ENTRETIENS AVEC EUDOXE
Voici, me dit Eudoxe, qui, depuis quelque temps s'occupe beaucoup de critique religieuse et philosopliique, ■ — voici un beau livre de franchise, d'indépendance et de courage : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles. M. Léon Chaine, son auteur, qui a rencontré dans le parti catholique de hauts encouragements, de même que des critiques passionnées, nous y donne le spectacle d'une raison qui s'affirme, d'une volonté qui se dégage, d'une âme et d'une 'pensée qui se libèrent. Resté fidèlement soumis aux dogmes de l'Église apostolique et romaine, il rêve néanmoins de voir la conduite de ses coreligionnaires plus en accord avec la véritable parole du Christ. Il leur expose qu'ils ont eu tort, lors des dernières crises, d'être militaristes et nationalistes : car, dit-il, « le catholicisme est une internationale sublime », et, d'autre part, la guerre, fantôme funèbre et sanglant, devrait être particulièrement odieuse aux héritiers du sublime enseignement de paix et de fraternité qui, il y a deux mille ans, sanglota, dans la pourpre du Golgotha, les primes paroles d'amour.
Les catholiques ont le tort, d'après M. Léon Chaîne, de ne pas assez comprendre leurs devoirs et leurs responsabilités vis-à-vis des humbles et des déshérités, de laisser à d'autres le monopole des revendications démocratiques, de ne pas se rendre compte qu'une société nouvelle a des besoins nouveaux, et aussi, de tourner trop souvent des regards de regret vers les régimes déchus, et de ne pas oser affronter la lumière de l'avenir !
Et pourtant la voie fut tracée dans cette direction par des catholiques illustres ; M. Chaîne évoque la hautaine figure de Lacordaire et lui fait dire, par une éloquente et belle prosopopée : « Catholiques, Catlioliqucs, vous avez laissé, sans protestation, voiler la statue de la Justice ! Ne vous étonnez donc pas si Von renverse celle de la Liberté ! »
Mais il y en a d'autres, aujourd'hui même : il y a l'héroïque et digne abbé Brugerette, professeur et publiciste à Lyon, un des
plus beaux exemples de conscience, de conviction, d'abnégation vraiment chrétiennes que nous connaissions' ; il y a le savant et modeste abbé Loisy, de ceux qui croient pouvoir concilier la science et la religion ; il y a les abbés Pichot, Martinet, Grosjean; il y a les Hervé de Kérohant, les Paul Viollet, les marquis de Nadaillac, — tant d'autres chez lesquels la foi s'accompagne noblement d'indépendance fière et de bonne pitié.
Un accent de mâle conviction et de tolérance fervente anime toutes les pages de ce livre, qui me rappelle à certains .points de vue ce Chnstianisme iwur tous, où mon éminent maître et ami Albin Valabrègue cherchait à jeter les bases d'une admirable religion de la solidarité !
Il faut y louer avant tout l'acte d'ardente bonne foi et de bonne volonté, l'acte d'indépendance et d'audace (p'a tfentié M. Léon Chaîne pour faire une œuvre de concorde et d'apaisement, pour tâcher de réconcilier en un commun idéal, et grâce à un vrai libéralisme, les honnêtes gens de tous les partis, pour pousser un grand cri de sincérité, de franchise, de bonté, d'amour humain, en faveur de la Liberté, — en l'honneur de la Justice !
José Bloch.
Le Lyon Univeisitaire, 12 février 1904.
Le livre de M. Chaîne a fait beaucoup de bruit lorsqu'il parut. A cette époque, nous n'avions pas encore, dans ce journal, le plaisir de parler des livres et nous n'avons pu le saluer au passage comme il le mérite
M. Chaîne est un de ces esprits sains et vrais qui ne craignent pas de dire ce qui est, et de le bien dire. Placé dans un milieu catholique, il n'hésite pas à montrer à ses amis leurs torts et leurs errements. Il leur signale avec une franchise des plus louables les préjugés et les mesquineries sur lesquels ils ergotent et qui pourraient l)ien, un jour ou l'autre, causer leur perte.
Il rappelle l'attitude des catholiques dans l'affaire Dreyfus, et montre qu'à ce moment déjà, le clergé et le parti clérical per-
dirent une occasion merveilleuse de jouer un rôle utile en refusant de se joindre aux défenseurs de la justice. M. Chaîne et quelques-uns de ses amis furent très isolés lorsque, avec un courage et une franchise dignes d'éloge, ils prirent nettement parti dans l'Alïaire, et sans craindre les injures et les moqueries se proclamèrent révisionnistes et « dreyfusards ».
Et M. Chaîne regrette qu'à ce moment ceux qui prêchent une religion de flouceur et de paix se soient trouvés dans les rangs des violents et des nouveaux barbares antisémites. Il condamne ces manœuvres Indignes de vrais chrétiens, et il examine les diverses phases de notre histoire nationale depuis dix ans. Il est ainsi amené à parler du boulangisme, du nationalisme, du militarisme. M l'un ni l'autre ne sont épargnés par M. Chaîne.
Il est étonné que les catholiques n'aient pas applaudi plus vite et ne se soient pas réjoui plus tôt, lorsque le pape Léon XIII conseilla le ralliement à la République. Il trouve étrange que les catholiques luttent encore contre les idées modernes et scientifiques, et que la Déclaration des Droits de VHomme et du Citoyen ne soit pas, pour eux, le complément de l'Evangile. Et, très simplement, i! déclare que les catholiques ont tort d'accuser qui que ce soit, événements ou hommes politiques, des maux qu'ils ne cessent de déplorer ; les vrais coupables ce sont eux-mêmes, qui n'ont pas voulu s'adapter aux besoins et aux aspirations de la société présente.
En quelques pages vigoureuses et vraies M. Léon Chaîne attaque les hvres dans lesquels certains établissements congréganistes puisent leurs leçons d'histoire. Il raille cet enseignement historique spécial qu'il appelle joliment : on ne sait quelle doucereuse confiture intellectuelle, et expose conmient cette façon d'enseigner l'histoire, en voilant d'un mysticisme suranné son véritable caractère social, a été néfaste. On a fait des crédules, mais non des croyants, des faibles et non des forts. Les catholiques ont préparé le terrain sur lequel s'engage aujourd'hui, et contre eux, une lutte entre deux esprits qui ne peuvent pas se rencontrer et s'adapter l'un à l'autre.
Il faut se féliciter que les vérités que M. Chaine dit aux catholique soient dites par un homme tel que lui. Il sourit avec pitié devant les dévotions ridicules, les saint Expédit, et autres bons saints qui sont des commerçants extraordinaires, dans le royau-
me céleste... II est indigné devant tous ces marchandages dans le temple.
Après avoir montré du doigt aux catholiques gémissants et pleurards leurs difficultés, il souhaite l'avenir meilleur, non seulement pour eux, mais pour tous. JM. Chaine croit en l'union des peuples. II n'est pas nationaliste et encore bien moins antisémite. I! se réclame de la morale du Christ pour vouloir la vérité et la justice. Il faut le remercier de son livre. C'est surtout une bonne action, que ce volume simple et sincère. Souhaitons qu'il fasse réfléchir les esprits attardés, les obstinés. les têtus, tous ceux qui ne veulent pas être des (( hommes de bonne volonté ».
Jean Vermorel.
Cet article a été reproduit par le Journal de l'Ain du 23 février, le Courrier de V Ain du 1"'' mars.
Le Progrès de Lyon, 17 mars 1904.
Quand les libres-penseurs censurent les actes du clergé, les empiétements de l'Eglise, la politique agressive des cléricaux, on les taxe de parti pris.
Il faut donc avoir grand soin de saisir au passage les protestations qui viennent de l'autre camp, les indices de réprobation attristée tels que ceux que M. Léon Chaine amulti^Dliés avec autant de force que d'élévation dans son volume intitulé : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles. C'est là un témoignage peu suspect aux catholiques puisqu'il est porté par l'un d'eux, qui se distingue de la plupart d'entre eux par un vif sentiment du devoir et une rare clairvoyance. Il eut notamment le courage, — il en fallait ! — de reprocher hautement à ses coreligionnaires leur conduite dans l'affaire Dreyfus, alors que ces I)rétendus adorateurs du Christ se ruaient en foule, avec des ciis de haine et de mort, contre un condamné innocent.
Voici maintenant d'autres remarques intéressantes que nous trouvons dans un ouvrage du vicomte d'Avenel : les Français de mon temps.
M. Georges d'Avenel n'est rien moins qu'un libre-penseur, mais c'est pourtant un honmie à la pensée assez libre pour dire franchement ce qu'il aperçoit nettement.
Ecoutons-le :
« L'histoire est pleine des empiétements du clergé : il s'airplique à n'obéir que le moins ^possible et à commander le plus possible. Il se sert des moyens spirituels pour fonder ou augmenter ses droits temporels. Il veut beaucoup recevoir et ne veut rien payer. Il abuse, il abuse tant qu'il peut ; puis il meurt de sa victoire ; il meurt comme clergé, comme bon clergé. »
Ceci est d'une justesse rigoureuse, mais il était bon que ce fût dit par un catholique conservateur.
Cet article a été reproduit par la Journée (Marseille) le 18 mars.
L'Extrême Gauche, 26 mars 1904.
LES CATHOLIQUES LYONNAIS ET L'AFFAIRE
La Vérité est en marche, avait dit Zola, et rien ne l'arrêtera. Non seulement elle s'est si peu arrêtée, la vérité, qu'elle est sur le point d'atteindre le but, mais encore elle a entraîné derrière elle des esprits qu'on n'aurait jamais supposés capables de la suivre. Telle est sa puissance d'attraétion que des représentants de l'Église catholique, que des croyants ont préféré se mettre, en quelque sorte, hors du parti clérical plutôt que d'étouffl^r les cris de leur conscience. Et c'est ainsi qu'à Lyon, il s'est créé un groupement dreyfusard qu'on a nommé V Ecole de Lyon — ce qui indique le rayonnement de ses idées — groupement qui comprend dans son sein des catholiques éminents et des ecclésiastiques éclairés.
Parmi les premiers, on peut citer M* Chaîne, avoué, dont le livre : les Catholiques français et leurs difficidtés actuelles, a fait l'effet d'un pavé dans une mare à grenouilles.
Parmi les seconds se trouvent les abbés Brugerette, Sifflet et, enfin, l'abbé H. de Saint-Poli.
Tous ces catholiques sont nettement dreyfusards. Ils ne se contentent pas de se déclarer pour l'innocent injustement condamné contre les juges militaires : ils clament leur conviction à tous les échos, voire même jusque dans les oreilles de leurs coreligionnaires, ce qui ne laisse pas d'en...nuyer ces derniers.
Et de même que les socialistes, en prenant position pour Dreyfus, n'ont pas vu seulement un individu à sauver mais des' institutions mauvaises, — comme les Conseils de guerre, — à abattre, de même qu'ils entendaient profiter de l'agitation provoquée par l'Affaire pour atteindre des théories surannées et faire éclater à tous les yeux l'horreur de certains préjugés de castes, de même les catholiques de Lyon poursuivent, avec la réhabilitation de la victime de Mercier, l'assainissement de la mentalité cléricale. Réussiront-ils dans leur généreuse tentative ? C'est douteux.
Quand on a l'esprit romain, quand on garde la foi dans les mystères, base de la croyance catholique, il est difficile d'acquérir l'esprit critique, et ce qui arrive actuellement à l'abbé Loisy est la preuve évidente qu'on ne permet pas à un fidèle de l'Église de discuter, d'élever son esprit vers des problèmes d'histoire ou de pliilosophie : il faut qu'il se borne à croire, les deux genoux dans la poussière.
On nous avait signalé l'apparition d'un nouveau livre — d'une brochure plutôt — en faveur de Dreyfus et du dreyfusisme, écrite par un prêtre, l'abbé de Saint-Poli. Il nous a été donné de causer avec celui-ci, qui nous semble rempli de généreuses intentions, nous allions écrire illusions.
Et nous faisons d'autant plus volontiers place dans nos colonnes au titre de son livre qui est : V Affaire Dreyfus et la mentalité catholique eîi France, que messieurs les libraires lyonnais, cléricaux, ou cléricalisants par esprit commercial, ont organisé la conspiration du silence autour de l'œuvre de l'abbé de Saint- Poli et ont soigneusement caché la brochure de peur qu'elle ne se répande dans le public !
Nous croyons que ses deux cents pages seront lues avec intérêt par tous les esprits impartiaux, car il est toujours consolant de voir un effort de sincérité d'où qu'il vienne.
Les représentants de l'Ecole de Lyon, tout catholiques qu'ils soient, servent d'ailleurs le progrès humain, puisque, tel l'abbé
Loisy, ils veulent faire pénétrer les lumières de l'esprit dans les ténèbres de la foi.
Edouard Arnaud.
Le Lyon Républicain, 30 mars 1904.
L'ECOLE DE LYON
Si mes souvenirs sont exacts, ce fut M. Aulard qui jmria le premier de « l'Ecole de Lyon », à propos de deux livres étudiés par lui avec sympathie : les Catholiques français et le irs difficultés actuelles, de M. Léon Chaîne, et la Déclaration des Droits de VHomme et la doctrine catholique, de M. l'abbé Brugerette.
A Lyon, en effet, s'est manifestée en ces dernières années l'existence d'un groupe d'hommes courageux, libres croyants bien que très catholiques, et qui poursuivent un idéal nouveau de justice, de charité et de vérité. L'affaire Dreyfus a été la cause déterminante de ce mouvement. Ceux qui y participent, fermement attachés à l'orthodoxie, répugnent avec une égale énergie aux doctrines et aux œuvres d'intolérance. Ils sont, en d'autres termes, et dans le sens noble et vrai du mot, des <( catholiques anticléricaux ».
Une triple tendance, qu'on peut synthétiser ainsi, caractérise les efforts de l'Ecole de Lyon : fidélité à l'enseignement religieux de l'Eglise, — réaction contre tout cléricalisme, — œuvre d'apaisement et de réconciliation par le progrès et la liberté.
Loyale et clairvoyante, elle professe un respect absolu pour les opinions et les croyances contraires aux siennes. Et par là elle a droit au nôtre, sans réserve.
Mais, — j'insiste sur ce point, — en dépit de ces tendances libérales, si peu répandues dans le catholicisme, elle demeure rigoureusement orthodoxe. Elle a d'ailleurs pour elle l'appui secret, ou tout au moins fort discret, des plus hautes personnalités ecclésiastiques, notamment de M. Ireland, le grand prélat américain, et de quelques évêques français. Puis aussi cet encou-
ragement significatif d'un des principaux dignitaires de {"Eglise, enregistré dans Ja nouvelle édition du livre de M. Léon Chaîne : « Que vous et vos semblables parlent, parient continuellement. « Peut-être le réveil viendra ... »
Jusqu'ici cependant, on peut dire que l'École de Lyon a plus souffert qu'agi... Elle s'est attiré l'hostilité farouche du monde clérical ; elle a dû subir des attaques passionnées et injustes. Les vilenies perfides et les lâches persécutions ne lui ont pas été épargnées. Savamment, l'on a organisé autour d'elle et de ses publications la conspiration du silence. C'est ce qui explique sans doute que son essor ait été arrêté, et qu'elle ait en dehors de Lyon des adhérents plus nombreux qu'à Lyon même.
Et pourtant, combien ses efforts seraient dignes de l'attention des catholiques et des non-croyants ! Combien il serait utile de répandre et de mieux faire connaître les livres de ceux qui la composent !
En voici encore un que je me fais' un plaisir et un devoir de signaler particulièrement. C'est un volume intitulé : r Affaire Dreyfus H la mentalité catholicpie en France, par M. l'abbé Henri de Saint-Poh. Il s'ajoute aux Catholiques français, la si remarquable étude de M. Léon Chaîne (dont une 7' édition, plus complète, vient de paraître), à ceux de M. l'abbé J. Brugerette, de M. l'abbé Pichot, de M. Jorrand, etc. Sans appartenir au monde lyonnais, M. l'abbé H. de Saint-Poli se rattache à l'Ecole de Lyon par la communauté des sentiments et des idées libérales.
Gomme les écrivains dont je viens de rappeler les noms et à côté desquels il se place, M. de Saint-Poli a le courage et la franchise de distinguer (ainsi que nous le faisons nous-même en toutes circonstances) entre les catholiques et les cléricaux, et de déplorer l'esprit étroit et sectaire de ces derniers. Avec ime rare élévation de pensée, en un style éloquent et clair, il montre les fautes commises par les catholiques, notamment celle qui les a portés, en ces dernières années, à (( identifier l'intérêt de « leur religion avec l'intérêt de leur parti ». Faisant allusion à des événements récents, il rappelle avec Montalembert que « la coalition du corps de garde et de la sacristie » a toujours représenté une force caduque. Il déplore les erreurs de raisonnement, le manque d'esprit critique et de méthode dont les'catholi-
ques ont donné des i)reuves si évidentes à propos de a l'Affaire », — car pour M. de Saint-Poli, ce fut là « l'incident révélateur « de cette anémie cérébrale, qui suit toujours, chez l'être qui (( pense, l'atrophie du sens critique ».
B faut lire le livre lui-même. Son importance est démontrée par le soin que prennent les cléricaux de faire le silence autour de ces pages suggestives et cinglantes. Car, si j'en crois des renseignements sérieux, dans toute la région lyonnaise et à Lyon même, comme sur un mot d'ordre, les libraires bien pensants ont redouté de placer ce volume en vue dans leurs vitrines — tandis que, de leur côté, lesi feuilles cléricales s'appliquent à n'en point souffler mot : il les gêne.
Cette tentative d'étouff'ement en dit long. Elle s'était produite déjà pour le livre de M. Chaîne
Le livre de M. l'abbé Henri de Saint-Poli a pour titre : V Affaire Dreyfus et la meritalUé catholique en France
Il faut l'acheter, le lire et le répandre, comme toutes les publications' libérales qui émanent de l'Ecole de Lyon. Car si tous les catholiques avaient cette loyauté, ce respect des croyances contraires à la leur, et cette ouverture d'esprit ; si le clergé français « savait et comprenait », il deviendrait facile de s'entendre. La mauvaise foi serait bannie de nos discussions. Et le règne de la liberté serait fécond et paisible !
Léon Sentupéry.
Le Rappel Républicain, 31 mars 1904.