CATHOLICISME ET DREYFUSISME
M. Léon Chaîne vient de publier un volume sur les Catholiques français et leurs difficultés actuelles. Il y expose ses idées personnelles avec un accent de sincérité méritoire. Il s'y déclare antimilitariste, antinationaliste, anti-antisémite, mais surtout « dreyfusard » — j'emploie le mot puisque M, Chaîne l'accepte. Et il est convaincu que si tous les catholiques pensaient ronmie lui les affaires iraient beaucoup mieux et la religion du Christ serait entourée du respect de ses adversaires.
Cette opinion n'est point nouvelle. C'est l'application au christianisme d'une vieille formule dont on se sert généralement pour l'humanité tout entière. Un cas particulier du principe que l'homme est son propre ennemi, <( homo inimicus sibi », cas particulier que M. Chaîne pourrait résumer en cette épigraphe : « Catholicus inimicus sibi » : « le catholique n'a pas de pire ennemi que lui-même ».
Il est incontestable que les catholiques ne sont point parfaits.
Ils semblent souvent prendre à tâche de le montrer, en particulier dans les périodes décisives de préparation électorale, où ils pratiquent avec détachement le « sic vos non vobis » en votant pour n'importe qui plutôt que pour un des leurs, pour un catholique tout court, au moins au premier tour.
Aussi ne ferai-je aucune difficulté de souscrire à un certain nombre des reproches que M. Chaîne adresse à ceux qui partagent sa foi religieuse. Je l'approuve particulièrement d'avoir souligné une certaine timidité vis-à-vis des réformes sociales et des études scientifiques.
Les réformes sociales, les catholiques se doivent à eux-mêmes de les étudier, chacun dans la mesure de ses moyens, et de tout faire pour qu'elles se réalisent d'une façon vraiment pratique.
Quant à la culture scientifique, c'est plus que jamais le moment de la donner à nos jeunes gens. On ne saurait trop le répéter : la foi n'a rien à craindre de V investigation scientifique. Il lui suffit, pour défier les tentatives des faux savants qui bafouillent sur les tombes, que les maîtres s'appliquent à discipliner et armer fortement l'enfant dès son entrée à l'école, en lui exposant, progressivement mais exactement, l'état de nos diverses connaissances, et en lui indiquant le degré de certitude que chaque branche peut engendrer.
C'est pourquoi nous devons sans relâche lutter pour la liberté de l'enseignement et contre le monopole universitaire qui est, non seulement un attentat contre les droits de l'homme, mais une anne de combat entre les mains des francs-maçons, qui ne se gênent nullement pour fausser les conclusions des données scientifiques au profit de leurs doctrines et de leurs intérêts.
Je crois être jusque-là d'accord avec M. Chaîne, mais ce que je regrette dans son livre, — qui compte nombre de pages intéressantes et courageusement observés, — c'est que, d'un bout à l'autre, on sente le souffle de Dreyfus, dont l'auteur semble, au fond, avoir voulu faire l'apologie.
Je comprends parfaitement que M. Chaîne soit convaincu de l'innocence de Dreyfus et le proclame. Je comprends qu'il ait reçu des lettres de remerciements ou de félicitations de Trarieux, de Labori et de Dreyfus lui-même. C'est son droit. Mais c'est aussi le nôtre de rester, jusqu'à preuve du contraire, du côté où nous sommes nnr rnr'^ort n r^tto ;iffairp. (|iii a s'!irt()iit été. - Descha-
nel le faisait remarquer éloquemment il y a quelques jours, — désastreuse pour la France.
La personnalité de Dreyfus n'a été pour rien dans la détermination de la position prise par l'immense majorité des catholiques vis-à-vis du dreyfusisme. D'instinct, nous l'avons jugé mauvais parce que nous avons vu l'accusé soutenu par un t-as de gens que la question ne regaixlait nullement et qui, chez eux, ont fait et font encore chaque jour ce qu'ils nous reprochaient. Nous avons vu se ruer furieusement à notre attaque des Allemands, des Italiens, des Anglais et des Américains qui nous ont donné la mesure de leur amour de la justice et de leur humanité au Transvaal, à Cuba, aux Philippines, au Venezuela. Et nous avons jugé que nous n'avions pas de conseils à recevoir de ces gens-là.
Nous avons vu, d'un autre côté, passionnés, farouches, débordant d'injures, vociférant au nom de la Vérité et se réclamant de la Lumière au profit d'un seul individu, des personnages éminents qui n'ont rien dit, rien fait, qui ne font encore rien et ne disent pas un mot en faveur d'une foule d'autres citoyens, aussi intéressants que Dreyfus, mais sans relations, sans argent et sans moyen d'attirer l'attention de ces messieurs les redresseurs de torts de la Ligue des Droits de F Homme et du Citoyen.
Et devant cette contradiction nous avons très logiquement conclu que les hymnes échevelés en faveur de la Vérité, de la Lumière et de la .Justice n'étaient au fond qu'un immense bluffage couvrant une œuvre malsaine entreprise contre la France.
Avouerai-je à M. Léon Chaîne que je n'ai pu m'empêcher de sourire en lisant dans son livre la lettre d'un homme (( prudent » d'après lequel, dans vingt ans, le monde mettra au passif de l'Eglise catholique la condamnation de Dreyfus, comme un crime allant de pair avec l'Inquisition et la Saint-Barthélémy — que, d'ailleurs, on lui reproche à tort. Je crois, pour ma part, que le catholicisme n'a pas à redouter une pareille accusation.
Les catholiques ne feront du reste aucune difficulté de se réjouir du triomphe de la vérité le jour où l'on aura donné de l'innocence de Dreyfus d'autres preuves que celles de Joseph Reinach, que M. Chaine trouve lumineuses et qui se résument, il me semble, à invoquer le témoignage des espions Schwartzkoppen et Panizzardi, les bénéficiaires d'une trahison qu'ils ont tout intérêt à nier.
En attendunl que ï « X fait homme », — M. Chaine, qui qualifie ainsi Dreyfus, semble oublier que le condamné de Rennes n'est qu'une modeste unité dans le monde savant, — en attendant donc que 1' « X fait homme » ait convaincu de nouveaux juges, et fourni la fameuse preuve » mathématique » que rêve notre auteur pour sa réhabilitation, les catholiques français n'ont qu'à rester tranquillement, sur ce point, dans le statu quo.
Ils ont assez de devoirs sociaux importants à remplir pour ne point perdre leur temps dans une agitation qui fait le jeu de l'étranger sans rehausser le moins du monde l'éclat de la justice.
Et, sans être militaristes, ni adorateurs du sabre, tout en faisant des vœux pour la fraternité universelle et la suppression des frontières, — suppression bien problématique, si nous en jugeons par la façon dont nous nous entendons en deçà, — rien ne leur interdit de désirer que leur patrie reste forte pour s'occuper des œuvres de solidarité humaine auxquelles nous convia Jésus il y a dix-neuf cents ans.
Il n'est vraiment pas besoin pour cela que nous fassions un acte de foi en Dreyfus !
Léopold Reverchon.
L'Avenir de la Vienne, du 31 janvier, a inséré le même article.
Le Haut-Rhin (Belfort), 8 février 1903.
On se souvient peut-être de la Lettre d'un catholique lyonnais à un évêque que nous avons publiée, il y a quelques mois, dans le Haut-Rhin.
L'auteur, M. Léon Chaine, catholique pratiquant, avait dénoncé, en des termes excellents, la contradiction évidente qui existe entre l'esprit du christianisme, dont se réclament les cathohques actuels, et l'attitude de la plupart d'entre eux lorsqu'il s'est agi de se prononcer sur cette question de justice qui s'appelle : l'affaire Dreyfus.
Cette lettre adressée, nous dit l'auteur, à un très grand nombre de personnalités ecclésiastiques, à de hautes personnalités des
lettres, des sciences et de la politique, etc., a produit une certaine impression.
Les uns ont loué l'auteur et l'ont félicité ; d'autres, par simple politesse, lui ont envoyé leur carte ; d'autres encore, — et c'est, je crois, la majorité, — sont restés aussi silencieux qu'ils l'avaient été lors de la « crise ».
Cette remarquable épitre n'aurait donc eu que le succès relatif réservé aux études de ce genre, si les journaux cléricaux n'en avaient souligné la portée par des appréciations où se révèle leur mauvaise foi habituelle.
Un d'eux, la Vérité Française (?}, qui semble connaître à merveille les sentiments dont est animé « l'éminent prélat » auquel s'était adressé M. Léon Chaîne, répondit en opposant aux dures vérités de M. Léon Chaîne et aux non moins dures vérités d'un dominicain dissident, le P. Maumus, l'encyclique jubilaire du pape Léon XIIL
La Vérité Française rappela que le pape avait déjà condamné cette opinion qui prétend que la liberté et le droit commun sont les meilleures garanties des droits de l'Eglise, et de crainte de voir un nouveau schisme se produire dans les rangs de l'Eglise, le journal clérical brandit sur les catholiques libéraux, admirateurs de la Déclaration des Droits de l'Homme, l'anathème du Syllabus.
Les témoignages contradictoires qui ont accueilli la lettre de M. Léon Chaîne ont déterminé celui-ci à reprendre les arguments qu'il avait fait valoir à l'appui de sa thèse, et à les développer plus abondamment- Dans sa nouvelle étude intitulée : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, M. Léon Chaîne, tout en débutant par une protestation de soumission « aux directions de la sainte Eglise », n'en annonce pas moins son intention « de porter la main sur ces mauvaises herbes )> qui grandissent à l'ombre de l'idée religieuse.
Et en elTet, durant 350 pages, l'auteur examine successivement ce qu'il aippelle des (c doctrines de haine, des fléaux intellectuels, des préjugés ridicules et dégradants, des superstitions, des pusillanimités ».
Le livre de M. Chaîne abonde en citations qu'il emprunte surtout aux différents auteurs catholiques. Il a semblé à M. Chaîne
que c'était donner plus de force à ses arguments en les justifiant immédiatement par des opinions exprimées dans le même sens « par des hommes, dit-il, qui n'ont guère passé pour hostiles aux puissances établies ».
Il oppose aiLx tirades guerrières de Joseph de Maistre, au glaive du père Didon, au glaive électoral du père Coubé, les théories pacifiques du père Maumus.
Parlant de la glorification de la guerre, il s'écrie : « Après ces hécatombes humaines, après ces boucheries sanglantes, on souille, on déshonore les cathédrales catholiques, en chantant, sous leurs voiites augustes, de barbares Te Deum pour remercier nous ne savons quel cruel Dieu des armées, dont la conception stupéfiante ne devrait pas pouvoir entrer dans une cervelle chrétienne. »
Du nationalisme, M. (Ihaine dit ce que nous n'avons jamais cessé de répéter, à savoir que c'est l'opinion de ceux qui veulent faire de la patrie un culte étroit, puéril et grossier.
« Le progrès, dit M. Chaîne, serait un vain mot si nous gardions du patriotisme la conception qu'en ont eue les nations de l'antiquité ou les peuplades préhistoriques. Le sentiment patriotique doit de plus en plus s'élever et s'épurer. »
Et avec M. Emile TroUiet, il conclut : « Soyons des patriotes qui n'oulDlient jamais que sans humanité, la France cesserait d'être la France et que sans la France, le monde cesserait d'être humain. »
M. Chaîne nous parle ensuite du rôle, dans les élections dernières, de la fameuse Ligue des Femmes françaises, et exprime le vœu que la réconciliation nationale soit l'œuvre de la femme.
L'auteur arrive ensuite à l'antisémitisme.
« A bas les juifs, dit-il, telle est la proposition sommaire formulée chaque jour par des publieistes de talent comme par de malheureux manœuvres du journahsme et acceptée sans réserve ni mesure par une bonne partie des catholiques français. »
(( Eh bien ! c'est là un cri de guerre infiniment grave et dangereux, dangereux pour le corps social qui en assume l'odieuse responsabilité, grave pour l'Eglise qu'un trop grand nombre de ses fidèles compromettent en faisant mentir, par ce témoignage aveugle et systématique de haine, ses principes de justice et de cliarité.
H Oui, cri de guerre plus grave et plus dangereux que jamais.
car jamais iJ€ut-être il ne fut poussé avec tant d'ensemble et aussi haut par les braves gens en délire que la presse antisémite a suggestionnés jusqu'à la catalepsie intellectuelle. Jamais surtout, hélas ! une partie aussi importante du clergé catholique ne fut à un tel point imbue et comme saturée d'antisémitisme. »
Ce remarquable exposé se passe de commentaires. On ne pouvait, en effet, mieux définir le fléau qui, développé par les Croix, a déjà fait de si profonds ravages dans la conscience française.
Dans la suite de son livre, M. Chaîne revendique pour les catholiques le libre-examen politique. 11 constate — et avec raison — que c'est le principe d'autorité qui a poussé la plupart d'entre eux à être de parti pris dans la grande crise morale que la France a traversée ces dernières années.
Puis M. Chaîne se livre à des appréciations sur l'éducation historique des catholiques et sur les résultats qui se sont traduits par une timidité excessive, par des pratiques de dévotion outrées.
Il parle ensuite du nouveau christianisme social, fait quelques allusions à la loi sur les associations, et signale enfin les efforts qu'ont faits certains hommes de bonne volonté pour arrêter ce courant d'intolérance chez la majorité des catholiques, qui, dit-il d'autre part, n'a jamais été aussi préjudiciable, par les animosités qu'elle lui suscite en retour, aux intérêts de l'Eglise.
M. Chaîne, en terminant, se défend d'avoir voulu faire une œuvre de combat contre les catholiques.
Il a voulu, lui croyant, dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas, en un mot, il a voulu « libérer sa conscience et son âme ».
Nous aurions désiré nous étendre plus longuement sur le beau livre de M. Chaîne, car il le mérite. La place nous étant limitée, nous n'avons pu en donner qu'un léger aperçu, mais il suffira pour en faire apprécier la grande valeur et la haute (portée.
Est-il besoin d'ajouter que nous voudrions, nous aussi, voir les catholiques, ceux qui s'appellent croyants, animés des idées exprimées par M. Chaîne, avec tant de courage et de modestie. Nous serions peut-être encore divisés par les vérités historiques, mais nous serions toujours unis dans les questions de justice et de vérité.
Tout en souhaitant vivement et en faisant les vœux les plus sincères pour que tous les hommes de bonne foi, croyants ou
incroyants, s'entendent sur le terrain des principes de la raison humaine, nous craignons bien — et à juste raison — qu'étant donnés les propos tenus par la grande majorité des catholiques français, et surtout les excitations de leurs chefs, les efforts si généreux de M. Chaîne pour remonter le courant restent impuissants.
Quoi qu'il en soit, on peut dire en toute sincérité du livre de M. Chaîne : Ceci est mi livre de bonne foi.
Alfred Lina.
Cet article a été reproduit par le Ralliement d' Abbeville le 22 février.
Le Droit du Peuple (Grenoble), 10 février 1903.