UN ACTE DE COURAGE
J'ai sur ma table de travail, depuis près d'un mois, un livre qui est devenu un remords, parce qu'en le lisant, le jour même où je le reçus, je m'étais promis formellement d'en annoncer l'apparition aux lecteurs du Siècle et j'ai manqué jusqu'ici à cette promesse.
Ce livre .est intitulé : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles. Il a pour auteur un avoué de Lyon, pas un de ces avoués amateurs qui écrivent dans les journaux, un avoué plus avoué que les autres avoués, si l'on peut s'exprimer ainsi, puisqu'il est président de la Chambre syndicale (1). Cet avoué, qui s'appelle Léon Chaîne, est un catholique, un catholique l)on teint, pratiquant, plus que pratiquant, si c'est possible
Or, ce catholique s'est posé la plus troublante et la plus passionnante des questions qui puissent empêcher un chrétien de dormir. Et cette question, la voici :
Si le Christ vivait encore, se serait-il trouvé du même côté que ceux qui se disent ses disciples dans l'affaire qui nous pas-
(1) Lire : « puisiiuil est sti/ndic de la Chambre des avoués », le préaident de la Chambre est M» iNérard qui se trouve élre en même temps le doyen de la Compagnie.
sionna tous récemment, dans l'afïaire Dreyfus, pour l'appeler par son nom ?
Sans doute, Léon Cliaine ne formule pas cette question sous mie forme aussi incisive, pour ne pas dire aussi brutale. Il se demande simplement si les catholiques fran(:ais ne sont pas euxmêmes les auteurs des difficultés dont ils se plaignent à l'heure actuelle, et si ces difficultés, ils ne les ont pas attirées sur leurs têtes en se comportant, il y a quelques années, d'une façon antichrétienne ? Cela revient au même que de se demander si le Christ, à cette époque, aurait marché, je ne dis pas avec son Eglise, mais avec ceux qui prétendent la diriger. Et il conclut que les catholiques sont eux-mêmes les auteurs des maux dont ils se plaignent.
Il a mille fois raison. Toutes les mésaventures dont gémissent aujourd'hui les cathoHques français proviennent de leur attitude à la fois inintelligente et antichrétienne.
Un bipède, pourvu d'une raison rudimentaire et qui ne serait monté à l'échelle du savoir que jusqu'au niveau où pourraient le mener les frères de la Doctrine Chrétienne comprendrait que de toutes les doctrines qu'on propose au peuple de France la plus internationaliste est la doctrine catholique qui est pratiquée à la fois par des représentants des peuple^ européens et par des spécimens des peuplades exotiques, depuis les nègres de l'Equateur jusqu'aux Esquimaux, doctrine qui les réunit en une croyance à un même père et dans une obligation commune de charité fraternelle.
Il comprendrait, ce bipède, que la raison du succès de l'Eglise parmi les hommes a été de leur apporter la paix d'abord et la liberté ensuite. Et il conclurait que lorsque des catholiques parlent de guerre, se disent militaristes, nationalistes ; lorsqu'ils fomentent des complots ou simplement favorisent des aspirations dans le but de détruire la liberté pour restaurer la tyrannie, ils sont ou des hypocrites ou des apostats qui méritent de supporter toutes les conséquences de leur hypocrisie ou tous les châtiments de leur apostasie. Voilà pour la théorie.
En ce qui concerne le fait, rappelons nos souvenirs. Pendant les années que nous venons de traverser, combien de fois n'avonsnous pas assisté parmi nos proches à ce spectacle désolant ? Un homme de bonne volonté ayant reçu une éducation chré-
tienne se trouvait subitement mis en face de la tourl>e bien mise, panachée de clubmen, de femmes élégantes, qui criaient : « Mort aux juifs ! » Il regardait les visages. Il reconnaissait les manifestants. Celui-là était un élève des Jésuites, marguillier de sa paroisse, habitué du banc d'œuvre. Celle-là était une dévote qui allait presque aussi souvent au confessionnal que dans sa baignoire.
Alors, le brave homme se disait : « Il y a ici des fous, ceux-ci ou moi. »
Et s'il ne perdait pas sa foi parce que sa foi ne dépendait pas des fantaisies individuelles de ses compatriotes, du moins, meti ait-il entre eux et lui, entre les endroits où il aurait pu les rencontrer, y compris les églises, et les endroits où il avait l'habitude d'aller, toute la largeur infranchissable de son mépris.
Léon Chaîne a fait un beau livre et un acte de courage.