L\ LIBERTÉ
L'iioiiiiiie est naturellement libre, religieux et destiné à vivre en société. — L'autorité et la liberté. — La liberté politique est la garantie de la liberté civile. — La liberté politique et l'amour de la Patrie. — La France a-t-elle le culte de la liberté politique?
Dieu a l'ail de l'homme une créai ure li- Jjie ; il lui a accordé le don inestimable d'être, à lui-même, la source et le principe de ses propres déterminations. C'est un fait de conscience qui s'impose avec tous les
LES CATlIOLIOtES. 1
caractères de révidence (1). Ce Ji'est pas ici le lieu d'exposer les systèmes philosophiques qui s'efforcent d'expliquer la genèse de l'acte libre, ces discussions seraient trop étrangères au sujet que j'ai l'intention de traiter, je me contente donc d'affirmer l'existence de la liberté morale. Je sais que je puis travailler ou ne rien faire, choisir telle étude plutôt que telle autre, sortir, ou rester dans ma chambre, émettre un acte ou m'en abstenir, et je sais, avec une égale certitude, que la variété de ces déterminations a pour cause une faculté innée que j'appelle la liberté. Je ne suis donc pas sous l'empire d'une nécessité inexorable qui, malgré moi, m'entraînera dans une voie où je ne veux pas entrer : aucun sophisme n'étouffera ce cri de la conscience.
La liberté est la base de la responsabilité.
Je lis le récit d'un crime et je dis :
(1) Diffort homo ab aliis irrationalibiis, in hoc rjiiod estacliiiim suoruiu Duminus. Saint Tlioinas, -2" 2*, q. l,art. 1.
(( riiomme qui Ta commis est un misc-rahle. » Pourquoi iiii misérable? pourquoi cette indignation? Je ne m'indigne pas contre une pierre qui, en tombant, écrase un passant ? Je ne nrindigne pas contre la pierre parce qu'elle a obéi à une loi fatale, tandis que le criminel pouvait être un honnête homme; il n'avait qu'à le vouloir.
La responsabilité qui entoure, d'une auréole, le front de l'honnête homme, imprime un stigmate indébile aux criminels, aux fripons et aux lâches. On aura beau nier th('>oriquement la liberté morale, on n'effacera jamais la ligne de démarcation qui sé[)are les gens honnêtes, de ceux qui ne le sont pas. Pourquoi cette différence, si ni les uns ni les autres ne sont responsables, c'est-à-dire libres de leurs actes?
En faisant de nous, des êtres libres, Dieu nous a assigné en même temps les limites et les règles de notre liberté, car la liberté n'est pas l'indépendance d'une créature qui
ne connaît ni loi ni maître. La règle et la limite de la liberté nous sont enseignées par la loi morale naturelle que le Christ a si divinement interprétée quand il a dit : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous soit fait à vous-mêmes. » Nous voulons que Ton respecte notre liberté, nos droits, notre réputation, notre propriété, respectons donc la liberté, les droits, la réputation, la propriété des autres : toute infraction à raccomplissement du précepte évangélique est un abus de la liberté.
La loi naturelle, loin d'être contraire à la liberté en est au contraire la sauvegarde, car elle est la gardienne du droit ; elle marque la limite que ma liberté ne doit pas franchir, sous peine d'empiéter sur la liberté et sur le droit d'autrui.
Je dis que Dieu est Tauteur de la loi naturelle. Si c'est une autorité humaine qui nous a intimé ce commandement : « tu ne tueras pas »; une autre autorité, de même
iialiii'C, pourra TabrOLier, drclarer que riiomicide est licite, et nous verrions un législateur ou une asseml)lée décider que désormais il sera permis de tuer. La conscience se révolte contre une prétention aussi monstrueuse; elle proclame que la loi naturelle découle (Tune autorité plus haute que celle de riiomme; or, au-dessus de rhomme, il n y a que Dieu.
L'homme n'est pas seulement libre, il est aussi intelligent, c'est-à-dire religieux.
Cette conclusion « l'homme est un être intelligent c'est-à-dire religieux » peut paraître prématurée, et cependant elle est rigoureusement logique.
La loi fondamentale de l'intelligence humaine est , en effet , le besoin irrésistible de chercher à connaître la cause des phénomènes qui se déroulant sous ses yeux.
Elle ne se contente pas de constater leur existence; elle veut remonter plus haut et plus loin; elle veut s'élever jusqu'à la con-
naissance de la cause qui les a produites, et, de cause en cause, elle ne s'arrête que lorsqu'elle a rencontré la cause première de toutes choses ; et cette cause première est Dieu. Par la seule pente de sa nature, l'intelligence humaine est donc entraînée jusqu'à Dieu.
Elle se pose d'ailleurs d'autres questions qui, par d'autres chemins, la ramènent encore vers Dieu.
« L'homme, jeté au milieu de cet univers, sans savoir d'où il vient, où il va, pourquoi il souffre, pourquoi même il existe, quelle récompense ou quelles peines recevront les longues agitations de sa vie ; assiégé des contradictions de ses semblables, qui lui disent, les uns qu'il y a un Dieu , auteur profond et conséquent de toutes choses, les autres qu'il n'y en a pas ; ceux-ci, qu'il y a un bien, un mal, qui doivent servir de règle à sa conduite ; ceuxlà qu'il n'y a ni bien, ni mal, que ce sont
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là les inventions intéressées des oTanils de la tene : l'homme, au milieu de ces contradictions éprouve le besoin impérieux, irrésistible de se faire, sur tous ces objets, une croyance arrêtée (1). »
Ces questions sont trop importantes, les intérêts qui en dépendent sont trop graves, pour qu'un homme intelligent ne cherche pas la solution de ces grands problèmes. Dans le tourbillon des affaires ou des plaisirs, on peut les perdre de vue, mais ils reparaisent quand le calme se fait, et surtout quand, au soir de la vie, on aperçoit à l'horizon les perspectives mélancoliques des derniers rivages.
C'est, en même temps, le tourment et la gloire de l'intelligence, de se poser ces questions redoutables et d'exiger une réponse. Cette réponse Dieu seul est capable <le la donner parce que seul il a assez
(1) .^I. Tliiers, Histoire du Considal cl de V Empire, t. III, livre -xii.
(le science pour en révéler la solution, et assez d'autorité pour l'imposer.
Qu'importe qu'un homme vienne me dire : « Voici ce qu'il faut croire. » Qu'en sait-il lui-même? et quand même je ne douterais pas de sa science, de quel droit me dicterait-il un symbole? Ce droit, je ne le reconnais qu'à Dieu; il faut donc que Dieu ait parlé, et qu'il y ait, quelque part dans le monde, une société religieuse dépositaire de l'autorité divine. Sans cela, l'homme, laissé à lui-même, égaré au milieu des doctrines opposées, pourratout savoir, tout, excepté ce qu'il lui importe le plus de connaître.
On le voit maintenant, l'homme est tourmenté du besoin religieux par cela seul qu'il est un être intelligent.
Quand il a accepté un symbole il a le devoir et le droit de conformer sa conduite à sa croyance. Ce devoir est son affaire personnelle entre Dieu et sa conscience ;
ce droit doit être exercé liljrement, il est imprescriptible et sacré, aucune disposition lt\i»ale ne peut avoir la prélention de renchaîner.
De toutes les libertés individuelles, la liberté de la conscience est la plus inviolable et la plus sainte. Si je repousse les empiétements de la force quand il s'agit de défendre ma liberté privée, combien plus serais-je révolté si l'on veut porter une main sacrilège sur ma conscience et s'interposer brutalement entre mon àme et Dieu.
La liberté de la conscience est une conquête du Christianisme. Avant lui, le monde ne la connaissait pas; il a fallu des siècles de combats pour la faire triompher et, dans le cours des Ages, elle a été souvent la cause et le prix de luttes sanglantes. Aujourd'hui, grâce à l'adoucissement des mœurs, les luttes pour la liberté de la conscience ne revêtent plus le caractère
âpre et violent d'autrefois, mais, sous une autre forme, elles ne cessent jamais. Il ne faut pas s'en étonner, l'Eglise, sur la terre, est et sera toujours l'Eglise militante. Les catholiques qui se laissent déconcerter et qui sont tentés de maudire leur temps parce que la paix n'est ni aussi complète ni aussi profonde qu'il la rêvent, ces catholiques oublient les leçons de l'histoire et les conditions dans lesquelles l'Eglise doit continuer son pèlerinage ici-bas. Qu'ils sachent donc d'où ils viennent et qu'ils se souviennent du Calvaire : ce Voici le plus (j-rand de tous les vaincus : Jésus-Christ crucifié. Les fidèles qui pleurent au pied de sa croix infâme, croient-ils que tout soit fini avec sa mort? Ils pleurent! Mais cette défaite d'aujourd'hui est le plus grand de tous les triomphes dont l'histoire ait gardé le souvenir. La persécution de l'idée chrétienne commence à cette croix, et elle dure quatre siècles. Dans ces prétoires où
les apôU'CS sont li-aîiirs les mains liées, clans ces cachots où ils luttent contre la faim, dans ces arènes où on les expose aux bêtes, dans les catacombes où ils cachent leurs mystères et leurs espérances, croientils donc le Christ vaincu parce qu'ils meurent? Attendez encore et vous allez voir luire la première aurore de la liberté (1). »
J'avoue qu'en face de tels exemples, je ne comprends, ni le découragement des catholiques, ni leurs anathèmes contre un temps qui leur donne, s'ils savent s'en servir, des armes capables de leur faire conquérir la liberté, toute la liberté.
L'homme n'est pas seulement une créature libre et intelligente c'est-à-dire religieuse, il est aussi un être nécessairement destiiK' à vivre en société.
L'état social n'est pas le résultat d'un contrat librement consenti et résiliable au
(1) Jules Simon, La liberté, ch. i, ^ ~-
erré des contractants; il est un état naturel, nécessaire, il est Teffet d'une volonté divine.
Or la société ne peut pas exister sans l'autorité. L'autorité est le lien qui fait l'unité entre les membres épars du corps social; sans elle la société va à l'anarchie c'est-à-dire à la dissolution et à la mort.
Comment peut-on harmoniser deux éléments également nécessaires et qui, de prime abord, paraissent contradictoires, la liberté de l'individu et la puissance de l'autorité?
C'est là le problème politique par excellence et qui, de tout temps, a attiré l'attention des philosophes et des hommes d'Etat (1).
Ceux qui donnent une extension démesurée à la liberté s'exposent à préparer les
(1) Lire le savant ouvrage de 31. Henry Michel, L'idcc de rÉtal.
voies à ranarchie; ceux qui sacrifient la liberté' à Tautorité son( les apôtres du despotisme.
Entre ces deux extrêmes il y a un milieu et je crois qu'on peut le trouver à l'aide de principes clairs et, à mon avis, incontestables.
D'abord il ne faut pas oublier que l'individu est ant(''rieur à la société; on est homme avant d'être citoyen, et on n'est citoyen que pour mettre à l'abri de la loi, la liberté et les droits que l'on tient de sa nature et de sa dignité d'homme. Si en effet l'état social devait nécessairement me ravir les droits que Dieu m'a donnés en faisant de moi un être libre et intelligent, il est évident que Dieu, auteur de l'homme et de la société, détruirait d'une main ce qu'il a édifié de l'autre; ce qui est complètement inadmissible. Ce serait une contradiction, et il n'y en a pas dans les œuvres de Dieu. 11 faut donc que le pouvoir social, ou pour me
servir de Texpression consacrée, il faut que rÉtat respecte tous mes droits et toute ma liberté, sans cela il manquerait le but qui est sa seule raison d'être. L'Etat ne peut pas avoir été créé pour écraser l'individu; il est tenu au contraire de le protéger et de le défendre.
Ce principe qui est une vérité essentielle, a été trop souvent oublié et méconnu. L'Etat n'a presque jamais résisté à la tentation d'absorber, à son profit, l'individu, ses droits et sa liberté. L'histoire politique des peuples n'est presque que la longue énumération des empiétements de l'Etat sur les droits de l'individu.
Le second principe, à l'aide duquel on peut concilier les droits de l'autorité et les exigences de la liberté, c'est que l'Etat est la chose publique, res puhlicci; il n'est pas l'apanage d'un homme, d'une famille, d'un parti, il est le bien de tous, il est le patrimoine commun de tous les citoyens. Tous
ont donc ie droit de se mrler de ses affaires qui sont les leurs et d'influer, dans la mesure de leur capacité ou de leur situation, sur la marche des événements. Quand donc un homme ou un parti a la prétention d'écarter de la vie publique certaines catégories de citoyens, il commet une injustice et un ai)us de ])OUVoii-.
On pourrait croire que, jusqu'à présent, j'ai fait la part trop belle à la liberté et que je laisse dans l'ombre les droits de l'autorité. A Dieu ne plaise que je favorise, même de très loin, les projets de l'anarchie, aussi je me hâte d'affermir les droits de l'autorit(''.
L'autorité a droit d'abord à une obéissance qui est un devoir de conscience.
Cette obéissance est compatible avec la liberté civile et politique; car de même que la loi naturelle ne détruit pas la liberté molale, de même, l'obéissance aux lois promulguéespar l'Etat, ne détruit pas la liberté
du citoyen (1). On n'est pas esclave quand on s'incline devant la sainte autorité des lois, on est libre de cette liberté qui convient à une créature raisonnable. Dieu seul est au-dessus de la loi, ou plutôt il est lui-même la loi et la règle souveraines; mais l'homme est obligé, en conscience, de se soumettre à la loi édictée par une autorité revêtue d'un pouvoir divin, et c'est le cas d'un pouvoir humain promulguant une loi juste. La liberté se meut à l'aise dans la limite de la loi et, vouloir la dépasser, est une déchéance de la liberté, comme, se tromper, est une défaillance de la raison. Ceux qu'irrite le frein salutaire des lois ont une idée fausse de la nature humaine. L'homme n'est pas une divinité, il est une créature et, à ce titre, il ne peut pas aspirer à une indépendance absolue, il faut
(1) J'ai expliqué ailleurs; L'Église cl la France moderne. chapitre viii, dans quelles conditions la loi humaine a droit à notre obéissance.
qu'il reconnaisse, au-dessus (le lui, rautoril('' (le Dieu et de la loi.
L'autorité a droit aussi au respect parce qu'elle représente quelque chose de divin. (^)uels que soient son nom et la forme du pouvoir, l'autorité est une image de la Divinité, et plus que tout autre le catholique le sait, lui qui doit croire que « tout pouvoir vient de Dieu ». On a, je le sais, étrangement abusé de cette doctrine; on a cru longtemps que le pouvoir venait de Dieu seulement dans telles ou telles conditions; mais aujourd'hui que Léon XIII a si souvent et si opportunément rappelé l'antique tradition de l'Eglise, les préjugés de l'ancien régime ne sont plus acceptables, surtout parmi les catholiques.
Disons en outre que le chef de l'État est la plus haute représentation de la dignité nationale, et qu'à ce titre il a droit encore à notre respect, qu'il soit Roi ou Président de la Ré'publique.
L'autorité a donc droit à l'obéissance et au respect, mais de même que l'individu peut abuser de sa liberté, de même, les dépositaires du pouvoir, peuvent abuser de l'autorité, aussi pour éviter ce danger si compromettant pour la dignité et la sécurité nationales, les peuples ont très sagement imao'iné de fixer une limite à l'autorite; cette limite s'appelle une constitution.
Le droit qu'a une nation de vivre sous un réâ'ime constitutionnel est indiscutable. Un peuple n'est pas obligé de se livrer pieds et poings liés à un pouvoir absolu qui disposera de lui sans le consulter, et qui en fera un troupeau plutôt qu'un peuple. Une semblable abdication suppose l'oubli total des mesures les plus élémentaires de la prudence et le mépris complet de la dignité humaine. L'homme n'est pas une argile que le pouvoir pétrira à sa guise; il est une créature libre, jalouse de ses droits et de sa liberté. On peut donc, cela ne se discute
même pas, imposer une constitution à celui qu'on a mis à la tète de l'Etat : qu'il occupe la première place par élection ou par voie héréditaire, le principe est le même. La liberté politique est le droit de concourir directement ou par des représentants à la rédaction de la conslitution et l'ensemble des moyens qui permettent de surveiller le pouvoii- afin qu'il ne s'écarte pas de la ligne tracée par la volonté nationale.
Ces principes sont évidents, ces vérités sont élémentaires et cependant ils étaient tellement tombés en oubli, qu'on admirait beaucoup le libéralisme de Louis XVIII daignant octroyer la charte de 1814 :
comme si la nation n'avait pas le droit de réclamer, et au besoin d'imposer, les libertés constitutionnelles.
« Le prince doit, en effet, organiser l'Etat de la manière la plus favorable au bien commun. Or, quand un peuple est encore dans l'enfance sociale , il est incapable de
participer au pouvoir public, et n'en a d'ailleurs aucun désir. Il se laisse alors i^-'ouverner comme un enfant par son père. Au contraire, quand il avance, sans se départir de l'honnêteté, dans la voie du progrès social par la culture et l'activité, il acquiert l'aptitude de se gouverner en partie par luimême. Sans doute, l'action du prince sera toujours utile et nécessaire pour donner la direction et l'unité au mouvement social ; mais cette action ne devra point conserver son étendue première, car l'action personnelle du peuple est plus efiicace pour le bien public, que celle du mécanisme qui descend d'en haut. 11 est donc juste que le prince appelle le peuple à la participation de la chose publique, d'après la mesure de ses capacités. Le peuple, en effet, en se développant, joint, à la capacité, le goût du gouvernement (1). »
(1) yis' Cavagnis, professeur au séminaire romain, Xo-
S'il est juste que le })rince appelle le peuple à la participation de la chose publique, la nation a donc un droit certain et le prince qui ne le i-econnaîtrait pas commettrait une injustice.
La liberté civile n'est sérieusement garantie que dans les ]»ays dotés de libertés politiques : je suis loin de contester les abus possibles du pouvoir, même dans les nations qui jouissent de toutes les libertés, car rien de ce qui est humain n'est parfait, mais, grâce à la liberté, le remède est à côté du mal. La presse libre flétrit les attentats, elle crée un courant d'opinion avec lequel le Pouvoir est obligé de compter et, en dernière analyse, un ministre responsable est tenu de répondre à un mandataire du pays et d'exposer ses actes au grand jour de la discussion pu-
tions lie droil public naturel et ecdésiaslique, tome I, cliapitrc II, 2 18.
bliqiie. Dans les contrées au contraire où rèii'ne la volonté sans contrôle d'un Prince tout -puissant , qui donc arrêtera le bras toujours prêt à frapper de paisibles citoyens qui ont commis le crime de s'opposer au bon plaisir du Prince ou simplement de lui déplaire? Nous verrons, dans le cours de ce livre, que Thypothèse n'est pas chimérique. Notre intérêt personnel est donc une raison suffisante pour nous de chérir la liberté politique ; il y en a une antre puisée dans un ordre d'idées, non pas plus important, mais plus relevé.
Dieu a mis au cœur de l'homme l'amour indestructible de la Patrie. Les hideuses clameurs des sans-patrie n'arracheront jamais ce sentiment à la fois si fort et si doux. Nous aimons naturellement et avec passion le sol où reposent les ancêtres, le coin de terre qui nous a vu naître, le ciel que nous avons contemplé lorsque, pour la première fois, nous avons ouvert les yeux
à la lumière. L'idée de la Patrie grandit l'homme; elle lui fait occuper dans l'histoire une place, qu'avec une touchante illusion, il regarde comme la première et la plus belle. Sans la Patrie, nous sommes seuls, inconnus, perdus dans l'immensité de la famille humaine; avec et par la Patrie, nous nous rattachons au passé, nous sommes fiers du présent et nous vivons dans l'avenir : elle nous relève à nos propres yeux et le plus humble des citoyens est heureux de penser qu'il appartient à un grand pays. Peut-on, dès lors, se désintéresser de sa prospérité, de sa grandeur et de sa gloire? peut-on les abandonner aux mains d'un homme, d'un seul homme, qui en disposera à son gré et sans contrôle, au risque des plus lamentables aventures? Non, on ne le peut pas, on ne le doit pas; l'amour de la patrie répugne à une semblable abdication ; il exige au contraire que chaque citoyen veille avec un soin jaloux
sur les destinées nationales ; or, il ne le peut que grâce à la liberté politique qui lui permet de savoir si la fortune publique est entre des mains capables de gouverner un peuple.
Et d'ailleurs, est-il digne que des millions d'hommes soient à la merci d'un seul placé dans des conditions telles que, presque infailliblement, il abusera de son pouvoir au détriment des intérêts publics et particuliers? Le Père Lacordaire définit le despotisme : « L'ambition de posséder l'homme tout entier et de ne lui laisser de lui-même, dans son corps, son âme et ses biens, qu'une ombre tremblante devant la volonté d'un maître. » Est-ce là l'attitude d'un être que Dieu a créé libre?
Un monarque absolu n'est pas sans doute nécessairement un despote, mais, s'il veut le devenir, rien ne pourra l'en empêcher. Les biens, la liberté, l'avenir d'une nation
peuvent-ils dépendre du caprice d'un homme? Certainement non.
Malgré les inappréciables avantages de la liberté, il est permis de se demander si nous avons, en France, le culte vrai, Tamour profond et sincère des institutions libres. Voici en eiTet ce qu'écrivait en 1868, ^I . Georges Picot , en terminant sa belle histoire des Etats Généraux : <( Quoiqu'on en ait pu dire, la révolution de 1789 n'établit définitivement en France que l'égalité. Cette victoire a coûté cinq siècles defîorts. Il reste à fonder parmi nous la liberté... Mêlée à la Révolution comme une grande espérance, déshonorée par ceux qui en firent une menace, la liberté fut souillée de sang et elle demeura étouffée entre deux despotismes. Elle a traversé depuis toutes sortes de périls et de misères, mais, si l'on veut marquer exactec ment ce qu'elle a définitivement fondé en
1789, nous ne trouvons à vrai dire qu'un seul droit réellement conquis, c'est celui que nos pères nommaient : le libre vote des subsides... En dehors de cette sauvegarde qui contient en germe Tensemble des droits publics, tout est à faire. L'intervention politique du pays dans ses propres affaires, la responsabilité sérieuse et incessante des agents du pouvoir n'existent ni en droit ni en fait. Nous avons cru tenir un instant ces instruments de la li])erté : ils ont échappé à nos débiles mains. Il faut les saisir de nouveau, y appliquer nos forces et cet esprit de suite qui a fait le triomphe absolu de l'égalité. Le succès de nos espérances libérales est à cette condition. La nation, héritière de ce courageux tiers état qui a créé sa puissance , comprendra-t-elle que l'égalité est à tout jamais fondée, et qu'il est temps de réunir toutes les forces viriles du pays pour conquérir la vraie liberté? Le peuple écoutera-
l-il au coiilraire ces esprits envieux, précurseurs de sa ruine et de son abaissement, qui le poussent à considérer comme ses adversaires une noblesse anéantie, un clergé aujourd'hui sans pouvoir dans l'Etat, ou bien une bourgeoisie ouverte à tous les mérites ou à toutes les fortunes? »
Le savant historien qui écrivait ces lignes en 18G8 a ajouté dans une édition de 1<S88 : « Depuis cette époque, la France a été mise en possession de tous les instruments de la liberté. En a-t-elle acquis Tespi-it? C'est au lecteur de répondre. »