CHACUN SON METIER
M. Léon Sentupéry s'est fait au Lyon Républicain une singulière spécialité ; il y traite des questions religieuses. C'est lui qui fixe hebdomadairement la religion des lecteurs de cette feuille anticléricale. Périssent la congrégation, les curés et les nonnes ! Il n'importe. M. Sentupéry leur survivra, et la solidité de son exégèsie peut rassurer sur l'avenir du christianisme les consciences catholiques.
Dans son article d'hier, M. Sentupéry nous fait part d'une découverte qui honore sa clairvoyance et son zèle apostoliques. Il a enfin trouvé un catholique — plusieurs même — egregia grex ; des catholiques » anticléricaux dans le sens noble et vrai du mot » ; des catholiques qui dénoncent courageusement (( la coalition caduque du corps de garde et de la sacristie » ; des catholiques enfin dont (( le sens critique n'est pas encore atrophié » et que fortifie « l'appui di;Scret des plus hautes personnalités ecclésiastiques »
Ces catholiques forment ce que M. Sentupéry (( après M. Aulard », dont le témoignage s'imposait, appelle VEcole de Lyoji.
C'est d'abord, — à tout seigneur tout honneur ! — iM. Chaîne avec son livre les Catholiques français et leurs difficultés actuelles ; puis M. l'abbé Brugerette avec sa Déclaration des Droits de VHomme et la doctrine catholique ; c'est encore, et pour terminer, M. l'abbé de Saint-Poh qui vient d'écrire une étude sur V Affaire Dreyfus et la mentalité catholique en France.
Ces trois volumes, vous vous en doutez bien, sont trois plaidoyers en faveur de Dreyfus.
Que M. Sentupéry, dreyfusard, ait leurs auteurs en particulière estime et qu'il prodigue à ce » groupe d'hommes courageux )> un encens « désintéressé », nous' le comprenons fort bien. Mais qu'ils représentent à ses yeux le seul effort « loyal et clairvoyant » de la pensée catholique, qu'eux seuls et leurs disciples, — rares, il en fait l'aveu tristement, — méritent l'éloge de leurs adversaires <( parce que, fermement attachés à l'orthodoxie, ils répugnent avec une égale énergie aux doctrines et aux œuvres d'intolérance )>. Voilà qui est passablement puéril...
Il paraît que le catholicisme (( clérical » a organisé, autour de ce néo-catholicisme — le bon, le vrai, le seul ! — la conspiration du silence. Il faut croire M. Sentupéry singulièrement sourd ou distrait. M. Léon Chaîne, homme du monde fort aimable, n'a pas eu de peine à organiser, autour de son œuvre, une réclame habile et assurément profitable. Il ne sollicitait point l'éloge, mais il appelait de tous ses vœux la critique. Et il l'a eue, je vous le jure, dure et véhémente plus d'une fois. Si son livre a tiré sept éditions successives, il le doit, et ne le nierait point, aux coups empressés de ses adversaires. Bien tardif est l'hommage de M. Sentupéry. Il est vrai qu'à l'époque où parut
le livre libérateur — ou peu avant — M. Edmond Lepelletier écrivait au Lyon RéiMblicain des articles que M. Santupéry, M. Léon Chaîne et M. l'abbé de Saint-Poli n'eussent pas signés. Mais alors nous applaudissions à l'indépendance du Lyon Républicain.
Un conseil à notre honorable confrère : Laissons les/ catholiques juger souverainement de leurs dogmes et de leur credo et résoudre à leur gré leurs querelles. C'est affaire à leur conscience et point à la nôtre. A cette limite, la neutralité s'impose et la polémique doit s'arrêter. Chacun son métier, les vaches seront bien gardées, dit la sagesse du bon Lafontaine. La sagesse des nations le dit aussi.
D. GURNAUD.