un fait.
Privée de tout secours humain, armée seulement de la libert('' accordée à tous les autres cultes, TEi^lise va-t-elle végéter, misérablement étouflV'e sous l'inextricable réseau des innombrables sectes qui, en Amérique, se disputent l'empire des consciences? Appuyée sur la liberté, l'Eglise a marché à pas de géants.
« Le 15 août 1790, dans la chapelle domestique d'un manoir anglais où se perpétuait sans bruit le culte catholique proscrit par les lois anglaises, le premier évoque de Baltimore, John Carroll était sacré : une bulle du Pape Pie VI, rendue le 6 novembre 1789, venait d'ériger cet évêchi', en lui assignant pour domaine les Etats-Unis d'Amérique, récemment affranchis du joug de la Grande-Bretagne (1). »
(1) L'Éfjlise calkolique el la libcrU; aux Elals-Unls, cli. i.
Le nouvel évêque se rendit à son poste où il trouva une trentaine de prêtres et environ quarante mille fidèles.
Or, cent ans après, voici ce qui se passait à Baltimore. Le huitième successeur de GarroU revêtu de la pourpre romaine convoquait les évêques des Etats-Unis.
Quatre-vingt-quatre répondirent à son appel entourés de centaines de prêtres et de religieux de tous les ordres. Dans le discours qu'il prononça à la messe pontificale, l'archevêque de Philadelphie, mesurant le chemin parcouru depuis un siècle, en attribua la gloire à Dieu d'abord et à ses prêtres et ensuite aux institutions libres des Etats-Unis. A l'office du soir, T archevêque de Saint-Paul revint avec force sur cette idée si chère aux prêtres américains :
« La liberté dont l'Eglise jouit sous la constitution de la République est pour nous d'un prix inestimable. Ici point de
tyran (jui renchaîiie; point de concordat ({ui limite son action, ou comprime ses cn(>ri>i(>s. Elle est libre comme rai<>le sur les sommets des Alpes, libre de déployer ses ailes sans que l'on vienne entraver son clan, libre de s'envoler vers les plus hautes cimes, de mettre en œuvre toutes ses énergies natives. La loi du pays la protège dans ses droits, et ne lui demande en retour aucun sacrifice de ces mêmes droits, car ce sont ceux du citoyen américain.
« La République, dès sa naissance, a garanti la liberté aux catholiques à une époque où, dans presque tous les autres pays, les gouvernements, soit protestants, soit catholiques, opprimaient cette liberté, et pendant tout le cours de son histoire, jamais elle n'a manqué de faire valoir cette garantie.
« Aujourd'hui, combien de pays, en dehors du nôtre, où l'Eglise soit réellement libre? Si les catholiques ne font pas de
grandes choses en Amérique, assurément c'est leur faute, ce n'est pas la faute de la République (1). »
Comme nous sommes loin de la timidité de quelques catholiques français craignant toujours de voir l'Eglise s'étioler dans l'atmosphère de la liberté pour tous !
Ce qui contribue encore à assurer les progrès de la foi catholique aux Etats- Unis c'est que là, les prêtres comptent beaucoup sur Dieu sans doute, mais aussi sur eux-mêmes et sur leur puissante initiative. De plus, ils sont complètement dans le courant national; ils ne forment pas une caste boudeuse, toujours prête à médire de leur temps et de leur pays ; ils aiment l'un et l'autre, comme ils aiment l'Eglise et la liberté.
Un jour, un pasteur protestant s'avisa de venir faire des conférences dans la ville de
(1) L'Église et le Siècle, discours de M?'' Ireland publiés par ;M. l'abbé Klein.
Saint-Paiil pour prouver qur le catholicisme esl in(ompatil)Ie avec la H(''publi([ue. On lui (lit charitahlement : « Vous perdrez votre temps, car le meilleur rc'pu- Itlicain de la ville est Farchevéque. » Le prédicateur trop zélé comprit et n'insista pas.
Ce rapide aperçu de la situation de l'Eylise aux Etats-Unis repose le regard des taquineries mesquines auxquelles elle est sujette en France. Les sectaires de l'ancien Monde, qui ne comprennent la République que tracassière et persécutrice, devraient aller à F école de la République américaine pour apprendre les leçons de la tolérance et de la liberté.