LE LIVRE D'UN DREYFUSARD
M. Léon Chaine est un dreyfusard notoire. Il a proclamé sa foi dreyfusiste au cours de l'Affaire. Il a cru, et croit encore, que Cyvoct et Duclaux, Gohier, Reinach et le cardinal Vaughan étaient
plus compétents en matière militaire, et plus dignes de foi que les officiers français. M. Chaîne a son opinion sur le frein hydropneumatique et sur le bordereau et, en quelques manifestations épistolaires, il a « libéré son âme et sa conscience n.
Il libère plus complètement encore aujourd'hui son âme et sa conscience en un livre qui a un grand retentisssement : les Catïioliques français et leurs difficultés actuelles.
Catholique et dreyfusard, tels sont les titres dont se pare M. Chaîne. Ces deux idées, il les embrouille et les enchevêtre. Quand il parle de Dreyfus il invoque les Evangiles et les théologiens ; quand il parle de l'Eglise, il fait intervenir Zola et le bordereau. 11 résulte de ce mélange un double courant qui rend le livre difficile à juger pour ceux qui, comme nous, n'aiment pas à voir les questions religieuses sortir du for intérieur de chacun.
En s 'efforçant de séparer ce que M. Chaîne a si malencontreusement confondu, on peut tirer de son ouvrage des conclusions et des enseignements très divers.
Tout d'abord il convient de rendre hommage à la parfaite bonne foi qui a inspiré l'écrivain. Cette bonne foi éclate à toutes les pages du livre. Elle se change, dans certains chapitres, en une naïveté et une crédulité que l'on s'étonne de rencontrer chez l'auteur d'autres chapitres respirant l'esprit d'examen, et même le scepticisme.
M. Chaîne commence par dire leur fait au militarisme, au nationalisme et à l'antisémitisme. Les chapitres consacrés à ces trois doctrines portent la marque dreyfusarde. Toutes les flèches décochées aux (( doctrines de haine » sont tirées du carquois dreyfusard. Il en résulte une faiblesse d'arguments dont serait frappé le plus impartial lecteur.
Avec ce profond mépris du sens de la réalité qui est le propre des théoriciens humanitaires, M. Chaîne sert contre le « militarisme » tous les raisonnements que nous entendons ressasser depuis quelques années et que nos pères entendirent à la veille de chaque invasion. Il déplore <( l'instinct dépravé » qui pousse les peuples à se ruer les uns contre les autres. Mais il ne nous dit pas com-
ment il extirpera du cœur de l'homme cet instinct dépravé. Là cependant est toute la question : quand les hommes seront parfaits, bon Monsieur Chaîne, nous croirons avec vous que la Force est inutile pour défendre le Droit.
L'esprit dreyfusard conduit l'auteur jusqu'aux extrêmes limites de l'aberration. C'est ainsi qu'il ose opposer à la gloire du commandant Marchand celle d'un M. Foa, qui tua dans l'Afrique centrale quelques douzaines de rhinocéros et de girafes.
Pourquoi placer ce chasseur au-dessus du commandant Marchand ?... Tout simplement parce que M. Foa est juif : l'Affaire a fait de M. Chaîne un admirateur forcené d'Israël. Il manifeste son admiration à tout propos et n'a pas manqué d'adresser sa prose aux catholiques par l'intermédiaire d'un éditeur juif.
C'est que l'antisémitisme est, paraît-il, « infiniment dangereux pour le corps social ! » Ce n'est pas encore le livre de M. Chaîne qui réduira à néant tout ce qui a été dit sur les dangers du sémitisme. Infiniment plus habiles sont deux contradicteurs de l'antisémitisme, qui s'abstiennent d'appeler à la rescousse les Pères de l'Eglise et les Ecritures : MM. Naquet et Bernard Lazare.
Il n'est, d'ailleurs, pas un des arguments de M. Chaîne qui n'ait déjà été exposé avec plus de vigueur et de valeur par ces deux écrivains ; l'argumentation de M. Chaîne est faible, pleine d'erreurs et de fables. Elle est surtout bourrée de contradictions. Sans connaître M. Chaîne, je (parierais volontiers qu'il est resté longtemps sous l'influence des écrits d'Edouard Drumont et que l'affaire Dreyfus l'a rejeté comme malgré lui dans le camp des sémites et des internationalistes.
C'est ainsi qu'en certaines parties du livre, les alluvions dreyfusardes qui recouvrent l'esprit de l'écrivain laissent surgir quelques pointes du granit de son patriotisme — disons le mot — de son nationalisme d'origine. Il proclame la poussée d'esprit chauvin qui se manifeste actuellement chez tous les peuples ; il exalte l'orgueil national et va jusqu'à sacrifier, lui dreyfusard, sur l'autel des « violences salutaires ». Il magnifie en ce5 mots
la crise de 93 : « La pourpre des aubes rougissantes n'effraye pas le voyageur matinal, des aurores sanglantes annoncent le plus souvent de beaux jours. »
Dès que la marque dreyfusarde devient moins visible dans les chapitres de ce livre, on a l'impression de lire des pages écrites par un ipenseur hardi dont les aspirations vont vers la démocratie et le progrès.
Quoique appartenant à « l'un des plus solides piliers de la propriété bâtie et non bâtie », la Basoche, M. Chaîne ne se laisse pas effrayer par les nouveautés sociales. Il estime que le prolétariat ne doit pas être la forme définitive de l'organisation du travail ; il fait le procès des âpres conservateurs « pour qui le clergé, l'Eghse, ne sont qu'une sorte de gendarmerie spirituelle aidant la maréchaussée à garder leurs biens et leurs personnes ». Beaucoup de ceux à qui le livre est spécialement adressé méditeront avec profit ces pages imprégnées de l'esprit de justice et de fraternité.
Entrant ensuite dans le domaine de la philosophie, le catholique M. Chaîne consacre plusieurs chapitres à inculquer à ses coreligionnaires l'esprit de progrès et de libre examen, dont il est lui-même imbu.
Sans s'éloigner, affirme-t-il, de l'orthodoxie, il persifle avec verve certaines dévotions nouvelles et blâme comme il convient la timidité intellectuelle d'un trop grand nombre de catholiques.
L'auteur est moins bien inspiré lorsque, flétrissant la loi sur les associations et les décrets Combes, il cherche — ah ! cette obsession dreyfusarde — à prouver que les défenseurs de Dreyfus se sont rangés du côté de la liberté. Les événements donnent à cette assertion un démenti sur lequel il serait cruel d'insister.
En résumé, dès que M. Chaîne veut nous faire grâce de Dreyfus, il dit des choses excellentes et qui devaient être dites.
C€s choses il les dit en un langage clair et nerveux avec quelquefois de jolies images et de fines pointes.
Il est fâcheux que ce livre ait été conçu alors que son auteur était tout enflammé d'une ardeur inconsciemment internationaliste. Nous pourrions attendre de M. Chaine des œuvres puissamment pensées et joliment écrites s'il voulait cesser de voguer vers le rivage trompeur du pays d'Utopie.
Monsieur Chaine, les événements nous guérissent quelquefois de la maladie internationaliste ! Les leçons terribles de l'invasion ont détruit des convictions aussi profondes que la vôtre.
Méditez les paroles que Jules Ferry prononçait en 1885 : (( Vous rappelez-vous nos vagues aspirations vers le désarmement, notre détachement du véritable esprit militaire ? Nous nous y sommes laissé prendre avant 1870. Mais nous avons été convertis par les événements. Ce pays a vu la guerre ; il a tourné le dos pour jamais à ces utopies périlleuses et décevantes. » .
Je souhaite en terminant que les trop nombreux Français qui partagent les illusions de M. Chaine cessent de suivre leur chimère avant qu'elle les ait entraînés, eux et nous tous, dans le gouffre de la défaite et de la servitude. Léon Varigny.
Le Progrès de Lyon, 25 mars 1903.
Quelques-uns d'entre eux, plus clairvoyants, se rendent compte de la situation. Un journal catholique la Quinzaine, constatait ces faits tout récemment et faisait grief à ses amis de n'avoir pas su s'attacher la démocratie.
« Constamment, par les évolutions ils (les catholiques) retardaient d'un train, d'une idée, d'une époque. Royalistes pendant la période conservatrice ; conservateurs pendant la période libérale ; libéraux, en face du fait démocratique ; d'un pied boiteux ils se traînent à contre-cœur dans les sillons de l'histoire, toujours tardigrades et toujours écartés. »
Dans un livre remarquable intitulé les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, M. Léon Chaine. un écrivain lyonnais, qui se réclame du catholicisme, adresse les mêmes reproches à ses coreligionnaires.
« Que de gens que l'on appelle catholiques, s'écrie-t-il, ne sont que d'âpres conservateurs. Beaucoup de ceux-là ne voient dans le clergé pour lequel ils marquent un certain respect qu'une sorte de gendarmerie spirituelle aidant la maréchaussée à garder leurs biens, leurs personnes et leurs vies.
« Il n'est pas dans l'ordre politique, administratif, social, une initiative généreuse, une mesure libérale, qu'ils n'aient tournée en ridicule quand elle était inévitable, ou dont ils ne se soient montrés les adversaires résolus quand elle avait chance d'être combattue avec succès. »
Ailleurs M. Léon Chaîne signale la confusion établie et maintenue entre les choses du catholicisme et celles de la monarchie française. Il rappelle qu'il y a trente ans à peine on ne pouvait entrer dans le salon d'un presbytère de village « sans y voir côte à côte et sur le même rang les images de N.-S. J.-C, de la sainte Vierge et du comte de Chambord ».
Et après le ralliement, lors de la grande crise qui a secoué notre pays, combien a-t-on vu de catholiques pratiquants se ranger du côté de la justice et de la vérité ? Ces derniers furent une exception infime, et ils furent vilipendés, presque excommuniés, par le gros de l'armée cléricale.
On sait par contre le rôle^joué dans l'affaire Dreyfus par les jésuites, par le père Du Lac en particulier, et par les assomptionistes. C'est d'un élan à peu près unanime que les cléricaux suivirent leurs chefs, se ruèrent contre un innocent, combattirent la revision et s'associèrent aux crimes d'une partie de l'étatmajor.
Questions ijratiques de Législation ouvrière et cVÊconomie sociale, mars 1903.
Le livre que nous présentons aux lecteurs de Questions pratiques est à la fois un acte de courage civique et une œuvre de bonne foi, d'absolue sincérité.
Catholique, convaincu, mais clairvoyant et désabusé, M. Chaîne s'efforce de mettre à nu, avec la brutalité bienfaisante du chirurgien, les plaies du catholicisme français : il nous le montre thuriféraire de la fortune et du conservatisme social le plus étroit et le plus mesquin, résolument hostile à tout progrès, réfractaire à toutes les réformes humanitaires par lesquelles la société contemporaine s'achemine à des tins meilleures.
Au lieu de se retremper dans l'action, d'accepter loyalement et sans arrière-pensée le régime nouveau que nous a fait la démocratie et de se mêler hardiment au mouvement social, — tels les chrétiens des premiers siècles qui, par leur action quasi révolutionnaire préparèrent les voies à la civilisation moderne, — la grande majorité des catholiques français se complaît dans une sorte d'isolement hautain, mélange de snobisme et de regrets stériles d'un passé disparu. Leurs chefs croient de bon ton et de bonne politique de faire à la République une opposition mesquine et haineuse, qui se retourne contre eux et ne fait que consolider le régime actuel, que préparer et hâter le divorce irrémédiable de la France nouvelle et des anciens partis, groupés autour de Rome et des congrégations.
L'œuvre de M. Chaîne n'est pas un tout homogène, savamment disposé en vue d'une démonstration ; c'est plutôt un réquisitoire à bâtons rompus, ne ménageant aucune susceptibilité, touchant un peu à tous les sujets, et stigmatisant tour à tour le militarisme et le nationalisme, les femmes ligueuses et l'éducation historique (!) de certains catholiques, les dévotions nouvelles, dont il note en passant la grossière puérilité, enfin la disparition dans l'Eglise française de l'esprit d'égalité, c'est-à-dire de l'esprit évangélique dans ce qu'il a de plus pur. Mais ce désordre apparent dans l'exposition ne fait que donner plus de vie, plus d'allure à l'éloquence combative de l'auteur.
Quelle sera l'action réelle de ce livre sur ceux auxquels il s'adresse de préférence, c'est-à-dire sur les catholiques hésitants, timides, qui cherchent leur voie mais qui, mal préparés par une éducation rétrograde à la compréhension du monde moderne, s'effarouchent de certaines hardiesses, qui seraient peut-être le salut pour les institutions, un peu surannées parfois, qu'ils considèrent comme le palladium de la bourgeoisie ? Pour notre part nous demeurons assez sceptique sur ce i)oint. Nous ne croyons
pas que, sauf dans le nord de la France où s'accuse nettement l'influence de la démocratie sociale catholique des Flandres, le christianisme social, franchement réformateur et démocratique, ait grande chance de se développer dans notre pays, où la foi est plutôt en façade, et où d'ailleurs depuis trop longtemps le parti conservateur et l'Église ont lié partie pour la défense de leurs positions.
Nous ajoutons même, et sur ce point M. Chaîne ne s'étonnera point que nous ne partagions ni ses alarmes, ni ses espérances, que nous ne le souhaitons nullement. Les catholiques sociaux peuvent, en certaines circonstances, être pour les démocrates indépendants des alliés occasionnels ; mais l'alliance étroite et permanente des démocrates, affranchis de toute préoccupation confessionnelle, et des démocrates chrétiens, catholiques ou protestants peu importe, ne serait pas sans périls. La France du xx^ siècle s'achemine rapidement à la séparation des Eglises et de l'Etat, à la dissociation irrévocable de la religion, qui ne relève que de la conscience, et de l'organisme politique. Tout rapprochement trop marqué des catholiques militants et des masses populaires entraverait ce mouvement que nous envisageons comme un progrès, et par conséquent nous ne saurions faire des vœux bien sincères pour le retour des chefs et leaders du catholicisme français aux enseignements égalitaires de l'Evangile.
Mais cette réserve personnelle une fois faite, nous ne pouvons que conseiller vivement à nos lecteurs de prendre connaissance de l'ouvrage, si sincère, si réconfortant pour tous les amis de la justice et du progrès social que publie M. Chaîne. C'est un de ces livres qui font penser, qui obligent à méditer sur l'un des problèmes les plus troublants de notre époque, donc un livre bon et sain, pour les libres-penseurs comme pour les croyants.
Paul Pic.
Le Lyon Républicain, 4 avril 1903.
Dernièrement, il nous avait plu de montrer que parmi les catholiques pratiquants il n'y avait point que des cléricaux, c'est -à-
dire des gens mêlant à tout prqpos la politique et la religion. Dans le clergé et hors du clergé, disions-nous, il existe un certain nombre d'esprits éclairés, libéraux et indépendants, qui regrettent de voir l'Eglise se jeter dans la lutte des partis et s'éloigner de plus en plus de la doctrine primitive. Et tout simplement, à la bonne franquette, nous citions quelques-uns des noms qui nous venaient à la mémoire.
Nous eussions pu d'ailleurrs en citer beaucoup d'autres, à des titres divers. D'abord M. Léon Chaîne, votre compatriote lyonnais, ce catholique clairvoyant et courageux dont, sans admettre toutes ses conclusions, j'admire le beau livre les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, sorte de cri du cœur poussé par une conscience honnêtement révoltée. Puis l'abbé Grosjean et quelques autres qui, sous l'inspiration de M. Paul Viollet, de l'Institut, fondèrent le Comité catholique pour la Défense du Droit. L'abbé Pichot, auteur angoissé de la Conscience catholique et V affaire Dreyfus. L'abbé Houtin, représentant autorisé de l'école catholique, qui n'admet que relativement l'inspiration dans la Bible.
Léon Sentupery.
Le Lien (Lyon), avril 1903.
Lorsque ce livre nous parvint, nous hésitâmes à l'ouvrir. <( Encore un fruit de l'incrédulité railleuse, pensions-nous, encore un souffle d'âpre et stérile controverse, encore un coup de pelle d'un fossoyeur de religion. »
Il fallait ne pas connaître M. Léon Chaîne, pour avoir de son écrit une si fausse idée. Un chapitre, pris au hasard, nous révéla en l'auteur un homme de science et de conscience, un homme de foi et de bonne foi. Et nous lûmes son ouvTage du commencement à la fin ; nous nous en félicitons.
Loin d'être un incrédule, M. Chaîne est un catholique fervent et pratiquant. Il aime sa religion et souffre de la voir sur tant de points attaquée. Ces attaques étant souvent justifiées, des réformes au sein de son Eglise lui semblent nécessaires : favoriser de
plus €n plus le culte de l'esprit aux dépens de celui de la lettre, accepter courageusement les résultats de la science moderne qui sur plus d'un point élargissent la foi, combattre les abus d'une piété niaise et superstitieuse. (( Arrière ce trafic de faveurs temporelles demandées contre argent comptant à tel ou tel saint dont on a spécialisé l'emploi au paradis ; arrière toutes ces petites dévotions, végétations parasitaires qui ont poussé comme des champignons vénéneux sur le grand arbre de la Croix. »
Au lieu de maintenir les divisions entre les chrétiens, M. Chaîne aimerait voir ceux-ci davantage unis et voudrait grouper en une même famille tous les enfants de Dieu. Il déplore l'antisémitisme et l'antiprotestantisme ; il traite de légende <( cette trinité systématique où juifs, protestants et libre-penseurs communieraient ensemble dans la haine des catholiques >> ; l'Evangile en main, il montre que persécuter quelqu'un parce qu'il ne partage pas vos croyances, ne pas le considérer comme un frère, c'est non seulement manquer à la charité, mais encore à la foi chrétienne. « L'antisémitisme est une doctrine de haine. Celui qui est venu ici-bas pour sauver tous les hommes ne peut couvrir et bénir de ses deux bras en croix la guerre d'extermination morale entreprise contre la race dont il est issu. »
Enfin, ce n'est pas la pelle d'un fossoyeur que manie M. Chaîne, mais l'outil généreux capable d'édifier et de consohder les remparts de la cité future où régneront la paix, la justice et l'égalité. Comme les prophètes d'Israël, il voit le lamentable état des fondements de notre société et malgré l'opposition des méchants, crie à tous les hommes de bonne volonté : <( Venez et bâtissons ! » Il veut travailler au redressement des injustices engendrées par le mal, à l'amélioration du sort des humbles et à d'autres transformations sociales, et ce faisant, il constate que les chrétiens, qui devraient accourir les premiers à ce saint labeur, se laissent devancer par d'autres, lorsqu'ils n'entravent pas leurs initiatives généreuses dans l'ordre administratif, politique et social et qu'ils ne tournent pas en ridicule telle mesure libérale que le Christ eût défendue tout le premier. « Ce serait un odieux contre-sens moral que les chrétiens fussent plus que d'autres réfractaires à l'idéal de justice. Que de chrétiens qui ne sont que d'âpres conservateurs. Beaucoup ne voient dans la religion qu'une sorte de gendarmerie spirituelle aidant la maréchaussée à garder leurs biens,
leurs personnes et leurs vies. L'âme de l'Eglise et l'esprit du Christ sont depuis longtemps morts en eux. »
On voit, d'après ces trois citations, de quel esprit est animé cet excellent ouvrage.
Les chrétiens, à quelque dénomination qu'ils appartiennent, ont besoin de ce langage ferme et élevé d'un homme qui, sans passion mais avec une sereine et loyale impartialité, dit à haute voix ce qu'il pense tout bas, et qui ne peut faire autrement que de libérer sa conscience et son âme.
Combien de fois n'aurions-nous pas lancé nos associations, nos œuvres, nos églises dans la voie du progrès si nous étions animés de cet esprit. Dieu a fait de chacun de nous un ((gardien en Israël»; veillons donc à n'être pas ces hommes aveugles et sans intelligence dont ])arle le prophète, ces « chiens muets incapables d'aboyer ». Comme Fauteur du livre que nous recommandons chaleureusement, plaçons le devoir au-dessus de l'intérêt, la vérité au-dessus des compromis, la cause de Dieu au-dessus de tout.
Ernest Christen.
Revue d'Histoire de Lyon, juin 1903.
M. Léon Chaîne est cathoUque ; sa soumission à l'Eglise est complète, son orthodoxie, irréprochable. Il n'y aurait dans son cas rien de surprenant ou tout au moins d'original, s'il ne se séparait de la grande majorité des catholiques sur les questions les plus discutées à l'heure actuelle Il a dit sa manière de voir sur l'Affaire, sur le militarisme, sur le nationalisme, l'antisémitisme ; sur les opinions courantes des catholiques en matière d'histoire, de politique, de dévotion, de science ; sur la liberté de l'enseignement, sur la loi du 1" juillet 1901, etc. Tout cela forme un livre un peu décousu, mais très vivant, plein de flamme et aussi de verve ingénieuse ; par-dessus tout, on est frappé de l'accent de sincérité qui anime ces pages. Il n'y a pas besoin de l)eaucoup de perspicacité pour imaginer qu'il a fallu à l'auteur beaucoup de courage pour les écrire. Il a dû en recevoir plus de reproches que de compliments. Il n'entre pas dans le
programme de la Revue de discuter les opinions et les doctrines qui se produisent à propos des événements de l'histoire ; mais elle peut signaler ce livre parce qu'il témoigne d'un état d'esprit qui a sa place dans l'histoire du mouvement des idées en France et à Lyon. Ce n'est pas un livre d'histoire mais c'est un fait historique.
Salut Public, 29 septembre 1903.