‹ Les Catholiques et la liberté politiqueChapitre 14 sur 22 · L\ RELIGION EST L\ SAUVEGARDE DE LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

L\ RELIGION EST L\ SAUVEGARDE DE LA LIBERTÉ

Lo principe païen et la notion chrétienne du Pouvoir. — Sublime grandeur de l'iiomme d'après le Christianisme. — La Religion est le seul remède contre l'anarchie. — La démocratie américaine.

Nous allons constater un exemple frappant de la grande loi de la solidarité.

La Religion a besoin de liberté : il me reste à démontrer que, à son tour, la liberté a besoin de la Religion. Celte affirmation étonnera peut-être ceux qui sont habitués à considérer la Religion et la liberté comme deux forces opposées qui se

contredisent Tune l'autre ; j'espère prouver qu'il n'en est rien et que, au contraire, ces deux grandes et nobles choses se prêtent un mutuel appui.

D'abord la Relioion seule donne une notion exacte de la nature, du rôle et de l'étendue du pouvoir. 11 faut bien le reconnaître, depuis trois siècles cet le notion fondamentale a été faussée en Europe :

« On ne dira jamais assez, à mon avis, dit M. de Montalembert, le mal qu'a fait la renaissance du paganisme dans l'ordre social, moral et littéraire. Mais, en fait de paganisme, je n'en connais pas de plus révoltant, de plus enraciné, de plus dangereux que le paganisme politique qui érige en dogme l'unité du pouvoir, l'omnipotence de l'Etat, l'idolâtrie monarchique, le gouvernement sans contrôle et sans contrepoids, sur les ruines des franchises et des barrières que l'ancienne organisation de la chrétienté opposait au despotisme. Le gou-

veniement d'un homme qui prétend agir pour Ions, parler pour tous, penser pour tous, voilà ridéal du paganisme tel qu'il a été réalisé sous Tempire romain. » AFappui de son opinion, l'illuslre écrivain cite ces paroles du pape Clément VJII : « Il faut détruire tout ce qui sent le paganisme, tout ce qui, d'après les idées, les mœurs, les exemples des païens, favorise la tt/rannie politique qu'on appelle faussement raison d'Etat et à laquelle répugnent l'Evangile et la loi chrétienne (1). »

Il est absolument vrai que l'omnipotence sans contrôle de FEtat est une conception païenne; la notion chrétienne du Pouvoir est tout autre. On ne saurait assez réagir contre ce paganisme politique qui fait de l'Etat une divinité à laquelle rien ne saurait résister, qui a le droit de tout faire, et devant laquelle tout doit s'incliner aveuglé-

(1) Des intércls callioliques ou A'/.V^ siècle, ch. vu.

ment. Lisez dans M. Taine (1) le détail des pompes inouïes dont Versailles était le théâtre et dites si l'objet de ce culte n'apparaissait pas comme un demi-dieu. Il est bon sans doute qu'un chef d'Etat soit entouré d'un certain éclat, mais il ne faut pas en faire une idole. C'est là du reste une question secondaire en comparaison du pouvoir considéré en lui-même, or il est inadmissible que, dans une nation chrétienne, le Roi ou l'Etat soient tout et la nation, rien : je le répète, c'est du paganisme, ce n'est pas du christianisme. « Les rois des nations dominent leurs peuples, dit l'Evangile, mais parmi vous que celui qui est le plus grand soit comme le plus petit (2). » D'après l'idée chrétienne du Pouvoir, le chef de l'État doit être le serviteur de tous et n'avoir en vue que le bien commun. Loin d'être avili par la notion chrétienne, le pouvoir au contraire

(1) L'ancien régime, livre II, ch. i.

(•2) Luc, xxu, 25, 26.

est singulièrement rehaussé, car qu'y a-til de plus grand que de servir la chose pu- ])lique? K Le commandement doit s'exercer pour l'avantage des citoyens, dit Léon XIII, parce que ceux qui ont autorité sur les autres en sont exclusivement investis pour assurer le bien public. L'autorité civile ne doit servir, sous aucun prétexte, à l'avantage d'un ou de quelques-uns, puisqu'elle a été constituée pour le bien commun (I). » Ces saines et fortes doctrines, professées par la plupart de nos états généraux, quand nous étions une nation chrétienne, furent écrasées sous le poids du pouvoir absolu, quand prévalut le principe païen. Une remontrance d Omer Talon, adressée à la Régente sous la minorité de Louis XIV, est le dernier vestige de nos anciennes franchises : « Le gouvernement de la terre, ditil, (HIÏÏMC du gouvernement du ciel : Dieu

(1) Encj'cliqiie Immortale Dei.

seul règne sans être contredit. Les rois sont débiteurs de leur fortune et de la grandeur de leurs couronnes aux diverses qualités des hommes qui leur obéissent, dont les grands sont la moindre partie; sans les peuples, les Etats ne subsisteraient pas, et la monarchie ne serait qu'en idée. »

Mais peu à peu, le silence se fit, les résistances s'évanouirent, la nation s'effaça et, selon la parole d'un grand publiciste : « Il n'y eut plus en France que le roi, et quand le roi mourut en 1715, un œil sage pouvait déjà voir à l'horizon 1793 ou tout au moins 1789 (1). » Par sa théorie sur le rôle et l'étendue du Pouvoir, l'Eglise est donc la sauvegarde de la liberté puisqu'elle répudie le principe païen du pouvoir absolu et despotique.

Elle lui vient aussi en aide par la haute idée qu'elle donne de la dignité humaine.

(1) Louis Vouillot, cité par VL'nivers du il mars 1807.

L'Eglise en effet nous enseigne que Thomme est tellement grand, qu'un Dieu n'a pas dédaigné de se faire semblable à lui et de mourir pour le sauver. Avec quel respect ne doit-on pas traiter une créature dont un Dieu a si hautement apprécié la beauté et le prix. Cette conviction est de nature à inspirer aux dépositaires du pouvoir la crainte salutaire de l'abus de la force contre une créature marquée au front d'un signe divin. Un chef d'État ne sera pas tenté de violer les droits et la liberté de ses sujets, s'il voit en eux des âmes qui ont coûté la vie et le sang d'un Dieu. Que le paganisme ait profondément méprisé les peuples et divinisé l'Etat, cela se conçoit; il avait le culte de la force, et par conséquent le droit, la liberté, la grandeur de l'homme étaient, pour lui, de fragiles barrières; mais ce mépris est incompatible avec l'Evangile.

La liberté n'a pas seulement à redouter

les dangers que lui fait courir l'étendue immodérée du pouvoir, elle a aussi à se garantir contre ses propres excès : la démagogie ne lui est pas moins funeste que le despotisme. Pour ne pas sortir des limites que, dans son propre intérêt, elle doit respecter, la liberté doit se souvenir que le pouvoir est une institution divine et que l'obéissance aux lois justes est un devoir de conscience. Où donc, si ce n'est dans les doctrines religieuses , la liberté puisera-t-elle le respect du pouvoir et de la loi? En dehors du système catholique sur l'origine du pouvoir et de la loi, il n'y a que la raison du plus fort et la menace permanente de bouleversement sans fin : « Que les sociétés modernes ne craignent pas la religion, dit M. Guizot, et ne lui disputent pas aigrement son influence naturelle; ce serait une terreur puérile et une funeste erreur. Vous êtes en présence d'une multitude immense, ardente. Vous vous plaignez

que les moyens vous manquent pour agir sur elle, pour réclairer, la diriger, la contenir, la calmer, que vous n'entrez guère en rapport avec elle que par les percepteurs et les gendarmes, qu'elle est livrée sans défense aux mensonges et aux excitations des charlatans et des démagogues, à Taveuglement et à l'emportement de ses propres passions. Vous avez partout, au milieu de cette multitude, des hommes qui ont précisément pour mission, pour occupation constante, de la diriger dans ses croyances, la consoler dans ses misères, lui inculquer le devoir, lui ouvrir l'espérance; qui exercent sur elle cette action morale que vous ne trouvez plus ailleurs. Et vous n'accepteriez pas de bonne grâce l'influence de ces hommes! vous ne vous empresseriez pas de les seconder dans leur œuvre, eux qui peuvent vous seconder si puissamment dans la vôtre, précisément là où vous pénétrez si peu, et où vos ennemis, les enne-

mis de Tordre social, entrent et sapent incessamment! (1). »

Voilà les paroles d'un homme d'Etat, d'un homme qui comprend de quel secours la religion peut être à la liberté pour l'empêcher de tomber dans la démagogie et, de la démagogie, dans le despotisme. D'où vient donc que, trop souvent, on a cru servir la liberté en déclarant la guerre à la Religion ? C'est parce que les uns ont pris la Religion pour la complice du despotisme, tandis qu'en réalité elle en était la victime : et que d'autres pharisiens hypocrites de la liberté veulent confisquer le pouvoir à leur profit, et qu'ils voient, dans la Religion, le plus o-rand obstacle à la réalisation de leur dessein.

Ce préjugé qui consiste à prendre la Religion comme complice du despotisme a commencé avec la Révolution. Il y a, en

(1) Delà démocratie en France.

eiïet, dans la Révolution deux choses qu'il faut soigneusement séparer, le mouvement social et riniluencc de la philosophie irréliirieuse du dix-huitième siècle. Le mouvement social a abouti à la liberté politique, à Tégalité devant la loi, à l'abolition des privilèges de classes, toutes choses qu'un catholique ne fait aucune diiïiculté d'accepter. Mais l'Eglise, par son clergé, premier ordre de l'Etat, faisait partie de l'ancienne organisation sociale, avec laquelle on la confondit, parce qu'elle occupait, dans l'ancienne société, la place la plus forte et la plus privilégiée. La Révolution l'attaqua « moins comme doctrine religieuse que comme institution politique (!) » ; on l'identifia, en quelque sorte, avec un régime dont elle avait eu à souffrir au moins autant que tout le monde. Mais la Révolution, en persécutant l'Eglise, la purifia et, en créant

(1) Voir Tocqueville, l'Ancien régime et la Rcrolulion, ch. II.

un nouvel ordre de clioses, la dégagea des chaînes qu'elle avait trop longtemps portées. C'est kl pensée d'un des plus grands catholiques de notre temps : « Lorsqu'on fera une véritable histoire de la Révolution, dit Louis Veuillot; il sera facile de prouver qu'elle a sauvé l'Eglise d'un grand péril (1). ))

Le préjugé a trop duré ; il est temps de reconnaître, d'avouer que la religion est le plus ferme appui de la liberté. C'est ainsi que le comprennent les Américains, le peuple le plus attaché à des institutions libres. Je dois analyser ici les admirables pages où M. de Tocqueville prouve que les Américains considèrent la Religion comme « nécessaire au maintien des institutions républicaines (2) ». Aux Etats-Unis, dit le savant écrivain, les catholiques forment la classe la plus républicaine et la plus démo- Ci) Cité par l'Univers, ibld.

(2) De la Démocratie en Amérique, t. II, ch. ix.

cratiqiic. Ce fait (jui peut sembler étrange s'expli(|iie cependant fort bien quand on considère que le catholicisme astreint à la même croyance le savant et l'ignorant, impose les mêmes pratiques au riche qu'au pauvre, admet à la môme table le roturier et le urand seigneur, ne fait aucune distinction entre ceux qui, agenouillés aux pieds du même autel, sont frères entre eux et fils du môme Dieu. On a donc grand tort de penser que le catholicisme est ennemi de la d(''mocratie, car, au contraire, il tend à faire des fidèles soumis et des citoyens indépendants.

« Les Américains, confondent si complètement, dans leur esprit, le christianisme et la liberté, qu'il est presque impossible de leur faire concevoir l'un sans l'autre » : ils veulent que les divers Etats de l'Union soient religieux, afin de rester libres. L'auteur dont je résume les pages ajoute à ce propos : « Il est des hommes qui voient dans

la République un état permanent et tranquille, un but nécessaire vers lequel les idées et les mœurs entraînent chaque jour les sociétés modernes, et qui voudraient sincèrement préparer les hommes à être libres. Quand ceux-là attaquent les croyances religieuses, ils suivent leurs passions et non leurs intérêts. C'est le despotisme qui peut se passer de la foi, mais non la liberté. La religion est beaucoup plus nécessaire dans la république qu'ils préconisent que dans la monarchie qu'ils attaquent, et dans les républiques démocratiques que dans toutes les autres. Comment la société pourrait-elle manquer de périr si, tandis que le lien politique se relâche, le lien moral ne se resserrait pas ? Et que faire d'un peuple maître de lui-même, s'il n'est pas soumis à Dieu. »

La cause, ou du moins une des causes de l'influence de l'idée religieuse aux Etats- Unis, c'est que, dans ce paj^s, la Religion

est complètement séparée de la })oli tique : « Tant qu'une Religion ne s'appuie que sur des sentiments qui sont la consolation de toutes les misères, elle peut attirer à elle le cœur du genre humain » ; mais elle « ne saurait partager la force matérielle des gouvernements, sans se charger d'une partie des haines qu'ils font naître (1) ».

Que les catholiques de France méditent cette parole si profonde et si vraie, qu'il s'agisse de République ou de Monarchie : l'Eglise, en s inféodant à un parti, assume nécessairement les haines des partis opposés, tandis qu'elle ne se compromet jamais en réclamant la liberté. Le clergé américain l'a compris, il a préféré l'influence religieuse à la puissance politique, voilà pourquoi on ne lui refuse pas une liberté qui tourne tout entière au profit de l'Eglise.

Qu'on ne dise pas : « La situation n'est

(1) Je ne vise iiulloiaenl ici la question de la séparation ^jic l'Église et de l'État que je traiterai au chapitre suivant.

pas la même, on ne peut pas comparer la France aux Etats-Unis. » Pourquoi ne le pourrait-on pas? La liberté n'est-elle pas de tous les pays? L'Amérique en a-t-elle le monopole?

En France, le clergé sera populaire, puissant et respecté, quand, renonçant à tout espoir de conquête politique, il pourra dire comme Lacordaire : « Je suis le symbole de la liberté acceptée et fortifiée par la Religion (1). »

(I) Discours de réception à l'Académie française.

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