UN LIVRE SUR LA POLITIQUE RELIGIEUSE
M. Léon Chaîne vient de faire paraître un livre intéressant et singulier qui a pour titre : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles. L'auteur, qui est avoué à Lyon, déclare n'être
auteur que par occasion ; eu réalité, il l'est par tempérament. Il écrit pour obéir à un impérieux besoin de dire ce qu'il pense, et de décharger sa conscience.
A la suite de l'affaire Dreyfus, il avait adressé à un évêque une lettre que publia plus tard le journal catholique la Justice Sociale. Il y protestait contre l'attitude prise par la majorité des catholiques français : il les montrait obéissant surtout à des préjugés, des sympathies ou des antipathies traditionnelles ; il leur reprochait de n'avoir pas su distinguer l'aspect juridique et universel de cette violation des règles de la justice, et il signalait les conséquences politiques de leur faute. La lettre fit du bruit ; elle fut violemment attaquée dans divers journaux bien pensants. Mais M. Léon Chaîne n'avait pu dire, en quelques lignes, tout ce qu'il avait sur le cœur. Il s'y est repris à nouveau. (( C'est, écrit-il, l'indignation ressentie par nous contre les journaux réactionnaires et les propos tenus dans le miheu ultraconservateur où nous vivons qui a fait ce livre de (( bonne foy ».
M. Léon Chaîne passe en revue toutes les questions brûlantes de notre politique religieuse intérieure. Peut-être ne s'est-il pas toujours assez dégagé des circonstances premières où est né son ouvrage. En réalité, il a écrit deux hvres ; l'un, sur l'Affaire ; l'autre, sur la question religieuse. Le premier nuit au second. L'ouvrage a ainsi par endroits quelque chose d'une polémique spéciale, tandis qu'au fond il traite, avec originalité et vigueur, des problèmes généraux.
M. Léon Chaîne est un catholique convaincu et pratiquant, soumis à l'Eglise. Il a soin de le proclamer ; mais il entend garder sa liberté de pensée en toutes matières qui ne sont pas relatives à la foi, et, de cette liberté, il use avec hardiesse. C'est un catholique qui pense librement et qui parle de même : ce n'est point banal.
Ajoutez qu'il se rend compte de la singularité de son cas ; il pressent qu'il sera pour beaucoup un objet de scandale, et qu'il passera pour une sorte d' u anarchiste pieux » ; et il ne peut s'empêcher de prendre des précautions oratoires : au même instant que d'une main magistrale il administre une terrible volée de bois vert à ses amis, il glisse, dans le bas de la page, une note où il s'excuse de la liberté grande. Cela fait un régal savoureux et piquant. Mais ce qui est vraiment beau et saisissant, c'est l'accent
de conviction forte dont toutes les pages sont animées, c'est le soufiîe courageux qui soutient l'auteur dans sa rude tâche, et la sincérité de ce long cri d'une âme qui se délivre.
Peut-on être catholique et être de son temps ? Faut-il, sous peine d'excommunication, accepter tous les préjugés des milieux catholiques ? Faut-il, par exemple, être militariste, et crier à tout venant : « Vive l'armée ! » Faut-il être antisémite et crier à tout propos : (( Mort aux juifs ! » Faut-il être royaliste, nationaliste et réactionnaire ? Voilà les questions que se pose l'auteur, et il y répond sans ambages.
(( Le militarisme, dit-il, est la perversion du sentiment raisonnable qu'on doit éprouver pour l'armée, comme le nationalisme est la caricature toute récente du véritable patriotisme. » Les cantiques « catholiques et français » ne lui disent rien qui vaille, non plus que les chevauchées oratoires des prédicateurs qui appellent à leur secours le <( dieu des batailles » et le « dieu des armées », et réalisent, dans leur rhétorique tout au moins, l'alliance du sabre et du goupillon. Il lui paraît de mauvais goiit de se proclamer plus patriote que le voisin : soyons-le donc comme tout le monde. Et n'excluons pas les juifs de cette vertu : Disraeli, Lassale, Luzzati, étaient Israélites. Furent-ils de mauvais patriotes ?
Qu'est d'ailleurs l'antisémitisme ? sinon un illuminisme artificiel et une doctrine de haine réprouvée par les principes du christianisme. (( Il est tel village, tel canton, on peut même dire telle province, où jamais le moindre Israélite ne vécut ni même ne passa, et qui comptent peut-être les antisémites les plus fougueux de France. » De nombreux catholiques, chez qui l'antisémitisme est un article de foi, ne connaissent, en fait de juifs, que le Juif- Errant des images d'Epinal, ceux de Léo Taxil, deuxième manière, et de Diana Vaughan, ou ceux encore des prosopopées de Drumont. L'antisémitisme, c'est de l'anticléricalisme à rebours.
Il est incontestable que les catholiques pris en masse font montre d'une certaine timidité d'esprit dans les questions sociales. C'est là un odieux contresens. Par la nature et l'origine de leurs doctrines, ils devraient plutôt avoir des tendances démocratiques. Tout ce qui assurera le pain, la paix, la joie, la liberté, s'appelle loi de vie et non loi des progressistes ou des socialistes.
Us se sont puurtant inféodés au parti conservateur et se sont préparé leur propre défaite.
« Quand on songe que, de 1871 à 1875, ils étaient les maîtres de tous les postes de l'Etat, depuis celui de Président de la République jusqu'à 08UX de garde champêtre, que l'armée toujours zélée de« fonctionnaires de tous grades était à leurs ordres, de quelles fautes, de quelles maladresses ne faut-il pas qu'ils aient été coupables pour s'être fait expulser jusqu'au dernier du pouvoir que les circonstances leur avaient donné et dont ils occupaient toutes les avenues ? »
Et l'auteur rappelle l'ancien préfet du Rhône, le « proconsul » Ducros qui placardait sur les murs de sa satrapie des arrêtés prescrivant d'enlever les corps pour lesquels on préparait des funérailles civiles, à l'heure où les balayeurs nettoient la voirie de ses immondices ; — et ce procureur général qui poursuivait un journaliste coupable d'avoir écrit que le cheval du maréchal « avait le regard intelligent ».
Non contents d'être hostiles aux réformes modernes, ils ont une inclination au régime monarchique. Sans doute, le principe d'autorité est nécessaire en matière de foi ; mais, dans la vie politique, une nation n'a pas besoin d'avoir un maître : un bon gouvernement suffit, quelle qu'en soit la forme. La liberté d'examen est entière dans le domaine constitutionnel : pourquoi ne pas se rattacher à un régime qui en soi n'a rien de contraire à la foi ? Le pape a réclamé l'indépendance de chacun ; il a fait mieux : il a conseillé aux catholiques français d'adhérer aux lois constitutionnelles de leur pays.
« De vieilles et respectables douairières pour lesquelles les ordres de feu le comte de Chambord étaient vénérés lieaucoup plus que mandements d'archevêques ou bulles du Saint-Siège, se montrèrent fort irrévencieuses. On vit bien en cette circonstance à quoi les sentiments d'une certain parti politique religieux servent de parade et de façade, quand certains gentilshommes dans leurs châteaux, quand les habitants d'aristocratiques demeures se donnèrent le mot d'ordre chevaleresque de ne plus alimenter de leurs libéralités relatives le denier de Saint-Pierre. Pour se venger du u républicanisme » du pape, on ne parlait rien moins dans certains salons du noble fauboug, que de le mettre au régime du pain sec. »
Faut-il donc, par religion, être plus papiste que le pape ? Une confusion bizarre s'est établie et maintenue, à la faveur de notre histoire, entre les choses du catholicisme et celles de la monarchie française. « Il y a trente ans à peine, on ne pouvait entrer dans le modeste salon d'un presbytère de village sans y voir côte à côte et sur le même rang, les images de N.-S. J.-C, de la sainte Vierge et du comte de Chambord ; de pareils sentiments sont contagieux. La vieille servante du logis époussetait sûrement, avec le même soin pieux, et le cadre qui contenait l'image du Fils de Dieu, et celui qui entourait le portrait du fils de la duchesse de Berry. » Et pourtant le respect du roi ne fait pas partie des pratiques essentielles de la religion. Il n'y a pas tant d'ailleurs à se louer d'avoir jadis appuyé l'autel contre le trône : quand le trône s'est écroulé, l'autel en a été ébranlé.
L "auteur se plaint particulièrement de la trop longue résistance du clergé séculier aux opinions républicaines. 45.000 prêtres séculiers sur 50.000 sortent des rangs les plus humbles du peuple. Presque tous sont bons, serviables, modestes et pauvres. Le curé de campagne fait pendant à l'instituteur de village. Ils devraient s'entendre ; ils ont été trop souvent ennemis ; la politique embrouille les choses et brouille les gens. Le pauvre prêtre a sans doute bien des excuses, et l'auteur cite un tableau singulièrement vivant tracé par un ecclésiastique de Chalon-sur-Saône.
« Qu'a donc de si odieux ce desservant ?
Il n'est pas besoin d'ajouter que M. Léon Chaîne qui aime la liberté au point de condamner la (( papalâtrie », est encore bien moins idolâtre du Dieu-Etat, surtout quand il est incarné comme on sait. Il ne demande pas, au surplus, que les catholiques occupent le pouvoir : peut-être même redouterait-il l'épreuve pour ses coreligionnaires. « Il ne s'agit pas de dire : « Catholiques, emparons-nous de la République. Non, la République est la chose de tous les Français ; prenons-y la place qui nous appartient, c'est-à-dire celle que nous mériterons. » La politique de ces dernières années le révolte justement. Chasser les sœurs des hôpitaux, accabler d'impôts les œuvres catholiques, gêner, tracasser, interdire l'enseignement catholique, expulser les religieux, coups d'épingles, coups de bâton, ou coups de couteau, accès de tyrannie et de fanatisme, tout cela n'est digne ni des principes dont
se réclame la République, ni des grands esprits qui l'ont honorée et servie. A propos de la loi sur les associations et des décrets, il invoque Thiers, Jules Simon, Challemel-Lacour, Gambetta et Jules Ferry. Il rappelle les protestations de Gabriel Monod, de Michel Bréal, de René Goblet, de Clemenceau, de Jules Roche, de Bernard Lazare, d'Henry Maret, peu suspects de tendresse à l'égard des congrégations. La laïcité de l'Etat, oui ; l'irréligion d'Etat, non. Et, après avoir réclamé le droit d'entendre et même de dire la messe, il ajoute : « Il est déplaisant que ce soit ceux qui l'ont servie qui veuillent empêcher les autres de l'écouter. » Puis, opposant à notre politique celle de Guillaume II, » qui allie à un mysticisme moyenâgeux un sens si pratique », et dont « le chef auguste se couronne tantôt du casque de Lohengrin, tantôt du casque de Mangin », il termine par ce joli et triste mot : « Les catholiques français, qui demandaient autrefois la liberté comme en Amérique ou comme en Angleterre, en seront bientôt réduits à demander la liberté comme en Prusse. »
(( 0 Thébaïdes dépeuplées, sanctuaires pollués »
Tel est ce livre, vigoureux de style et de pensée, touffu, mais oii le désordre, comme le dit l'auteur, est plus apparent que réel ; c'est une nouvelle et audacieuse contribution à l'étude des rapports (affinités et contradictions) des doctrines catholiques et de la liberté. Il a chance de concentrer plus de critiques que d'éloges. Vu de droite, il déplaira ; vu de gauche, on se défiera. Pourtant, il crie sa bonne foi à chaque ligne. Mais c'est le sort des modérés, surtout de ceux qui ont bec et ongles et défendent violemment leur modération. Mais c'est aussi leur honneur. Ils sont entre les partis extrêmes pour les rappeler au respect des grands principes sociaux qui menacent sans trêve leurs ,]Mssions contraires. Jacobin blanc ou jacobin rouge, c'est tout un. Hier le clérical antisémite refusait justice au juif et criait : « A mort ! », tandis que, dans l'autre camp, tels ou tels eussent mis le pays à feu et à sang pour le droit et la vérité. Aujourd'hui, ces champions du droit livreront sans vergogne aux tribunaux d'exception les congrégations d'abord, et demain peut-être les catholiques, tandis que ceux qui applaudissaient à la violation des lois de la défense s'indigneront qu'il n'y ait plus de justice pour euxmêmes. Etranges alternatives de contradiction ! La malheureuse affaire Dreyfus a mis à nu l'anarchie des esprits et le néant de la
conscience publique. Elle nous a révélé l'abîme, elle ne l'a pas creusé. (( Les occasions ne font pas l'homme fragile, a dit l'Imitation, elles le montrent ce qu'il est. »
Le triomphe actuel du jacobinisme maçonnique tient à ces causes et à bien d'autres. Une grande part c'e responsabilité en revient au parti clérical. On éprouve quelque pudeur à lui reprocher aujourd'hui les fautes qu'il paie si cruellement et que des innocents paient pour lui. Mais c'est rendre service aux catholiques qui se sont laissé entraîner, que de leur montrer où conduisent l'entêtement, la politique de bouderie et la recherche de l'absolu. Au lieu d'accepter loyalement la troisième République, d'y prendre leur place, de s'y servir de libertés dont on mesure mieux l'étendue maintenant qu'on les a perdues, ils ont commencé par renverser M. Thiers, et finissent par une alliance avec le nationalisme. Les cléricaux ont traité l'esprit de l'Evangile, comme les jacobins la Déclaration des Droits de l'Homme, en le trahissant. Il faut savoir gré à ceux qui, comme M. Léon Chaîne, avec courage et talent, rendent un véritable service à l'esprit libéral en montrant qu'il va de pair avec le véritable esprit chrétien.
Revue Chrétienne, 1" mars 1903.
En fermant ce livre, un regret profond saisît le lecteur ;
pourquoi, en effet, cette voix si courageuse qui s'y fait entendre n'a-t-elle pas été écoutée, damans in deserto ? Le livre, que je le dise sans détour, est mal fait, sans souci d'ordre ou de méthode, mais l'auteur est de ceux qui peuvent dire qu'après tout l'art d'écrire c'est l'art de se faire lire. Cet art il le possède d'une manière heureuse, car son livre est de ceux qui ne tombent pas aisément des mains. On attend un écrivain, on trouve un homme, et l'aventure est de celles dont on se console. Il n'est pas de catholique plus authentique que M. Chaîne, sa soumission à l'Eglise est entière, sa dogmatique est indigente, mais ce fils si respectueux a la parole franche et droite. S'il s'incline devant la doctrine, il dit nettement leur fait aux doctrinaires. Ce n'est pas lui qui eût solidarisé l'Eglise avec le boulangisme et moins encore
avec le nationalisme, ce n'est pps lui qui eût lancé le clergé dans la politique déplorable soulevée par l' antisémitisme. Il refait l'histoire des mauvais jours que nous avons traversés, s'arrêtant pour dire nettement et courageusement les fautes commises par les catholiques ; il en remontre comme Gros-Jean à son curé, mais depuis quand, dira-t-il, un chien ne regarde-t-il pas un évêque ? Dieu fasse, dirons-nous, que nombreux soient les catholiques jaloux d'imit«r l'exemple de cet homme de cœur et de devoir qu'est M. Chaîne, car eux seuls sont en mesure de vaincre « les difficultés actuelles des catholiques ».
Le Siècle, 2 mars 1903.