FOI SINCÈRE
Le livre de M. Léon Chaîne : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, mérite le respect de tous par son accent de conviction et de franchise. L'auteur veut être chrétien en dehors des luttes et des bassesses d'une politique de circonstance. Il proclame hautement sa foi, mais notre collaborateur et ami, Paul Brulat l'a dit déjà, il la proclame sans exiger qu'on lui reconnaisse l'absurde privilège de l'infaillibilité, il veut que sa théorie religieuse jouisse d'une complète liberté, mais ne prétend pas que cette liberté entraîne une persécution fanatique à l'égard de ceux qui professent une philosophie différente.
C'est aux coreligionnaires de M. Léon Chaîne, — imbus comme lui du sentiment de piété exclusive, que la lecture de cet ouvrage
semble se recommander. Ils y pourront voir — avec des arguments pleins de chaleur et une jnultitude de faits empruntés à Ihistoire du passé comme aux polémiques du jour — les dangers qu'encourt leur simple croyance à s'allier avec les militaristes du goupillon, les nationalistes de l'ôte-toi de là que j'y mette César et les antisémites du retour barbare au moyen âge.
Les catholiques arrivés à cette manière de voir sont, d'ailleurs, infiniment plus nombreux qu'on ne croit. IVI. Léon Chaîne nous révèle l'existence à Paris d'un Comité catholique pour la Défense du Droit, se basant sur les principes de 1789. Pendant V Affaire déjà cette association, qui a des ramifications dans le pays entier, luttait avec ardeur pour la défense de la vérité et de la justice. Mais cette action restait ignorée.
« Les journaux de droite, écrit M. Chaîne, voulaient cacher à leur clientèle qu'il y avait des catholiques dreyfusards... cependant les juifs n'étaient pas seuls à défendre Dreyfus. Ni Démange, ni Labori, ni le colonel Picquart ne sont des juifs. En revanche, dans le même moment, on comptait dix-sept juifs au Gaulois du juif Meyer qui, au nom de la France chrétienne, conduisait le bon combat contre son propre coreligionnaire et contre un homme de sa propre race. »
Et sans revendiquer en aucune façon le rôle de défenseur de la cause juive, M. Chaîne s'étonne, pourtant, de cet <( antisémitisme théorique autant qu'artificiel qui s'étend jusque dans les régions où la race juive n'est jamais apparue et dont sont atteintes tant d'excellentes gens qui, en fait d'Israélites, ne connaissent guère que le Juif Errant des images d'Epinal ».
Chemin faisant, M. Chaîne indique, non sans une fine ironie, l'estime qu'entretiennent MM. les curés lorsque le » Seigneur du Village » , quoique juif, se montre généreux...
Nous devons nous borner à ces quelques lignes sur ce volume dont la multiplicité des renseignements mériterait une longue analyse. Il sera utile aux catholiques de bonne foi et d'une lecture amusante pour les esprits indépendants.
Louis MULLEM.
Justice Sociale, 31 janvier 1903.
... Un livre très curieux, un peu trop hanté, croyons-nous, par le souvenir de l'affaire Dreyfus, mais qui renferme d'excellentes choses et que nous voudrions voir entre les mains de tous nos amis. Sans doute il offre bien de-ci d€-là, quelque prise à la critique, mais il y a tant de bonnes vérités et dites avec un réel courage ; l'auteur a mis le doigt sur tant de plaies dont nous souffrons peut-être par notre faute, qu'en considération de ceci, nous pouvons bien lui pardonner cela. Quelques esprits se scandali^seront vraisemblablement à la lecture de certaines pages où l'auteur — catholique très convaincu d'ailleurs — dit à ses frères de dures vérités. Pour nous, nous croyons que l'attitude de l'autruche qui met la tête sous son aile pour ne pas voir le chasseur est plus que jamais lamentable et a causé une partie de nos maux. Ce livre sera discuté, il le mérite, nous espérons qu'il fera du bien.
Missager de Paris, 3 février 1903.
Ceci est un livre de bonne foi, écrit par un croyant, par un fidèle.
M. Léon Chaîne déplore la timidité intellectuelle de certains catholiques, leur insuffisante éducation historique, leur pusillanimité politique ; c'est ce que l'on pense généralement, mais ce que l'on n'avait jamais écrit avec tant de force.
Cela n'empêche que l'auteur est un libéral, un vrai libéral, et sa foi n'exclut pas la tolérance ; il admet que l'on dissimule ses convictions religieuses, bien que cela lui paraisse profondément ridicule. Dissimuler sa croyance par convenance politique, c'est le cas le plus fréquent. Eh bien, quelle convenance y a-t-il à la dissimuler ? Il est étrange, en effet, que des esprits religieux séparent leur foi de leur vie, alors que des athées proclament, au nom de ce même principe de vie, le néant de la critique et de la spéculation, et considèrent la religion comme le plus efficace adjuvant de l'instinct social.
La place me manque pour suivre M. Léon Chaîne clans ses développements, qui comporteraient peut-être quelques critiques, mais je tiens à répéter que son livre a deux qualités, et non des moindres : la première est d'être un acte de foi, la seconde est d'être un acte de foi récité avec enthousiasme et passion. Chose rare par le temps qui court.
Le Rappel, 4 février 1903.
Un document intéressant sur l'état d'esprit de quelques catholiques nous est fourni par M. Léon Chaîne. Il publie un livre, bravement pensé et loyalement écrit, qu'il intitule : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles (chez Storck, Lyon et Paris).
M. Léon Chaîne publia, il y a un an environ, une page qui fit sensation : la Lettre d'un catholique lyonnais à un évêque. Les coreligionnaires de l'auteur de cette lettre lui pardonnèrent difficilement de troubler le sommeil de leurs consciences. M. Léon Chaîne récidive aujourd'hui ; je crains qu'il ne s'attire des inimitiés, sinon terribles, du moins fort gênantes.
Je le plains. Encore si nous avions affaire à un politicien professionnel ou à un publiciste de carrière, nous serions assez rassurés sur son compte. Il aurait des amis, des compagnons de lutte, il serait une force que chaque parti serait contraint de prendre en considération.
Mais M. Léon Chaîne est un citoyen isolé, qui va naïvement dire à tout venant ce qu'il pense être la vérité. Et pour champ (le cette expérience, il a choisi Lyon. Non pas le Lyon démocrate et socialiste de la Guillotière et de la Croix-Rousse, mais le Lyon de Notre-Dame de Fourvière.
Quand je dis que M. Léon Chaîne a choisi ce milieu, je me trompe. Il est lui-même un bourgeois de Lyon ; il est maintenu par ses liens de famille, ses traditions, ses habitudes et ses intérêts, dans une des sociétés les plus réactionnaires de France.
C'est un (( enfant perdu », une sentinelle avancée de ce petit
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bataillon des a Jeune Eglise », dont notre éminent ami, M. J.-L. de Lanessan, étudiait dernièrement, ici, avec l'humour et la sagacité que l'on sait, le curieux état d'esprit.
Je ne sais toutefois si les Jeune-Eglise seraient unanimes à approuver les idées émises dans le livre consacré aux Catholiques français et leurs difficultés actuelles. L'écrivain était de notre côté dans le grand drame politico-judiciaire qui a divisé la France pendant plusieurs années. Il a souffert de voir l'Eglise mettre ses forces à la disposition des ennemis de la justice. Il n'a jamais cessé de répudier l'antisémitisme, l' antiprotestantisme, le nationalisme. Il prétend que l'Eglise universelle n'est pas tenue à couvrir de son autorité la forme la plus étroite et la plus fausse du chauvinisme. Il considère que les moines prêcheurs se mettent dans un mauvais cas en abusant des métaphores militaires ; en commettant cette hérésie d'appeler la mère du Christ la « Vierge guerrière » ; en inventant un paradoxal « Dieu des armées ». Il est républicain ; il s'offusque de voir la plupart des dévots regretter « le bon vieux temps », rester attachés aux régimes déchus des Bourbons et des Bonapartes ; il est socialiste, dans un certain sens, et ne comprend pas que, s'il se produit une grève, le patron devienne instantanément le symbole de « l'industrie nationale », tandis que les ouvriers prennent rang, sans autre forme, parmi les « sans-patrie » ; il proteste contre l'abus des dévotions nouvelles, qui servent de paravent à des entreprises d'abêtissement populaire.
Avec tout cela, M. Léon Chaîne reste cathohque. Oui, il sait tous les torts de l'Eglise et il ne songe pas à se séparer de cette Eglise. Telle est la force de la foi.
Au moins, direz-vous, ce catholique très libéral consentira aux mesures de défense prises par la société laïque à l'égard de la congrégation ? Eh bien, non.
Il s'étonne que M. Waldeck-Rousseau n'ait pas trouvé au moins « inélégant » de préparer la dispersion des <( moines ligueurs » et des <( moines d'affaires ». A-t-il donc trouvé aux congrégations des vertus que nous ne leur connaissions point ? J'avoue avoir lu tout le livre sans rien apprendre de nouveau sur l'utilité des couvents, qui ne sont pas aujourd'hui moins dangereux qu'hier.
M. Léon Chaîne ne nous oppose guère qu'un argument de
fait. S'occupant de la crise morale de ces dernières années, il s'écrie :
(c Ce que nous reprochons à nos amis, c'est d'avoir suivi et même accéléré le mouvement injuste qui entraînait l'opinion. Mais ce serait, on le voit, une grossière erreur que de croire qu'ils ont été les seuls à se laisser entraîner dans ce courant : d'anciens communards, des révolutionnaires, ont suivi le panache blanc ou plutôt les plumes d'autruche du général Mercier. »
Cette observation ne suffira à convaincre aucun de nous. Si d'anciens républicains ont passé au nationalisme, c'étaient de soi-disant chefs, des ambitieux, des agitateurs, des démagogues. Tandis que le réveil des consciences a été bien rapide dans les groupes de libre-pensée, dans les loges maçonniques, dans les organisations démocratiques et socialistes, dans la foule des anticléricaux.
Si une erreur passagère a troublé les hommes de la République, les hommes de l'Eglise ont persisté dans le faux et dans l'arbitraire.
Nous ne disons pas encore tout ; notre conviction intime, profonde, est que les luttes de l'heure présente ont été voulues et préparées par l'Eglise. Nous croyons que si l'Eglise est de force à le faire, elle recommencera sans cesse à attaquer la République. Le catholique militant est presque forcément un violent réactionnaire. Pourquoi ? M. Léon Chaîne nous le dit :
(( Nous avons pour la pIupart,nous catholiques, un grand respect pour le principe d'autorité. A la défiance du libre-examen en matière religieuse, nous avons inconsciemment ajouté la défiance du libre-examen en bien d'autres choses. Beaucoup d'entre nous désireraient qu'en politique, comme en religion, il n'y eût qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur. »
En d'autres termes, le catholicisme engendre naturellement le cléricahsme.
Libres-penseurs, nous devons, par conséquent, compléter la propagande politique contre le cléricalisme, par une propagande philosophique contre les idées religieuses. La méthode la plus radicale est la meilleure.
Nous venons de voir, il est vrai, que certains catholiques ont libéré leur conscience d'une façon assez complète. Ayons pourtant le courage de voir en eux des adversaires — que nous esti-
mons et que nous espérons convaincre. Nous ne voudrions pas en avoir d'autres.
Hugues Destrem.
Le XIX" Siècle du même jour, 4 février 1903, avait le même article leader en ièie du journal.
Le Progrès de Saône-et-Loire du 10 février l'a reproduit intégralement.
Justice Sociale, 10 février 1903.
TRIBUNE LIBRE
Monsieur le Directeur,
Voulez-vous me permettre de présenter à vos lecteurs — de cette tribune où votre libéralisme tolère l'exposition d'idées que vous ne couvrez pas toujours de votre ajpprobation — le livre un peu délicat et sujet à quelque circonspection sinon à caution que M. Léon Chaîne vient de publier sous ce titre : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, et dont la Justice Sociale a déjà donné le signalement sommaire dans un de ses derniers numéros ?
Ce supplément de présentation en vaut je crois la peine. Et il serait juste aussi de le lui accorder, ne fût-ce que pour remédier au silence dont cet ouvrage est systématiquement couvert par la presse réactionnaire. Je sais, Monsieur le Directeur, que vous ne traînez pas à vos pieds ce boulet dont vous auriez tôt coupé, je pense, les amarres :un public vivant sur l'idée où il est attaché comme l'huître sur son roc ; et que vous ne considérez pas avec une terreur absolue toute atteinte portée à la majesté des contingences établies. C'est pourquoi je vous demande la parole.
La plupart des directeurs de journaux <( bien pensants » se sont soigneusement gardés d'insérer la moindre annonce bibliographique en faveur du livre de M. Léon Chaîne. Quel est donc le crime de l'auteur ? Est-ce d'avoir saisi à pleines mains les plus
épineuses questions qui se puissent actuellement poser à l'esprit d'un catholique et de les avoir même pour ainsi dire collectionnées à plaisir ? Non ; c'est de ne les avoir point traitées comme l'eussent fait Drumont, Ernest Judet, Charles Maignen ou Quesnay de Beaurepaire. Faut-il, pour aggraver le cas de notre catholique pratiquant, ajouter que son ouvrage est empreint d'un bout à l'autre d'une irrésistible bonne foi, que l'on pourrait qualifier de téméraire si la sincérité et la clarté n'étaient les premières vertus de l'esprit, et qui n'en est pas moins fort <( inconvenante » ?
Donc M. Léon Chaîne et son livre se trouvent mis au ban ou plutôt sous le boisseau ; ce qui est plus prudent encore. Tel (( bon journal » ne bronchera pas devant la publication de quelque louche prospectus financier, l'annonce de quelque spectacle ultra-décolleté. Mais rien n'entamera la ligue de silence dont il s'efforce de circonscrire toute œuvre religieuse ou politique qui porterait un coup à ses préjugés passionnés. Sur ce point la presse (( bien pensante » oppose l'inertie du cadavre le plus authentique à toute tentative d'aération morale.
Cet ostracisme ne serait-il pas suffisant pour que pas un seul des lecteurs de la Justice Sociale ne voulût se dispenser de juger par lui-même de l'excellence ou de la perversité d'un livre dont une Semaine religieuse — il en est heureusement d'excellentes — a pu dire ceci : <( Si vous voulez deviner son puissant attrait, jetez d'abord un coup d'œil sur les têtes de chapitres : Militarisme, — Nationalisme, — Antisémitisme, — Les catholiques et le bon vieux temps, — • De certaines dévotions nouvelles, — U éducation historique des catholiques, — La loi du f juillet 1901 et les dreyfusards, — Autour des décrets Comhes, — Du clergé séculier et des congrégations, etc. — Je certifie que lorsque vous aurez commencé cette lecture, empoignante comme le roman le plus dramatique, vous irez jusqu'au bout des 400 pages du volume. Seulement, attendez-vous à être quelque peu bousculé par l'auteur si vous êtes réactionnaire, c'est-à-dire ami des vieux préjugés, des routines d'antan et des opinions injustifiées. Toutes ces vieilles choses, pas vénérables du tout, volent en éclat sous les coups de massue de M. Chaîne. Nous reviendrons sur ce livre que nous croyons appelé à réformer la mentalité de beaucoup de braves gens. »
Notez bi€n que je suis le premier maintenant à ne point requérir pour les Catholiques français et leurs difficultés actuelles une telle somme d'admiration, sans récriminer cependant contre qui la lui attribuerait. Par là même que M. Léon Chaîne se complaît sur la bordure des précipices, autant au moins, me semble-t-il, par dilettantisme psychologique que par conviction, il est bien peraiis à quiconque d'estimer l'opportunité de son ouvrage au degré qu'il lui plaira. En d'autres termes, entre accuser le livre de M. Léon Chaîne de mauvaise action, comme certaines feuilles pieuses ont osé le faire, et en approuver sans réserves toutes les parties, il y a une mesure libérale à tenir. Il ne mérite certainement ni cet excès d'honneur ni cette indignité.
Au surplus, cet ouvrage écrit sans prétention d'aucune sorte emprunte sa signification et son importance principale à cela qu'il reflète l'âme d'un nombre de plus en plus considérable de catholiques. A ce titre, il constitue un document des plus curieux qu'à défaut de toute autre considération et qu'en dépit même de toute divergence de vues avec l'auteur, un catholique réfléchi peut avoir le plus sérieux intérêt à connaître ; son caractère symptomatique dépasse de beaucoup sa portée réelle comme livre.
Que M. Léon Chaîne soit aux antipodes de M. Paul Bourget et de M. Charles Maurras, ces théoriciens positivistes de la nouvelle monarchie, qu'il soit en absolu désaccord avec M. Drumont sur la question juive, que l'idée ne lui soit jamais venue d'adresser sa souscription à la Libre Parole pour le monument Henry, qu'il ne professe pas non plus un engouement exagéré pour la dévotion à saint Expédit, c'est le moins qu'on puisse dire de lui. Mais qui oserait prétendre qu'il n'est pas dans toute son intégralité morale et sociale, subjective et pratique, un bon catholique et un bon chrétien ?
Et c'est cela seul. Monsieur le Directeur, que je tenais à poser en principe ici : que l'on peut être en désaccord avec l'opinon régnante, les traditions des bonnes gens, l'idéal des dévots et des infatigables pèlerins et tous les (( conservatismes » de toutes sortes, sans cesser pour cela d'être un bon catholique et bien au contraire parfois.
Veuillez agréer...
La Renaissance Latine, 15 février 1903.
L'auteur précédemment a critiqué l'attitude de ses coreligionnaires catholiques dans l'atïaire Dreyfus. Cette fois il veut défendre la cause catholique en l'émondant « des végétations parasitaires ». Il combat ouvertement l'antisémitisme, le militarisme et le nationalisme et il reproche à ses amis leur timidité intellectuelle et leur respect pour les dogmes désuets. Enfin il s'attaque avec violence aux superstitions : culte de saint Expédit, de saint Antoine de Padoue, etc. Avec les <( répubhcains de principe » (Gabriel Monod, Michel Bréal, etc.), il combat la loi sur les associations et les décrets du présent ministère.
Revenant sur ce livre dans son numéro du 15 août suivant, la Renaissance latine, au cours d'un second article, ajoutait :
— Ce livre d'une brûlante actualité, écrit par un catholique dans un esprit d'indépendance qui surprendra peut-être bien des habitudes intellectuelles, est avant tout une œuvre de noble et
ardente sincérité Les principales questions qui sollicitent
impérieusement la conscience publique : le militarisme, les dévotions nouvelles, le dreyfusisme, le clergé séculier et les congrégations, etc., sont abordées et traitées par M. Léon Chaîne avec la calme audace de la franchise et la patience méthodique de la raison.
La Quinzaine, 16 février 1903.
Quand M. Chaîne, qui parmi nous a été l'un des rares qui aient cru devoir prendre publiquement parti pour Dreyfus, attribue à l'attitude plus réservée et même contraire de la plupart des catholiques la cause principale de la crise actuelle, nous ne croyons pas du tout qu'il ait raison. Car l'affaire Dreyfus n'a été qu'un prétexte, et si l'on avait aimé vraiment et purement la Justice, on l'aimerait sans doute encore pour les catholiques ; mais nous ne le chicanerons pas pour cela. Qu'en d'autres points il se montre théologien un peu improvisé, c'est encore vrai, et que
son livre soit mal composé, cela est incontestable ; mais, ces réserves faites, nous n'avons plus qu'à louer sa vigueur, sa clairvoyance et son indépendance d'esprit. Il dit aux nationalistes, aux catholiques, et à quelques autres représentants du conservatisme des vérités qui, pour être dures à entendre, ne sont pas moins salutaires.
La Fronde, 19 février 1903.
Dans son numéro du 29 mars de l'année dernière, le journal de l'abbé Naudet, la Justice Sociale, publiait « à titre documentaire » une lettre ouverte, très curieuse, adressée, par un de ses correspondants lyonnais, à un « éminent prélat ».
Son auteur, M. Léon Chaine, y posait nettement, hardiment, les questions suivantes :
(( Si les catholiques souffrent, aujourd'hui, dans notre pays, n'est-ce pas parce qu'ils ont commis de lourdes fautes ?...
(( N'avons-nous pas à nous reprocher notre attitude inintelligente et coupable dans l'affaire Dreyfus ?...
« Parce que nous sommes les enfants d'une Eglise qui, par définition... est internationale..., devons-nous professer un nationalisme puéril, étroit, sectaire ?...
(( Est-il permis de (( solidariser la religion » avec ce qu'il y a de (( suranné, d'injuste et de barbare dans les institutions militaires, qui ne sauraient être ni intangibles, ni immortelles », et de pousser <( le culte de l'armée jusqu'aux limites d'une naïve superstition ou d'un fétichisme par trop grossier ? »
Et sans attendre l'affirmation, M. Léon Chaine déclarait :
« Tant que les catholiques consentiront à rester solidaires des grandes iniquités commises, tant qu'ils n'auront pas confessé publiquement leur erreur, il y aura quelque chose de faussé dans leur situation politique. »
Cette déclaration de foi — ou plutôt de bonne foi — d'un catholique «. dreyfusard », « antinationaliste » et (( antimilitariste », convaincu des fautes graves du catholicisme, devait, naturellement, rester sans réponse de 1' « éminent prélat » auquel, fort respectueusement, elle venait d'être adressée.
Elle fit néanmoins du bruit dans la presse. La Vérité Française,
en particulier, estima pareil langage profondément (( humiliant pour les catholiques ». Elle feignit de se consoler, néanmoins, en supposant qu'un catholique qui faussait ainsi compagnie aux jésuites, aux antisémites et aux militaristes, devait être, « grâc€ à Dieu ! d'une espèce rare ».
Personne ne se donnant la peine de répondre dans le sens où il le réclamait, M. Chaîne formula lui-même sa réplique. Et cette réplique est tout un livre qui vient de paraître sous ce titre : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles.
Pour avoir souligné ici l'intolérance du catholicisme, l'absurdité de ses dogmes, l'immensité de son erreur, sa prétention antiscientifique à l'infaillibilité, ses intolérables crimes envers l'individu et la société, nous nous plaisons à recommander cet ouvrage, lequel, malgré certaines opinions différant totalement des nôtres, n'est, en somme, qu'un terrible réquisitoire contre le cléricalisme, — contre l'attitude gardée, dans les récents événements politiques, par le catholicisme français.
L'écriture en est claire, précise, spirituelle ; d'instructifs documents y sont intelligenmient rassemblés, surtout un souffle de réelle sincérité anime ces pages, — les font vivre, — et nous les font estimer. *
Les catholiques les liront avec grand profit, les esprits libres, avec grand plaisir. Ils aimeront cette profession de foi loyale d'un homme que la pensée de rester solitairement, entre ses amis et ses adversaires, n'a pas arrêté ; qui n'a pas craint en confessant sa religion, de rebuter ceux-ci, ni de s'aliéner ceuxlà, en adressant à ses coreligionnaires les plus dures vérités.
M. Chaîne nous affirme, du reste, — n'en déplaise à la Vérité Française qu'il va sans doute de plus en plus contrister — qu'il y a en France quelques catholiques de la même (< espèce » que lui.
La preuve en est fournie par ce Comité catholique pour la Défense du Droit dont M. Chaîne, à vrai dire, \ient de révéler l'existence, à nous comme à nos confrères dreyfusards.
Basé, de même que la Ligue des Droits de l'Homme, sur les principes de 1789, ce comité, quoique fidèle aux doctrines catholiques, entend servir la Justice et la Vérité. Nous espérons bien qu'il va dorénavant se faire connaître à nous autrement que par un beau titre.
En réalité, il y eut des « catholiques dreyfusards » comme M. Léon Chaiue, mais ils n'eurent pas son courage et manquèrent de décision.
Pour celui-ci, il est facile d'avoir la foi « sans rien abandonner des droits de la raison ». Je répondrai à M. Chaine que lorsque la foi a trop longuement et fortement façonné l'esprit à l'obéissance, il ne reste plus à celui-ci l'énergie nécessaire pour faire triompher la raison. Et le catholicisme a ceci de particulier que de tout temps, il a réclamé l'abdication de la conscience propre ; comment pourrait-il conduire, de cette manière, au gouvernement de la conscience personnelle ?
Il faut une très rare et très courageuse volonté pour rester membre libre et majeur d'une religion qui n'émancipe jamais, commande de croire et d'obéir, sur toutes choses exige qu'on soit à jamais mineur.
L'ouvrage de M. Chaine, cependant, nous est un témoignage de cette indépendance d'esprit, peu commune, mais possible, chez un fidèle de l'Eghse ultramontaine.
L'espace me fait défaut pour analyser page après page ce volume d'un intérêt si varié et si réel. Je voudrais pourtant donner une fugitive idée des « théories » de M. Chaine :
Le christianisme, selon lui, ne peut être qu'une religion de paix et d'amour. Les hommes en ont fait tout le contraire. Au lieu de les rendre fraternels, la religion les a désunis ; elle n'a cessé d'armer leur main et de les rendre assassins et criminels. Pourtant, plus qu'aucun autre, le chrétien devrait avoir « l'horreur de la guerre et de saintes colères contre le militarisme ».
En même temps, puisque « les hommes sont tous frères » et enfants du même Dieu, de l'avis du christianisme, pourquoi ce déchaînement de haine de la part des catholiques contre le juif, et contre tout ce qui n'est pas « national » ? Avec beaucoup d'àpropos, M. Chaine nous fait voir le « nationalisme » s'opposant précisément à ce qu'il y a de plus national dans l'Etat : aux besoins, aux intérêts, aux aspirations de la classe populaire. Je cite, notamment, ce passage plein de saveur et qui mérite d'être retenu :
« Des ouvriers ne peuvent demander une augmentation de salaire, sans qu'on leur reproche de vouloir porter atteinte aux intérêts nationaux ; tandis que les patrons et les grandes
compagnies qui défendent leur propre caisse ou les dividendes de leurs réactionnaires passent de suite pour les représentants désintéressés de la cause nationale. Car, vous ne l'ignorez pas, une industrie dont les ouvriers, à tort ou à raison, se trouvent mal payés et se plaignent, devient de suite une industrie nationale ! »
Enfin, M. Chaine, malgré qu'il ne croit pas être « ce qu'on appelle un féministe », accepte, connue une nécessité des temps nouveaux « l'envahissement subit du forum par les femmes ». Il estime même le fait excellent, et qu'il est des circonstances où la femme ne peut se désintéresser de la chose publique.
(( Si l'unité morale de la France dans la concorde, la tolérance et la paix, — conclut-il après avoir apprécié notre action sociale, — n'est point une utopie chimérique, si, dans la diversité pacifique des opinions, la réconciliation nationale peut s'accomplir un jour et constituer ainsi, sinon une religion, du moins une morale d'Etat, cette réconciliation et cette unité seront l'œuvre de la femme française ou elles ne seront point. )>
Ce sont là de bonnes et fortes paroles, dont il nous plaît de remercier l'auteur.
Françoise Benassis.
Observateur Finançais (directeur abbé P. Dabry), 22 février 1903.
Ce livre de M. Léon Chaine, bien que tout récent, a déjà mérité à son auteur les suffrages des juges les plus autorisés.
Un succès aussi rare n'est pas dû seulement à l'intérêt des questions que cette étude ramène à l'avant-scène de l'actualité, questions qui, depuis la fameuse affaire Dreyfus, ont pris place, on peut le dire, dans la mentalité française et tiennent par surcroît le premier rang dans les pensées de l'Eglise de France.
Ce succès s'explique avant tout par un ensemble de qualités propres à l'auteur des Catholiques français et que l'on ne trouve pas d'ordinaire chez les écrivains qui s'aventurent sur le terrain toujours brillant de la polémique.
Il est, en d'autres termes, la récompense que tous les esprits droits et les cœurs loyaux savent rendre, en dépit de leurs divergences, à une œuvre d'impeccable probité et à un homme qui n'a point craint, en un temps de veulerie presque universelle, d'élever le courage de ses convictions aussi haut que pouvaient le porter la claire vue des événements et le culte passionné de la vérité et de la justice.
Quelle part de responsabilité revient aux catholiques français dans les difficultés qui constituent la crise religieuse de l'heure présente, et comment prévenir le retour de ce déplorable état de choses ? C'est à résoudre cette double question (( de la manière la plus confoniie à la vérité et la plus profitable aux intérêts de la cause catholique et française que s'emploie la bienveillante critique de M. Léon Chaîne, l'inventeur de ce très beau néologisme (( la charité intellectuelle » : Nous avons été « pusillanimes et aveugles », quand il aurait fallu montrer une âme haute et un esprit largement ouvert à la lumière libératrice. Nous avons oublié les leçons du Maître divin en subordonnant l'intérêt de sa religion au triomphe de théories ou de causes qui lui étaient à tant de points de vue étrangères. Sans cesse, enfin, on nous a vus combattre du côté oii nous avons perdu toutes les batailles, du côté oîi se tient » tout ce qui est antilibéral ou réactionnaire dans le pays )>. Voilà pour l'auteur des Catholiques français les causes principales de leurs difficultés actuelles : nous sommes victimes de notre timidité intellectuelle et de l'oubli passager des véritables principes chrétiens.
Ceux des nôtres qui sont portés à condamner tout ce qui trouble la symétrie de leurs concepts, tout ce qui dérange l'ordonnance de leurs opinions toutes faites, auront sans doute quelque peine à souscrire aux conclusions de M. Léon Chaîne. Il est même à craindre qu'ils ne se méprennent complètement sur les tendances d'un livre où la vérité se complaît parfois à se dissimuler sous le couvert d'un piquant paradoxe. A cet écueil doivent encore se heurter tous les esprits routiniers, incapables de penser par eux-mêmes et d'opposer leur libre examen politique aux arrêts — ^ toujours infaillibles — de leur parti et de leur journal. Il est si difficile de laisser plier sa logique devant le réel et de se déprendre de ses aspirations personnelles, de ses préjugés, de ses chimères, surtout lorsque ces causes d'erreur se confondent
avec les ambiances d'un milieu fermé à tout ce qui dépasse le cadre des idées courantes !
Tous ces pharisiens ou ces infirmes de la pensée n'auraient que faire, en vérité, du livre de M. Léon Chaîne ; il risque de déranger le jeu de leurs formules et de rompre la chaîne de leurs raisonnements.
L'auteur, lui-même, des Catholiques français et leurs difficultés actuelles n'a pas à tenir compte des suffrages de ces partisans de la politique du u tout ou rien ». Ceux-ci repoussent systématiquement les opinons et même les réalités qui font violence à leur doctrine, ils sont toujours prêts à conspirer pour étouffer l'idéal auquel ils sont réfractaires ! Il est sage d'ailleurs de laisser les morts enterrer les morts.
En retour, ce ne sera pas un temps perdu pour les esprits vraiment libres, de lire et de faire lire le beau livre de M. Léon Chaîne, alors même qu'ils ne partageraient pas toutes les idées de l'auteur. S'ils y trouvent quelques longueurs et quelques traces d'une composition un peu hâtive et d'une méthode trop simple, s'ils découvrent parfois, à travers les quatre cents pages de ce volume inspiré <( par le seul amour de la religion » et guidé par le souci respectueux de la vérité, certains jugements trop osés, ils ne sauraient tenir rigueur à l'auteur de ces fautes de détail. Ce sont les ombres du tableau, elle n'en font pas oublier les tons chauds ni la belle tenue de l'ensemble que pourrait signer la plume d'un maître. Et l'on fermera ce livre avec l'absolue conviction que ce n'est pas seulement un bon livre, mais encore et surtout une bonne action, le geste d'une croyance qui commande à la fois la sympathie et le respect.
L'Univers Israélite, 27 février 1903 et 27 mars 1903.
LES CATHOLIQUES FRANÇAIS ET L'AFFAIRE DREYFUS
On se souvient peut-être qu'au mois de mai de l'année dernière, nous avons publié, d'après le journal catholique la Justice Sociale, une lettre où un catholique de Lyon, l'honorable M. Léon
Chaîne, avoué, s'adressant à la veille des élections à un archevêque de notre pays, signalait comme la principale des difficultés avec lesquelles les cathohques français avaient à lutter l'attitude qu'ils avaient observée dans l'affaire Dreyfus. « Si, disait-il avec une rare franchise, les catholiques souffrent aujourd'hui dans notre pays, n'est-ce pas parce qu'ils ont commis de lourdes fautes ? N'avons-nous pas à nous reprocher notre attitude inintelligente et coupable dans l'affaire Dreyfus ». Il ajoutait : <( Les catholiques ont laissé à d'autres l'honneur de défendre le droit et la vérité ». Et prévoyant que les catholiques auraient à expier leurs défaillances, il écrivit ces paroles que les événements devaient rapidement justifier : « La liberté de l'enseignement..., voilà peut-être ce que nous auront coûté encore la pusillanimité et l'aveuglement par nous montrés dans cette néfaste affaire. » Il suppliait enfin 1' « éminent prélat » à l'autorité duquel il faisait appel de confesser publiquement, au nom des catholiques et dans l'intérêt de la cause religieuse, l'erreur qui avait été commise ou bien, s'il ne pouvait lui-même faire un pareil aveu, de le suggérer à un laïque notable et dûment qualifié.
Ce langage où la plus courageuse loyauté s'alliait à la clairvoyance la plus pénétrante ne fut pas entendu. Ni l'archevêque auquel M. Chaine s'était respectueusement adressé, ni aucun des nombreux prélats auxquels il avait communiqué sa lettre, en les adjurant de ne pas rester « solidaires de la grande iniquité » ne rompit le silence. L'arche sainte fut muette et ne rendit pas d'oracle.
On ne se contenta pas d'opposer à M. Chame un dédain plus ou moins hautain. S'il reçut quelques rares et timides encouragements, il reçut beaucoup plus d'imprécations et d'injures. Les bonnes âmes s'émurent et les saintes indignations se déchaînèrent. Une habituée de sa paroisse lui marqua son étonnement de le voir (( assister aux offices après avoir fait cause commune avec ce juif )). C'est le cas de répéter : 0 sancta simpUcitas !
Mais M. Chaine ne se laissa pas troubler par ces colères. Convaincu que l'affaire Dreyfus n'était pas morte, constatant que les artisans du crime judiciaire poursuivaient leur campagne de calomnies et de mensonges et souffrant profondément de voir l'Eglise associée à toutes ces turpitudes, il pensa qu'il avait le devoir de dissiper chez les catholiques des erreurs et des malen-
tendus qui à ses yeux n'étaient, pour la plupart d'entre eux, que le résultat d'une ignorance involontaire. Il reprit donc, pour les développer plus amplement, les divers points qu'il avait abordés dans sa lettre à un archevêque et, les rattachant aux questions générales que l'affaire Dreyfus avait soulevées, il fit paraître l'important ouvrage que nous signalons aujourd'hui à nos lecteurs et qui est intitulé : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles.
Ce livre est avant tout un livre de bonne foi. Si l'art n'en est pas absent, il ne contient du moins aucun artifice. Et c'est là son mérite et son charme. Ce n'est assurément pas l'œuvre d'un écrivain professionnel. On peut y regretter un certain défaut de plan et de méthode en même temps qu'une fâcheuse tendance à abuser des digressions. Il serait aisé également d'y relever quelques inexactitudes matérielles. Mais il est animé d'un tel souffle de sincérité qu'on oublie toutes ces petites imperfections et qu'on en subit sans résistance le pouvoir captivant comme celui qui s'attache toujours à une parole probe et désintéressée. On sent que l'auteur, faisant son examen de conscience en même temps que celui de son parti, s'est interdit toutes les habiletés et toutes les compromissions dont la vérité aurait eu à pâtir. Dans sa scrupuleuse rectitude, il a rendu justice à ses adversaires les plus acharnés. Et c'est par là surtout qu" son livre acquiert une portée bien supérieure à celle des polémiques vulgaires.
M. Chaîne se proclame un catholique ferv-ent et pratiquant, « entièrement soumis aux directions de la Sainte Eglise ». Du catholicisme, il accepte tous les dogmes et tous les rites ; il croit même aux miracles de Lourdes et, chose singulière, c'est un roman de Zola, peu fait pourtant pour produire des conversions de cette nature, qui, par un paradoxe tant soit peu blasphématoire, l'a convaincu des vertus surnaturelles de la célèbre grotte de Massabielle. Mais si sa foi est ardente, elle est non moins éclairée et c'est pourquoi il se croit tenu de dénoncer les défaillances de conscience ou de jugement que l'affaire Dreyfus a révélées chez un grand nombre de ses coreligionnaires. Et c'est pourquoi aussi il veut, dans l'intérêt de ce qu'il appelle la vérité catholique, arracher, comme de mauvaises herbes, les haines, les préjugés ridicules ou dégradants, les superstitions et les lâchetés « qui végètent comme des plantes parasites à l'ombre de l'idée
religieuse ». Profondément dévoué à l'Eglise, il espère que sa parole sera plus aisément écoutée d'elle que celle des mécréants et ses conseils plus volontiers suivis. Aussi n'éprouve-t-il ni hésitation ni faiblesse à affirmer que les difficultés dont se plaint le parti catholique, c'est lui qui les a fait surgir, qu'il a eu le tort de se solidariser avec le militarisme, cette perversion de l'amour du drapeau, et de s'allier avec îe nationalisme, cette caricature du patriotisme. Avec non moins de vigueur, il flétrit l'antisémitisme et déplore en termes particulièrement amers qu'une partie importante du clergé soit imbue de cette odieuse et méprisable doctrine. Nous avons le devoir de signaler d'une façon spéciale à nos lecteurs les pages souvent indignées où il repousse de toute sa conscience de chrétien les revendications de l'antisémitisme comme éminemment propres à « compromettre l'Eglise, en faisant mentir ses principes de justice et de charité ». Nous entendons trop rarement des écrivains catholiques tenir un pareil langage pour que nous n'en soyons pas pénétrés de reconnaissance.
L'antisémitisme a exercé de tels ravages en ce pays pendant ces dernières années que, suivant la juste remarque de M. Chanie, il sévit souvent chez d'excellents chrétiens (( qui, en fait d'Israélites, ne connaissent guère que le juif errant des images d'Epinal ». Et M. Chaîne, non sans malice, rappelle à ce propos que plus d'un curé antisémite est parfois amené à chanter les louanges de tel juif généreux de sa paroisse, qui lui semble bien différent des autres juifs... que M. le curé ne connaît pas.
M. Chaîne ne veut pas d'ailleurs servir la cause d'Israël. C'est le catholicisme qu'il entend défendre en l'émondant des théories haineuses qui faussent son esprit et dénaturent son rôle. C'est à la même pensée encore qu'il obéit lorsqu'il s'élève contre les dévotions nouvelles qui se sont introduites dans le catholicisme, contre le trafic auquel donne lieu l'exploitation de certains saints à la mode, contre les niaises idolâtries <( qui auraient répugné aux contemporains du grand Pascal, chrétiens solides, à la forte santé intellectuelle ». C'est enfin l'intérêt de l'Eglise qu'il a en vue quand il lui reproche de trop se désintéresser des améliorations sociales, quand il légitime hautement les revendications ouvrières et qu'il examine avec la même indépendance d'esprit d'autres questions brûlantes, toutes d'un haut intérêt mais iju'il ne rentre pas dans le rôle de notre journal de discuter. Ainsi
qu'on le voit, c'est un véritable réquisitoire que M. Chaine a dressé contre le catholicisme français au nom de la religion catholique elle-même.
Il s'agit maintenant de savoir comment cette mercuriale sera accueillie de ceux auxquels elle est destinée et s'ils comprendront les dures vérités qui leur ont été dites. Et pour en venir à ce qui nous intéresse particulièrement nous autres Israélites, nous avons à nous demander si l'Eglise, en présence des terribles leçons que les événements lui ont infligées et dont l'amertume n'est peut-être pas épuisée encore, .se résoudra enfin à rompre les liens ignominieux qui l'unissent à l'antisémitisme et à répudier notanmient le crime judiciaire qu'elle a laissé se commettre contre l'humanité et contre le droit, pour ne pas dire qu'elle en a été la complice.
Ce n'est pas sans hésitation, nous l'avouons, que nous revenons sur le livre de M. Chaine, ainsi que nous nous y étions engagé. De ce véhément réquisitoire dressé contre le catholicisme français par un adepte fervent de la religion catholique, il y avait une conclusion à tirer. Cette conclusion, les événements viennent de nous la fournir avec une terrible éloquence. On sait que la Chambre a repoussé en bloc les demandes d'autorisation formées par les congrégations enseignantes d'hommes et qu'elle a opposé le même refus aux congrégations prédicantes. M. Chaine avait prévu ce résultat comme l'inévitable conséquence des lourdes et persistantes fautes commises dans ces dernières années par les catholiques de France. Mais c'est pour cela précisément que nous éprouvons quelque pudeur à insister sur ce que cette expiation a, sinon de légitime, du moins de mérité. Nous supposons, en effet, qu'à cette heure, M. Chaine est beaucoup moins enclin à s'enorgueillir de la clairvoyance dont il a fait preuve qu'à s'affliger de l'échec qui a été infligé à ses opinions de citoyen et à ses croyances de chrétien.
Nous ne voudrions pas ajouter à ses tristesses sous prétexte fie rendre hommage à sa sagacité. Mais il nous sera permis de constater avec lui et après lui que la cause première de la l'ésolution que la Chambre vient de prendre, ainsi que la loi sur les associations que cette résolution avait pour objet d'appliquer, il
faut la chercher uniquement dans la conduite tenue par le parti clérical au cours de l'atïaire Dreyfus. Ce n'est pas pour la première fois d'ailleurs que les cléricaux ont été les propres artisans des défaites qu'ils ont dû subir. « Quand on songe, dit M. Chaîne, que de 1871 à 1875, ils étaient les maîtres de tous les postes de l'Etat, que l'armée toujours zélée des fonctionnaires de tous grades était à lem^s ordres, de quelles fautes, de quelles maladresses faut-il qu'ils aient été coupables pour s'être fait expulser jusqu'au dernier du pouvoir que les circonstances leur avaient donné ? » Que d'exemples on pourrait citer à l'appui de cette remarque. C'est l'alliance des cléricaux avec les monarchistes pendant la période du 16 mai qui provoqua en 1881 la dispersion momentanée des congrégations non autorisées. Mais la leçon ne leur profita pas, et c'est ainsi que l'alliance des mêmes cléricaux avec les antisémites pendant la période qui a précédé le procès de Rennes détermina, non, plus les mesures inefficaces et éphémères prescrites par les fameux décrets, mais les décisions radicales et peut-être définitives que la Chambre vient de consacrer. Que la suppression des congrégations enseignantes soit issue directement de l'affaire Dreyfus, c'est là une vérité qui ressort de tous les récents débats de la Chambre, qu'un discours de M. de Pressensé a mise dans un saisissant relief et qui, hier encore, dans un colloque passionné auquel M. Jaurès et M. Ribot se sont livrés, s'est manifestée avec une sorte de violent éclat. Mais si c'est là une vérité devenue presque banale, combien aussi elle est imprévue ! Qui aurait pu naguère se douter que le procès du capitaine juif aurait des répercussions si rapides et si profondes, qu'il amènerait en peu de temps des changements de législation que les réformateurs les plus téméraires n'auraient pas eu l'espoir de réaliser dans un quart de siècle, qu'il frapperait soudainement de caducité l'œuvre de M. de Falloux et précipiterait la solution de cette redoutable question des congrégations que depuis cent ans aucun gouvernement n'avait pu trancher ? Qui aurait pu prévoir que l'affaire Dreyfus, qui avait été pour la puissance cléi'icale une occasion d'insolent triomphe, deviendrait la raison décisive de son abaissement ?
Sans doute le parti catholique n'a pas été seul coupable et on peut trouver contraire aux règles d'une bonne justice qu'il porte toute la responsabilité de fautes qu'il n'a pas été seul à
commettre. Il n'est que trop vrai, comme on le rappelait l'autre jour à la Chambre, que parmi ceux qui lui reprochent aujourd'hui ses erreurs et les exploitent à leur singulier profit figurent des hommes qui ont à s'accuser eux-mêmes des pires défaillances. iMais il est exact de dire aussi que si les autres partis ont été divisés devant l'affaire Dreyfus ; s'ils ont été divisés à tel point qu'ils en ont été désorganisés et qu'ils ont dû faire place à des groupements nouveaux déterminés par des affinités nouvelles, le parti clérical est resté immuable et semblable à lui-même, se dressant devant les revendications de la vérité comme un mur impénétrable à la lumière. Nous, n'ignorons pas qu'il y a eu d'honorables exceptions et ici même nous avons plus d'une fois rendu justice aux efforts tentés en faveur de la justice par le <( Comité catholique pour la Défense du Droit », présidé par M. Viollet. de l'Institut. A propos même des premières mesures ordonnées par le ministère actuel contre les écoles congréganistes, nous avons fait remarquer combien la courageuse attitude prise par le Comité de M. Viollet dans la campagne de revision lui donnait de force et d'autorité pour prendre en mains la cause de la liberté de l'enseignement. Mais M. Viollet et ses amis n'ont trouvé d'autres imitateurs, dans le monde catholique, que quelques humbles prêtres, sans situation et sans influence, auxquels les inspirations de la passion politique n'avaient pas fait oublier les enseignements de l'Evangile ; il n'ont pas été suivis par les représentants autorisés de l'Eglise. II s'est trouvé à l'étranger des prélats pour s'élever contre l'œuvre d'iniquité ; il ne s'en est pas rencontré en France. Nous n'avons pas non plus vu de chef laïque du parti clérical dont la conscience se soit alarmée des monstruosités judiciaires auxquelles nous avons assisté. Cette grande puissance morale que constitue l'Eglise ne s'est jamais manifestée, durant la crise que nous avons traversée, que pour protéger et légitimer le faux, la collusion et le parjure. Or, c'est là précisément de quoi l'Eglise subit aujourd'hui la peine. L'auteur d'une lettre citée par M. Chaîne, dans son livre, écrivait en pleine tourmente ces paroles prophétiques : « Je prévois que dans l'avenir l'Eglise portera seule le poids des rancunes populaires ; on pardonnera aux officiers ; on ne pardonnera pas aux prêtres. » C'est cette prédiction qui est en voie de se réaliser.
Il est bon d'ajouter que l'aveuglement en quelque sorte voulu et prémédité dont l'Eglise a fait preuve dans l'affaire Dreyfus n'a pas été un fait accidentel et isolé ; il n'a été que la conséquence forcée d'une erreur de conduite plus ancienne et plus générale. Et la véritable faute dont elle reçoit aujourd'hui le salaire, la faute originelle qui a engendré toutes les autres, elle a commencé le jour où l'Eglise catholique s'est alliée à l'antisémitisme dont l'affaire Dreyfus n'a été en somme que le plus audacieux et le plus cynique exploit. Réduit à ses propres forces, l'antisémitisme serait resté impuissant et se fût rapidement effondré sous le mépris public. 11 n'est devenu malfaisant et redoutable que parce que le parti catholique, cherchant dans l'exploitation des préjugés populaires une revanche de sa défaite du 16 mai, a uni ses destinées aux siennes et lui a prêté l'appui de sa vaste et puissante organisation. Et cette alliance est devenue si intime et si étroite que le parti catholique et le parti antisémite ont fini par s'absorber réciproquement et par se confondre l'un dans l'autre. L'Eglise est devenue prisonnière de l'antisémitisme à ce point qu'au risque de se dégrader et de se discréditer, elle a dû couvrir de son autorité les excitations les plus criminelles et que pas un de ses représentants n'a jamais osé répudier, même par le désaveu le plus timide, l'atominable guerre dont les juifs ont été les victimes. Aussi bien, lorsque l'affaire Dreyfus vint couronner l'œuvre de l'antisémitisme, l'Eglise n'était plus libre. Définitivement asservie à l'odieuse secte, elle se résigna à en devenir solidaire pour ne pas dire complice.
Et voilà justement ce qui explique que la lutte pour la justice ait été si âpre et si longue et que même elle ne soit pas terminée à l'heure actuelle. L'aft^airie Dreyfus, qu'on prétend obscure et compliquée, est en réalité si simple et si claire qu'on ne comprendrait pas les obstacles qui ont arrêté la vérité en marche, si l'on ne savait que c'est à la puissance cléricale qu'elle est venue se heurter. Les faux et les mensonges n'auraient pas suffi pour troubler les esprits, et les manœuvres de l'état-major luimême auraient été vaines, s'il n'avait pas été l'instrument de l'influence cléricale. On se souvient qu'un jour M"* Dreyfus adressa au pape une supplique où, invoquant les principes de la justice chrétienne, elle essaya de le gagner à la cause de son infortuné miM'i. Certains jugèrent cette démarche étrange. Nous esti-
mons qu'elle fut éminemment habile et opportune. Avec cette sûre intuition qui fait quelquefois défaut aux politiques les plus avisés, mais que M"" Dreyfus puisait dans son dévouement, elle comprit que si elle parvenait à, faire fléchir la résistance de l'Eglise, l'œuvre libératrice se trouverait presque entièrement accomplie. Mais le pape resta sourd à ses prières. Les papes d'autrefois n'hésitaient pas à condamner la légende du meurtre rituel. Le pape Léon XIII ne pensa pas que l'intérêt de l'Eglise lui commandait de détruire la légende de la trahison juive. Nous ne pouvons nous empêcher de citer à ce propos une lettre de M. Salomon Reinach, dont M. Chaîne parle dans son livre : (( Si, disait notre eminent collaborateur, le Calas du xix" siècle étant un juif, Voltaire avait été un évêque, quelle gloire pour l'Eglise et quelle réponse à ceux qui l'accusent d'avoir toujours servi les puissants. » Il est vraiment fâcheux que Léon XIII n'ait pas voulu procurer cette gloire à son propre règne ; il aurait justifié ainsi la réputation de clairvoyance qu'on lui a faite, et il aurait en même temps épargné au catholicisme les plus grandes difficultés avec lesquelles il se soit trouvé aux prises depuis un siècle dans notre pays.
Le Christianisme, 27 février 1903.
Voici un livre dont on peut dire qu'il est un acte de courage. Nous ne sommes que trop habitués à entendre les catholiques dans les récriminations fort compréhensibles que leur inspirent les (( difficultés » — personne ne trouvera le mot exagéré ■ — de l'heure présente, s'en prendre à tout le monde excepté à euxmêmes. Et voilà que l'un d'eux, un laïque lyonnais, pieux et convaincu, prononce, au nom de son Eglise, la parole attendue et nécessaire : « Peccavimus ! C'est notre faute ! » Parole que nous ne contredirons pas, mais que M. Chaîne ne s'attend évidemment pas à entendre ratifier par ses chefs spirituels. Elle restera, quoi qu'il en soit, un honorable et rare témoignage, et comme la protestation de la conscience libre et religieuse contre les équivoques, les timidités et les servitudes familières au romanisme de tout temps.
Beaucoup de faits contemporains viennent à l'appui de cette confession ; beaucoup d'idées sont agitées dans ces pages où une âme très sincère et très troublée s'épancl^e et discute avec ellemême, sans obtenir toujours une réponse satisfaisante. Car l'auteur, s'il est obligé de s'avouer que la plupart de ses coreligionnaires manquent de courage intellectuel, de clairvoyance, de générosité, n'en reste pas moins un fils soumis et attristé de son Eglise. C'est ce qui empêche sa critique de pénétrer au delà de la surface des choses.
II a toutes nos sympathies, mais nous ne pouvons nous empêcher de lui demander d'aller plus loin, et de ne pas reculer devant les conclusions qui s'imposeront à lui lorsqu'il aura abordé les questions de principe, et la base même sur laquelle est édifié L système catholique. Or, cette base, n'est-ce pas la ^clion, la fiction théologique, morale, historique, la fiction partout ?
Aucun des pia desideria de M. Chaîne ne sera satisfait, tant que les âmes et les consciences ne seront pas libérées de la fiction initiale à laquelle est condamné tout catholique par le seul fait de son adhésion à la doctrine, à la piété, à la hiérarchie de son Eglise.
H. DANNREI THER.
Le Peuple Français (directeur abbé Garnier), 28 février 1903.
M. Léon Chaîne, de Lyon, est un catholique sincère et pratiquant, dont les intentions sont excellentes et à l'abri de tout soupçon ; c'est un homme à la foi ardente et au patriotisme généreux, qui gémit autant comme Français que comme chrétien des persécutions dont souffre la religion en France. Il en cherche les causes et les remèdes les plus immédiats, et il le fait avec une franchise brutale qui ne nous déplaît pas, avec une netteté, parfois en défaut, mais le plus souvent très clairvoyante.
M. Chaîne procède avec une grande loyauté : il dit clairement ce qu'il blâme ; il le fait en un langage précis, sans se laisser jamais aller aux injures inutiles et blessantes, mais son amour de la vérité, son désir du bien ne l'empêcheront pas plus de critiquer la cour pontificale que l'organisation de la plus pauvre église de campagne.
Son livre sera lu avec profit par les ecclésiastiques et par tous les chrétiens instruits ; ils y trouveront des observations neuves, des critiques fondées sur lesquelles leur attention ne s'était peutêtre jamais portée. Les exagérations même qu'il contient signaleront une tendance fâcheuse, contre laquelle il est bon de se mettre en garde.
M. Chaîne indique clairement par ces paroles le but qu'il se propose : <( Mais c'est la cause catholique que nous défendons, lorsque nous l'émondons, pour notre modeste part, des végétations parasitaires qui l'encombrent, la défigurent et finalement la compromettent. Aujourd'hui la plus grande preuve de zèle que l'on puisse donner, c'est de la désolidariser soigneusement et en fait d'avec les compromissions de toute nature, politiques ou autres, qui, en dépit de sa morale, faussent plus ou moins son action. »
Il est bien vrai que trop souvent la cause de la rehgion a grandement souffert par le fait de gens qui l'honorent seulement du bout des lèvres, et nous avons le plus grand intérêt à nous séparer d'eux.
Citons un autre passage qui trahit les plus nobles sentiments de M. Chaîne. Il parle de la persécution religieuse dont M. Combes est le grand exécuteur : (( Non, les soldats d'Odoacre, de Théodoric et de Totila, les barbares plus féroces encore qui brûlèrent l'abbaye du Mont-Cassin au vi** siècle, furent moins coupables. ))
Cette belle ardeur, cette générosité de sentiments, M. Chaîne la manifeste toutes les fois qu'il se trouve en présence d'une injustice, n'importe qui en soit l'auteur. On lui pardonnera facilement d'avoir défendu un homme qu'il croyait une victime, alors que tous nous l'appelions traître. Le Liseur.
Journal des Débats, 1" mars 1903.