A QUI LA FAUTE
Les événements se précipitent. Grâce à la constitution qui nous régit et au principe démocratique qui règne sans contrepoids avec le suffrage universel, le gouvernement a passé aux mains des éléments inférieurs et anarchiques de la nation
Le Journal des Débats nous adresse, avec des commentaires élogieux, l'étude d'un de ses amis, M. L. Chaîne, lequel a la prétention d'expliquer comme quoi ce résultat est dû particulièrement à l'obstination du clergé de France et des catholiques qui n'ont pas su, d'après lui, se détacher du passé et entrer comme on le leur avait, paraît-il, olïert, dans le régime républicain pour y prendre leur place et le diriger au lieu de l'exaspérer en le combattant, pour être réduits finalement à se jeter dans le nationalisme et l'antisémiitisme, p(Ksition désespérée. Nous résumons l'idée de M. Chaîne, qui est un avoué de Lyon.
M. L. Chaîne appartient, si nous ne nous trompons, à l'école politique des Débats, école d'une partie importante de la bourgeoisie française, qui débuta, il y a cent ans, avec La Fayette, eut plus tard pour représentants les frères Berlin, Royer-Gollard, M. de Sacy et de nos jours M. J. Lemoinne, E. Faguet. Cette école se compose d'une élite d'hommes distingués, supérieurs, mais dont les idées sont d'importation britannique et incompatibles avec la mentalité française.
Républicaine aujourd'hui, elle ne le fut pas toujours. Elle ne le fut pas avec son chef de 1830 à 1848. Elle ne le fut pas lors de son opposition au régime impérial. Elle le devint en 1873, alors que sous le nom de centre gauche et sous la direction de M. Thiers, nous la vîmes tourner le dos à la solution monarchique que les événements avaient posée comme le salut de la France et se jeter par pur esprit d'^oïsme dans la République, s'imaginant pouvoir la diriger tout« seule, sans se soucier, alol^s du moins, ni du clergé, ni des catholiques. Ambition qu'elle avait forgée et dans laquelle elle a été déçue.
M. Chaîne me paraît en train de purger la mauvaise humeur
(le ses déceptions, qui sont réelles, sur le dos du clergé, des catholiques, des royalistes, des nationalistes, etc., enfin, un peu sur celui de tout le monde. La vérité, qu'il semble ne pas du tout entrevoir et qu'il faut dire cependant, c'est que ses conceptions et celles de son école sont absolument fausses et paradoxales et qu'elle expie aujourd'hui la faute qu'elle commit en 1875 lorsque, avec M. Thiers et presque toute la bourgeoisie libérale, elle écarta la seule solution qui pouvait prévenir le retour des catastrophes de l'année terrible.
Le système de M. Chaine repose sur un jeu d'équilibre de forces politiques, sous une prééminence bourgeoise, jeu très savant mais très compliqué et qui a le très grand tort de supprimer dans le gouvernement de la nation deux facteurs essentiels, le chef et l'aristocratie, celle-ci, de quelque façon qu'on la conçoive, pour mettre en présence dans le suffrage universel une élite bourgeoise toute petite et les avidités inférieures d'une masse qui la jalouse et la submerge.
C'est cette élite qui, revenue de son rêve de domination politique, s'imagine qu'elle eût pu y parvenir avec le concours du clergé et des catholiques, sinoti de la noblesse de traditiotn qu'elle combattait, et qui leur reproche aujourd'hui l'échec de ses illusions évanouies.
M. L. Chaîne est bien bon. Mais puisqu'il raisonne, s'est-il jamais posé la question de savoir pourquoi les catholiques et le clergé de France n'ont pas voulu croire à la République et sont demeurés obstinément fidèles aux traditions d'un passé qui leur avait assuré des siècles de paix sociale et de gloire patriotique ? Si c'est bien là, comme il le constate, la mentalité des catholiques, s'est-il demandé sérieusement quelle était sa raison d'être et s'il avait été raisonnable, il y a trente ans, de n'en pas tenir compte et d'avoir cherché à se passer d'elle ?
Est-ce que les vrais politiques qui furent ceux de sa propre école à certaines heures de bon sens, comme M. Thiers lorsqu'il défendait sous l'empire le pouvoir temporel de la papauté, n'ont pas eu pour principe qu'il ne faut pas lutter contre la nature des choses, mais au contraire en tenir compte et se diriger en conséquence ? Or la nature des choses, c'est-à-dire ce fond irrésistible contre lequel on ne peut rien, c'est bien la mentalité d'une race, comme le disent Drumont et Maurras, ses habitudes, ses
mœurs, sa façon de sentir et de raisonner, toutes choses tenant à son hérédité et à sa conformation cérébrale.
Le Français a l'esprit vif et pratique. Il répugne à l'idéalisme politique des rouages savants et compliqués. Il aime à s'abandonner aux plaisirs et aux caprices de l'existence en se déchargeant sur ses mandataires, ses chefs naturels, des soucis et de l'ennui du gouvernement et de la politique, sauf à ne pas leur ménager, lorsque cela est nécessaire, son sang et son argent.
Ensuite son cei'veau est simpliste, comme on dit aujourd'hui. Il va à l'unité. Il simplifie toutes choses et déteste les arguties et les complications dans les résultats. Le parlementarisme et ses discussions constituent pour lui quelque chose d'étrange et dont le fonctionnement lui échappe la plupart du temps. Aux coups de langue il préfère les coups d'épée. Un ordre bref,simple, clair, de quelqu'un en qui il a confiance, c'est pour lui la meilleure façon de gouverner et d'être gouverné.
Enfin, si on lui laisse le champ libre et la bride sur le cou, il est naturellement d'une crédulité infinie. Il est impossible de savoir où on ne le mènera pas avec certaines promesses. Les plus solides raisonnements ne le détacheront jamais d'une idée fausse, si dans cette idée il voit la perspective d'un sort meilleur ou d'un changement de condition. Il suivra aveuglément tous les bateleurs, tous les pitres politiques qui lui offriront de lui faire prendre la lune avec les dents. Ça lui va. Le jeu l'amuse et rien que par esprit de gaminerie ou polissonnerie il voudra toujours en essayer. Tel est notre vieux fond gaulois.
Faire de la République avec ce peuple et un pareil tempérament, vous êtes sûrs de votre affaire. C'est travailler pour le désordre et avec le désordre, c'est attirer ces deux fauteurs infaillibles de toute ruine nationale : le juif et l'étranger.
Entre les méfiances irréductibles et naturelles des catholiques, c'est-à-dire de presque tous les braves gens, et l'avidité des gobemouches qui composent le fond de tout peuple, pourquoi M. Chaîne et ses confrères en parlementarisme savant n'ont-ils pas eu le don de se faire écouler et ont-ils eux-mêmes versé dans l'ornière jacobine ? Et voilà. Nous venons d'en dire les motifs. Ils ont tenté une chose au-dessus de leurs forces et d'ailleurs déraisonnable en se heurtant à notre mentalité.
Encore s'ils étaient capables d'ouvrir les yeux et de compren-
dre, peut-être que Ja crise dont nous sommes menacés serait adoucie. Mais devons-nous l'espérer ?
Monsieur Chaine, vous et vos amis du centre gauche, vous avez fait le mal en repoussant la monarchie. Ni vos récriminations ni votre mauvaise humeur d'aujourd'hui n'empêcheront, je le crains, l'expiation qui vous talonne.
Un Catholique.
La Loire Républicaine (Saint-Etienne), 44 avril 1903.
Nous sommes en retard avec M. Léon Chaine, le distingué avoué lyonnais, qui a fait paraître, il y a peu de temps, un livre qui mérite l'attention et qui a déjà suscité de nombreuses controverses.
La reprise en quelque sorte de <( l'affaire », la dissolution des congrégations, lui donnent un poignante actualité.
L'auteur avait pris position dans le débat en adhérant au Comité catholique pour la Défense du Droit que présidait M. P. Viollet, de l'Institut.
(( Les intentions de l'auteur, disait M. Duquayne dans V Express, sont manifestement de faire le bien. C'est un catholique sincère et pratiquant, qui exprime, avec une absolue bonne foi et une franchise parfois un peu brutale, son sentiment sur un certain nombre de questions d'un intérêt très actuel et des plus pressants.
« n est, dit-il dans l'avant-propos, des doctrines de haine, « des fléaux intellectuels, des préjugés ridicules ou dégradants, « des superstitions, des pusillanimités qui végètent en parasites « et en ennemis à l'ombre de l'idée religieuse, et à la disparition, « à l'arrachement desquels la vérité catholique est au plus haut « point intéressée. )>
« Telle est l'idée fondamentale du livre ; celui-ci n'en est que le développement. »
M. Chaine condamne le <( militarisme », qu'il définit, avec le P. Maumus, <( le culte de la force pour la force » et qui « n'a rien à voir avec le respect dû à l'armée et l'amour de la patrie ». IJ est essentiel de s'entendre sur le sens des mots ; à défaut de
cette précaution nécessaire, les adversaires discutent sur des équivoques et se jettent les uns aux autres d'injustes accusations. Ceux qui combattent les antipatriotes rêvant la suppression des frontières ne sont pas pour cela des militaristes. A l'inverse, ceux qui, avec M. Chaine, abhorrent la guerre de conquête et, (( au nom des principes chrétiens comme au nom de la conscience humaine, les odieux abus de la force commis sur de paisibles populations » sous le prétexte d'agrandir le domaine colonial, ne sont pas, pour autant, des antii)atriotes ; ils peuvent vouloir et ils veulent une armée nationale assez forte, assez puissante pour imposer respect à l'étranger et assurer la défense de nos foyers.
« Il ne faut pas que l'armée soit au-dessus de la nation. Le véritable patriotisme n'est pas de lui vouer une admiration absurde ; c'est la mieux servir que vouloir y faire pénétrer plus de moralité, plus de raison, plus de justice. »
Oui, sans doute, mais il ne faut pas non plus la diminuer, la rabaisser. Il est essentiel qu'elle se sente entourée de la sympathie et du respect de la nation, afin qu'elle en tire la confiance si nécessaire au jour du danger.
Il faut aussi, et plus que jamais, s'efforcer de soustraire l'armée à l'influence de la politique et des politiciens ; le maintien de la discipline est à ce prix. Par des incidents tout récents, on peut juger à quelles divisions intestines, à quelle anarchie elle serait bientôt en proie, si certaines propagandes coupables pouvaient librement s'exercer avec la complicité directe ou indirecte des chefs du gouvernement.
L'auteur refuse à un groupe quelconque d'accaparer le monopole du patriotisme.
L'auteur ne veut pas davantage que l'amour de la patrie soit un sentiment étroit. Certes, il se prévaut, avec tous les bons Français, des anciennes gloires de nos aïeux, comme il souffre de leurs misères ; mais « nos devoirs envers la terre natale ne consistent pas à haïr et à mésestimer le reste du monde ». Avec Lamai'tine, M. Chaine réprouve ce patriotisme i)rimitif qui est fait « de tous les préjugés, de toutes les gi-osses antipathies que les peuples nourrissent les uns contre les autres », et qui ne répond point à l'idéal de la France généreuse et chevaleresque.
Il s'élève contre l'antisémitisme.
Il n'est pas tendre pour l'ancien régime.
S'appuyant sur le témoignage des contemporains et l'autorité des écrivains les moins suspects d'hostilité contre la vieille France, M. Léon Chaine fait le triste tableau de la misère du peuple succombant sous le poids des impots, de la dilapidation du trésor public, de l'état d'étroite sujétion dans lequel Louis XIV comme i\a.poléon tinrent l'Eglise de France.
Napoléon fit de la religion un vulgaire moyen de règne.
Si nous avions une exacte notion du passé, nous serions moins enclins à exalter sans mesure le présent, ou à le dénigrer avec excès.
La comparaison des institutions, des événements et des hommes nous inclinerait sans doute à plus de modération dans nos jugements. Et, en voyant plus juste, nous verrions aussi plus large. A quelque parti que nous appartenions, nous comprendrions mieux que le principe de la liberté doit toujours inspirer notre conduite, car la fortune est changeante, et la tyrannie se retourne tôt ou tard contre l'oppresseur.
Telles sont, en résumé, les idées libérales développées par M. Léon Chaine.
Dans un remarquable article paru dans le suppplément littéraire du Progrès, M. Jean Lépine s'adressant à M. Léon Chaine disait :
(( Vous n'avez pas seulement. Monsieur, critiqué, comme elle iméi^ite de l'être, l'attitude politique des catholiques français dans ces dernières années »
Et après diverses considérations, M. Jean Lépine terminait :
(( Tant que les religions auront plus qu'un intérêt historique, tant qu'elles serviront à guider les générations parmi les détours de la souffrance humaine, elles auront droit, comme ceux qui les défendent, comme vous-même. Monsieur, au respect de ceux qui s'en sont affranchis. »
Le Mémonal de la Loire (Saint-Etienne), 15 avril 1903.
Ce livre d'un catholique lyonnais, M. Léon Chaine. avoué près le Tribunal civil de Lyon, a eu la rare fortune de recevoir de la presse antireligieuse le plus favorable accueil.
Si le Lyon Républicain (jeudi 19 février) en a pris texte pour insulter les coreligionnaires de M. Chaine, il affirmait en même temps que l'œuvre de ce dernier (( donne l'impression de la vérité, du bon sens, du haut idéal moral qui l'a inspiré ».
M. Jean Lépine dans le Progrès (supplément du jeudi 19 février) a présenté à M. Chaine « ses félicitations respectueuses ». Tout en annonçant le jour « où des esprits comme celui de M. Chaine ne pourront plus retrouver dans le grand ciel tout illuminé par la science (?) le petit coin de mysticisme obscur où ils aimaient à se réfugier (??) », il voulait bien reconnaître que les religions, comme ceux qui les défendent, ont droit, en attendant, au respect de ceux qui s'en sont affranchis.
Ces éloges et ces politesses sont bien faits pour rendre le livre suspect aux croyants, et comme, d'autre part, les journaux catholiques n'en ont pas soufflé mot, il est bien à craindre qu'il ne soit pas lu par ceux à qui il est destiné.
Ce serait dommage, car c'est un livre de bonne foi ; il fait réfléchir ceux mêmes qu'il ne convertit pas : c'est pourquoi je viens, un peu tardivement peut-être, en dire mon avis aux lecteurs du Mémorial. Mais il est bien entendu que dans toutes les questions bnilantes auxquelles j'aurai à toucher, je ne parle qu'en mon nom propre et n'engage point le journal. Je serai plus libre ainsi.
M. Chaine rend les catholiques responsables des difficultés avec lesquelles ils sont aux prises et dresse contre eux un véritable acte d'accusation. Il leur reproche surtout leur attitude dans l'affaire Dreyfus ; mais il a bien compris que cette attitude elle-même leur avait été imposée par un certain état d'esprit antérieur, une certaine formation intellectuelle résultant de l'enseignement qu'ils ont reçu, de la façon dont ils entendent leur religion, la philosophie et l'histoire. Et c'est ainsi que, de fil en aiguille, M. Chaine a été conduit à parler un peu de tout et qu'un livre de plus de 400 pages a été composé par le développement spontané et naturel des idées contenues dans une lettre de quelque cent lignes.
Beaucoup de ces idées sont superficielles, insuffisamment mûries, comme celles que hasarde un homme d'esprit dans le feu de la conversation ; elles ne sont pas liées par la logique, et les fondements historiques ou philosophiques en paraissent souvent bien peu solides. On serait tenté de reprocher à l'auteur la désin-
voiture avec laquelle il aborde, pose et résout les plus graves questions, si l'on n'était séduit par sa franchise et sa bonhomie. Il n'a aucun pédantisme. Il n'a point pillé de gros livres pour en composer un petit ; il a laissé courir sa plume et parler son cœur, son imagination, ses souvenirs. Il a écrit les mémoires d'un catholique dreyfusard, en l'automne de 1902, au cours de la villégiature que lui ménageaient les vacances du tribunal.
L'affaire Dreyfus redevient brûlante et il semble difficile d'en parler froidement. Sous prétexte que le condamné de Rennes est forcément coupable ou imiocent, dreyfusards ou antidreyfusards veulent contraindre chacun de nous à prendre parti. Cette prétention est absolument folle et il a fallu, pour que les Français tombent dans ce piège, que la légèreté qu'on leur a tant reprochée reste, en effet, un des traits de notre caractère national.
Quiconque a manié un dossier criminel sait quelles difficultés offre la découverte de la vérité, quels doutes, quelles angoisses laisse presque toujours subsister, lorsque le condamné n'avoue pas, le verdict des juges. Il est donc absolument inadmissible que le public qui ne connaît le procès que par les comptes rendus incomplets et partiaux que donnent les journaux, se croie en mesure d'avoir une opinion sur la culpabilité ou l'innocence d'un accusé et de l'opposer à celle des juges. Il résulte de ces considérations banales qu'en principe les dreyfusards ont tort et qu'en portant devant le Parlement et devant la foule une cause à tout le moins compliquée et obscure, ils troublent gravement l'ordre public. Qu'arriverait-il, en effet, si dans tous les procès où l'évidence n'a pu être obtenue à rencontre du condamné, une campagne violente était menée contre ses accusateurs et ses juges ? Cô serait, à bref délai, la faillite de la justice.
Est-ce à dire que les antidreyfusards n'aient rien à se reprocher ? Il faut bien reconnaître, au contraire, qu'ils ont commis les mêmes fautes que leurs adversaires. Ils n'ont pas attaqué la Cour de cassation avec moins de virulence que les dreyfusards,les conseils de guerre. Ils ont eu surtout le grand tort de faire bon marché de la violation des formes légales et des droits de la défense dans le premi'er procès ; ce sont là, en effet, des garanties qu'on ne peut enlever à un accusé, même, j'allais dire surtout, lorsqu'il est le plus odieux des criminels, sans un véritable crime.
Des deux côtés, c'était le même mépris de l'adversaire, les mêmes injures atroces, la même frénésie de haine.
La place des catholiques n'était certainement ni dans l'un ni dans l'autre groupe de ces furieux, et je trouve, pour mon compte, absolument juste, absolument sage la lettre du cardinal Lecot que publie M. Chaine et dont voici les principaux passages :
« Tout ce qui s'est dit et écrit sur l'affaire Dreyfus m'étonne et m'attrisle »
Je ne puis dire à quel point je suis de cet avis. Je ne comprends pas que les journaux consentent encore à se faire l'écho des racontars contradictoires qui circulent au sujet de l'Affaire. Pensent-ils nous intéresser éternellement avec la dépêche Panizzardi et le bordereau sur papier fort ? ... Dans toute l'affaire Dreyfus (et c'est un point sur lequel M. Chaine aurait dû insister), si les chefs parlementaires et certains journaux catholiques ont pris violemment parti contre le condamné de Paris et de Rennes, le clergé et les congrégations n'ont joué aucun rôle ; comment donc a-t-on réussi à les en rendre responsables ? Et comment donc se fait-il aussi que les mêmes hommes qui fondaient en faveur d'un juif des Ligues des Droits de l'Homme et du Citoyen et bouleversaient le pays pour le délivrer et le réhabiliter, déploient aujourd'hui la même adresse pour mettre hors la loi, priver de leur gagne-pain, dépouiller de leurs biens et gêner dans la liberté de, vocation des milliers de religieux et de religieuses ?
Je sais bien que M. Chaine réprouve énergiquement ces persécutions, mais comment n'a-t-il pas vu le jour qu'elles jetaient sur les âmes des défenseurs, naguère si passionnés, de la Vérité et de la Justice ? Comment peut-il être encore dupe d'un Anatole France, d'un Buisson, d'un Pressensé ? Comment ne devine-t-il pas de quelles haines était fait leur prétendu amour du Droit ?
M. Chaine n'est ni antisémite, ni militariste, ce n'est pas moi qui le lui reprocherai. Réduits à l'état de minorité les catholiques ont intérêt à se réclamer du droit commun et leur foi leur défend de proscrire personne. L'armée est nécessaire. Nous engouer des idées cosmopolites qui nous ont fait tant de mal avant 1870 et changer nos troupes disciplinées en je ne sais quelle garde nationale, serait un véritable délire dans l'état actuel de l'Europe ;
mais de là à fairt; de 1" armée une école de morale, de la guerre le plus bel emploi de l'énergie humaine, il y a loin, et M. Chaine, injuste pour J. de Maistre qu'il cite sans l'avoir bien compris, n'a pas tort de nous Je rappeler.
Je ne veux pas suivre l'auteur dans tous les chapitres de son livre où j'aurais sans doute beaucoup à reprendre, beaucoup aussi à approuver ; mais je ne puis retenir l'expression de la sympathie qu'il m'inspire.
Il y a toujours eu, il y aura toujours dans le catholicisme, comme dans toute société vivante, deux tendances rivales, l'une de conservation, l'autre d'évolution. Toutes deux sont légitimes, toutes deux nécessaires à condition d'être maintenues par l'autorité suprême dans de justes limites ; mais chacun de nous est conduit par son caractère à prendre place dans le parti du mouvement ou dans le parti de l'immobilité.
Si le second est le plus sûr, le premier 'est le plus séduisant. et c'est par celui-ci que l'Eglise fait presque toutes ses conquêtes.
Les saints ont été très souvent de grands novateurs contre lesquels les conservateurs de leur temps se sont déchaînés.
Quels sont les catholiques qui ont eu au siècle dernier, quels sont ceux qui ont de nos jours une action sur la société et sur la jeunesse ? C'est Lamennais, Lacordaire, Montalembert, Gratry ; c'est Mgr d'Hulst, le comte de Mun, l'abbé Duchesne, Brunetière, Fonsegrive, l'abbé Lemire... Ils ont frayé à la pensée et à l'action catholiques des voies nouvelles, et ils l'ont fait à leurs risques et périls ; il n'est pas, en effet, un seul de ceux que je viens de citer qui n'ait erré en quelque point. Qu'importe, si tous, à l'exception de Lamennais, se sont soumis et ont incliné leur sens propre devant l'autorité spirituelle chargée de redresser leurs erreurs ?
Ils ont eu, à l'égard 'des contemporains au milieu desquels la Providence les appelait à vivre, une attitude bienveillante. Ils n'ont pas considéré leur foi comme une forteresse qu'ils avaient à défendre, avec la consigne de faire feu sur quiconque faisait mine de s'approcher. Au lieu de s'en tenir à ce qui divise, ils ont cherché ce qui unit. Avant d'anathématiser, ils ont voulu comprendre, et, sans rien changer au dogme immuable, ils ont tâché de mettre en lumière les aspects sous lesquels il était le plus accessible aux hommes de leur siècle.
M. Chaine est le disciple de quelques-uns de ces maîtres, c'en
est assez pour que, malgré de nombreuses divergences, nous appartenions au même groupe.
Seulement je suis moins exclusif que lui et si mes préférences sont pour les miséricordieux et les pacifiques, je ne trouve pas inutile qu'un grand écrivain comme L. Veuillot, ou qu'un vigoureux polémiste comme Drumont, fasse de temps en temps les exécutions nécessaires.
Le Stéphanols, 30 avril 1903.
Je sais que vous allez bondir à cette allégation que
le parti clérical a été pour quelque chose dans l'atïaire Dreyfus et la constitution du nationalisme. Le fait est évident, mais on dit au palais que tout mauvais cas est niable.
J'en fournirai une preuve nouvelle, et l'emprunterai à un livre dont il a été fait g-rand étalage dans le Stéphanois, mais sur lequel on vous a trompé, mon cher ami, en ne vous disant pas que l'auteur, tout en étant catholique et libéral, était en même temps dreyfusard, adversaire du militarisme, du nationalisme, de l'antisémitisme, raisons pour lesquelles je l'approuve fort.
Je veux parler du livre intitulé les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, par M. Léon Chaîne, avoué à Lyon. A la page 93 de ce livre, je lis :
« Les catholiques se sont montrés en masse hostiles à la cause de Dreyfus. C'est aussi parmi eux que se recrutent le plus grand nombre de militaristes, d'antisémites et de nationalistes. Les mêmes sentiments qui les ont poussés instinctivement de ces côtés de l'opinion sont encore ceux qui retiennent leurs regards fixés sur les drapeaux exilés de la monarchie. »
C'est là, me direz-vous, l'opinion personnelle de M. Léon Chaîne. Sans doute, mais par sa qualité de catholique, par sa situation sociale, M. Léon Chaîne est autorisé à parler avec compétence du rôle de ses coreligionnaires, c'est-à-dire de leurs chefs dans la bataille à propos de l'Affaire et dans toutes les tentatives réactionnaires qui ont été faites depuis trente ans.
M. Léon Chaîne est clans une situation fausse, parce que catholique — ou croyant encore l'être — il refuse de marcher avec la masse de ses coreligionnaires. Vous y êtes, vous aussi, parce que républicain et libre-penseur — ou croyant encore l'être — vous faites cause commune avec le parti ennemi du vôtre.
Las ! Je crois que vous ne m'avez pas encore cassé les reins.
Toujours bien à vous.
Ch.-M. Limousin.
Le Foyer protestant (Mnies), 1" mai 1903.
Si les protestants français ont, sans préjudice de l'avenir, leurs difficultés, les catholiques français ont aussi les leurs, et l'on en peut croire, sur parole, l'auteur du livre que nous annonçons.
M. Léon Chaine est, en effet, un catholique croyant et pratiquant. Il s'incline, en fils soumis, devant les dogmes de son Eglise. Il ne recule pas plus, bien qu'elle ne soit décrétée que d'hier, devant l'infaillibilité papale que devant celle des conciles, qui, des siècles durant, a passé non seulement pour souveraine, mais pour exclusive, et il n'hésite pas à blâmer les lois et décrets sur les congrégations.
Il ne cache pas son drapeau, et il a raison.
Quand une fois on a pris son drapeau, ce n'est pas pour le serrer, et il y a tout avantage à se trouver en présence de quelqu'un qui discute ouvertement, dans la sincérité de son cœur.
Aussi bien, la presse protestante a-t-elle, unanimement, réservé à M. Chaine un accueil sympathique, que les abonnés du Foyer ne lui refuseront certainement pas.
D'oii viennent donc les » difficultés » qui, à l'heure qu'il est, divisent les catholiques français, au grand dommage de leur cause ?
M. Chaine, en somme, les a classés en dix-sept chapitres principaux, dont quelques-uns sont, peut-être, un peu écourtés.
Les chapitres se suivent sans se ressembler, traitant de matières distinctes, et présentant, selon les propres expressions de l'auteur, « un désordre plus apparent que réel, parce que les diverses parties de l'ouvrage se tiennent par un lien invisible.
qui est le respect de la vérité, par une traîne secrète qui est l'amour de la liberté et la passion de la bonne foi ».
La place m'est ici trop mesurée pour passer ces différents chapitres en revue. J'en signalerai seulement quelques-uns, qui me paraissent être les plus dignes d'attention, c'est-à-dire « le militarisme, le nationalisme, l'antisémitisme, les catholiques et le bon vieux temps, les catholiques et la liberté, l'éducation historique des catholiques. Fabus des dévotions nouvelles, telles que celles de saint Expédit, de sainte Etoupie, de saint Antoine de Padoue ».
Notre auteur reproche, en termes, d'ailleurs, de la meilleure compagnie, à ses coreligionnaires, leurs excès répréhensibles:d'un côté, leur ignorance incorrigible ; de l'autre, leur esprit déterminé de réaction, leur intransigeance aveugle, et, par ainsi, il ne leur pardonne pas de faire du catholicisme une religion hostile aux progrès de la science moderne et de notre civilisation.
Nous pouvons, nous autres protestants libéraux, faire des réserves théologiques et historiques sur bien des points traités dans ce volume.
Mais il nous* est impossible de ne pas constater hautement l'accent de loyauté avec lequel l'auteur les aborde.
M. Chaîne a beaucoup lu et beaucoup retenu. Il a médité en silence, sans se laisser émouvoir par le fracas, souvent intéressé, du dehors. Les nombreuses connaissances dont il fait preuve, tant pour le passé que pour le présent, ne sont pas ordinaires, et trahissent un esprit d'élite. Il voudrait, à l'exemple de je ne me rappelle plus quel moraliste, <( de l'éloquence qui persuade par douceur et non par empire, en roi et non en tyran ».
Je me rappelle en le lisant, cette ligne de Pascal que « toute la dignité de l'homme est dans la pensée ».
L'un des mérites, entre plusieurs autres, de M. Chaîne, est de forcer, en quelque sorte, le lecteur à la réflexion et de l'amener à se replier sur lui-même. Son livre foisonne d'idées. Il est ce que nous appelons aujourd'hui suggestif.
Et pourquoi n'ajouterais-je pas, en terminant, qu'on le lit avec plaisir ? M. Chaîne ne relève d'aucune école, et n'est d'aucun métier. Il a cru. et c'est pourquoi il a parlé.
Nous apprenons de sa bouche qu'il n'est qu'un auteur improvisé, le premier surpris du bruit qu'on a fait autour de son ouvrage, et c'est précisément là le charme de ce travail. Nulle
recherche de l'effet, ce qui n'empêche pas, en maints passages, l'écrivain d'être à la fois original et spirituel, et d'avoir droit à ce qu'on lui applique cette maxime de Pascal : « Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi : car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme. »
Et je souhaite vivement à ceux qui, par hasard, jetteraient les yeux sur ces lignes de lire aussi curieusement que moi le livre de M. Chaîne, certain qu'ils rapporteront de leur lecture la même impression.
L'Ami du Clergé (Langres), 14 mai 1903.
Catholiques français est un livre de très bonne foi. L'auteur, avoué à Lyon, est un catholique dévoué à l'Eglise. Il dit n'être auteur que par occasion : voici l'occasion de son livre. Il avait écrit à un évêque, à la suite de l'affaire Dreyfus, une lettre qui reçut, l'an dernier, l'hospitalité dans les colonnes de la Justice Sociale.EWe fit sensation. M. Chaîne y protestait contre l'attitude prise par la généralité des catholiques français dans l'affaire Dreyfus, leur reprochait d'avoir cédé à des préjugés, de n'avoir pas su distinguer l'aspect juridique et universel de cette violation des règles de la justice, et signalait les conséquences politiques de leur faute.
M. Chaîne évidemment ne pouvait s'en tenir là. Il avait autre chose à nous dire. Il nous le dit aujourd'hui. Il nous dit son mot sur toutes les questions brûlantes de notre politique religieuse intérieure. Un catholique doit-il être militariste ? Doit-il être nationaliste ? Doit-il être antisémite ? Doit-il être royaliste ? Doit-il regretter l'ancien régime ? Doit-il réprouver la Déclaration des Droits de l'Homme, '( la stricte application de la divine doctrine, etc.. » ? Doit-il donner dans les « dévotions nouvelles » à saint Antoine de Padoue ou à saint Expédit ? Doit-il tourner le dos à la critique biblique, à MM. Loisy, Houtin, Grosjean ? Doit-il refuser ses (( applaudissements » à F « acte noble et généreux » de l'auteur de <( la courageuse et prophétique lettre JWiccuse » ?
On devine dans quel sens ces questions, et quelques autres, sont résolues par M. Chaîne et comment il ne nous est pas possible d'aborder la critique de son livre.
Le Socialiste Ardcnnais (Chaiieville), 4 juillet 1903.
NOS BONS CLERICAUX
Les affaires se gâtent pour nos bons cléricaux ; ils commencent à discuter entre eux et ils essayent de se rejeter les uns sur les autres la responsabilité des fautes commises.
C'est donc un aveu qu'il est bien doux de retenir, d'autant plus qu'il est fait par des écrivains de talent.
Nous avons sous les yeux un volume très récemment paru et qui a pour auteur M. Léon Chaîne, avoué et catholique pratiquant à Lyon. Cet ouvrage, qui a pour titre : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, s'il était lu par tous, pourrait aider puissamment à amener la séparation de l'Eglise et )de l'Etat. Ce n'est pas que nous voulions faire de la réclame à M. Léon Chaîne, mais son livre contient des vérités que nous voulons reproduire, certains que nous sommes que les journaux bien pensants se garderont bien de publier les critiques de leur ami. On y lit en effet (page 11) : « Il est des doctrines de haine . . »
U esprit d'égalité dans V Eglise (page 178) : <( ... Alors qu'on voit fréquemment certaines dames d'œuvres »
Nationalisme (page 48) : (( C'est à tout propos que nous nous jetons à la tête l'accusation de mauvais patriotes »
Nous regrettons beaucoup de ne pouvoir accorder plus de place au style de M. Chaîne ; cependant, nous ne voudrions pas terminer cet article sans donner aux lecteurs la pensée de M. Léon Chaîne sur l'affaire Dreyfus :
(( Au lieu 'd'équivoquer dans les communiqués à la presse. . . »
Le Basochien.
Le Libéral de VOise, 23 juillet 1903.