J. CORNÉLY
LYON
Le Salut Public, 18 janvier 1903.
Il se produit actuellement chez les catholiques d'élite, sous la haute et bienveillante impulsion de Léon XIIl, une notable rénovation intellectuelle, aussi bien dans le domaine de la science que dans celui de la politique et de la sociologie. Ce phénomène destiné à maintenir l'immortelle jeunesse du christianisme et à perpétuer son efficacité, de générations en générations, a le don d'effrayer certaines intelligences vieillies, à la pensée cristallisée.
Qu'il s'agisse du droit des peuples d'exercer l'autorité politique, en dehors de la superstition qui assigne le pouvoir à un délégué authentique de la Providence, du devoir pour le patronat de payer à l'ouvrier un juste salaire, ou bien qu'il soit question de briser l'enfantine chronologie classique du monde et d'attribuer à la création des origines illimitées, aussitôt un insupportable malaise s'empare de ces esprits. A l'audition de vérités pourtant élémentaires, ils se retournent d'instinct vers les temps où le Saint-Office, oublieux de ses attributions, anathématisait la rotation de la terre, où l'excellent Auguste Nicolas qualifiait la République de 1848 de <( fille du démon », où les six jours de la Genèse étaient évalués à cent quarante-quatre heures d'horloge par le « savant » Bergier...
L'auteur anonyme de l'article paru dans le dernier numéro de la Revue des Revues, sous ce titre : la Grande crise de l'Eglise de France, est bien le type de ces attardés, pétrifiés, comme la femme de Loth, dans leur étemel geste de regarder en arrière, esprits-
bornes plantés là et qui ne marcheront plus parce qu'ils sont morts. Paix aux juges du Saint-Office et au « savant » Bergier ! Copernic, Laniarck, de Humboldt n'étaient point venus et Léon XIII n'avait point parlé. Mais quelles raisons pourrait bien invoquer pour son excuse l'écrivain catholique qui affirme aujourd'hui ceci : <( L'Eglise de France est en péril ; la vieille foi est ébranlée ; les vieux dogmes tombent en poussière, sous les coups méthodiques du sacerdoce lui-même », et non seulement verse, dans le sein d'une publication aussi indifférente qu'il soit possible de l'être aux intérêts religieux, des doléances superficielles et surannées, mais y porte des accusations de la plus notoire injustice ?
Et pourquoi l'Eglise de France serait-elle en péril ? Parce que la science, le libéralisme politique, le sens de la solidarité humaine et un plus ardent souci des humbles ont rompu les barrières traditionnelles et envahi lésâmes droites et naturellement chrétiennes ; parce que de grands orateurs sacrés, des exégètes, des apologistes, renonçant au savoir des théologiens du moyen âge, qui était celui du temps, admettent avec Cuvier, Newton, Boucher de Perthes, Darwin même que l'évolution est la loi posée par la stabilité étemelle à son œuvre : la vie infinie ; que l'homme, avant d'être frappé à l'effigie de Dieu, eut une ascendance organique ; que le monde stellaire founiiille, lui aussi, d'un limon incommensurable sur lequel le souffle divin a passé ; que la lettre de la Bible, enfin, après avoir parlé à l'imagination poétique d'un peuple de bergers, contient assez d'esprit et de vie pour conduire l'humanité jusqu'à son dernier stade. Non, l'Eglise n'est pas en péril. Si quelques-uns de ses vieux vêtements tombent en lambeaux, jamais son âme rajeunie n'offrit au monde plus de consolantes solutions à tous les problèmes et à toutes les douleurs qui l'assaillent.
Une véritable renaissance intellectuelle est donc en voie d'accomplissement dans les rangs de l'Eglise de France ; et rien n'en témoigne mieux que l'inquiétude singulière de certains esprits immobiles et attardés.
A cette rénovation, un nombre de plus en plus considérable de catholiques, affranchis des préjugés historiques ou sociaux dont leur enfance fut nourrie, participent chaque jour davantage par leurs actes publics et leur attitude. Si l'on en excepte les journaux, pâture superficielle et vaine, et qu'on jette un coup d'œil
sur les grandes publications chrétiennes (telles que la Revue des Deux-Mondes, la Quinzaine, etc.';, et sur les œuvres récentes des véritables écrivains religieux, on constate que l'accord de la science et de la foi, en dépit de quelques sectaires de laboratoire, se scelle de jour en jour plus étroitement, de même qu'en dépit de nos démagogues la démocratie trouve de plus en plus ses uniques conditions de vie dans ce précepte d'hygiène morale et sociale, dans ce code de justice et de fraternité qui se nomme l'Evangile,
Un livre fort curieux, dû à la plume d'un catholique lyonnais, M. Léon Chaîne, qui prend je crois pour la première fois la parole en public, est, à cet égard, d'une haute signification. Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, tel en est le titre. Non point que cet ouvrage, beaucoup trop déparé à mon sens par la circonstance qui en a motivé la publication, prétende à une portée dogmatique considérable. Non ! C'est l'œuvre d'un (( fidèle u qui se contente, selon sa pittoresque expression, de murmurer son avis à la porte de l'Eglise dont il fait inébranlablement partie, sans ostentation d'ailleurs, de même que sans respect humain.
Mais du moins cet avis est-il net. M. Léon Chaîne a dû s'inspirer de la parole de Joseph de Maistre dont il abhorre cependant les théories sur la guerre : « Ce qu'on croit vrai, il faut le dire hardiment ; je voudrais, m'en coutât-il grand'chose, découvrir une vérité faite pour choquer tout le genre humain : je la lui dirais à brûle-pourpoint. » M. Léon Chaîne n'y manque pas. Il a une invincible passion de la véracité et ne demande qu'une chose à son public : la permission de lui être désagréable toutes les fois qu'il le faut. Du moins, je ne gagerais pas qu'en dehors de la haute satisfaction de libérer son âme, il ne prenne accessoirement le plaisir si littéraire de faire, avec le plus de courtoisie possible, enrager quelque peu les gens.
Cela dit afin de ne prendre personne en traître, et toutes réserves faites sur la contingence qui est à la base de cet ouvrage, qu'on me laisse poser en principe que peu de livres, en ces dernières années, furent imprégnés d'un « évangélisme » plus radical, d'un esprit plus délibérément indépendant. Que l'auteur déplore « la timidité intellectuelle de certains catholiques », leur insuffisante éducation historique, leur pusillanimité politique et sociale : il le fait avec tant de terrible bonne foi et un tel fond de bonne
humeur et de sympathie qu'après l'engagement il comptera certainement plus d'adversaires désarmés que d'ennemis Liesses. Je m'en porte garant auprès des plus réfractaires de ses lecteurs. Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles est un exemple frappant de l'action exercée sur une portion de plus en plus notable de catholiques par la haute critique chrétienne. Mgr d'Hulst, iMgr Duchesne, l'abbé Frémont, le père Maumus ont passé par là et ont achevé l'œuvre commencée par Lacordaire.
M. Léon Chaîne est de ces libéraux qui pèchent peut-être par excès de générosité envers leurs adversaires mais qui ne craignent du moins pas, comme tant d'autres, de professer la religion de la tolérance jusque sur les marches de l'église où ils vont entendre la messe. La peur de quelques-uns d'entre nous d'être taxés de catholicisme est ridicule en effet, et la précaution de dissimuler leurs convictions rehgieuses, dans la crainte de quelque compromission politique, est d'autant plus mal fondée que l'Evangile, en somme, fut la première déclaration des droits de l'homme et du citoyen, et qu'il est tout au moins singulier que l'affranchi moderne rougisse de l'antique charte d'où est issue sa libération. Libéral et démocrate, jaloux de toutes ses dignités de citoyen, M. Léon Chaîne ne s'en montre donc pas moins ostensiblement catholique de principe et de fait. Où est la contradiction ? Et quelle convenance politique y a-t-il à le dissimuler ? II serait étrange, en effet, que des esprits religieux séparassent leur foi de leur vie, alors que des athées proclament, au nom même de ce même principe de vie, le néant de la critique et de la spéculation et considèrent la religion comme le plus efficace adjuvant de l'instinct social.
On ne peut se défendre cependant de quelque tristesse à la pensée que ce livre d'absolue conviction sera demain en proie à la critique acerbe d'un certain nombre de catholiques non moins sincères et convaincus et que la bonne foi prendra ainsi, au nom d'une vérité en litige, les armes contre la bonne foi. Hélas ! les progrès accomplis dans l'ordre de la pensée et de la science ne s'accompagnent pas toujours de cette vertu réclamée au moins autant que pratiquée par M. Léon Chaine : la charité intellectuelle. Et pourtant à quoi bon tout le reste, si nous en sommes dépourvus ? A quoi bon même l'Evangile pour les catholiques si, comme le proclame M. Léon Chaine, « les consciences et les esprits sont
en proie à des luttes fratricides jusque dans le sanctuaire du temple qui les abrite tous ? » '
Quoi qu'il en soit de la fortune diverse qui écherra à cette œuvre d'ardente bonne foi et quelques légitimes critiques dont on puisse l'accabler, sinon dans le domaine du dogme du moins dans celui de l'opinion, deux qualités lui restent qui ne lui seront pas contestées : la première est d'être un acte de foi (et rien n'est plus respectable au monde, même chez un esprit enclin au paradoxe, cette avant-garde de la vérité), la seconde est d'être un acte de foi récité avec enthousiasme et passion, débordant de sève et de verdeur.
Que l'auteur, au moment de prendre la plume, n'a-t-il eu la précaution de passer son esprit en revue et de faire prendre rang tout d'abord aux imyici'pes , au lieu de donner le pas aux « opinions » ! La portée de son livre, dont quelques chapitres, dans leur forme neuve et hardie, sont du plus brûlant et du plus légitime intérêt, mais dont quelques autres sont tout au moins d'une opportunité contestable, n'en eiit pas été diminuée, et l'essentiel eût passé sans crainte et sans contradiction.
N'importe, le livre de M. Léon Chaîne contient, à côté d'irritants ou inutiles points de vue, trop de certitudes et d'exactitudes pour ne pas constituer, malgré tout, un gain superbe en faveur de cette Vérité vêtue d'habits nouveaux dont je signalais tout à l'heure le rajeunissement. Pierre Jay.
Comédie Politique, 25 janvier et 5 février 1903.
UN LIVRE
Vous voyez, lecteur, un homme bien embarrassé...
Je viens de lire, en quelques jours, d'un bout à l'autre, un livre récent : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, et voilà que je me trouve d'accord sur bien des points avec son auteur, M. Léon Chaîne.
Or M. Chaîne se déclare « catholique soumis aux directions de la sainte Eglise » et M. Chaîne est avoué. D'accord avec un catho-
lique doublé d'un avoué, c'est sûrement la première fois que la Comédie Politique enregistre pareil aveu d'un de ses rédacteurs...
Quand je dis d'accord, n'entendez pas que je partage depuis a jusqu'à z les opinions religieuses, politiques et sociales de M. Chaîne. Mais son livre est empreint d'un tel libéralisme, d'un si grand esprit de tolérance que la contradiction devient difficile, presque impossible pour les gens courtois et de bonne foi que nous sommes tous ici. Au lieu de réfuter, on finit par accepter sans effort des vérités qu'on n'eût jamais voulu admettre, présentées d'autre façon. Il y a, notamment, dans le livre de M. Chaîne, quelques chapitres sur la loi du l" juillet 1901 qui m'ont beaucoup troublé — et que je relirai.
M. Chaîne est « catholique convaincu et pratiquant ». Mais il est de cette espèce, si rare, de catholiques qui ne s'inclinent qu'à demi et qui prétendent voir clair, de ces catholiques que « leur soummission absolue en matière de foi ne rend que plus jaloux de leur liberté d'esprit pour le surplus ». La définition est de M. Chaîne. Sans discuter le dogme, il ne se fait pas faute de porter la cognée à travers la forêt d'institutions surannées ou malfaisantes, de pratiques et de croyances ridicules ou dangereuses qui constituent le dernier refuge d'une foule de catholiques, parmi lesquels brillent précisément les ministres de la religion catholique.
Nous connaissions déjà ces sentiments de M. Léon Chaîne par la Lettre qu'il adressait, l'an dernier, à un « éminent prélat » et que publiait la Justice Sociale de l'abbé Naudet. Dans cette lettre, M. Chaîne reprochait aux catholiques d'avoir esquissé la danse du scalp autour d'x\lfred Dreyfus, innocent et condamné, au lieu de lui tendre, au nom de la Justice et de la Bonté, une main fraternelle et secourable.
Dans son livre récent, M. Chaîne développe sa Lettre et il n'est pas tendre pour les... mettons : erreurs ! de la grande majorité de ses coreligionnaires. J'ai bu, non du lait que je n'aime pas, mais du vin de Samos que je préfère, en lisant certains passages. Ecoutez M. Chaîne parlant du militarisme :
(( Nous abhorrons toute guerre de conquête
(( Nous sommes donc de ceux qui crient : guerre à la gvmre ! parce que c^ cri si humain résume à lui seul tous les principes mêmes du christianisme, parce qu'il n'est que le fidèle et légitime
écho de la loi divine ! Les chrétiens Çevraient donc avoir plus que les autres la violente horreur de la guerre et de saintes colères contre le militarisme. »
Malheureusemnt, ils n'ont cette violente horreur et ces saintes colères que contre quiconque s'efforce de déshonorer la guerre et le militarisme.
M. Chaîne n'est pas moins catégorique sur le nationalisme.
« Sans être des enfants, que de gens entendent d'une façon puérile le patriotisme ! »
En passant, M. Chaîne démontre aux catholiques combien est illogique et inadmissible leur façon de vouloir monopoliser le patriotisme, puisque la religion catholique est, avant tout, une internationale et que <( le plus patriote des catholiques tient infiniment plus à sa qualité de catholique qu'à sa nationalité ». L'aveu est précieux.
Passons au Chapitre IV et voyons ce qu'un catholique indépendant pense de cette (( doctrine de haine » qu'est F antisémitisme.
(( A bas les juifs ! Cri de guerre plus grave et plus dangereux que jamais »
Le chapitre suivant n'est pas moins édifiant. M. Chaîne constate que les catholiques sont <( réfractaires, pour la plupart, au régime républicain », que « longtemps le respect du roi a paru faire partie des pratiques essentielles de la religion et que, depuis quelques années seulement, un prêtre peut se dire républicain sans passer pour hérétique ». M. Chaîne a même ce joli mot que rester attaché aux régimes politiques disparus, c'est (( espérer la résurrection des morts dès ici-bas » !
Je voudrais faire d'autres citations. Mais cet article est déjà kilométrique. Au fait... je vais l'arrêter là pour cette semaine et, jeudi prochain, je vous montrerai ce qu'un « catholique soumis aux directions de la sainte Eglise » pense des lèpres qui couvrent cette même sainte Eglise sous la forme de trafics financiers, d'exploitations diverses de la bêtise humaine et autres productives saltimbanquades.
M. Chaîne, disons-le dès maintenant, espère fennement la guérison de la malade. Il est vrai que s'il ne conservait pas cet espoir, il ne lui resterait, après ce qu'il en dit, qu'une chose à faire : sortir de la maison en faisant claquer la porte et secouer délibérément sur le seuil la poussière de ses escarpins.
J'aborde uiaiiitenant les chapitres du livre de M. Chaine traitant des questions religieuses, et c'est le côté épineux de ma tâche car je ne voudrais pas (ce qui est facile avec des citations isolées et forcément brèves) dénaturer la pensée de M. Chaine, tout « catholique soumis aux directions de la sainte Eglise » qu'il soit ! Sa « foi sincère » dont parlait VAîirore du 30 janvier et sa bonne foi dont j'ai donné des exemples, méritent mieux que les procédés des moines de la Croix, « soumis aussi, cependant, aux directions de la sainte Eglise... )>.
Pages 147, 148, 149 et suivantes, M. Chaine traite des dévotions absurdes ou mercantiles, les lèpres dont je parlais jeudi dernier. Oyez, comme dit V Ecclésiaste :
<( Tout le monde, hélas ! a entendu parler de la spécialité qu'a saint Expédit de s'occuper des choses pressées ; ne trouvez-vous pas imbécile cette dévotion fondée sur un mauvais calembour. . . »
M. Chaine continue en citant, entre autres imbécillités de la Vie des Saints, l'histoire de saint Nicolas au maillot qui « poussait à ce point la précocité dans l'esprit de pénitence et la soumission aux commandements de l'Eglise qu'il refusait de prendre le sein de sa nourrice les vendredi et samedi de chaque semaine ». Je vous demande s'il n'y a pas de quoi donner du foin aux gens qui croient à de pareilles billevesées
Et M. Chaine se donne le plaisir de stigmatiser à son tour, d'une virulente apostrophe, les vendeurs du temple. Tous les catholiques (je ne parle pas de ceux abêtis par une foi à l'épreuve des plus grosses bourdes) devraient la répéter avec M. Chaine :
« Arrière donc ce trafic de faveurs temiwreUes demandées contre argent comptant à tel ou tel saint »
Un mot maintenant et je finirai là-dessus, — car, si intéressant que soit le livre de M. Chaine, je ne puis
le piller de fond en comble, — un mot de l'opinion de M. Chaine sur l'affaire Dreyfus. Cette opinion nous a été révéilée, l'an dernier, par la Lettre à un « éminent prélat », dont j'ai déjà parlé. On retrouvera cette opinion dans un superbe passage inspiré à M. Chaine par la mort de Zola et que je n'ai pas la place
de citer, non plus que cet autre où il est rendu un hommage... inattendu au Lourdes de Zola, non plus encore que cet autre où M. Chaîne, dans une figure de rhétorique qui a dû plaire aux catholiques, montre le grand écrivain (( portant de ses mains robustes un flambeau dont il n'a pas vu la lumière, mais qui a éclairé bien des voyageurs au loin sur la route ». Zola, d'après M. Chaine, aurait donc été l'instrument inconscient de la Vierge.
Mais revenons à l'affaire Dreyfus proprement dite. M. Chaine n'a pas été un artisan de l'œuvre de justice et de vérité qui arracha Dreyfus au bagne. Sans doute l'encouragea-t-il de ses vœux. Mais il ne se jeta que beaucoup plus tard dans la mêlée et, à ne considérer que son intérêt matériel, il fit bien — je puis le dire, moi qui suis un concitoyen de M. Chaine, et qui sait les calamités qu'a values au fondateur de la Comédie Politique d'avoir été dreyfusard et héroïquement dreyfusard même avant Bernard Lazare.
M. Chaine a eu le dreyfusisme opportuniste ; je veux dire qu'il a avoué son dreyfusisme au moment opportun, car, par une réaction explicable mais étrange, le dreyfusisme devient de plus en plus à la mode et vous verrez qu'avant dix ans tout le monde aura été dreyfusard à l'époque où il y avait du danger à l'être et où presque personne ne l'était !
M. Chaine est une recrue tardive du dreyfusisme, sinon des idées de liberté, je devrais dire de libéralisme. Mais c'est une recrue précieuse, en raison de son caractère et de sa situation acquise. Voilà pourquoi j'ai voulu donner à la critique de son livre toute l'ampleur qu'il fallait.
Ce livre, on le lira. Il est écrit avec esprit et, chose plus rare, il respire l'impartialité et la bonne foi. Si nos amis sont loin de partager les croyances de M. Chaine, ils apprécieront comme il convient son indépendance.
Car j'estime que M. Chaine se calomnie qui se prétend « soumis aux directions de la Sainte Eglise ». M. Chaine est un croyant, sans doute, mais un esprit indépendant, à coup sûr. L'étiquette est trop belle pour qu'on la troque contre celle d'une « soumission » qui est toujours une duperie et plus souvent encore une lâcheté.
Que les amis de M. Chaine, que ses cocroyants lisent son livre, qu'ils le comprennent et qu'il leur profite.
Robert Luge.
Echo de Fourvières, 31 janvier 1903.
Nous serions surpris si ce livre, dont nous venons d'achever péniblement la lecture, arrivait au succès que l'auteur semble avoir recherché, en dépit de toutes les raisons d'opportunité et de convenance qui auraient dû lui interdire de le faire paraître.
Ce livre est, au fond, ïapologie du dreyfusisme, — ce devrait être son titre, — par un catholique dont nous ne suspectons nullement, d'ailleurs, la sincérité et la bonne foi.
C'est par une illusion bien étrange que l'auteur espère modifier chez quelques-uns une opinion basée sur un second jugement rendu dans les conditions que l'on sait, et sous le ministère Waldeck-Rousseau.
L'affaire Dreyfus est finie et bien finie, après avoir duré trop longtemps au détriment de la P'rance, et nous avouons ne pas comprendre le but de l'auteur.
Après le passé, avec le présent, eu face de l'avenir menaçant, la loyauté devait, ce semble, imposer silence à la conviction même la plus ancrée.
L'auteur paraît avoir cédé au désir de faire la leçon aux cathodiques et de s'ériger en censeur. Comment peut-il croire qu'il fait ainsi œuvre utile, en ce moment où il y a tant de divergences, tant de divisions, tant d'aigreur même dans les esprits ? Sa prétention serait des plus douteuses au point de vue du résultat, à supposer que tous ses griefs fussent exacts, toutes ses remontrances justes. Mais il n'en est rien. Il serait facile de montrer que la plupart de ses philippiques n'ont pas des motifs très sérieux. L'exagération, qui lui est habituelle, est souvent d'une injustice manifeste, et elle confine parfois au ridicule.
Dans ces chapitres aux titres divers, où l'auteur semble avoir pris à tâche d'assembler d'une façon bizarre et disparate les questions les plus épineuses et les plus délicates, on remarque telle et telle proposition stupéfiante, déconcertante.
Ainsi l'auteur, ennemi déclaré du militarisme, confond dans les mêmes griefs et la même réprobation, la guerre et le duel !
L'ancienne monarchie est maltraitée pour ses fautes d'une façon manifestement injuste, tandis que la Révolution n'est pas seulement excusée pour ses crimes, mais hautement glorifié*. Il
y a, à cet endroit, une page franchement mauvaise qui peut suffire, à elle seule, à gâter le liv^e tout entier et à le faire rejeter par tout lecteur impartial.
Il y en a d'autres que nous appellerons des pages malheureuses, où la pensée de l'auteur ne pourra être que très mal interpétée, notamment la critique du fameux discours du P. Coubé, à Lourdes, l'appréciation du rôle de Zola, etc.
Sans doute, et nous le reconnaissons volontiers, tout n'est pas à blâmer dans le livre de M. Chaîne, mais les pages acceptables qu'il contient n'empêchent pas que dans son ensemble ce livre soit absolument regrettable. Au risque de paraître trop sévère peutêtre à l'écrivain lyonnais et à ses amis, nous devions faire connaître très sincèrement, et sans aucun parti pris, notre opinion personnelle.
Joseph Blanchon.
Ce livre vient-il à son heure ?
Le titre dit oui, le contenu dit non. L'auteur a dû hésiter longtemps avant de l'écrire, plus longtemps encore avant de le livrer au public. C'est que vraiment ce volume soulève les problèmes les plus ardus et les plus irritantes questions. D'une excessive indulgence pour des politiciens néfastes, mais faisant une large part au blâme toutes les fois qu'il sermonne les catholiques, l'écrivain lyonnais attache aussi une trop grande importance à de puérils détails qui, à l'heure grave où nous sommes, peuvent paraître plutôt négligeables. Est-ce bien le moment d'adresser de tels reproches aux catholiques alors qu'ils luttent sur le champ de bataille de la liberté, déjà jonché de blessés et de débris, et que, bataillon décimé mais intrépide, ils forment leur dernier carré ? Et puis, de la première page à l'ultime feuillet, dans le texte comme dans les notes, surgit à tout instant, entre les lignes, sans que le lecteur s'y attende, la pensée secrète mais dominante du livre. A ce refrain agaçant et monotone, semblable à l'éternelle ritournelle qui, dans certains mélodrames, annonce et accompagne l'entrée en scène du traître, combien on préférerait l'appel vibrant du clairon sonnant le ralliement au drapeau.
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L'auteur, hâtons-nous de le dire, a du moins une excuse : c'est sa parfaite bonne foi. S'il se met assez souvent un bandeau sur les yeux, c'est certainement pour mieux voir. Et avec un zèle que d'aucuns jugeront intempestif, il voudrait faire partager à ses coreligionnaires la conviction qui s'est emparée si fortement de son âme de catholique. Catholique, il l'est, en effet ; catholique et libéral, il le fut toujours. Mais nous craignons avec lui que son manifeste inopportun ne serve qu'à le faire traiter (( d'anarchiste pieux et de garibaldien mâtiné de soldat du pape ». Sans être des esprits chagrins, bien des gens trouveront qu'il prend mal son temps pour venir reprocher aux, catholiques d'avoir, en une circonstance critique, manqué de lx)nté. Que ne s'adresse-t-il, diront-ils avec raison, aux ministres proscripteurs de femmes ! Que ne réserve-t-il ses objurgations pour ce chef socialiste qui, s'il abandonne d'un cœur léger nos provinces à l'Allemagne, emprunte volontiers aux poètes d'outre-Rhin ses effets de tribune, qui ne craint pas de proclamer la fécondité de la haine et de paraphraser le sinistre refrain du vieux révolutionnaire de 1848 :
Wir haben lang genug geliebt und wollen endlich hassen. « Assez longtemps nous avons aimé, nous voulons enfin haïr. » (Herwegh : Das Lied vom H as se.)
M. Léon Chaîne est donc plutôt malheureux dans le choix de ses adversaires. Pris soudain d'une ardeur belliqueuse, il se précipite à l'aveugle, pourfendeur de torts imaginaires, et, nouveau Don Quichotte, il se battrait volontiers contre des moulins à vent. Hélas ! Que n'a-t-il eu un Jjonhonmie de Sancho Pançapour le retenir sur le seuil juif de son imprimeur ! Mais puisque livre il y a, affligeant pour les catholiques, ou dilatant la rate des momiers de Genève, feuilletons donc le livre. Au cours zigzaguant de chapitres divers et de pensées vagabondes, l'auteur réserve tour à tour à ses lecteurs de tristes ou réjouissantes surprises. Avec le P. Maumus, il semble dire raca à tout notre passé. Epris des doctrines heckériennes, il rêve d'un ;i)ape américain. Pour lui, Zola est le plus saint des hagiographes et le Père j'accuse devient un Père de l'Eglise, et M. Chaîne puise dans certain roman de l'auteur de Nana des sujets de profonde édification. La Bible, au contraire, lui fournit, par la bouche de Samuel, un vio-
lent réquistoire contre la royauté. Par malheur un autre Lyonnais, et non des moindres, — c'est Guignol que nous voulons dire, — n'interprète pas du tout les textes et les faits de la même façon, et jadis, par la plume mordante de son secrétaire attitré (c'est nommer M. Steyert), Guignol administra à tel abbé trop émancipé une fort jolie leçon d'histoire sainte qui valait bien une bonne volée de piccuiat. Enfin, notre compatriote paraît tenir en fort médiocre estime le panache et les militaires ; en ce point, il est quelque peu Chinois.
Ces réserves faites, et nous ne pouvions pas ne point les faire, nous n'avons plus qu'à rendre à l'auteur la justice qui lui est due et à le féliciter pour les pages qui ne méritent que des éloges. Dieu merci, elles sont nombreuses. Son cœur de croyant et son âme chevaleresque sont trop ouverts à l'admiration de toutes les grandes choses et de tous les dévouements pour ne pas sympathiser avec les dames lyonnaises qui, sous la présidence de M""' de Saint-Laurent et la direction de M"'' Lestra, Ducreux, de Longevialle, Louise Grognier, Marie Poidebard, — nous ne pouvons les nommer toutes, — fondèrent, au plus fort de nos luttes, la Ligue des Femmes françaises. Lettré et libéral, il ne peut qu'applaudir aux généreux efforts de Brunetière, le critique, et à l'admirable vaillance de Coppée, le poète. Mais les plus belles pages de son livre, les plus touchantes et les fplus émues, ce sont cehes qu'il consacre à la défense des moines civilisateurs et de ces religieuses que semblent ne plus pouvoir protéger et la pureté de leur vie et la sainteté de leur cloître. Il pleure sur ces Thébaïdes que des décrets inhumains et sacrilèges menacent de dépeupler. A ces accents on reconnaît enfin le neveu de l'abbé Chaîne. Dans ce cri de douleur on entend comme un écho du vieil Oullins. Et s'il est des morts qui parlent, — à propos d'Oullins, il est tout naturel de citer Melchior de Vogué, — s'il est des morts qui parlent, ne sont-ce pas les Lacordaire et les Captier, les Jourdan, les Lécuyer et les Delorme, dont nous percevons la voix affaiblie mêlée aux protestations indignées de leur disciple ? Car M. Chaîne fut un élève d'Oullins. Oullinois donc, il réserve les derniers feuillets d'un appendice à l'Ecole dominicaine et à l'un de ses premiers fondateurs. Soyons-lui reconnaissants d'avoir, après une longue course à travers l'aride désert des discussions politiques, ménagé à notre lassitude cette
rafraîchissante oasis. C'est avec une sorte de volupté que l'on s'attarde aujourd'hui sous les ombrages séculaires de l'ancienne résidence de nos archevêques, que l'on aspire l'air pur qui souffle sur les hauteurs sereines du mont Thomas, que l'on se promène de nouveau le long de ces allées où riaient au soleil, printanier comme nos cœurs, la primevère et la pervenche, et où, ô naïve jeunesse ! on pouvait encore rêver d'une république sans ostracisme et croire à la vertu de Brutus.
République ! Il semble vraiment que ce mot, qui devrait être synonyme de fraternité et d'union, soit marqué par la fatahté et doive toujours sonner à des oreilles françaises comme un lugubre tocsin, signal toujours entendu des luttes liberticides. En 93, il ne fut pas, du moins pour les cœurs virils, le signal des lâches défections. Il ne le sera pas non plus aujourd'hui. Avant de déposer sa plume de philosophe polémiste, M. Léon Chaine, nous parlant de la genèse de son livre, nous apprend que plus d'une page en fut méditée pendant de longues promenades solitaires sur le plateau qui domine le paysage enchanteur de la vallée de la Saône. Là aussi, aux heures mystérieuses où le crépuscule descend sur la terre qui s'endort, dans le silence mélancolique des premières nuits automnales, soit qu'il errât par les chemins qui mènent de Montessuy à la Croix-Rousse, ou qu'il longeât les murs de ce cimetière de Cuire où il n'aurait pas foulé une motte de terre qui n'ait été arrosée du sang de nos pères, là aussi il a dû entendre les voix du passé. Et que lui disaient ces voix d'outretombe ? Mêlées à un bruit de mitraille, les unes disaient : Sections lyonnaises, garde à vous ! C'était l'ombre de Précy et c'était l'ombre dé Madinier. Et tout auprès, au-dessus de l'emplacement où tonnèrent les batteries de Gingenne, une autre voix répondait : Canonniers, à vos pièces ! Louis Fournier.
En principe, celui qui écrit ces lignes n'est ;pas antisémite, encore moins est-il de parti pris hostile aux protestants : il a même compté parmi eux d'excellents amis. Mais pour lui il est trop manifeste que la persécution actuelle est l'œuvre des juifs, soutenus, en cela, par une trop notable partie des calvinistes ide France et d'ailleurs. De là l'amertume de quelques-unes de ses phrases. Quand on vous égorge, il est bien permis de crier.
Theiviidor, 31 janvier 1903.
Un Lyonnais vraiment déconcertant vient, à la grande stupéfaction de l'honorable compagnie des avoués à laquelle il appartient, de publier un livre qui n'est point jurisprudentiel. Et les traditions, grands dieux ! les antiques et vénérables traditions en vertu desquelles rien de ce qui n'a été ne doit être ? Déposer des conclusions qui sont politiques et morales, métaphysiques même, si l'on peut s'exprimer ainsi, et que seul le tribunal de l'opinion appréciera ; consacrer une étude (qui n'a rien de commun avec un office ministériel, puisqu'elle est à vendre au prix de 3 fr. 50 seulement) à la situation actuelle des catholiques français : vous jugez de l'émoi déchaîné, c'est le cas de le dire, dans la salle des Pas-Perdus ! Que M. Léon Chaîne, l'homme modeste, philosophe ingénu et charmant, ne s'en prenne qu'à lui-même de son succès. Comme si nous vivions en un temps où ce qu'on croit être la vérité puisse se proclamer ainsi, sans façon, en excellent français, simplement et impunément, comme qui mentirait ou injurierait son prochain ! M. Léon Chaîne a mis la main à la plume pour nous faire savoir ce qu'il pensait de la dévotion à saint Expédit, de l'affaire Dreyfus, de M. Waldeck- Rousseau, et€., etc., et il s'étonnera peut-être de recevoir des pavés à la figure (voyons, cher Monsieur, réfléchissez), tel, par exemple, celui qui vient de lui être décoché par le Journal de Genève et qui est d'un gabarit !... Heureusement que M. Léon Chaîne détient en son portefeuille, nous le supposons du moins, les bénédictions de maints cardinaux ! En tout cas, notre aimable et spirituel concitoyen expérimente en ce moment, avec la plus inaltérable philosophie, il est vrai, qu'il suffit aujourd'hui de dire à haute voix ce que l'on pense pour être le point de mire immédiat de la féroce badauderie contemporaine, mais heureusement aussi pour être lu. Cela dit, M. Léon Chaîne, qui proclame si haut le droit pour chacun de ses lecteurs de ne pas penser comme lui, nous permettra, malgré le passionnant intérêt de son livre, d'user de temps en temps, au cours de notre lecture, d'une per- •mission que le sacristain de la Loge des Amis de la Vérité ne nous eù{ pas délivrée.
U Express de Lyon, 11 février 1903.
Le livre récemment publié sous ce titre par notre distingué compatriote M. Léon Chaine a suscité, dès son apparition, de nombreuses controverses. Il touche, en effet, à une foule de questions brûlantes. On y retrouve un écho de la fameuse Affaire. L'auteur prit position dans le débat en adhérant au Comité catholique pour la Défense du Droit, présidé par M. P. Viollet, de l'Institut. Mais qu'importe son opinion sur cette question toute contingente, si, à d'autres points de vue, son livre renferme d'autres enseignements ?
L'auteur est un catholique sincère et pratiquant, qui exprime, avec une absolue bonne foi, et une franchise parfois un peu brutale, son sentiment (( sur un certain nombre de questions d'un intérêt très actuel et des plus pressants ».
<( Il est, dit-il dans l'avant-propos, des doctrines de haine, des fléaux intellectuels, des préjugés ridicules ou dégradants, des superstitions, des pusillanimités qui végètent en parasites et en ennemis à l'ombre de l'idée religieuse, et à la disparition, à l'arrachement desquels la vérité catholique est au |)lus haut point intéressée. »
Telle est l'idée fondamentale de ce livre ; celui-ci n'en est que le développement.
M. Cliaine condamne le « militarisme », qu'il définit, avec le P. Maumus, <( le culte de la force pour la force », et qui <( n'a rien à voir au respect dû à l'armée et à l'amour de la patrie ». Il est essentiel de s'entendre sur le sens des mots ; à défaut de cette précaution, les adversaires discutent sur des équivoques et se jettent les uns aux autres des accusations injustes. Ceux qui combattent les antipatriotes rêvant la suppression des frontières ne sont point pour cela des militaristes. A l'inverse, ceux qui, avec M. Chaine, abhorrent la guerre de conquête et, (( au nom des principes chrétiens comme au nom de la conscience humaine, les odieux abus de la force commis sur de paisibles populations »,
SOUS l€ prétexte d'agrandir le domaine colonial, ne sont pas, pour autant, des antipatriotes ; ils peuvent vouloir et ils veulent une armée nationale assez forte, assez puissante pour tenir l'étranger en respect et assurer la défense de nos foyers.
(( Il ne faut pas que l'armée soit au-dessus de la nation. » Le véritable patriotisme « n'est pas de lui vouer une admiration absurde ; c'est la mieux servir que vouloir y faire pénétrer plus de moralité, plus de raison, plus de justice ».
Oui, sans doute, mais il ne faut pas non plus la diminuer, la rabaisser. Il est essentiel qu'elle se sente entourée de la sympathie et du respect de la nation, afin qu'elle en tire la confiance dont elle aura besoin au jour du danger.
Il faut aussi, et plus que jamais, s'efforcer de soustraire l'armée à l'influence de la politique et des politiciens ; le maintien de la discipline est à ce prix. Des incidents tout récents nous font juger à quelles divisions intestines, à quelle anarchie elle serait bientôt en proie si certaines propagandes coupables pouvaient librement s'exercer avec la complicité directe ou indirecte des pouvoirs publics.
A propos des métaphores guerrières dont l'éloquence de la chaire est quelquefois prodigue, l'auteur place cette incidente : <( Jeanne d'Arc, que la France, presque aussi ingrate que ses rois, a complètement oubliée penatiût des siècles... » Est-ce bien exact ? Il semble, au moins, que le peuple avait gardé le souvenir de son héroïne ; la littérature l'oubliait ; mais nous la voyons figurer, par exemple, à Lyon, dans une fête populaire ; Richelieu inscrivait son nom dans une curieuse liste des plus grands personnages de l'histoire de France... Non, le souvenir de Jeanne d'Arc ne s'était pas complètement éclipsé, pas plus d'ailleurs que le sentiment de la grande patrie française, partagé dans la vieille France avec l'amour très vif de la petite patrie, ville ou province.
« S'il n'est pas vrai — écrivait dernièrement l'éminent historien M. Henry Houssaye — que l'idée de patrie ait disparu au seizième siècle dans la démence furieuse des guerres de religion, de même il est faux que sous la monarchie absolue, rêvée et imposée par Richelieu et par Louis XIV, la patrie se soit identifiée avec la royauté et que France et roi n'aient plus été qu'une seule et même chose. Richelieu lui-même remarquait que la distinction subsistait malgré tout, quand il écrivait : <( Mon
premier but fut la majesté du roi, le second, la grandeur du. royaume. » Colbert allait encore mieux préciser cette distinction, dans sa fière et noble devise: Pro Rege s^pe, pro patria semper., (( Souvent pour le roi, toujours pour la patrie. »
Toutefois, M. Henry Houssaye faisait remarquer que jadis la patrie n'était (( qu'un instinct, un sentiment, un devoir auquel on manquait sans trop de honte », tandis qu'aujouixl'hui « c'est une religion, un culte fendent et jaloux dont les dissidents sont justement tenus pour des criminels ».
Quand ce culte de la patrie fut violemment attaqué, une ligue se forma pour le défendre. On sait comment cette ligue de protestation et de défense dégénéra en un parti politique : le nationalisme. M. Léon Chaîne refuse légitimement à un groupe quelconque de citoyens le 'droit d'accaparer le monopole exclusif du patriotisme. C'est pour des raisons analogues que nous refusons à certains radicaux et à certains socialistes le droit de s'attribuer le monopole du républicanisme. La Patrie et la République sont le patrimoine commun de tous les citoyens ; on ne saurait exclure que ceux qui notoirement auraient manqué de loyalisme.
L'auteur ne veut pas davantage que l'amour de la patrie soit un sentiment étroit. Certes, il se prévaut, avec tous les bons Français, des anciennes gloires de nos aïeux, comme il souffre de leurs misères ; mais « nos devoirs envers la terre natale ne consistent pas à haïr et à mésestimer le reste du monde ». Avec Lamartine M. Chaîne réprouve ce patriotisme primitif qui est fait <( <de tous les préjugés, de toutes les grosses antipathies que les peuples nourrissent les uns contre les autres » et qui ne ré,pond point à l'idéal de la France généreuse et chevaleresque.
Aussi ne sera-t-on point surpris que M. Léon Chaîne s'élève contre l'antisémitisme. Il ne nie certes point les effets funestes du cosmopolitisme ; mais ce mouvement, dit-il, ne saurait être exclusivement attribué à la race juive, et ce serait une illusion de croire qu'il suffirait, pour guérir le mal, de retrancher le juif de notre société. La presse catholique accomplit une œuvre de salubrité quand elle flétrit la basse frénésie de l'or et du lucre ; cette œuvre devient partiale quand elle s'en prend à un seul facteur. Au surplus l'Eglise n'a jamais persécuté les juifs ; la papauté, au moyen âge, les protégea même contre les vexations que leur faisaient subir les souverains et leur donna un refuge
dans ses propres Etats. Il est fort injuste de la rendre responsable, comme le font ses ennemis, d'une campagne à laquelle elle est en somme demeurée étrangère.
M. Léon Chaîne voudrait lui rendre le service de la « désolidariser », de la soustraire entièrement aux compromissions politiques et autres qui, « en dépit de sa morale, faussent son action ».
Un amour exagéré de l'autorité, joint à une certaine timidité intellectuelle, a trop longtemps entretenu chez les conservateurs une opposition aveugle au régime républicain et aux enseignejnents du grand pape qui voulut, dans l'intérêt de la religion, séparer la cause de l'Eglise de celle des régimes déchus.
Il semblerait que, dans l'esprit de ces conservateurs, le passé, ce qu'on appelle (( le, bon vieux temps », eût été comme une sorte d'âge d'or. Ce serait la méconnaissance absolue des données les plus certaines de l'histoire.
S 'appuyant sur le témoignage des contemporains et l'autorité des écrivains les moins suspects d'hostilité contre la vieille France, M. Léon Chaîne fait le triste tableau de la misère du peuple succombant sous le poids des impôts, de la dilapidation du trésor public, de l'état d'étroite sujétion dans lequel Louis XIV comme Napoléon tinrent l'Eglise de France.
Assurément, il faut tenir compte de la différence profonde des temps. La situation économique s'est considérablement améliorée de siècle en siècle. Tous les maux de l'ancien régime sont loin d'être imputables au gouvernement des souverains.
Mais il faut bien reconnaître, d'autre part, que la moralité des hommes publics, — cette moralité dont nous faisons justement si grand cas et sur laquelle nous nous montrons si pointilleux, — ne fut point, sous l'ancien régime, aussi générale ni aussi rigoureuse que nous inclinerions volontiers à le croire.
Si nous franchissons la Révolution, nous voyons Napoléon faire de la religion un vulgaire instrument de règne. Il faut lire, dans certains documents, comment il traita le pape et les cardinaux, traînés à travers les Alpes par ses gendarmes et incarcérés en France pour avoir refusé de céder à ses fantaisies despotiques.
Au retour des Bourbons, ce fut la curée des places par les faméliques et les aventuriers de l'émigration, auxquels se virent sacrifiés tant de serviteurs désintéressés de la monarchie.
Qu'on lise, encore une fois, les mémoires du temps, les pièces authentiques, et l'on verra que si chaque époque de notre histoire eut ses heures glorieuses dont nous devons rester fiers, aucune époque ne fut exempte de défaillances et de tristesses.
Et ne craignons point la vérité historique ! Léon XIII, ce grand esprit, n'est pas le dernier à conseiller la plus entière sincérité dans l'étude de l'histoire. Il proclame que l'Eglise catholique n'a pas à (redouter la lumière et qu'il y a plus d'avantages que de dangers pour elle à ne rien dissimuler.
(( Ce sera à la fois plus habile et plus honnête », écrit M. Léon Chaîne. Nous serons ainsi mieux préparés aux contradictions et aux luttes que nous aurons à soutenir contre les autres et aussi contre nous-mêmes.
Si nous avions une exacte notion du passé, nous serions moins enclins à exalter sans mesure le présent, ou à le dénigrer avec excès.
La comparaison des institutions, des événements et des hommes nous inclinerait sans doute à plus de modération dans nos jugements. Et, en voyant plus juste, nous verrions aussi plus large. A quelque parti que nous appartenions, nous comprendrions mieux que le principe de la liberté doit toujours inspirer notre conduite, car la fortune est changeante, et la tyrannie se retourne tôt ou tard contre l'oppresseur.
Combien Lacordaire avait raison de donner aux catholiques ces conseils, que M. Chaîne rappelle si opportunément : — (( Si vous voulez la liberté pour vous, il vous faut la vouloir pour tous les hommes et sous tous les cieux. Si vous ne la demandez que pour vous, on ne vous l'accordera jamais ; donnez-la où vous êtes les maîtres, afin qu'on vous la donne où vous êtes esclaves. »
Voilà la vérité ! il faut que les conservateurs et les catholiques s'en pénètrent bien et qu'ils la proclament hautement. Une trop fameuse boutade de Louis Veuillot a trop longtemps servi de thème aux sarcasmes de nos adversaires. Invoquant ce prétendu apophtegme, d'après lequel les catholiques ne réclameraient la liberté que pour eux seuls, leurs adversaires ferment des écoles et s'apprêtent à expulser des religieux.
Appliquons-nous à convaincre nos contradicteurs de bonne foi que nous sommes vraiment et foncièrement des libéraux. Pour y arriver, les affirmations ne suffiront pas ; c'est toute notre conduite, dans la vie sociale et dans la vie privée, comme dans la vie politique, qui démontrera jusqu'à quel point nous sommes sincères, détachés des préjugés de caste, pénétrés de l'esprit d'égalité chrétienne, de justice, de liberté, ne réclamant pour nous-mêmes que le droit commun.
Telles sont, si je ne me trompe, les grandes idées qui se dégagent du livre très touffu, très nourri, de M. Léon Chaine. Elles sont, on en conviendra, de la plus haute importance, et, si nous ne pensons pas sm^ tous ]es points comme l'auteur, nous n'hésitons pas à dire qu'à tout prendre, il apiporte une poignée de vérités opportunes, et même nécessaires à l'heure présente.
DuQUAYNE (Emmanuel Vingtrlmer).
Comédie Politique, 12 février 1903.
J'avais bien envie cependant de vous chercher noise au sujet des articles sur Un Livre que vous avez publiés dans "les deux derniers numéros de la Comédie Politique. W m'a semblé que le camarade Robert Luce était bien prompt à se laisser enchaîner (oh ! pardon !) par votre avoué républicain-clérical. Il est vrai que c'est une « Chaîne » de fleurs... de rhétorique tout au moins, mais ce n'en est pas moins une chaîne et même d'autant plus dangereuse qu'elle est plus douce.
En matière de religion les meilleurs sont les pires, parce que, partageant les mêmes doctrines perverses, les mêmes mensonges couveHs par les mêmes hypocrisies, ils ont le don de les rendre intéressants par la manière honnête dont ils les jyrésentent au monde qu'ils ont subjugué par leur simplicité, leur honorabilité et quelquefois même par leur extrême bonté
Pour moi, Torquemada l'inquisiteur est moins dangereux que Vincent de Paul, l'apôtre à qui nous devons les <c Sœurs de la Charité » et les <( Lazaristes » qu'il a heureusement compensés
par l'institution des (( Enfants trouvés » quelque épouvantablement défectueuse qu'elle ait été à ses débuts et qu'elle le soit encore aujourd'hui ; et le grotesque Edouard Druinont, plus connu sous son sobriquet de « Barbe-à-poux », prêchant regorgement des juifs en même temps qu'il réclame à grands cris la vengeance des Arméniens, égorgés par le Sultan rouge, me semble lieaucoup moins à craindre que votre aimable avoué Chaîne réclamant la liberté aussi bien pour le Mensonge que pour la Vérité, doctrine nouvellement soutenue, d'ailleurs, non seulement «par M. Combes, président du Conseil, chargé d'exécuter les congrégations, mais encore, — qui l'eût cru ? — par M. Clemenceau, assagi tout d'un oouip par sa récente entrée au Sénat.
Croyez bien, mon cher Directeur, que je ne vous dis pas adieu mais : au revoir !
Victor Bergeret.
Lyon Républicain, 19 février 1903.