‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 33 sur 121 · LES CATHOLIQUES DREYFUSARDS · texte numérisé non relu

LES CATHOLIQUES DREYFUSARDS

L'affaire Dreyfus, je ne saurais trop le répéter, a été la pierre de touche des intelligences, des consciences et des cœurs. Elle a divisé la France en deux grands blocs ; d'un côté, les esprits de libre critique ; de l'autre, les adeptes de la foi. Ceux qui raisonnent et ceux qui croient.

Les réactionnaires et les catholiques ont cru à la parole des généraux, comme ils croient à la vérité des Evangiles. Ils n'ont pas voulu discuter les dépositions, contrôler les témoignages ; de là leur ignorance profonde de l'Affaire. On peut conclure que le Dreyfusisme a été le triomphe éclatant de la Raison sur la Foi.

Toutefois, de nobles exceptions se sont produites, auxquelles je suis heureux de rendre hommage. Quelques catholiques, dès 1898, ont eu le courage peu banal de résister à la tempête antisémite. C'est ainsi que des hommes comme MM. Aynard, Paul Viollet, Léon Chaîne, catholiques militants, et des prêtres comme les abbés Frémont, Pichot et Brugerette n'hésitèrent pas à prendre parti pour Dreyfus, lui reconnaissant le droit d'être innocent, bien que juif.

Il ne faut pas oublier non plus que le premier organe qui milita en faveur de la revision du procès de 1894 fut le Figaro, journal catholique et conservateur. Par la suite, Paul de Cassagnac, dans V Autorité, et Hervé de Kérohant, dans le Soleil, — ô Charles Maurras, voile-toi la face ! — engagèrent une vaillante campagne en faveur du martyr de l'île du Diable.

Si les catholiques avaient été intelligents, s'ils avaient eu simplement cette sensibilité du cœur que l'on aimerait à trouver chez les disciples du doux Jésus, ils auraient écouté la voix des de Rodays, des Cassagnac et des Hervé de Kérohant. Mais, par un aveuglement qui sera leur perte, ils se sont enrôlés sous la bannière d'un Arthur Meyer et d'un Edouard Drumont. M. Arthur Meyer, directeur du Gaulois, est un juif authentique, entouré de dix-sept juifs plus ou moins renégats. M. Edouard Drumont a, dit-on, le faciès sémite très accentué. Cela n'est-il pas d'une belle ironie !...

Le résultat de cette erreur, pour le parti catholique, a été la formation du bloc républicain et anticlérical qui poursuit actuellement, avec tant d'ardeur, la lutte contre les congrégations. Aveugle qui ne se rend pas à cette évidence. Les faits sont là, que nul ne peut nier. Cette vérité, voilà déjà quelques années que je la crie aux catholiques, moi leur adversaire de toujours. Jusqu'alors, ma voix se perdit dans le silence. Aujourd'hui, quelques-uns l'entendent, et ceux-là commencent à me donner raison.

Je viens de lire un livre ayant pour titre : l'Affaire Dreyfus et la mentalité catholique en France, dans lequel cette thèse est présentée d'une façon saisissante. L'auteur de cette œuvre, M. l'abbé Henri de Saint-Poli, n'hésita pas à proclamer sa foi dreyfusiste

L'abbé de Saint-Poli montre avec raison que les vrais chrétiens — ce mot pris dans le sens le plus noble — auraient dû être les premiers dreyfusards

I) serait à souhaiter que les catholiques pussent lire cette œuvre ; ils comprendraient combien grande fut leur faute, lorsqu'en 1898, ils se solidarisèrent contre le Droit et la Justice avec une demi-douzaine de gredins ou de faussaires. Ils verraient que Mercier, Drumont, Lemaître et Coppée ont fait plus de mal aux congrégations que M. Combes n'en fera jamais. Je voudrais aussi que le livre de M. de Saint-Poli fût lu et médité par MM. les évêques, pasteurs spirituels responsables de leurs brebis. Je sais que cinq ou six évêques en France sont nettement dreyfusards ; le pape Léon XIII l'était bien !... Mais il y eût eu quelque courage de leur part à s'opposer aux folies sanguinaires de l'antisémitisme et à dénoncer les Arthur Meyer et les Edouard Drumont comme les pires ennemis de la religion catholique.

Ajouterai-je, pour tenniner, que M. l'abbé de Saint-Poli n'est ni le premier ni le seul qui ait fait entendre une voix frat-ernelle en faveur de la vérité ? Parmi les catholiques, M. Léon Chaîne, l'une des notabilités catholiques les plus estimables, les plus érudites et les plus connues de Lyon, a publié sur l'affaire Dreyfus un livre aussi docuirtenté qu'intéressant, qui a jwur titre : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles.

Il est impo.ssible de rendre compte en quelques lignes de ce livre dont toutes les pages sont à lire et à méditep. Retenons, au

passage, cette citation intéressante : « Les catholiques se sont <( montrés en masse hostiles à la cause de Dreyfus. C'est aussi (( parmi eux que se recrutent le plus grand nombre de militaris- « tes, d'antisémites et de nationalistes. »

Cet aveu sincère, qui honore infiniment M. Léon Chaine, mérite d'être retenu.

L'abbé de Saint-Poli et M. Léon Chaine se sont conduits comme des hommes honnêtes et ont fait preuve d'intelligence ; nous les félicitons grandement. Mais alors, nous leur demandons d'aller jusqu'au bout ; qu'ils soumettent au crible de la critique l'affaire Jésus-Christ, ainsi qu'ils ont fait pour l'affaire Dreyfus. Ils ne tarderont pas à voir que, là aussi, la Vérité est du côté de la Raison contre la Foi.

C'est la grâce que je leur souhaite. Ainsi soit-il !

Armand Charpentier.

Cet article a été reproduit par le Journal de Laval du 30 mars.

Le Siècle, 27 mars 1904.

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