J. CORNÉLY
UOpinion ]>iationale, du 2 mars, et le Courrier du Soir, du 3 mars, ont reproduit cet article en le faisant suivre de divers commentaires.
Archives Israélites, 5 mars 1903.
UNE VOIX CATHOLIQUE EN FAVEUR DES JUfES
Lors du drame de conscience, comme l'a qualifié dernièrement M. Paul Deschanel et dont il fut d'ailleurs le témoin plutôt placide et indifférent, qui passionna la France et sur lequel le dernier mot — décisif cette fois-ci — va sans doute être bientôt dit, les catholiques se rangèrent délibérément et d'instinct du côté des adversaires les plus implacables du capitaine Dreyfus.
Les préjugés de l'éducation religieuse, toutes ces préventions contre les juifs sucées avec le lait maternel furent plus forts que la raison et mêm.e que l'intérêt politique. Tous les catholiques firent bloc contre l'infortuné qui, là-bas, enchaîné au rocher maudit de l'île du Diable, hurlait son innocence et clamait justice et pitié.
Si, au lieu de s'absorber dans la lecture des feuilles bien pensantes mais malfaisantes, de s'empoisonner l'esprit et l'imagination avec les fables, les faux et les mensonges qu'elles leur servaient quotidiennement, ces croyants et ces dévots sectateurs de Jésus avaient relu leurs Evangiles et s'étaieht imprégnés de l'esprit de charité et d'amour dont ils débordent, à coup sûr leur manière de voir et de penser sur l'Affaire eût pris une autre tournure et se fût aiguillée dans la direction de la vérité, et au lieu d'être un brandon de discorde, d'attiser les passions, d'exaspérer les partis, la campagne de réhabilitation de l'innocent aurait été une magnifique démonstration de paix et de concorde en réconciliant les Français divisés par la politique sur le terrain de la justice.
C'était pour les catholiques discrédités par ks entreprises cléricales, et devenus suspects aux masses, une occasion unique, inespérée, de reconquérir une popularité de bon aloi en montrant à tous que l'Eglise, rompant avec les prédicateurs de la Ligue, les moines bmleurs et les Basiles de la sacristie revenait aux pures doctrines du Sermon de la montagne.
Cette attitude qui était la plus conforme au véritable esprit du christianisme et la plus sage et la plus habile au point de vue politique, celle qui devait ramener l'opinion à l'Eglise, les chefs catholiques n'en eurent pas un instant l'idée heureuse. Ils se jetèrent à corps perdu, la bouche vomissant des imprécations, dans la furieuse mêlée, nouèrent des intelligences, passèrent des contrats avec les agitateurs les plus suspects et pesèrent du poids formidable de leur nombre dans la balance où le sort du malheureux capitaine israéhte était suspendu.
Ceux d'entre les catholiques, qui, avant de prendre parti, tournèrent les yeux du côté de Rome, guettant une indication, épiant une lumière, attendirent vainement. Le Magistère suprême demeurait impassible, la chaire de Pierre était muette, se faisait dure, sourde et froide comme la pierre même, tandis que là-bas, sous un ciel de feu, un être humain agonisait, victime de la plus effroyable erreur ou plutôt iniquité judiciaire.
Mais c'était un juif, et le pape se désintéressait de son sort, résistait aux supplications de l'admirable compagne du malheureux, et les cléricaux de tout poil s'araiant de ce silence significatif, faisaient obstacle, pvr fas et nofas, à la reconnaissance
des faux et des crimes et avec une pieuse ardeur se mettaient au travers de la découverte de la vérité.
A cette conspiration générale des catholiques contre le juif innocent, et partant contre la Justice, il y eut cependant quelques rares exceptions qui atténuèrent un peu le préjudice moral que œtte sauvage attitude pouvait causer à l'Eglise aux yeux de l'opinion publique.
Un Comité catholique pour la Défense du Droit, peu nombreux mais énergique dans ses déclarations, qui comprenait des ab'iés imjjus (lu véritable esprit de l'Evangile se créa, pour résister à l'aveuglement funeste de ses coreligionnaires.
M. Paul Viollet. de l'Institut, les abbés Pichot et Russacq et leurs amis firent preuve de clairvoyance en repoussant tn'ite solidarité avec ceux qui avaient compromis le catholicisme «hins la pire des aventures.
C'est à cette phalange de catholiques pratiquants, mais qui savent allier la tolérance et l'équité à la foi, que se rattache M. Léon Chaîne, un honorable avoué de Lyon qui, un peu plus tard, venu à la lumière sur l'Affaire, tint à libérer sa conscience dans une éloquente lettre publiée par la Justice Sociale. Il y dénonçait l'attitude coupable et inintelligente « des catholiques dans l'affaire du capitaine Dreyfus et protestait contre un nationalisme puéril, étroit et sectaire » et « les adjurait de reconnaître loyalement leur erreur ».
Cet appel ne paraît guère avoir été entendu, car M. Léon Chaîne, dans l'important et fort intéressant discours qu'il vient de consacrer à la question du rôle des catholiques dans l'affaire Dreyfus, et où il a repris en sous-teuvre, en les développant avec un luxe d'arguments et de faits, les idées contenues dans sa lettre, exprime un véritable désappointement de n'avoir par rencontré pour sa thèse d'appui dans le clergé.
Il a reçu quelques félicitations banales, de simples accusés de réception, voire des adjurations à la réserve mais pas les encouragementvS qu'il espérait et escomptait.
Et pourtant M. Léon Chaîne est un catholique bon teint, d'une orthodoxie parfaite, soumis aux directions pontificales, appartenant à une famille qui compte des missionnaires dans son sein, mais sa foi ardente n'a pas obnubilé chez lui l'esprit de discernement, le sens criticpie ; elle n'est pas aveugle mais raisonnée
€t voyant ses coreligionnaires fausser compagnie à la justice et à la raison, rompre en visière aux doetrines de l'Evangile, il se fait un devoir de les avertir et de les admonester.
Dans cet ouvrage un peu touffu et où les (digressions abondent, mais qu'anime, d'un bout à l'autre, un souffle d'amour et un esprit remarquable et touchant d'équité, M. Chaîne nous livre les confidences d'une âme catholique comme on souhaiterait qu'il s'en rencontrât beaucoup. Mais on peut dire de M. Chaîne et de l'infime minorité qui pense comme lui : Rari liantes...
Sa manifestation en faveur du droit méconnu lui a valu les malédictions de sa famille. Une bonne parente lui a écrit : <( Va, je te maudis » et une habituée de sa paroisse s'est montrée surprise (( de le voir assister aux offices après avoir fait cause commune avec ce juif ».
Il a fallu à M. Chaîne beaucoup de courage, étant donné le milieu saturé de préjugés où il vit, pour prendre la défense d'un juif. D'un juif ? pardon, des juifs en général. Car il s'est produit pour l'auteur de cet ouvrage un phénomène qu'on a constaté chez beaucoup de ceux qui ont été mêlés à l'affaire Dreyfus, du côté des partisans de la revision. La découverte de l'épouvantable iniquité dont a été victime le capitaine a été pour beaucoup un trait de lumière sur ce qu'on appelle la question juive. Ils ont vu clair dans l'antisémitisme — celui d'aujourd'hui comme celui d'il y a plusieurs siècles, — ont percé à jour ses mensonges et ses sophismes. A la lueur de la vérité judiciaire, tous leurs préjugés contre les juifs, fruit de leur éducation catholique, ont fondu comme neige au soleil.
L'Affaire qui nous a causé tant d'angoisses, qui a été accompagnée d'épisodes de guerre civile dont beaucoup de coreligionnaires eurent à souffrir, a servi de réactif et a fait se dégager dans beaucoup de consciences le sentiment du vrai et du juste. Elle aura eu -ce précieux résultat de dissiper dans l^eaucoup d'esprits des malentendus et des préventions qui pesaient sur nous et qui empoisonnent l'atmosphère sociale où nous vivons.
Dans son volume, M. Chaîne consacre un chapitre à l'antisémitisme. Il fait justice de toutes les inepties qu'une presse sans vergogne propage contre nous, de tous les griefs dont on s'arme pour nous combattre. Il en montre le néant. Nous avons plaisir à trouver sous cette plume foncièrement catholique, des déclarations comme celle-ci :
Des juifs éminents ont même honoré leur patrie respective à l'égal des plus glorieux de ses enfants « naturels ».
Les préjugés d'ordre dogmatique que l'Eglise entretient contre les juifs ne trouvent pas davantage grâce à ses yeux. Il ne peut admettre qu'on rende responsable toute la descendance des juifs de la mort de Jésus. C'est, pour lui, un déni de justice et une injure à l'Evangile.
<( En persécutant les juifs, s'écrie-t-il, le,s catholiques manquent à la charité, mais ils manquent encore à leur foi. » Le christ ianisnie est issu du judaïsme, l'Evangile est le post-scriptum de la Bible »
Tout cela est de vérité courante, mais il est rare de le rencontrer sous une plume catholique et les moines en prêchant la croisade antisémite l'ont totalement et délibérément mis de côté.
Le chapitre consacré au nationalisme n'est pas moins abondant en vues droites et judicieuses, en traits frappés au coin d'une sagesse très avertie et très éclairée. M. Chaîne plaisante ses coreligionnaires qui prétendent détenir le monopole du patriotisme.
(( Les juifs et les protestants, écrit-il, peuvent être d'aussi bons Français que nous. »
II repousse toute équation entre la foi et la nationalité. Ce sont deux choses distinctes, sans relation.
Et puisqu'on fait aux juifs grief de leur cosmopolitisme, il déclare sans embage que le catholicisme est une internationale sublime et il ne craint pas d'affirmer, dussent les Mangins du nationalisme crier au scandale, qu'il sera toujours plus catholique que Français, ce qui ne l'empêche pas d'être aussi bon Français que quiconque parmi ses concitoyens.
Qu'un juif (Ml un protestant risque une telle déclaration, et vous entendez d'ici le toile qu'elle soulèverait ; on le lapiderait sur la place publique !
Nous devons savoir gré à M. Chaîne de la publication de son ouvrage, complétant celle de sa lettre. C'est l'œuvre d'un croyant catholique, mais d'une espèce trop rare, éclairé, tolérant, qui lit plus avec les yeux de la raison qu'avec ceux de la foi, et avec cela, faisant montre, au milieu de la veulerie de ses coreligionnaires, d'une franchise d'allures et d'un courage de convictions
qui lui vaudront avec l'intime et douce satisfaction du devoir accompli, l'estime et l'approbation des honnêtes gens de tout parti et de toute confession.
' H. Prague.
Le Chrétien Français, 12 mars 1903.
SExMAINE CATHOLIQUE
Sous ce titre : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, il a paru dernièrement un livre qui ne manque pas d'un certain succès, puisqu'il en est au cinquième mille. L'auteur, M. Léon Chaîne, se déclare (( entièrement soumis aux directions de la sainte Eglise et soucieux de l'honneur et du bon renom de sa patrie ». Nous avons donc affaire, en sa personne, à un catholique pratiquant et à un patriote. Mais combien différent de la majorité de ceux qui s'arrogent ces deux titres sans avoir droit à les porter ! En parcourant les quatre cents pages de ce volume, il nous semble voir, reproduite avec une netteté absolue, l'image de l'âme catholique, telle qu'elle vit aujourd'hui dans notre pays de France, avec ses qualités toutes neuves et avec ses antiques défauts.
Les qualités d'abord. M. Léon Chaîne est un jeune, sinon par son âge que nous ignorons, du moins par sa culture et par l'ardente franchise de ses convictions. Il a été (lui-même nous le dit) « instruit par des prêtres et des moines » ; mais il n'est pas de ceux que l'éducation cléricale a « désarmés avant le combat » en s'alliant à « une instruction tronquée et tout à fait insuffisante ». Il a brisé le moule et, grâce à Dieu, il n'est pas le seul à l'avoir ainsi brisé. D'autres noms, rencontrés çà et là dans son livre, se groupent autour du sien ; noms de maîtres et de disciples ; noms de laïques et de prêtres, fort différents sans doute les uns des autres, mais étroitement unis tous dans l'amour et la recherche de la vérité : de la vérité, dis-je, telle qu'elle est, et non plus déformée, costumée par l'Ecole.
Certes, il faut être bien éloigné de la scolastique et de ses fantasmagories pour apprécier certaines questions contemporaines, brûlantes, avec une telle indépendance d'esprit. Le militarisme,
le nationalisme, l'antisémilisme sont jugés et exécutés. C'est de main de maître que sont remis à leur place — celle des traînards et des empêcheurs de succès — les soi-disant conservateurs en face du christianisme social qui, hii, veut sincèrement marcher en avant. Les catholiques et le bon vieux temps, la timidité intellectuelle de certains catholiques (dire : de la majorité, n'eût point été trop dire), Y abus des dévotions, autant de chapitres tout pleins de superbes hardiesses servies par un rare bonheur d'expression.
Qu'il nous soit permis, en preuve, de citer les quelques lignes que l'auteur consacre aux évadés : (( Nous n'avons, dit-il, aucune haine contre ceux qui déposent une soutane de prêtre ou une robe de religieux que, pour des raisons diverses, ils ne peuvent plus supporter ; nous ne pouvons pas désapprouvrer ceux d'entre eux qui agissent ainsi parce qu'ils ne croient plus. »
Voilà qui est bien dit et cette largeui' de vues repose des mesquines attaques et des sots préjugés.
On est heureux aussi, — tant cela sort de l'ordinaire, — d'entendre nommer sans aigreur et qualifier autrement que par des injures des hommes comme Urbain Gohier, de Pressensé, Anatole France. Décidément (et très heureusement) il y a quelque chose de changé dans le catholicisme français.
Sur la question même de l'enseignement congréganiste, le livre de M. Chaîne contient des aveux très francs et précieux à recueillir.
Pourquoi les collèges religieux produisent-ils tant d'adversaires de l'Eglise ? Pourquoi tel homme qui, avec des instituteurs libéraux, serait resté chrétien, a-t-il été pris un jour de sentiments farouches et a-t-il passé dans le camp opposé ? C'eii, répond-t-il, que « certains établissements congréganistes, certains séminaires, au lieu de nourrir la jeunesse catholique de la moelle des lions, comme dit l'Ecriture, ont pris l'habitude de lui prodiguer on ne sait quelle confiture intellectuelle qui n'est pas faite, certes, pour lui donner la fermeté et la robustesse du véritable esprit chrétien ».
Très bien ; mais ce que ne dit pas M. Chaîne, c'est que les congrégations qui agissent de la sorte, — c'est-à-dire en somme toutes les congrégations enseignantes prises dans leur ensemJjle, — se sont tracé cette ligne de conduite d'après un plan bien
arrêté. Elles savaient peut-être, du moins à présent elles apprennent qu'il peut sortir de leurs collèges, voire de leurs noviciats, des Renan, des Sébastien Faure, des Comb^^^s, en un mot de terribles et puissants adversaires ; mais ce qu'elles savaient avec certitude, ce dont elles sont persuadées encore, c'est que la masse, malléable et médiocre, ayant été façonnée, toujours gardera l'empreinte. Or la masse, c'est le nombre, donc la force assurée et la domination.
Toute la tactique congréganiste est là, qu'il s'agisse d'enseignement proprement dit ou de cet enseignement au sens large que constituent la prédication et la propagande sous toutes les formes. C'est ici que nous cesserions d'être d'accord avec l'écrivain dont les vues si larges nous charmaient tout à l'heure. N'avons-nous pas dit que se reflétaient dans son beuvre, avec les qualités neuves de l'âme catholique, ses antiques défauts ?
Ces défauts-là, c'est (entre autres choses) d'attacl/er une importance excessive aux argmiients traditionnels ainsi qu'aux raisons de sentiment. M. Chaîne n'y échappe pas quand il veut prendre la défense .des congrégations contre la législation actuelle. Le chapitre où il traite cette partie de son sujet n'est certes pas le plus heureux de l'ouvrage. On n'y trouve guère que les raisonnements, cent fois répétés et réfutés cent fois, qui traînent dans les feuilles cléricales ou bien des raisons de poésie comme celle par où il prétend légitimer l'usage du costume ecclésiastique ou rehgieux : <( La soutane du prêtre est, avec la robe du magistrat, tout ce qui nous reste de la robe antique et de la noble toge romaine. La façon dont sont drapés les moines dans leurs manteaux ou dans leurs chapes n'est pas non plus sans poésie ni sans grandeur. »
Eh bien, non, ce ne sont pas des motifs d'esthétique moyenâgeuse qui peuvent peser dans la balance quand il s'agit des intérêts pratiques de la société contemporaine. L'esprit catholique ne sera complètement réconcilié avec l'esprit moderne que le jour où il ne se refusera plus à rompre les liens de fer qui l'attachent, lui vivant, au passé, ce cadavre.
Ce jour, d'ailleurs, n'est peut-être pas éloigné. L'ouvrage même que nous analysons en présente plus d'un symptôme. On a beau vouloir, envers et contre tout, demeurer orthodoxe, du moment que dans le filet dogmatique on élargit une maille, les autres sont
bien près de céder. Quelle note, par exemple, un théologien féru de doctrine donnerait-il à cette proposition : (( S'il est des incroyants plus vertueux, plus charitables, plus sages que des croj-ants, n'ont-ils pas un mérite plus éminent encore puisqu'ils font le bien d'une façon tout à fait désintéressée, sans préoccupation aucune des sanctions de l'au-delà ? » Cette note, nous la connaissons bien : les ombres de Pelage, de M""^ Guyon et d'autres voltigent autour de telles pensées. Ce n'est pas, bien au contraire, pour nous une raison de blâme. Mais du côté de l'inflexible Vatican !
11 faudra bien qu'il aboutisse, le mouvement désormais irrésistible qui entraîne les âmes françaises vers la literté religieuse. Si l'affaire Dreyfus, qui donna occasion au beau et franc livre de M. Chaîne, n'avait eu pour résultat que d'avancer d'une minute l'avènement de ce règne tant désiré, vive Dieu ! nous serions, malgré tout, tentés de la bénir. Saint-Cyrian.
La Gazette de France, 13 mars 1903.
Ce livre, d'un catholique qui veut en remontrer aux catholiques, est édité chez un juif, le libraire ordinaire des dreyfusards.
Aussi, la Fronde et le Siècle en font-ils grand étalage.
L'auteur est ainsi représenté par le Siècle, journal qui s'est donné pour programme de « décatholiciser » la France :
« Le brave homme se disait : Il y a ici des fous, ceux-ci ou moi.
« Et s'il ne perdait pas sa foi parce que sa foi ne dépendait pas des fantaisies individuelles de ses compatriotes, du moins, mettait-il entre eux et lui, entre les endroits où il aurait pu les rencontrer, y compris les églises et les endroits où il avait l'habitude d'aller, toute la largeur infranchissable de son mépris. »
iM. Chaîne « méprisant » les catholiques, du haut de son dreyfusisme. Quel spectacle ! plutôt comique vraiment.
Laissons-lui ces éloges pour compte : ils sont un châtiment.
Fontanelle.
(Voir plus loin, dans un extrait de la Gazette de France du 27 mars, une lettre rectificative de l'auteur.)
Le Signal, 14 mars 1903.
LA VIE CATHOLIQUE
11 vaut la peine de signaler un ouvrage comme il n'en paraît guère, surtout depuis que la physionomie des idées et des faits est obscurcie par les questions de personnes ou de partis. Celui que nous présentons aujourd'hui à nos lecteurs mérite d'être accueilli avec la plus large sympathie car il a été salué, dans le camp où se range l'auteur, par des réflexions de stupéfaction amère. M.Léon Chaîne fait partie de os Comité catholique pour la Défense du Droit qui tint si fièrement le drapeau de la justice au-dessus de la rage insultante par laquelle des catholiques sectaires essayaient de le salir. Il s'y trouvait en compagnie de MM. Paul Viollet, Quincampoix et d'autres caractères très ra^i^es assurément, qui nous ont révélé que le catholicisme n'arrive pas à déformer complètement toutes les mentalités qui semblent lui être aveuglément soumises.
M. Léon Chaîne a cru devoir nous raconter la crise que nous venons de traverser, mais il l'a fait au point de vue original d'un catholique croyant, presque abandonné des siens. Les esprits libéraux de son Eglise n'en ont pas moins rendu hommage à sa sincérité.
C'est dire que ses intentions n'ont pas été méconnues par une partie notable du haut clergé romain. Cependant M. Chaîne, qui désire affirmer son attachement à la foi catholique, tient un langage d'une grande vérité et d'une belle hardiesse. Il s€ déclare antimilitariste et patriote. Il blâme le militariste père Coubé d'invoquer constamment le Dieu des batailles. « Hélas ! Les orateurs les plus en renom de la chaire n'ont pas pu se soustraire à cette fâcheuse tendance de mêler le sacerdotal au militaire. Nous nous souvenons d'avoir entendu le père Coubé au mois de septembre de l'année 1900. Son discours fut à chaque instant émaillé de comparaisons empruntées à la vie des camps ; c'était une constante évocation de heaumes, de boucliers, d'épées, une éblouissante vision d'oriflammes, d'étendards, de drapeaux dont on sentait les plis glorieux flotter au-dessus de soi, dans le haut des
nefs. Sa voix incisive et stridente claironnait les mots de combat et de victoire et l'on entendait, dans le sanctuaire du Dieu de paix et d'amour, des bruits d'épées, des froissements d'armures et comme les terrifiantes rumeurs de deux armées rangées en bataille. »
Après le militarisme, le nationalisme est expliqué en ses rouages subtils et pourtant évidents et grossiers. L'antisémitisme est flétri en de superbes accents d'indignation : « A bas les juifs !... C'est là un cri de guerre infiniment grave et dangereux, dangereux pour le corps social qui en assume l'odieuse res;ponsabilité, grave pour l'Eglise qu'un trop grand nombre de fidèles compromettent en faisant mentir, par ce témoignage aveugle et systématique de haine, ses principes de justice et de charité. »
La source de tous ces maux : militarisme, nationalisme, antisémitisme, réside dans l'aversion instinctive des catholiques pour le libre examen et dans un amour exagéré de l'autorité. Ils se sont fait un dogme de l'autorité dans des domaines qui devaient lui rester étrangers : celui de la politique, par exemple. Et M. Chaîne rappelle de quelle façon furent suivis les conseils de ralliement adressés par Léon XIII au catholicisme français:
(( De vieilles et respectables douairières pour lesquelles les ordres de feu le comte de Chambord étaient vénérés beaucoup plus que mandements d'archevêques ou bulles du Saint-Siège, se montrèrent fort irrévencieuses. On vit bien en cette circonstance à quoi les sentiments d'un certain parti politique religieux servent de parade et de façade, quand certains gentilshommes dans leurs châteaux, quand les habitants d'aristocratiques demeures se donnèrent le mot d'ordre chevaleresque de ne plus alimenter de leurs libéralités relatives le denier de Saint-Pierre. Pour se venger du « républicanisme » du pape, on ne parlait rien moins dans certains salons du noble faubourg, que de le mettre « au réginie du pain sec ».
Une espèce de solidarité s'est établie entre la monarchie et l'Eghse :
« Il y a trente ans à peine, on ne pouvait entrer dans le modeste salon d'un presbytère de village sans y voir côte à côte, et sur le même rang, les images de N.-S. J.-C, de la sainte Vierge et du comte de Chambord ; de pareils sentiments sont contagieux. La vieille servante du logis époussetait sûrement, avec le même soin
pieux, et le cadre qui contenait l'image du Fils de Dieu, et celui qui entourait le portrait du fils de la duchesse de Berry. »
Tous ces préjugés catholiques aboutissent à l'exploitation séculaire de la crédulité publique : les dévotions de saint Expédit et du célèbre Antoine de Padoue et les superstitions sans nombre qui avilissent la foi catholique. M. Chaîne tourne agréablement en ridicule ces «c pratiques bizarres, proches parentes du fétichisme grossier qui sévit parmi les nègres de l'Afrique centrale ! »
On ne voit guère jusqu'ici que M. Chaîne soit un bon catholique connue on l'entend généralement. Nous ne ferions aucune difficulté pour nous associer à la plupart de ses affirmations et nous souscririons volontiers à la teneur générale de son livre, si le catholique « traditionaliste » ne reparaissait vers la fin. Nous ne lui en faisons pas un reproche. On lit la dernière partie de l'ouvrage avec la même attention que le début, car on a appris à estimer la farouche sincérité de l'auteur vis-à-vis de ses coreligionnaires.
Il proteste donc contre la loi sur les congrégations. Il invoque, à ce propos, Thiers, Jules Simon, Challemel-Lacour, Gambetta, Jules Ferry, Il oppose aux républicains anticléricaux d'autres républicains comme Goblet, Clemenceau, Henry Maret, Gabriel Monod, Michel Bréal, qui ont regretté les rigueurs de la loi du V" juillet 1901. Il plaint les catholiques d'en être réduits à demander l'aumône d'un peu de liberté, dans cette France qu'ils ont fomiée et qui leur est si ingrate.
Il exprime poétiquement ses regrets des menaces qui planent sur les moines et les religieuses.
(( 0 Thébaïdes dépeuplées, sanctuaires pollués, délicates consciences envahies et salies, dans quelles solitudes »
Tel est ce livre courageux, extrêmement courageux, qui a reçu l'approbation de plusieurs évêques, en dépit des vérités qu'il proclame à voix haute. Quelqu'un a dit qu'il déplaira à ceux de droite et qu'il excitera la défiance de ceux de gauche.
Je crois qu'en effet, à droite, on protestera et on a déjà protesté. Qui ? Les vieilles dévotes de Lyon. Elles évitent ostensiblement de se rendre à la même église que M. Chaîne. Cela ne doit point tourmenter ce bon et fenne catholique, cet esprit loyal, ce républicain intelhgent. La Quinzaine, la Revue du clergé français.
n'ont pas brandi leurs foudres et paraissent faire bon accueil au nouveau livre.
A gauche, où nous sommes, il sera vivement applaudi. M. Cliaine ne s'attend pas à recevoir, dans le Signal, autre chose que de vives félicitations. Et nous les lui accordons de grand €œur. Son livre est à répandre et ses 400 nages sont à méditer. Elles contiennent une multitude de faits et d'observations fines, justes et pittoresques. Peut-être tout cela n'est-il pas disposé avec un ordre rigoureux et la com;position est-elle indécise, flottante. Mais on n'oublie ims que M. Chaîne est un auteur qui débute, qu'il faut encourager, afin qu'il nous donne encore, pour nous instruire et nous réconforter, d'autres livres semblables à celui qui va mettre en émoi le monde religieux. La pierre qu'il a jetée dans la mare va faire éclabousser l'eau jusqu'à lui. On lui dira des choses sévères et désagréables. Nous osons offrir à M. Chaîne l'hospitalité de l'Eglise protestante. Son état d'âme, ses tendances politiques et religieuses, en grande partie, en font plutôt un enfant de la Réforme qu'un disciple de Rome. Il peut être assuré qu'on va lui faire payer cher sa sincérité. A un libre croyant, comme il l'est, les tutelles ne sauraient convenir, non plus que les bas-fonds de la tradition aveugle et des superstitions réunies. Il a droit à la pleine connaissance de la liberté.
Nous sommes heureux de le féliciter de son talent et de sa franchise. Il servira son Eghse et son pays, s'il continue à les mettre au service de la vérité.
Paul Aymon.
Triboulet, 15 mars 1903.
Par ce temps de carême voici un livre dont la lecture nous semble tout indiquée. Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles par M. Léon Chaîne. Quand nous reçûmes oet ouvrage nous le plaçâmes sur notre bureau en compagnie d'une vingtaine d'autres, songeant : <( Nous lirons cela quelque nuit d'insomnie afin de goûter un sommeil réparateur... » Un soir distraitement nous l'ouvrîmes et dès les premières pages lues, nous sommes
allé ainsi jusqu'au bout ne nous arrêtanl qu'au mot fin, au bas de la 406" page, c'est dire combien est captivant ce livre d'une si brillante actualité
La Gazette du Palais, 17 mars 1903.
M. Chaîne est un catholique, et un catholique pratiquant. Mais il répudie volontiers les préjugés qui, suivant lui, sévissent dans les milieux catholiques.
Notamment, il combat le militarisme dans ce qu'il a d'artificiel et d'excessif. (( Le militarisme, dit-il, est la perversion du sentiment raisonnable qu'on doit éprouver pour l'armée, ccmme le nationalisme est la caricature toute récente du patriotisme. »
De même, il répudie l'antisémitisme, doctrine de haine réprouvée par les principes du christianisme
Ce qu'il reproche surtout aux catholiques, c'est leur hostilité aux idées modernes, particulièrement aux principes et au régime démocratiques. Cette hostilité est même telle qu'elle paraît primer chez eux le souci de la religion et l'obéissance aux conseils du chef de la religion, le pape. Et, à ce propos, l'auteur rappelle quel accueil fut fait par la plupart des catholiques à la politique de ralliement. <( De vieilles et respectables douairières pour lesquelles les ordres de feu le comte de Chambord étaient vénérés beaucoup plus que mandement d'archevêques ou bulles du Saint- Siège, se montrèrent fort irrévencieuses. On vit bien en cette circonstance à quoi les sentiments d'un certain parti politique religieux servent de parade et de façade, quand certains gentilshommes dans leurs châteaux, quand les habitants d'aristocratiques demeures se donnèrent le mot d'ordre chevaleresque de ne plus alimenter de leurs libéralités relatives le denier de Saint-Pierre. Pour se venger du <( républicanisme » du pape, on ne parlait rien moins dans certains salons du noble faubourg, que de le mettr: <( au régime du pain sec ».
Le grand mérite de ce hvre est la sincérité. On sent dans sol auteur l'âme d'un convaincu, à la fois épris de liberté et prof on-
dément imbu de catholicisme. Le style est vigoureux, hardi ; la procédure n'a pas nui à l'imagination de M. Chaîne ot au coloris de sa langue.
En somme, livre intéressant, nourri d'idées et de faits
Journal Officiel, 17 mars 1903.