‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 30 sur 121 · L'OPINION DE L'ETRANGER SUR LA FRANCE · texte numérisé non relu

L'OPINION DE L'ETRANGER SUR LA FRANCE

Le Matin d'Anvers, sur l'attitude du parti catholique en présence de l'affaire Dreyfus, écrit :

(( Ce qui est plus triste, c'est que le même parti ultramontain, à la veille de la réhabilitation de Dreyfus, observe la même attitude de défi. Il déclare d'avance que rien ne peut le convaincre, que les faux dont on parle ne peuvent exister, que Dreyfus doit avoir trahi uniquement parce qu'il était juif, et que si un conseil de guerre l'acquitte cette fois, c'est que l'on aura corrompu les juges. En vérité les sectaires qui parlent et agissent de la sorte ne doivent pas trop se plaindre d'être molestés, car s'ils étaient au pouvoir, ils seraient impitoyables pour ceux qui ne partagent pas leurs idées. M. Léon Chaîne, longtemps encore, est condamné à prêcher dans le désert »

Cet article a été reproduit par le Franco-Californien de San- Francisco, du 22 janvier 1904.

Le Mouvement Socialiste (Revue internationale), 15 janvier 1904.

Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, par Léon Chaine (Paris, Storck, 1903). — Ce livre est un document curieux ; il est l'œuvre d'un catholique dreyfusiste, membre du Comité catholique your la Défense du Droit, dont la préoccupation fondamentale fut, selon les termes de ses statuts, au moment de l'affaire Dreyfus, de « s'appuyer sur les principes de 1789 dont l'application loyale pourra seule, après le triomphe définitif de la Justice et de la Vérité dans la crise actuelle, assurer en France la paix intérieure avec la pleine liberté religieuse ». C'est une concurrence faite par des catholiques libéraux aux protestants ou libre-penseurs de la « Ligue des Droits de l'Homme ».

Le fait n'en est que plus intéressant à noter, — la même idéologie pouvant convenir aux uns comme aux autres. — Mais le volume de M. Léon Chaine a un autre intérêt que d'appeler l'attention sur le mouvement dreyfusiste qui se manifeste dans quelques milieux catholiques. Il nous renseigne sur bien des points d'ordre essentiel pour ses coreligionnaires. (( L'affaire Dreyfus, dit-il dans sa préface, a révélé chez un trop grand nombre de catholiques des défaillances multiples de conscience ou d'intellect. » L'auteur critique le militarisme, et déclare : (( Il ne faut pas que l'armée soit au-dessus de la nation ; et nous entendons nous prévaloir avec un soin jaloux du tutélaire adage des Latins: Cédant arma togœ » (p. 28). Le nationalisme ne trouve pas en lui un défenseur bien fervent : (( Pourquoi ne pas le reconnaître sincèrement : le plus patriote des catholiques, quel que soit son pays, tient infiniment plus à sa qualité de catholique qu'à sa nationalité » (p. 47). Il n'est pas tendre pour la » Ligue des Femmes Françaises », fondée "Sous la présidence de M"^ l'amirale de Cuverville. Cette ligue agit de telle sorte qu'elle fit élire, déclare l'auteur, ceux qu'elle combattait ! Plus grande sottise de la part d'un parti est difficilement imaginable. A la suite de M. Anatole Leroy-Beaulieu, M. Chaine répudie l'antisémitisme, dans un but d'apaisement social. Non seulement l'auteur reproche à ses coreligionnaires de s'être montrés en masse hostiles à la cause de Dreyfus, et d'avoir fourni le plus gros contingent des

troupes militaristes, antisémites et nationalistes, mais encore il trouve qu'un grand nombre d'e^itre eux tiennent encore « leurs regards fixés sur les drapeaux exilés de la monarchie » (p. 93). Il se proclame républicain (p. 97). Tout un passage est à citer sur la stupidité des catholiques qui ont accepté les histoires à la Ponson du Terrail des du Paty de Clam et autres Gribelin, etc.: « Quand on pense, dit-il (p. 118), que les gens à qui de pareilles niaiseries n'ont pas fait hausser les épaules sont les mêmes, pour la plupart, que ceux qui ont ajouté foi à la longue fumisterie de Diana Vaughan, aux funambulesques révélations du repenti Léo Taxil, à l'apparition du diable avec ses cornes dans les loges de franc-maçons, il est bien permis de se demander s'il n'y a pas quelques réformes à introduire dans les méthodes d'éducation et d'enseignement qui ont été assez inefficaces pour que des esprits préparés par elles restent à ce point dénués de sens critique et nous offrent un spectacle aussi lamentable et humiliant pour la raison humaine. » Il critique (p. 147) avec sarcasme « certaines dévotions nouvelles ». <( Tout le monde, hélas ! a entendu parler de la spécialité de saint Expédit de s'occuper des choses pressées ; ne trouvez-vous pas imbécile cette dévotion fondée sur un mauvais calembour ? » Il dénonce le (( honteux marchandage » du culte de saint Antoine de Padoue (p. 149). L'auteur déclare (p. 161) que <( la défiance instinctive que certains catholiques ont montrée à l'égard de tout progrès scientifique, et l'esprit rétrograde avec lequel ils ont envisagé les découvertes faites dans l'ordre naturel » ne pouvaient que les couvrir de ridicule. Il s'écrie (p. 214) : « Que de gens que l'on appelle catholiques et qui ne sont que d'âpres conservateurs. Beaucoup de ceux-là ne voient dans le clergé pour lequel ils marquent un certain respect qu'une sorte de gendarmerie spirituelle aidant la maréchaussée à garder leurs biens, leurs i>ersonnes, leurs vies. » M. Chaîne indique pjus loin (p. 231) que ses amis ne doivent pas regarder l'Université comme un ennemi : il y a beaucoup de professeurs catholiques qui y défendent et propagent leurs idées. C'est la voie à suivre : les catholiques ne doivent pas déserter l'Université, mais y entrer en bloc (p. 283). L'auteur conclut (p. 348) : (( Nous restons convaincu que la doctrine évangélique n'est pas en contradiction avec les vrais principes de la Révolution française, et ce qu'il y a de légitime dans les revendications de l'es-

prit moderne n'a rien à craindre de l'Église. » Si le parti clérical suivait les indications de l'auteur, il aurait vite triomiifié des partis démocratiques. Mais les recommandations très hardies et très habiles de M. Léon Chaine seront-elles entendues ? U Église a de telles ressources de souplesse qu'on ne iieut pas conclure à priori que ce soit là une éventualité impossible.

La Bretagne Nouvelle (organe des Bleus de Bretagne), 15 février

Si nous luttons avec toute notre énergie en Bretagne contre l'ignorance et l'intolérance d'un clergé entrant, les manches retroussées, dans la mêlée politique et si oublieux du Christ, nous le faisons avec une foi exempte de sectarisme, nous sommes capables de rendre hommage aux hommes de convictions sincères et aux cœurs honnêtes. Et M. Chaine est un convaincu et un honnête.

J'avais déjà entendu parler de ce livre qui a soulevé des opinions diverses et curieuses dans la presse : haineuses et méchantes dans certaines feuilles pieuses qui se soucient peu d'être justes et charitables et ne sont poussées que par les passions politiques ; bienveillantes plutôt, mais surtout sincères, dans la presse républicaine et libre-penseuse.

Dans sa première partie, le livre de M. Chaine est impressionnant. Il serait intéressant d'en faire une critique approfondie. Je regrette vraiment de ne pouvoir l'écrire à cette place trop restreinte. Il faudrait pour cela une brochure. Je la ferai peut-être un jour, car le livre de M. Chaine marque un « état d'âme » qu'il est utile de préciser au moment où la religion catholique meurt de son inconscience.

J'ai ouvert le livre de M. Chaine avec un curieux empressement et tout de suite je fus en pays de connaissance, ce qui me procura, je l'avoue, un véritable plaisir.

Eh quoi ! voici un homme essentiellement catholique, un pratiquant, un hdèle de l'Église, qui vient à nos côtés pour mener

la bataille contre ses coreligionnaires fanatiques dont les plus fougueux organisent en ce moment même une véritable chouannerie en Bretagne ! Quoi, voici un catholique qui prend une hache et cogne avec nous sur le monument séculaire de la superstition, les cultes intéressés des saint Antoine de Padoue et autres Expédit ! Quoi, voici un catholique qui nous parle de justice et qui est dreyfusard !

Et je pars en son intéressante compagnie, tournant les feuillets de son livre et séduit par le charme d'une conversation élevée et vivante. Et nous allons ensemble, heureux, joyeux de cette belle joie que donne la conviction de travailler pour l'amour du meilleur dans l'humanité. Oui, nous marchons tous deux dans le même chemin clair ; nous écartons les broussailles et nous redressons les ronces, les rosiers sauvages et les aubépines qui envahissent le sentier fleuri et parfumé. Nous élaguons sur notre passage les branches encombrantes, nous taillons, nous coupons même, sur les vieux troncs encore noueux, les pousses mortes faute de sève, et voici que tout à coup, au plein de la chanson d'espoir gazouillée par les oiseaux auxquels nous jetons le bon grain, au milieu du chemin ensoleillé, une barrière se dresse devant nous.

C'est le dogme.

Et là, subitement M. Chaîne se refuse à avancer, il se voile les yeux, et reste, la voix étreinte, debout devant cette barrière. Il refuse l'obstacle et ne fait pas le moindre effort pour le franchir. Et tandis qu'assoiffé de vérité et de logique, désireux de continuer ma route et d'aller a au delà » je passe de l'autre côté de la banquette romaine, je regarde étonné et anxieux M. Chaîne qui s'obstine à ne plus me suivre.

Et je dis en toute conscience à M. Chaîne : Vous êtes un bon chrétien, vous prenez comme maxime les paroles du Christ : Aimez-vous les uns les autres. Vous les piquez au milieu de votre livre comme la règle pure de la religion. Donc c'est que vous croyez à un Christ simple, bon, doux, humain et que la parole et les actes du fondateur du christianisme doivent être, seules, le guide du parfait chrétien. Or, quel rapport y a-t-il entre la religion catholique actuelle émanée du dogme romain et celle que rêvait et prêchait le Christ ?

Comparez une des manifestations de Jésus, une de ses réu-

nions sur la montagne aux somptueuses cérémonies, aux expositions processionnelles du culte présent et dites-moi ce que penserait Jésus de ces spectacles purement techniques, de ce faste qu'il a si ardument combattus ?

Et puisque vous critiquez avec nous, dans une certaine mesure, les abus, les égarements de la religion catholique pourquoi ne pas rester toujours avec nous jusqu'au bout dans la belle et simple morale que le Christ enseignait, morale toute laïque ? Cette morale nous suffit. Pourquoi ne suffit-elle aussi à un esprit aussi large et aussi élevé qu'est celui de M. Léon Chaine ?

C'est que M. Chaine, s'il est chrétien, est aussi catholique et romain ; et s'il refuse de discuter le dogme n'est-ce pas parce qu'il craint que son christianisme sincère et profond ne vienne y sombrer ?

Romain. Tout est là, et ce mot explique la deuxième partie du livre qui est un plaidoyer, peu convaincant, en faveur des congrégations. Nous y trouvons les mots de sectaires, de jacobins, de tyrans, au milieu des défenses piteuses et intéressées des pères de la congrégation. Sans vouloir chicaner l'auteur sur une fantaisie regrettable dans un livre de cette valeur à l'endroit d'un commissaire rendu célèbre, nous avouons que cette seconde partie du courageux ouvrage de M. Chaine nous déconcerte, sans nous étonner.

Que M. Chaine ne m'en veuille pas de ces critiques. Je les écris avec la sincérité qu'il a mise dans son livre et je lui exprime toutes mes félicitations pour avoir publié un livre sain et honnête qui exprime les sentiments d'un homme consciencieux dans une langue pleine de charme et de séduction.

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