‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 17 sur 121 · VERS LA PAIX QUAND MEME · texte numérisé non relu

VERS LA PAIX QUAND MEME

C'est assurément une entreprise bien hardie, — d'aucuns ajouteront téméraire et chimérique, — que d'essayer à notre époque de grouper les intelligences, de les associer pour le bien commun, autour de cette idée de la Paix

Ces pensées obsédaient notre esprit en parcourant plusieurs récentes études, d'une haute portée sociale et pacifique. Nous réservant d'en parler plus à loisir dans nos prochains numéros, nous nous contentons aujourd'hui de saluer leur apparition comme un symptôme consolant.

Dans la Crise religieuse et les leçons de l'histoire (Paris, Charpentier, in-18), le R. P. Maumus, dominicain, essaie, avec un courage et une franchise qui l'honorent, d'apaiser les conflits, sans cesse renaissants, entre la société civile et la société religieuse

Pour In paix et pour la liberté, tel est le titre d'un ouvrage de M. l'abbé Bolo (Paris, Haton, in-18). Il existe sur h. propriété, sur la patrie, sur les pouvoirs humains, sur les castes, sur les droits d'imposer sa pensée, de funestes préjugés qui paraissent inviolables à d'excellents esprits

Au volume de M. Léon Chaîne, avocat à Lyon : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles (Paris, Storck, in-18), nous empruntons la citation suivante :

<( Ce n'est pas attaquer l'armée nationale que de ne comprendre la guerre que si elle est faite pour la défense de nos foyers menacés. Nous abhorrons toute guerre de conquête ; nous abhorrons surtout, au nom des principes chrétiens comme au nom de la conscience humaine, les odieux abus de la force commis sur de paisibles populations sous l'hypocrite prétexte d'agrandir le domaine colonial et d'étendre l'influence de la patrie. » (P. 21.)

AbbéJ. ToiTON.

Revue Historique, mars 1903.

.... M. Chaîne, avoué à Lyon, vient d'écrire un bon livre qui est en même temps une bonne action. Il fait pendant au livre remarquable du R. P. Maumus, la Crise religieuse et les leçons de r Histoire, et est intitulé : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles. M, Chaîne, qui est un fervent catholique, est profondément ému de la situation faite actuellement au catholicisme, de l'hostilité qu'il excite, des dangers qui le menacent. Il pense, comme le P. Maunuis, que la responsabilité de cette situation retombe en grande partie sur les catholiques eux-mêmes. Malgré le mouvement qui s'est produit au sein du clergé en faveur des études critiques, même en matière d'exégèse biblique, l'Eglise, dans son ensemble, reste hostile à la science indépendante comme à la liberté de conscience, et l'on a vu Newman en Angleterre attaqué parce qu'il inclinait au darwinisme ; en France, d'Hulst, Loisy, Houtin, en Allemagne, Schœll, persécutés pour avoir cru qu'on pouvait librement examiner les problèmes bibliques ; Murri en

Italie, les disciples du P. Hecker aux Etats-Unis, blâmés pour avoir osé pactiser avec le libéralisme. L'antisémitisme, l'antiprotestantisme sont ouvertement favorisés par le clergé dans leurs manifestations les plus violentes, tandis que les plus basses dévotions, les plus audacieuses supercheries, celles mêmes qui étaient qualifiées au Congrès de Bourges de dévotions parasitaires, Lourdes, N.-D. de Pompéi, le culte de saint Joseph, de saint Antoine de Padoue, de saint Expédit, malgré les protestations de quelques évêques, florissant et pullulent sous l'œil de Rome, silencieuse et impuissante, car nous ne voulons pas la dire comphce. Mais c'est surtout dans l'affaire Dreyfus que les catholiques, en tant que parti, ont attiré sur eux, d'après M. Chaîne, de légitimes réprobations et provoqué un de ces retours de la justice immanente qui punissent les grandes erreurs morales. Ils ont cru qu'il était de l'intérêt de l'Eglise que la malheureuse victime du crime judiciaire de 1894 et de 1899 ne fût pas réhabilitée parce qu'elle était juive, parce que des libres-penseurs, des protestants et des socialistes avaient pris sa défense, et qu'il était habile pour elle de lier sa cause à celle du haut état-major que les nationalistes identifiaient frauduleusement avec celle de l'armée et de la patrie. Il y a eu de nobles exceptions, et beaucoup de catholiques, même des membres du clergé, se sont honorés en mettant la justice audessus des intérêts de parti ; mais ceux des prêtres qui, comme l'abbé Pichot, ont osé le dire, ont été traités en criminels et en parias par leurs chefs et leurs confrères ; les laïques ont été traités par leurs amis et leurs coreligionnaires de révolutionnaires et de traîtres, et il leur a fallu un véritable courage pour rester fidèles à la vérité. Je sais bien que les cathohques n'ont pas été seuls à subir ces déplorables entraînements et à faire ces détestables calculs. Des socialistes, comme M. Millerand, faisaient cause commune avec M. de Mun le 4 décembre 1897, et le parti progressiste tout entier, beaucoup de radicaux, les socialistes guesdistes en faisaient de même pendant de longs mois. Mais le parti catholique seul a persévéré en bloc dans cette attitude, et il se trouve aujourd'hui que le mouvement radical et anticlérical provoqué par l'affaire Dreyfus et par le juste écroulement du parti méliniste s'est tourné surtout contre le catholicisme, et que les catholiques ont commis, avec la plus grave des injustices, la plus grave des imprudences. S'ils avaient, avec le ministère Méline, pris en mains

la revision du procès Dreyfus en 1897, ils sacrifiaient sans doute quelques alliés véreux dans la pressera politique et l'armée, mais certainement ils conservaient pour longtemps la prépondérance au parti modéré et évitaient les mesures radicales qui vont frapper les congrégations religieuses et qui risquent de frapper l'Eglise elle-même. M. Chaîne prend très éloquemment dans les derniers chapitres de son livre la défense des congrégations menacées. Nous recommandons ces chapitres aux esprits impartiaux et amis de la justice pour tous. Nous sommes de ceux qui pensent que les ordres religieux ont droit d'exister, mais qu'ils avaient pris un développement dangereux et qui devait être limité. Il y avait bien des moyens de le faire, ne fiit-c« que par une loi sur les associations établissant pour toutes également des obligations de publicité et de contrôle auxquelles une partie des ordres religieux aurait refusé de se soumettre, et, d'autre part,en accordant aux établissements de l'Etat les mêmes privilèges en matière d'examens dont ils jouissent en Allemagne et en Italie et en imposant la neutralité religieuse à toutes les écoles publiques comme en Suisse. Mais nous ne pouvons admettre ni que l'Etat entre en guerre contre les Eglises, comme le demandaient l'autre jour les membres de l'extrêmegauche au Parlement français, ni que l'Etat, après avoir accepté le concours des religieux pour les œuvres hospitalières tant qu'il n'est pas en état de les supplanter, les expulse quand il n'a plus besoin d'eux. Quelles que soient les fautes commises par les catholiques, tous les cœurs épris de justice et de liberté se lèveront pour les défendre si l'on viole à leur détriment les principes libéraux qu'ils ont le tort de méconnaître quand ils sont les plus forts.

Comme illustration au chapitre d'histoire écrit par M. Chaine, on peut invoquer les belles conférences de M. A. Leroy-Baulieu sur l'antisémitisme, l'antiprotestantisme, l'anticléricalisme publiées en volume sous le titre : les Doctrines de haine...

Gabriel Monod.

Revue de Métaphysique et de Morale, mars 1903.

Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, par Léon Chaine. La QueMion biblique chez les Catholiques de France au x\\^ siècle, par Albert Houtin. Les Mfiltrations kantiennes et pro-

testantes et le clergé français, par l'abbé J. Fontaine. Trois ouvrages nous parviennent en même temps qui se rapportent tous trois à la crise du catholicisme contemporain, et qui T éclairent en définitive du môme jour ; hàtons-nous d'ajouter, pour ne pas confondre ceux qui ont écrit afin de ne pas être confondus, qu'ils ne procèdent pas d'une même inspiration. Le livre de M. Chaîne, un avoué fort connu à Lyon, tout plein d'allusions et de références aux personnes et aux choses de l'heure présente, a pour origine une éloquente lettre qu'il avait publiée, au mois de mars 1902, dans la Justice Sociale. M. Léon Chaîne y déplorait que ses coreligionnaires fussent restés sourds à l'appel de la justice et de la bonté : (( Catholiques, nous pouvons être aussi patriotes que qui que ce soit ; mais, parce que nous sommes les enfants d'une Eglise qui par définition et par nature est aussi internationale que possible, devons-nous professer un nationalisme puéril, étroit et sectaire ? » Cette lettre, qui fut répandue dans le clergé français, ne fut accueillie avec faveur que d'une minorité. (( Un prélat, dont on comprendra, dit M. Chaîne, que nous taisions le nom » lui fit bien répondre » qu'il n'y avait pas d'intérêt supérieur à la justice » ; mais un autre, l'archevêque de Bordeaux, demanda : « Que viendraient faire en tout cela les catholiques, les prêtres et les évêques ? Est-ce que les questions de justice pendantes devant les tribunaux les regardent ? Ont-ils reçu les témoignages ? Ont-ils étudié les documents/ ? Ont-ils les éléments indispensables pour juger ?... Que serait le respect de la justice, s'il était permis de suspecter gratuitement ou la perspicacité ou la bonne foi des tribunaux ? » Tout l'ouvrage de M. Chaîne est une longue protestation contre un tel désintéressement ; Pilate n'avait pas le droit dédire devant le juif condamné par erreur : il n'y a pas d'affaire Jésus. Et précisément s'il y a un Dieu qui châtie l'injustice, il faudra que les catholiques expient : le mouvement nationaliste a rendu inévitable une loi sur les associations ayant leur siège à l'étranger. M. Chaîne rappelle à ce sujet le discours prononcé à Lourdes par le père Coubé : « Le célèbre orateur demanda qu'on fît revivre l'Église militante, en appela au glaive électoral gai

sépare les bons des méchants )> M. Chaîne ajoute :

« C'est ce morceau oratoire qui entraîna, dit-on, quelques sénateurs hésitants à voter la funeste loi contre les congrégations, loi dont le père Coubé se trouverait être ainsi un des collaborateurs

sans l'avoir voulu. » Ce passage définit à merveille la thèse de M. Cliaine, on la retrouve encore tout entière dans cette citation qu'il emprunte à M. Olivier Billiaz : (( Dire que nous sommes, parmi les professeurs de l'Université, une poignée de catholiques croyants et pratiquants, qui nous efforçons d'apaiser les haines

antichrétiennes »

Cette belle page de M. Billiaz, en même temps qu'elle éclaire l'inspiration profonde de l'ouvrage sur les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, donne toute sa saveur à cette parole de l'abbé Fontaine qui pourrait servir d'épigraphe aux Etudes complémentaires des infiltrations kantiennes et protestantes et le clergé français : <.^ Le pire fléau pour l'Eglise à notre époque, ce sont les outranciers de la conciliation. » Aux yeux de M. l'abbé Fontaine, l'œuvre de ces outranciers forme comme une synthèse théo-

logico-philosophique Ces quelques lignes

donnent la substance oe l'œuvre de M. l'abbé Fontaine, et elles en font entrevoir l'accent et le ton ; quant à mesurer la portée de l'œuvre, nous dirons tout naïvement à l'auteur qu'il fallait son livre pour nous bien faire comprendre et nous faire goûter comme il convient le livre aujourd'hui célèbre sur la Question biblique chez les catholiques de France au XIX'' siècle dont M. Albert Houtin nous adresse la seconde édition

Revue du Clergé français, T"" avril 1903.

... .On connaît M. Paul Lapeyre : c'est assurément l'un des penseurs originaux du catholicisme contemporain. Ceux qui liront son nouveau livre s'apercevront sans peine que les catholiques ont mille fois raison de ne pas être les béats « conservateurs de ce qui existe » que raille quelque part M. Faguet (p. 313), et dont parle à son tour, dans un livre très discuté, M. Léon Chaine.

<( Que de gens que l'on appelle catholiques, écrit ce dernier, et qui ne sont que d'âpres conservateurs ! Beaucoup de ceux-là ne voient dans le clergé pour lequel ils marquent un certain respect qu'un sorte de gendarmerie spirituelle aidant la maréchaussée à garder leurs biens, leurs personnes et leurs vies. L'âme de l'Eglise et l'esprit du Christ sont depuis longtemps morts en eux. Nous

ne saurions nous élever trop vivement contre l'attitude de ces hommes qui rendent odieuse aux yeux du peuple la religion qu'ils professent ostensiblement et flu bout des lèvres. » (P. 214. j C'est dit peut-être un peu vivement, mais, au fond, c'est très juste.

On trouvera bien des vérités de ce genre dans les chapitres très divers dont est formé le volume de M. Chaîne. Et quand on dit (( vérités », ce n'est aucunement pour laisser entendre que tout, dans ces pages, soit parole d'Evangile. M. Chaîne serait le premier à protester contre cette sorte d'infaillibilité qu'on lui attribuerait. Il est impossible qu'un homme dise carrément son avis sur un certain nombre de questions brûlantes sans susciter des contradictions d'autant plus vives qu'il ne se préoccupe guère d'arrondir les angles. Militarisme, nationalisme et antisémitisme, timidité intellectuelle de certains catholiques, leur attitude devant le christianisme social, leur abus des dévotions nouvelles : on ne lira pas sans intérêt ni peut-être sans passion les déclarations de M. Chaine Sur tous ces points et sur d'autres encore. Et, chose curieuse, lors même qu'on ne les approuve pas entièrement, on approuve qu'il les fasse. Le grand effort qu'ont aujourd'hui à tenter les catholiques, c'est de se dégager de tous les systèmes et de tous les partis dans lesquels on voudrait emprisonner leur foi, quand d'aventure ils ne l'y emprisonnent pas eux-mêmes. La pure doctrine du catholicisme a trop souffert de ces compromissions et de ces confusions dont elle est la première victime : et quand on la hait ou qu'on la raille, ce n'est pas à cause d'elle le plus souvent, mais à cause de ces théories ou de ces pratiques qui se présentent comme faisant corps avec elle. En secouant le joug de ces fausses orthodoxies, M. Chaine en affranchit, pour sa part, le catholicisme et dégage notre responsabilité. C'est ainsi que, même sur les points où l'on n'accepte pas sa façon de voir, on accepte du moins et on approuve qu'il ne voie pas comme les autres et qu'il maintienne et exerce, en des questions brûlantes mais libres, son droit de penser librement. Et par là ce livre, où sont malmenés si rudement des groupes entiers de catholiques, a toute la valeur d'un argument en faveur de la vitalité intellectuelle et sociale du catholicisme

Abbé Charles Calippe.

L'Européen, 4 avril 1903.

LES CATHOLIQUES FRANÇAIS ET L'AFFAIRE DREYFUS

J'ai un ami qui est catholique et qui n'est ni militariste, ni antisémite ; il ne rêve pas d'une grande » France aux Français » soumise à la discipline romaine, et soigneusement sarclée de tous juifs, protestants, francs-maçons, libre-penseurs, étrangers, naturalisés, métèques et autres mécréants. Mon ami croit que beaucoup de catholiques pensent comme lui, il n'est pas éloigné de croire que c'est la majorité ; quand il me le dit mon incrédulité l'étonné. Il l'attribue au manque d'information ou au parti pris. Si je lui objecte que l'attitude des catholiques, au cours de l'affaire Dreyfus, fut pour éclairer sur leurs véritables sentiments, il me rappelle que lui-même fut, dès le premier jour, un partisan déclaré de la revision, ce qui est vrai. Il refuse d'admettre que les catholiques dans ce cas constituèrent des exceptions d'autant plus honorables qu'elles furent plus rares. L'autre jour, je trouvai mon ami plongé dans la lecture d'un livre qui exprimait des idées conformes aux siennes : c'était le livre de M. Léon Chaîne, intitulé les Catholiques français et leurs dlfjficultés actuelles. (( Tu vois que nous sommes au moins deux ! » me dit-il en riant.

Deux et même un peu plus, mais toujours une petite, une exceptionnelle minorité, c'est ce qui ressort du livre même de M. Chaîne, livre tout empreint de droiture et de bonne volonté. L'auteur qui apprécie à sa juste valeur la crise qui força tant de consciences françaises à regarder en elles-mêmes, l'auteur s'indigne que, « pour beaucoup, un catholique ne puisse être qu'un antidreyfusard ».

Il rappelle cependant qu'on en compta dans l'autre camp. On y vit même des prêtres. M. Chaîne cite les abbés Pichot et Viollet, dont les noms furent bien connus des défenseurs de la justice : il nomme aussi MM. les abbés Russacq et Brugerette, et il affirme que d'autres étaient avec eux, fort nombreux. Mais, dit-il : (( Le grand public n'a pas connu ces avocats catholiques de la cause de Dreyfus, parce que les journaux des deux partis en présence leur refusaient obstinément et presque d'une façon absolue la puljlicité de leurs colonnes. Les journaux de droite voulaient cacher à leur

clientèle qu'il y eût des catholiques dreyfusards. Ceux de gauche n'auraient pas voulu qu'on sût qu'il y avait des dreyfusards catholiques. »

Je ne crois pas que M. Chaîne soit ici dans le vrai. Les journaux réactionnaires avaient, en etïet, un intérêt manifeste à ne pas laisser la division s'introduire dans leur troupe. Mais les autres auraient fait preuve d'une très mauvaise tactique s'ils n'avaient montré que la justice de leur cause s'imposait même à d'ordinaires adversaires. En fait les lettres des abbés Viollet et Pichot parurent dans le Siècle, et attestent un appel fait par ce journal aux révisionnistes catholiques. Dans les listes publiées par V Aurore et d'autres journaux, la mention <( catholique » accompagne le nom de quelques signataires. S'ils ne sont pas plus nombreux la faute n'en est pas aux journaux qui les accueillaient.

En réalité, si cette question était restée simplement ce qu'elle était en apparence, une question de procédure légale, on n'aurait dû parler ni de juifs, ni de catholiques, ni de libres-penseurs, mais simplement de méthode de raisonnement. M. Chaint sait très bien qu'il n'en fut pas ainsi et que, dès l'abord, un classement se fit. Du côté qu'il tenait", lui, pour le côté de l'iniquité, il vit se ranger tous les organes et tous les porte-parole du parti catholique. Il en fut affligé, et parce qu'il ne croyait pas que les journaux de ce parti reflétassent l'opinion de tous les croyants, et parce qu'il voyait clairement combien une telle attitude, dans une crise aussi grave, était pour faire tort à ceux-ci : aux yeux d'hommes qui, jusque-là s'étaient bornés à voir en eux des gens d'une autre opinion, ils deviendraient des ennemis.

Mais l'aventure de M. Chaîne aurait dû l'éclairer et instruire avec lui ceux des catholiques qui entretiennent des illusions semblables.

M. Chaîne écrivit, au mois de novembre 1901, une Lettre cVun catholique lyonnais à un érêque sur l'affaire Dreyfus. Il voulait faire paraître cette lettre dans un journal catholique, mais il n'en trouva aucun qui consentît à l'insérer : il dut attendre jusqu'au mois de mars 1902 pour la produire dans la Justice Sociale de l'abbé Naudet. Sitôt parue, la lettre valut à son auteur les compliments et les envois de cartes d'un certain nombre de prélat.s. M. Chaine, malgré son désir, ne se trompe qu'à moitié sur le sens de cette pluie d'eau bénite épiscopale. Pour qu'il n'en pût ignorer.

le cardinal Lecot, archevêque de Bordeaux, prit soin de lui remontrer,en une lettre polie, l'inconvénient de s'occuper des choses qui ne vous regardent pas. Mais les catholiques qui n'étaient pas tenus à une discrétion pleine de réticences furent plus nets. La Vérité Française, organe ultramontain, qualifia l'écrivain de catholique dreyfusard, (( espèce rare, grâce à Dieu », et une de ses parentes le maudit. M. Chaîne ne se laissa pas déconcerter et il aggrava son cas en écrivant son livre.

Quand nous aurons dit qu'en plusieurs chapitres l'auteur maudit la guerre dans les termes les plus méprisants, s'indigne contre l'assimilation qu'on fait toujours du prêtre au soldat, flétrit les Te deum qu'on chante après les massacres ;

Qu'il stigmatise les ignominies commises sous prétexte de colonisation, en Afrique, à Madagascar et en Chine ;

Qu'il condamne les traitements honteux qu'on fait subir à d'infortunés disciplinaires, et croyant que le général André les aboUt, en félicite le ministre ;

Qu'il demande la réforme du code militaire et la réduction du temps de service ;

Qu'il met un explorateur pacifique comme Brazza bien audessus d'un sanglant charlatan comme Marchand ;

Qu'il appelle de tous ses vœux l'ère de la paix, du désarmement et l'établissement des Etats-Unis d'Europe ;

Qu'il tient le nationalisme pour une des manifestations les plus grossières de l'ignorance et de l'orgueil collectif, et l'antisémitisme comme un retour vers l'état sauvage ;

Qu'il ne craint pas d'avouer et de montrer, par quelques citations bien choisies, combien pendant l'heureux bon vieux temps de la vieille France catholique et royale, la pire des misères fut la condition normale des huit dixièmes de la population, laquelle, au milieu du xviir siècle, en pleine paix, et sous l'administration économique de Fleury, mangeait de Vherbe ;

Qu'il déclare que dans les collèges catholiques les élèves reçoivent un enseignement oîi la réticence va jusqu'au mensonge, ce qui fait de quelques-uns d'entre eux des révoltés ;

Qu'il raille ou flétrit les dévotions nommées bien à tort nouvelles, puisqu'elles ne sont qu'une persistance de l'esprit païen, le culte lucratif des saint Antoine de Padoue, et des saint Joseph de Cupertino ;

Qu'il réclame l'abolition de la peine de mort, glorifie les jugements du président Magnaud, trouve que les ouvriers n'ont pas tort de recourir à la grève pour améliorer leurs conditions de travail et d'existence ;

Qu'il constate enfin que toutes les fois qu'est proposée une réforme ayant pour but d'introduire un peu plus de justice dans la vie sociale, un peu moins d'inégalité dans la condition des hommes, les catholiques la combattent avec acharnement et la déplorent quand elle est accomplie ;

Nous serons peut-être amenés à voir, en M. Chaîne, un catholique d'une espèce particulière. Comme je l'ai dit en commençant, j'en savais déjà un autre. Cela fait deux. J'imagine que beaucoup de gens n'en ont pas autant dans leurs connaissances.

Si c'était pour des catholiques semblables à lui que M. Chaîne réclamait la liberté d'association et la liberté d'enseignement, comme il le fait en citant d'ailleurs l'article de Bernard Lazare dans les Cahiers de la Quinzaine, tout le monde les lui concéderait ou plutôt, il n'aurait pas eu à les réclamer pour eux, car personne n'aurait songé à les leur ravir.

Mais telle n'est pas la situation Si les catholiques,

le parti catholique dirons-nous plus précisément, avait combattu pour Dreyfus, il aurait défait d'une main ce qu'il faisait de l'autre. L'affaire Dreyfus ne commence pas au moment où l'on essaya de tirer du bagne l'innocent. Il n'y était pas allé tout seul. La condamnation qui suivit de peu la violente campagne menée dans la Libre Parole contre les officiers juifs dans l'armée, la condamnation fut l'œuvre de l'antisémitisme. Quand on réfléchit que l'antisémitisme se complique, d'une façon naturelle et comme inévitable, de la guerre aux protestants et aux libres-penseurs, il n'est pas difficile de voir qui en profite et d'imaginer qui l'inspire. D'après une opinion que M. Chaîne fait sienne, les prêtres ont été. dans cette affaire, trompés par les généraux. Certes, nous avons appris que les généraux étaient habiles, mais pour les prêtres nous le savions déjà et depuis longtemps. Le rédacteur de la Vérité Française rappela d'ailleurs à M. Chaîne que <( la fréquentation des dreyfusards n'est pas le meilleur moyen de se pénétrer de l'esprit de l'Eglise ». Il est vrai qu'au fort de la crise, la voix du père des fidèles demeura muette. Quand la femme du condamné jeta vers Léon XIII sa prière suppliante, le chef de l'Eglise ne

voulut pas savoir combien beau serait son geste en faveur du fils de la race réprouvée. Combien ce geste serait politique, il voulut aussi l'ignorer, ce qui étonne davantage. Ses lèvres minces restèrent scellées du sceau énigmatique qui les tint closes pendant le massacre de trois cent mille chrétiens.

Mais si le saint père ne donna que la leçon du silence, une voix autorisée et sonore s'éleva, pour faire connaître aux catholiques l'idéal où ils devaient tendre. Il convient de rappeler l'époque. Zola avait été condamné. Le faux Henry enrichi de la signature de M. Cavaignac brillait sur tous les murs des communes de France. Le colonel Picquart, pour avoir dit que ce faux était un faux, avait été prestement fourré en prison. La Chambre avait applaudi. Pendant qu'à l'Elysée un président parvenu s'essayait aux allures impériales, attentifs aux projets de déportation que roulait son ministre de la guerre, les généraux dans tous les commandements, pesaient les offres et évaluaient les chances. Les massacreurs de juifs qui venaient d'ensanglanter l'Algérie rêvaient de passer la Méditerranée à la suite de leur député. Rendus plus tenaces et plus acharnés par leur échec, les défenseurs de la vérité et de la justice ne trouvaient dans le pays et dans le gouvernement qu'erreur, apathie ou lâcheté. C'est alors que le successeur de ce Lacordaire et de ce Captier que vous avez célébrés. Monsieur Chaîne, le père Didon, se leva dans cette robe blanche qui est une liberté : il se leva au milieu des élèves qu'il avait formés, devant leurs parents, représentants d'une de ces deux Frances dont on constata plus tard l'existence. Il parla des hommes qui, depuis un an, luttaient pour laver leur patrie d'une grande souillure. Il en parla en ces termes :

<( Ces littéraires tiennent le trottoir. Eh bien, que les dames présentes me passent l'expression, laissons-leur faire le trottoir, mais à une condition, c'est que nous le balaierons. »

Et l'éloquent continuateur de Lacordaire indiqua comment il concevait cette opération de police ou de voirie :

« Lorsque la i>ersuasion a échoué, lorsque l'amour a été impuissant, il faut s'armer de la force coercitive, brandir le glaive, terroriser, couper des têtes, sévir et frapper, imposer la justice. L'emploi de la force en cette conjecture n'est pas seulement licite et légitime, il est obligatoire, et la force ainsi employée n'est pas une puissance brutale, elle devient énergie bienfaisante et sainte.

(( L'art suprême du gouvernement est de savoir l'heure exacte où la tolérance devient de la complicité. Malheur à ceux qui masquent leur faiblesse criminelle derrière une insuffisante légalité, à ceux qui laissent le glaive s'émousser, à ceux dont la bonté tourne en débonnaireté ; le pays, livré à toutes les angoisses, les rejettera flétris pour n'avoir pas su vouloir — même au prix du sang — le défendre et le sauver. >>

Le généralissime de l'armée française, maintenu dans ses fonctions au mépris de la loi, écoutait ce discours en tenue, et le sabre entre les jambes. Depuis, d'autres religieux, plus actifs et plus silencieux, ont pu trouver que ce moine avait les qualités et les défauts d'un soldat : il parlait bien, mais il parlait trop. Il avait une excuse : on se croyait alors si proches du triomphe, si sûrs du pouvoir ! La roue a tourné. Et le souvenir est resté de ces évangéliques paroles. Mais ceux qui ont semé tant de vent pouvaient s'attendre encore à plus de tempête.

Marcel Collière.

Le Chrétien Français, 9 avril 1903.

SEMALNE CATHOLIQUE

Il nous faut revenir à ce beau livre de M. Léon Chaîne, les Catholiques français et leurs difficvltés actuelles, auquel nous avons déjà consacré une de nos causeries hebdomadaires.

Dans l'espace restreint où nous devons nécessairement nous tenir, force était de se borner une première fois à un coup d'jDeil d'ensemble. Rentrons aujourd'hui dans l'édifice et donnons-nous le grand plaisir d'en examiner avec quelque détail un seul chapitre. Je choisis, presque au hasard, le chapitre intitulé : La timidité intellectuelle de certains catholiques .

Nous sera-t-il permis d'abord de trouver ce titre lui-même un peu timide ? On aurait pu, sans nuire à la vérité historique, efïacer le tenue restrictif <( certains » et parler simplement de la timidité intellectuelle des catholiques.

C'était, à vrai dire, il y a peu d'années encore, un défaut général chez eux et qui semblait inhérent à la nature de leurs croyan-

ces. (( La défiance instinctive à l'égard de tout progrès scientifique et r esprit rétrograde avec lequel s'envisageaient les découvertes faites dans l'ordre naturel », tous, sauf une élite que l'on déclarait suspecte, présentaient ces caractères !

Non seulement on s'empressait de triompher <( bruyamment de certaines découvertes » qui faisaient cesser (ou du moins semblaient pour un temps faire cesser) quelques contradictions entre la foi et la science, mais on dépensait une somme d'efforts et de talent vraiment considérable pour démontrer que toute science était dans l'Ecriture.

A cette époque, Vinspiration verbale du texte sacré était soutenue en théorie par des théologiens qui se croyaient modernes, exposée par des apologistes comme l'abbé Moigno, exploitée surtout par des prédicateurs comme certain évêque d'aujourd'hui, alors tout jeune missionnaire, et qui ne referait pas, à cette heure, dans ses mandements, les minutieuses analyses auxquelles il se livrait avec une conviction profonde ; chaque mot d'une phrase biblique portait en son sein (disait-il) des trésors d'infaillible doctrine, ne ftit-ce d'ailleurs qu'un simple adverbe ou une modeste conjonction.

Nous avons nommé l'abbé Moigno. Voilà certes un honmie de grand savoir. Pendant le siège ôe Paris, un obus tomba dans sa bibliothèque ; cinq cents volumes furent détruits du coup : (( N'importe, disait-il, je les ai tous là ». et il se frappait le front. Sa prodigieuse mémoire lui avait permis de s'assimiler une foule de connaissances. Eh bien, dans ses Splendeurs de la foi, que fait-il ? Une seule chose : il prend une à une toutes les découvertes de la science, et, pour ainsi parler, il les projette toutes dans la Bible, et encore dans la Bible telle que nous la donne l'édition latine, la Vulgate. Astronomie, physique, chimie, tout y passe : Moïse, à qui aucun catholique n'eût encore contesté la paternité du moindre apex dans le Pentateuque, Moïse savait tout cela, enseignait tout cela. L'ancien jésuite, dont les tendances avaient encore paru trop audacieuses à la Compagnie et qui en était sorti pour cela, consacre six gros volumes, résumé des travaux de sa vie, à essayer de le démontrer.

[/histoire, comme les sciences naturelles, était, dans le même sens, un champ d'exercice pour l'esprit catholique. Il existe une collection, bien oubliée aujourd'hui, les Questions controversées

de l'histoire et de la science, où M. de l'Epinois, entre autres, écrivit force lignes, entassa force documents pour justifier Rome et le Saint-Office d'avoir condamné Galilée. On ne pouvait, on ne voulait pas revenir aux vieilles théories, tant l'hypothèse du mouvement de la terre est bien entré dans l'enseignement scientifique ; mais d'autre part comment avouer que l'autorité du Saint-Siège, même en ces questions, qui ne touchent point le dogme, a pu faillir ?

Double timidité : timidité en face de la science dont les conclusions s'imposaient avec certitude à des esprits d'ailleurs façonnés à la créance, timidité en face de la foi et de ses plus lointaines appartenances, tel était l'état de l'intelligence catholique prise dans son ensemble il y a seulement une trentaine d'années.

Est-ce à dire que nous sommes en désaccord avec M. Chaine quand il constate que cette timidité est heureusement bien diminuée ? Non certes. Nous croyons même que les efforts tentés dans cette direction fausse n'ont pas été inutiles ; des habitudes de travail personnel et de pensée précise, que toute recherche savante suppose comme base ou entraîne comme conséquence chez les esprits droits, se sont peu à peu formées et c'est ainsi qu'a préludé le beau mouvement auquel nous assistons de nos jours.

Certes, de notre temps, <( Josué n'arrêterait plus le soleil ». Certes encore <( nos théologiens actuels ne peuvent naturellement plus avoir du monde la même conception que les théologiens du moyen âge ». Le transformisme, l'évolution ne sont plus considérés comme des doctrines diaboliques. Et voici qu'après Mgr d'Hulst, le P. Lagrange et sa Revue biblique, M. Loisy et ses (œuvres magistrales font pénétrer dans la masse lettrée des catholiques de France des théories et des connaissances qui eussent effrayé les plus audacieux de la dernière génération.

Ce courage ira grandissant toujours, nous l'espérons bien. On ne se préoccupera plus, comme le fait encore un peu M. Chaine lui-même, si le récit biblique et la physique du xix'' siècle sont d'accord au point de vue de l'origine de la lumière, si la géologie de Cuvier a prouvé (ce qui n'est pas) l'existence du déluge. Qu'importe tout cela ? Les catholiques actuels veulent-ils vraiment se dégager des timidités intellectuelles qui enchaînent en-

core quelques-uns des leurs et continuer le mouvement d'émancipation si bien commencé, il faut qu'ils aillent de l'avant sans se préoccuper des conséquences. L'évidence scientifique sera leur symbole définitif ; le savoir sera leur foi.

Saint-Cyran.

Le Rappel, 20 avril 1903.

Ah ! certains catholiques traversent une cruelle crise morale. Ils ont vu l'Eglise proscrire la conscience humaine. Ils ont vu la religion qui tâchait d'étouffer la justice et de bâillonner la vérité. Et maintenant que la République a fait reculer ses agresseurs ; maintenant qu'elle prend les mesures nécessaires pour éviter de nouveaux crimes — le Comité catholique pour la Défense du Droit s'effraie, et demande que l'Eglise ne soit pas châtiée.

La démocratie creuserait elle-même sa tombe, si elle se laissait attendrir. Si les moines ressemblaient à ceux de leurs défenseurs qui s'appellent MM. Paul Viollet et Léon Chaîne, nous consentirions volontiers à de si honnêtes congréganistes le droit illimité de coalition et la liberté de l'enseignement.

Le Comité catholique ne peut s'engager à faire respecter la loi par les moines et à faire apprendre les Droits de l'Homme aux enfants qu'endoctrinent les Ignorantins. Le Comité catholique ne peut stipuler pour autrui.

Aussi les catholiques sincères et probes qui s'adressent à nous ne retarderont pas d'une minute la marche résolue de la Libre- Pensée contre le cléricalisme, et contre les instruments du cléricalisme.

Hugues Destrem.

Annales de Philosophie Chrétienne (directeur abbé Denis), avril 1903.

Ce livre est le développement d'une lettre publiée dans la Justice Sociale du 29 mars 1902. En prenant parti en grande majorité contre le capitaine Dreyfus, les catholiques se sont inspirés

beaucoup moins de la vérité et de la justice que de leurs préjugés. L'auteur ne se propose pas de prouver directement cette thèse, mais il en insinue la conclusion en montrant, par des exemples nombreux et bien choisis, comment dans les milieux bien pensants on adopte souvent, sous le couvert d'idées traditionnelles ou même religieuses, des opinions ou des procédés contraires à la charité et au bien. Rendons cette justice à l'auteur : s'il est parfois trop sévère, il est toujours resté courtois.

F. Carchet.

La Petite République, 9 mai 1903.

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