‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 31 sur 121 · LA CRISE DE LA PENSEE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

LA CRISE DE LA PENSEE CATHOLIQUE

La condamnation par Rome de l'abbé Loisy met en pleine lumière cette crise de la pensée catholique, dont naguère Sorel nous parlait dans la Revue de métaphijsique et de morale

Il semble qu'on pourrait distinguer dans le catholicisme actuel trois tendances principales. Il y a d'abord les traditionalistes, les théologiens, qui s'en tiennent plus ou moins à la philosophie scolastique ; c'est l'intellectualisme catholique

Il y a ensuite les catholiques sociaux, chez qui se marque l'influence de Lamennais ; peu préoccupés de théologie, rassurés s'il n'y a pas contradiction violente entre les dogmes et leur « socialisme », ils s'autorisent volontiers, philosophiquement, de ce même Kant que Léon XIÏI et Mgr Turinaz réprouvent si catégoriquement

Sorel remarque que Mgr Turinaz, muet sur l'apologétique de M. Brunetière, réserve toute sa sévérité à MM. Blondel et Fonsegrive, qui représentent ce que nous appellerons, à côté du courant intellectualiste et du courant social, le courant mystique

Les catholiques sociaux qui s'adaptent à la bourgeoisie contemporaine, si sceptique, si veule, et qui essaient de rallier une partie du peuple ouvrier et paysan, ne paraissent donc pas très dangereux à l'Église traditionnelle ; bien plus inquiétants semblent les mystiques, qui se réclament d'une philosophie antiintellectualiste, pour qui les états profonds de la conscience constituent la base d'une métaphysique dépassant tout ensemble et le relativisme kantien et l'ancien dogmatisme. Pour ces mystiques, l'Église doit se placer au-dessus des choses d'État et de droit qui concernent la raison laïque ; le surnaturel, la vie intérieure et vraiment religieuse, seuls, la regardent ; il n'y a pas d'économie sociale chrétienne. Ces catholiques mystiques furent dreyfusards ; leurs tendances sont bien marquées dans le curieux livre de M. Chaîne : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles. On comprend qu'ils paraissent aux théologiens beaucoup plus dangereux que les catholiques sociaux ; ils renversent la tradition philosophique ; leurs tendances sont bien plus révolutionnaires ; l'Église, avec eux, cesserait d'être un gouvernement au sens temporel du mot, ce à quoi les soi-disant démocrates chrétiens, comme les théologiens intellectualistes, tiennent avant tout ; ils versèrent dans le dreyfusisme, ce dont les démocrates chrétiens se sont bien gardés, trop férus de raison d'État, et d'ailleurs trop opportunistes, pour ne pas faire plier le droit devant la politique. Théologiens et catholiques sociaux

peuvent donc s'entendre ; mais non théologiens et mystiques ; c'est cependant grâce à ceux-ci que le catholicisme pourra, selon Sorel, vaincre la crise qu'il traverse.

Edouard Berth.

L'Evénement, 28 février 1904.

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