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LES ENNEMIS DE LA LIBERTE

Une déclaration du journal VUnivers. ■ — Le socialisme et le despotisme. — Le radicalisme. — Un discours de M. Barboux. — Le devoir des catholiques. — Réponse aux objections contre le régime parlemenlaire.

Il n'est pas facile de répondre d'une manière précise à la question posée à la fin du chapitre prt'cédent. Il y a sans doute en France des hommes sincèrement épris de la liberté ; il y a des hommes qui veulent la liberté civile pour eux et pour les autres, et qui considèrent la liberté politique comme Fexercice de l'un des plus nobles droits du citoyen. On doit souhaiter ardemment que

ces hommes deviennent de plus en plus nombreux et que les efforts tentés par VUnion libérale républicaine pour former les mœurs politiques du pays, soient couronnés de succès.

Les catholiques ont tout à gagner au triomphe de ces idées, car aujourd'hui et dans l'état actuel des esprits, la cause de l'Eglise est intimement liée à la cause de la liberté. L'Eglise triomphera avec et par la liberté et elle souffrira des échecs infligés aux institutions libres : c'est là une conclusion qui se dégagera de toutes les pages de ce livre. Si donc (ce qu'à Dieu ne plaise) l'amour de la liberté était mort dans le cœur des hommes politiques, ce serait à nous, catholiques, de le faire revivre. Les catholiques comprennent aujourd'hui la nécessité de se serrer autour du drapeau de la liberté et je suis heureux de citer ici les déclarations du journal l' Univers dont le dévouement à l'Eglise est au-dessus

de toute discussion : « S'il est vrai, dit-il, que la notion exacte, que le respect sincère de la liberté d'autrui ne se rencontrent guère que dans un petit nombre d'âmes , c'est à nous catholiques, de faire faire à r esprit public, en France, une évolution si désirable et si nécessaire... que les catholiques donnant Texemple à tous les bons citoyens, se décident à prendre en main le drapeau des libertés nécessaires, pratiquement définies, aussi bien civiles que religieuses; pas n'est besoin de faire à ce propos des généralisations absolues, il suffit de se montrer, en toute occasion, les champions sincères, actifs et résolus des libertés effectives, concrètes qui sont la base du droit commun, libertés en dehors desquelles, étant donné la condition des peuples modernes, les droits de l'Eglise et les libertés des croyants catholiques ne peuvent être en sûreté ni compter sur l'avenir (1). »

(1) N" (lu 28 mai 1877.

Oui, aujourd'hui l'Église et la liberté sont étroitement unies et c'est là, pour les catholiques, un admirable terrain de combat : les amis de la liberté sont les amis ou du moins les alliés de l'Eglise, leurs efforts doivent se combiner pour arrêter les progrès de l'ennemi commun.

Le socialisme est le plus dangereux ennemi de la liberté. Dans un récent discours, M.Barthou, ministre de l'Intérieur, a parfaitement caractérisé le socialisme en l'appelant « une doctrine qui, si elle n'était pas la plus décevante des utopies, n'aurait d'autre résultat, sous prétexte de transformer le monde, que de niveler toutes les volontés, dans un même servilisme, au gré d'une oligarchie de fonctionnaires irresponsables ». Le socialisme, en effet, ne tend à rien moins qu'à broyertoutes les volontés, toutes les énergies, toutes les libertés dans le mécanisme formidable et irrésistible de l'Etat. Depuis plus de cent ans que l'on

cherche, dans la liberté politique, un remède contre Fomnipotence de l'Etat, le socialisme ressuscite, au profit de quelques ambitieux, les pires doctrines de l'ancien régime. Il bat en brèche le principe de la propriété privée, ce solide rempart de la liberté individuelle, et il tend à le remplacer par la conception monstrueuse de l'Etat seul et unique propriétaire : plus de citoyens, rien que des mercenaires et, au-dessus de ce troupeau, la très redoutable majesté de l'Etat, tel est l'idéal de la société rêvée par le socialisme. Il y a de profondes et constantes affinités entre le despotisme et le socialisme et, pour s'en convaincre, il suffit de relire cette page que M. de Montalembert écrivait en 1852 : « Les écrivains socialistes usent de ce qu'on leur laisse de liberté pour immoler sans façon le gouvernement représentatif. Le récent écrit de M. Proudhon démontre que le socialisme ne tient nullement à la libre discussion, et qu'il compte bien plus

volontiers sur un gouvernement qui ne discute pas, que sur un gouvernement qui discute. Il s'efforce de prouver que le 2 décembre n'est qu'une étape du socialisme.

Il calomnie à coup sûr, les actes et les dispositions du chef de l'Etat; mais de ses calomnies comme de ses arguments, il ressort , avec la dernière évidence , que le despotisme lui paraît beaucoup plus favorable, comme moyen, que la liberté, et beaucoup plus propre à accélérer le triomphe de son utopie. En effet, chacun sait que, en dehors même des paradoxes de l'inventeur de Vanarchie, l'omnipotence de l'Etat a toujours été le rêve favori, l'idéal du socialisme. Cette omnipotence peut seule lui fournir les moyens de réaliser ses plans, le jour où il sera maître de l'Etat, ce qui est, depuis 1789, le rêve du premier ambitieux venu. Pour rendre obligatoire le travail, l'assistance, l'éducation, sous prétexte de les organiser, il lui faut nécessairement la con-

ceiitration absolue du pouvoir, c'est-à-dire le despotisme, à la seule condition d'avoir le despote pour lui, ce qui n'est pas absolument en dehors des éventualités de l'avenir.

« Comme le socialisme déteste , pardessus tout, la tradition et la liberté, il doit détester et il df'teste, en effet, les i>'aranties politiques; car toute garantie représente une tradition ou une liberté (1). » Le socialisme est fatalement condamné à haïr la liberté politique, car il ne peut réaliser ses plans que grâce à la concentration de tous les pouvoirs dans une seule main : que le despote soit un homme ou une assemblée, peu importe. Comment en effet briser les résistances qui s'opposent à la destruction de la propriété individuelle, si on ne dispose pas d'un pouvoir sans limites? Les paroles si connues de Louis XIV

(1) Des intérêts catholiques au XIX' siècle, cli. x.

dans sou instruction au Dauphin reparaissent au fond de tous les programmes socialistes : « Tout ce qui se trouve dans nos États, disait le Roi , de quelque nature que ce soit, nous appartient au même titre, et doit nous être également cher. Les deniers qui sont dans notre cassette, ceux qui demeurent entre les mains de nos trésoriers, et ceux que nous laissons dans le commerce de nos peuples doivent être par nous également ménagés. Vous devez donc être persuadé que les rois sont seigneurs absolus, et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés aussi bien par les gens d'Eglise que par les séculiers , pour en user en tout temps comme de sages économes. » Les socialistes ne parlent pas autrement ; écoutons M. Jaurès : « La nation, ayant la propriété souveraine de la terre, confirme dans leur possession les paysans propriétaires , ceux qui cultivent eux-mêmes leur terre,

OU plutôt elle rend effective et rrelle pour eux la propriétf' qui n'est bien souvent qu'apparente et illusoire. L'impôt leur prend le plus clair de leur revenu, c'est-àdire en somme, de leur terre. La nation le supprime. Ils sont ruinés par l'hypothèque, par les intérêts à servir. La nation assure leur dette et leur permet de s'acquitter vis-à-vis d'elle par le simple remboursement du capital en plusieurs annuités sans intérêts (1). »

La nation a donc la propriété souveraine de la terre ; le Grand Roi ne disait pas autre chose : elle confirme la possession des propriétaires actuels; mais s'il lui plaît de ne pas la confirmer ou de la confier à d'autres ? qui l'en empêchera, puisqu'elle est la souveraine de la terre? Ayant supprimé la propriété , il est tout naturel qu'elle supprime l'impôt ; je suppose

(1) J'ompriuito ci'ttc citation au livi'O de 31. Yvos Guyot, les Principes de 80 et le Socialisme, cli. xx.

LES CVTIIOLinVES. 3

cependant que les paysans aiment mieux garder leur propriété et payer l'impôt, comme un malade qui souffre d'une dent, aime mieux se la faire arracher que de se laisser couper la tête. On aura beau vouloir lui persuader, qu'une fois décapité, il sera pour toujours à l'abri du mal de dents, il sera difficile de le convaincre. Le mal de dents, c'est l'impôt, et l'opération que propose le socialiste est trop radicale pour plaire aux intéressés : quoi qu'il en soit, elle exige un pouvoir incompatible avec la liberté.

Louis XIV avait la franchise de son opinion, et il ne parlait pas beaucoup de liberté; les socialistes, au contraire, ont toujours ce mot sur les lèvres pour remplacer la vieille chanson qui endormait autrefois les douleurs humaines, mais, s'ils prononcent le mot, ils ont, au cœur, la haine de la chose.

On ne m'accusera pas de tendresse exa-

o-érée envers le socialisme. Son triomphe amènerait des bouleversements dans lesquels la société elle-même serait menacée de périr avec la liberté, mais il a soin de cacher ses desseins sous le voile de Tintérêt des classes pauvres, comme la monarchie s'appuyait sur le tiers état pour ruiner la féodalité. Le radicalisme n'a pas même cette vaine excuse. Un radical est l'ennemi juré de la liberté d'autrui, surtout quand il s'agit de la liberté religieuse. La vue d'un homme qui va à la messe le met hors de lui, et il ne comprend pas que les foudres gouvernementales ne tombent pas sur tous les temples pour en faire un monceau de ruines. Il n'admet pas que l'on pense autrement que lui, et quiconque repousse son credo est un citoyen dangereux et un mauvais patriote. L'intolérance haineuse et sectaire est tout son programme politique ; et , pour lui , une république tolérante ne vaut guère mieux qu'une mo-

narchie. Il s'est fait de la République une conception particulière dont la devise doit être la guerre à l'idée religieuse. Un ministère tolérant et libéral n'est plus que le jouet de la réaction et du cléricalisme; la République est gravement en péril du jour où elle cesse de traiter la religion en ennemie. Le spectre clérical le hante, c'est un cauchemar qui l'étouffé, aussi il n'a de repos que lorsque la guerre religieuse bat son plein. Fanatisme, intolérance, étroitesse d'esprit, haine implacable, tel est l'état d'âme d'un radical : on comprend que la liberté soit mal à l'aise dans un pareil milieu.

Le pays doit s'efforcer d'écarter du pouvoir des hommes dont l'influence produirait infailliblement une guerre religieuse, la pire de toutes les discordes civiles.

Je crois devoir rappeler un passage du beau discours que prononça, le 20 mai 1889, M. Barboux, président de l'Union libérale

ET LA LIBEUTli POLITIQUE. il

républicaine; ou verra où uous conduirait le triomphe défiuitit' du radicalisme : « On s'était fio'uré jusqu'ici qu'un gouvernement devait au peuple dont il dirige les destinées, comme premier bienfait, la paix intérieure, c'est-à-dire la concorde de tous les citoyens et une bonne police; comme second bienfait, la paix extérieure et, s'il se peut, la grandeur de la patrie; comme troisième bienfait, la prospérité matérielle, dans la mesure où il peut en favoriser le développement. Et pour accomplir cette tâche déjà passablement dilïicile, on croyait jusqu'ici qu'un gouvernement devait non seulement maintenir les institutions fondamentales qui assurent le fonctionnement de l'organisme politique, comme l'administration, la magistrature, l'armée, mais encore se garder de froisser les sentiments délicats et puissants qui sont comme les grandes ailes sur lesquelles l'humanité s'élève de la terre jusqu'au dévouemenl et au sacrifice et qui

se nomment les croyances religieuses, le patriotisme, le respect des lois. Eh bien! c'étaient là des idées usées, bonnes tout au plus pour des modérés et des parlementaires comme nous; et nous avons eu pendant dix ans le spectacle d'un parti inspirant ou intimidant même les ministres qui semblaient ne pas lui appartenir, ruinant par les moyens les plus exécrables et les plus sûrs, les idées de respect et d'obéissance, cherchant à asservir les juges en leur enlevant la première garantie de leur indépendance. Nous avons vu la police désarmée pour mieux assurer la paix des malfaiteurs, les croyances persécutées jusque dans les œuvres les plus utiles à la charité, la division, je pourrais dire la discorde, semée à pleines mains sur la France entière, le travail national inquiété ou compromis, les affaires languissantes, la licence des écrits et des mœurs publiquement encouragées, si bien qu'au bout

(le dix ans de ce régime, la liberté demeure compromise par les fautes commises en son nom et que le parti radical s'est trouvé tout à coup face à face, non seulement avec ses adversaires exaspérés, mais encore avec toutes les consciences soulevées.

« La foi, la liberté et l'autorité ne font pas toujours bon ménage. Ces politiques ('tonnants ont trouvé le secret de réconcilier contre eux les hommes de foi, les hommes de gouvernement, les hommes de libertt'. En sorte que, pour dire la vérité, nous ne représentons pas le réveil, mais la révolte de cette masse immense de citoyens qui. libres vis-à-vis des ministres dont ils ne mendient pas les faveurs, indépendants vis-à-vis des électeurs doni ils ne recherchent pas les suffrages, jugent avec impartialité la politique qu'on leur fait et celle qu'on leur prépare, en supportent longtemps les écarts parce qu'ils sont mode-

rés et patients, gémissent de ceux qu'ils ne peuvent empêcher, s'abstiennent souvent aux élections plutôt que de donner leur voix à des candidats dont les principes leur paraissent également détestables, mais peu à peu cependant, s'irritent, se concertent, s'encouragent les uns les autres par l'échange de leurs trop justes griefs et, à la fin, se soulèvent, prêts, cette fois, à soutenir avec constance, avec énergie et, s'il le faut, avec passion et avec véhémence les idées de modération, de justice et de bon sens. »

Puissent ces belles, nobles et généreuses paroles être entendues; puissent tous les hommes de foi, de gouvernement et de liberté s'irriter, se concerter, et s'encourager pour défendre avec passion les idées de modération, de justice et de bon sens. C'est un devoir rigoureux et j'espère, qu'aux élections prochaines, les catholiques n'y failliront pas. Trop longtemps ils

se sont endormis dans une sécurité trompeuse; et, pour excuser à leur propres yeux leur nonchalance coupable, ils attendaient un sauveur dont l'avènement leur permettrait de demeurer encore plongés dans leur léthargie béate. Ils semblaient ignorer qu'il ne suffit pas, pour être un bon chrétien, d'aller à la messe et de faire ses Pâques, qu'il faut de plus se dévouer à la cause commune et que Dieu réclame notre concours pour faire triompher sa cause. Le dévouement à la chose publique est l'une des formes les plus élevées de la charité. Quiconque laisse, par paresse ou égoïsme, péricliter l'intérêt public, commet une faute contre le devoir, or le chrétien doit accomplir le devoir tout entier.

« Dans la vie privée, dit le P. Lacordaire, l'homme est en face de lui-même; dans la vie publique, il est en face d'un peuple. Là, ce sont ses devoirs et ses droits person-

nels, son perfectionnement et sa frlicité propres qui commandent sa sollicitude; ici, ce sont les devoirs et les droits, le perfectionnement et la félicité d'un peuple qui préoccupent sa pensée. Et, comme évidemment un peuple est plus qu'un homme, évidemment aussi la vie politique est supérieure à la vie privée Si chez les peuples serfs le droit ne conduit qu'à la défense des intérêts vulgaires, chez les peuples libres il est la porte des institutions qui fondent ou qui sauvegardent. Ainsi se forme, en de hautes et magnanimes habitudes, l'élite nationale d'un pays (1). »

Jusqu'à présent les catholiques ont-ils compris la nécessité de se mêler à la vie publique du pays, ont-ils accompli le devoir civique? Je ne le crois pas. Sous prétexte de ne pas compromettre leur dignité dans

(1) Conférences de Toulouse, G" conférence. Dans cette conférence le P. Lacordaire fait un éloge spleudide des peuples dotés d'institutions libres.

rai'èiie tourmentée mais frconde de la vie politique, ils se sont retirés de la lutte ou bien ils iront dé})loyé leur énergie que sur un teirain où le pays ne voulait pas les suivre. Il est temps de secouer cette torpeur. Que les catholiques suivent enfin résolument le conseil si sage que Léon XIII vient encore de leur donner, qu'ils s'unissent aux hommes de toute nuance pour « imposer un frein à ceux qui voudraient déchristianiser la France et détruire parmi le peuple les notions sur lesquelles reposent Tordre et la tranquilité sociale (1) ». Pour cela il est nécessaire d'agir de concert avec tous les défenseurs de la liberté et de l'ordre social; ne repoussons aucune alliance conclue sur ces bases.

Le sommeil de ce cette masse immense de citoyens » dont parle l'éminent président de l'Union libérale républicaine a été la

(1) Voir Tarticle de VOsservalore Romano public i:)ai' l'Univers, dans le numéro du 13 juin 1897.

source de bien des mécomptes et la cause peut-être unique du succès des ennemis de la liberté : il a permis à une minorité habile, audacieuse et violente, de faire la loi à la majorité silencieuse et résignée ; mais le temps du silence et de l'inertie est passé, il faut parler et agir. Il faut dire au peuple que ses vrais amis ne sont ni les utopistes dangereux, dont les doctrines cachent la ruine sous les flatteries, ni les sectaires haineux dont Tambition est de confisquer, à leur profit, ce qui est et doit être le patrimoine de tous les citoyens; il faut agir, il ne faut pas s'enfermer dans Fétroite limite de sa vie privée; il est nécessaire de se mêler aux agitations de la vie publique, car le salut dépend de Faction combinée de tous les amis de la justice, du bon sens et de la liberté. Les catholiques seraient bien coupables s'ils s'obstinaient à déserter le combat sous prétexte que leurs alliés ne souscrivent pas à la totalité de leur pro-

gramme et ne partagent pas, sous tous les points, leur manière de voir. Le rôle inerte et passif qui consiste à souffrir patiemment les Aiolences d'un parti ou à rêver un état de choses nouveau qui se perd dans les incertitudes de l'avenir, ne convient pas aux catholiques auxquels Uieu demande l'action, le courage et le dévouement à la chose publique. Le sort de l'Eglise de France dépend, en grande partie, de notre sagesse et de nos efforts; ne le compromettons pas par des regrets stériles ou par une indolence coupable.

Les violences des socialistes et l'intolérance des radicaux fournissent des objections graves aux ennemis du régime parlementaire. Après une séance orageuse on les entend dire : « En voilà assez, il est temps qu'un sabre vienne mettre à la raison tous ces gens là. « Quelques catholiques tiennent parfois le même langage. Les impru-

dents ! Et si le sabre se tourne contre nous ? Et s'il abat, d'un coup, toutes les libertés de FEglise? Un sabre ne se laisse guère émouvoir par les revendications les plus légitimes, et les libertés de l'Eglise courent grand risque d'être englouties dans le naufrage des libertés publiques; c'est jouer une bien dangereuse partie que de les faire dépendre de la volonté ou du caprice d'un maître. Je vais plus loin; j'admets, à titre d'hypothèse, que le sabre soit pour nous, croit-on que la cause qui doit nous être chère entre toutes, le salut des âmes et l'extension du royaume de Dieu, croit-on, dis-je, que cette cause gagne beaucoup à la protection exclusive d'un pouvoir qui aura fait main basse sur toutes les libertés politiques ? Dans l'état actuel des esprits en France ce serait la ruine, peut-être irrémédiable, de nos plus saintes espérances.

Ne nous y trompons pas, le Pays s'éloignerait de nous dans la mesure même où

nous jouirions d'une liberté refusée aux autres: nous susciterions une crise religieuse formidable, ce serait, pour la foi, un danger tel que la pensée se refuse à en prévoir les conséquences. Conservons donc le régime parlementaire malgré ses inconvénients que je suis loin de nier; quel est, du reste le régime politique absolument parfait ?

En principe, le régime parlementaire est une application de cette théorie de saint Thomas d'Aquin : « sic dispoiierida est regni guhernatio ut régi jnm instituto tyranidis subtrahatur occasio : il faut adopter un régime politique qui empêche le pouvoir de devenir tyrannique (1). » Le régime parlementaire repose sur le principe de la

(1) De regiinine principum, 1. I, ch. vi. — Le régime parlementaire est une nuance plus avancée du gouvernement constitutionnel. Dans celui-ci, en cas de conflit entre le parlement et les ministres, le Roi est invité à les changer; dans celui-là, le chef de l'État y est obligé. Yoiv Petit Dictionnaire politique et social, par M. Maurice Block do l'Institut.

division et de la pondération du pouvoir ; il signifie un û'ouvernement contenu et contrôlé. Dans l'état actuel de l'Europe, il semble la seule forme possible de la liberté politique. Il faut choisir en effet entre le régime parlementaire ou un pouvoir sans limite et sans contrôle, c'est-à-dire absolu. Le choix ne peut pas être douteux pour les hommes qui ont quelque souci de leur dignité.

Je ne conteste pas la valeur des objections que soulève le régime parlementaire : on lui reproche l'instabilité ministérielle, les ambitions qu'il favorise, les rivalités de parti, les oscillations d'une politique qui n'est jamais sûre du lendemain, tout cela est incontestablement fort regrettable ; mais croit-on que, sous un pouvoir absolu, les intrigues d'antichambres soient meilleures que les combinaisons des aspirants aux portefeuilles ministériels ? D'ailleurs ce rien ne garantit qu'un homme, maître de tout

faire, aura plus de sagesse qu'une collectiou (Thommes, même médiocres, placés à côté de lui pour le maiiitenir. Rien ne le garantit ; mais quand môme cela serait certain, rien ne le fera croire longtemps aux hommes de notre siècle; et, sans cette croyance, l'édifice croule par sa base (1) ». Oui, cette foi en la sagesse d'un homme qui peut tout manque aux hommes de notre temps, e( voilà pourquoi l'édifice du pouvoir absolu s'est écroulé tandis que le régime parlementaire, malgré ses lacunes, a duré si longtemps et n'est pas près, seml)le-t-il, de mourir encore.

La meilleure réponse aux objections contre le régime parlementaire est évidemment la pratique d'une politique modérée, ferme, tolérante et libérale ; une majorité se grouperait vite autour de l'homme honnête désireux de faire régner la paix religieuse

(1) 'MimVà\<'mh('r\, Dca inlcréls catholiques auXIX"- siècle,

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