LABBE LOISY
Ce n'est pas seulement sur le terrain politique et social que les chrétiens sont divisés et marchent derrière un idéal et des drapeaux contraires, les uns, puissants et riches, s'attachant fermement à la conservation de l'ordre et des formes actuelles de la propriété ; les autres, humiliés et misérables, attendant dès icibas, comme les premiers disciples du Christ, l'avènement de la justice et de cette parfaite égalité qui devait régner entre les enfants d'un même Père. D'autres sujets de division et de contradiction, bien plus intestins, bien plus graves, les travaillent et les déchirent. Il est parmi eux des ignorants et des simples qui vivent seulement de la lettre de la loi et prennent tout symbole pour une réalité. Il en est de cultivés et de libres que l'esprit seul vivifie et qui adorent dans le Christ et vénèrent dans l'Eglise bien plus l'âme que le corps; et bien plus le corps que les vêtements. Entre ces deux espèces de catholiques numériquement si dissemblables, une lutte séculaire est livrée, c'est l'insurrection fatale du germe qui veut grandir contre l'enveloppe inerte qui le porte et le nourrit, c'est l'incessant effort de l'esprit pour s'évader de la matière d'abord, puis des formes, enfin des symboles et des mots.
Ce conflit tour à tour latent ou aigu et qui porte d'ailleurs successivement sur les points les plus divers du dogme, de la morale, du culte, du droit et de la politique de l'Eglise, vient d'entrer brusquement dans une phase tragique, au regard de laquelle la triste affaire Lamennais ne fut rien et qu'il faut pour le moins com-
parer, dès à présent, à la révolution qui eût pu être accomplie de concert par Luther et Léon X, si la prévoyance du pontife eût égalé l'orgueil du moine.
Un simple prêtre, sans titre ni distinctions, à la soutane strictement noire, M. l'abbé Loisy, publiait l'année dernière un modeste livre intitulé V Evangile et l'Eglise
Sollicité par le cardinal Richard de prononcer une condamnation contre les doctrines de l'abbé Loisy, le pape Léon XIII, qui ne se souciait pas d'infliger à l'Eglise une nouvelle affaire Galilée, se contenta d'instituer une Commission des études bibliques destinée à juger des travaux d'exégèse et d'histoire qui jetaient l'alarme iparmi les théologiens. Et il mourut sans avoir frappé l'abbé Loisy.
Aujourd'hui, un nouvel effort qu'on dit destiné à aboutir est tenté auprès de Pie X dont l'esprit de tradition et de simplicité et les qualités plutôt administratives encouragent les adversaires de l'exégète français. Après un an de silence l'abbé Loisy a jugé bon de s'expliquer dans un nouvel ouvrage fort succinct, mais cette fois très clair et bien français, intitulé Autour d'un petit livre. Et derechef l'archevêque de Paris s'en est allé à Rome solliciter une condamnation, ce pendant que l'immense majorité de l'épiscopat continue à garder le silence et que de notoires sympathies venues des rangs les plus éclairés de l'Eglise de France sont acquises au modeste prêtre.
{Suit une étude magistrale de l'œuvre récente de l'abbé Loisy.) En ce qui concerne la Rible, la tâche est aisée et c'est à des convertis, pour ne pas dire à des convaincus que l'abbé Loisy apporte ses démonstrations. La rotation de la terre, qui faillit conduire Galilée au bûcher et qui épouvantait encore de Ronald, il y a un siècle, l'idée des jours-époques qui dégagea la Genèse d'une enfantine interprétation et que Frayssinous n'osa pas accepter, sont aujourd'hui des .vérités de sens commun, encore que la plupart des catéchismes diocésains continuent maladroitement à enseigner, devant les ricanements de la basse science irréligieuse, que le monde a été créé en six jours. Il s'agit au surplus, chez M. Loisy, de la solution de bien plus graves et plus récentes difficultés bibliques. Mais dans ce domaine, je le répète, la ba- Inille est gagnée et là où Mgr d'Hulst, Tabbé de Rroglie, le père
Lagraiige iront pas été condamnés, M. Loisy ne le sera certainement pas davantage.
Ce qu'il y a, au fond, de très grave en tout cela c'est la prétention de certains théologiens, éternels comprometteurs des vertus du christianisme, de vouloir faire condamner au nom de la foi une science qui n'en peut mais et n'est pas plus libre d'aboutir à telle ou telle conclusion qu'un caillou de sortir de sa trajectoire une fois qu'il est lancé. L'abbé Loisy et quelques autres préparent aujourd'hui la réalité inteillectuelle de demain, la vérité dont se prévaudra justement l'Eglise pour démontrer à la science malveillante ou plutôt aux savants sectaires que la pratique de la religion chrétienne n'est pas du tout incompatible, selon l'expression même de notre auteur, avec le plein exercice de la raison.
Aujourd'hui, la critique historique et la paléontologie pour ne parler que des deux sciences les plus intimement liées à la question religieuse, se sont prodigieusement vulgarisées. Un des livres qui ont obtenu, au cours même de cette année-ci, le plus grand succès de presse et qui, pour le dire en passant sans blesser r amour-propre de son courageux auteur, est l'œuvre d'un pur profane, les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, de M. Léon Chaine, trahit, jusqu'à l'angoisse peut-être, des préoccupations qui étaient restées, au cours de ce siècle affairé, l'apanage des seuls professionnels de la vérité et de la science. Ce livre, singulièrement savoureux, mais singulièrement inquiétant aussi, est le .symptôme le plus caractéristique peut-être de l'envahissement général de la conscience publique par les données de plus en plus exigeantes du problème religieux. La science a fait de grands pas. Mais les théologiens délibèrent toujours dans la salle du Saint-Office sur les Dialoghi quatro de Galilée. La science pourrait-elle donc devenir un péril pour la vérité ? C'est ce que se demande avec épouvante un nombre de plus en plus considérable de jeunes catholiques qui ne peuvent pas plus renoncer à leur raison qu'ils n'entendent renier leur religion.
Pierre Jay
La Houle (Revue d'Art, de Littérature et de Combat), 1" février